L’écran numérique : un objet-monde dans un monde d’objets.

Par Thibault Huguet, doctorant en sociologie

Il est des objets techniques qui ont le potentiel de réagencer globalement l’ensemble des structures constitutives de la société dans laquelle ils s’insèrent. Tout comme les techniques qui permirent la domestication du feu au paléolithique, l’imprimerie de Gutenberg au XVe siècle, ou l’avènement de la machine à vapeur à partir de la fin du XVIIIe siècle, les écrans numériques peuvent être pensés comme les éléments essentiels de la dynamique socio-technique qui va tarauder le monde occidental en ce début de XXIe siècle.

Notre travail se propose ici de comprendre les logiques à l’œuvre dans le développement des usages numériques, dont les différentes possibilités sont directement liées aux potentiels techniques des écrans numériques. Ces « supports-surfaces », pour reprendre le terme de Divina Frau-Meigs, qui sont en continuel développement depuis l’Iconoscope (1923) et le Kinescope (1929) de Vladimir Zworykin, semblent aujourd’hui incontournables, à la fois lorsque l’on considère les multiples interactions sociales quotidiennes, mais également lorsque l’on envisage, de manière plus générale, de porter notre regard sur les différents champs constitutifs de la société occidentale (politique, économique, industriel, culturel, etc.). Suite à ce constat, la question centrale qui anime bon nombre de sociologues est alors celle-ci : comment penser, l’importance accordée à la place des écrans dans notre monde contemporain ?

Il ne nous semble pas si évident qu’une seule approche sociologique puisse être à même de saisir les tenants et les aboutissants de notre interrogation, c’est pourquoi nous avons fait le choix d’introduire cette petite analyse par un bref détour anthropologique sur les liens tissés entre l’homme, la technique et la société, dans la perspective d’une réflexion plus large sur l’origine des groupements humains et des mutations anthropologiques qui les animent.

La technique comme grille de lecture culturelle

Bien que le sujet reste complexe, nous souhaitons synthétiser pour l’heure notre point de vue en reprenant les considérations d’André Leroi-Gourhan. Celui-ci nous propose dans Le geste et la parole d’attribuer à la fois au « langage symbolique » et à la « création et à la manipulation d’outils », les capacités à regrouper et maintenir les premiers groupes socio-culturels.
Car si l’utilisation du langage est un des facteurs principaux qui permet aux individus de créer et de maintenir du lien social, et d’objectiver symboliquement leur rapport au monde, la création et la manipulation d’outils donne la possibilité aux groupement d’hommes d’objectiver matériellement ce rapport, et de complexifier les liens qui les unissent. Ici, nous nous concentrerons principalement sur le deuxième facteur proposé par l’ethno-archéologue. Même si ces deux facteurs sont intrinsèquement liés, nous nous penchons ici seulement sur le rôle que la technique joue dans la formation et la transformation des groupes sociaux contemporains.

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Il est attesté aujourd’hui que ces moyens objectifs de médiation symbolique et matérielle, que sont le langage et l’outil (ou l’objet technique) ne s’incarnent pas dans les même formes selon les groupes socio-culturels que l’on considère. Par exemple, chaque regroupement socio-culturel peut se définir selon les orientations linguistiques qui lui sont propres. C’est en tout cas l’hypothèse de travail amorcée par le courant de l’anthropologie culturelle Nord-Américaine. Ainsi, tout comme les catégories de pensées, les relations interindividuelles et les unités culturelles sont déterminées au sein d’un ensemble linguistique. Mais celles-ci sont donc également dépendantes d’un ensemble « technico-culturel », c’est-à-dire historiquement et techniquement conditionnées. Sans parler d’un strict déterminisme technique, il est possible de penser que les relations interindividuelles sont (et ont toujours été) modelées selon les potentialités techniques des objets médiateurs que les individus utilisent au quotidien. Autrement dit, le rapport ontologique que les membres d’un ensemble socio-culturel entretiennent avec le monde est en fait constitué par les modalités opératoires des objets techniques en usage dans cet ensemble.

Il nous semble donc possible de pouvoir lire, à travers les usages relatifs aux techniques d’un ensemble socio-culturel, l’agencement des éléments qui se rapportent aux modalités de transformation de leur environnement naturel, aux connaissances, compétences et savoir-faire nécessaires, à la gestion sociale et économique des relations interindividuelles, aux conceptions du temps et de l’espace social, à la sphère politique, etc.

Notre travail se centre, de ce fait, sur la mise en exergue des relations étroites qu’il y a, au sein de nos sociétés occidentales, entre le système technique et le système social car, comme nous le dit Philippe Geslin dans le Dictionnaire des sciences humaines, « le technique est social, et le social est technique », bien que les autres systèmes (politique, économique, etc.) soient inextricablement liés. Cette approche s’oriente selon le modèle du « tissus sans coutures » (expression utilisée initialement par Thomas Parke Hughes dans L’électrification de l’Amérique), modèle qui préfigure la théorie de l’acteur-réseau développée aujourd’hui, entre autre par Bruno Latour, et qui propose d’analyser le développement technique en mettant en relation les éléments humains et non-humains interagissant dans le processus d’innovation technologique [1]. Madeleine Akrich explicite le modèle du « tissus sans couture » de la manière suivante : « il n’est plus possible ici de penser la technique hors de la société ou la société hors de la technique ; l’une et l’autre émergent des processus d’innovation et la technique n’apparaît plus que comme une modalité particulière d’association durable des humains entre eux et avec des entités non-humaines » [2]. Ce mouvement théorique d’analyse renvoie à une réalité complexe, et à un processus culturel qui aboutit de manière effective, comme nous l’expliquerait Philippe Descola dans son ouvrage Par-delà nature et culture, à des arrangements « hybrides » en fonction des ontologies développées dans les différents groupes sociaux-culturels. Dans chaque groupe les éléments techniques, l’environnement, et les éléments sociaux sont indissociablement entremêlés selon les logiques retenues. Comprendre la logique d’une culture, si l’on se centre sur ses productions matérielles et les usages sociaux attenants à ces productions, nous permettrait de comprendre comment s’agencent dans un « système pertinent de significations sociales » [3], les liens internes qu’entretiennent les membres d’un groupe socio-culturel déterminé, et leur rapport au monde.

Tous ces éléments nous amènent à la construction de l’objet de notre recherche. Lorsque Georges Balandier nous expose, dans Sens et puissance, que « l’histoire présente devient le véritable révélateur de la réalité sociale. Elle montre des configurations sociales en mouvement et brise l’illusion de la longue permanence des sociétés ; celles-ci prennent d’avantage l’aspect d’une œuvre collective jamais achevée et toujours à refaire » [4], nous comprenons que les groupements sociaux sont en perpétuelle redéfinition. De cette logique découle l’interrogation suivante : au terme de l’épanouissement moderne de la civilisation occidentale, quels sont aujourd’hui les agents techniques médiateurs à l’œuvre dans les transformations multi-modales qui affectent notre société ?

Nous établissons comme hypothèse principale que les écrans numériques, que nous pouvons comprendre comme des dispositifs, au sens Foucaldien [5], sont à la fois l’effet abouti du dynamisme technologique, qui taraude le monde depuis la révolution industrielle, initiée dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et aussi l’élément factoriel principal qui influe sur les dynamiques quotidiennes de l’interactivité sociale.

L’objet instituant et l’institutionnalisation de ses usages

Bertrand Gilles, dans son Histoire des techniques, nous explique que de tous les témoins de l’évolution des techniques, les objets représentent des témoins précis et précieux. Et comme Gilbert Simondon nous invite à le penser dans Du mode d’existence des objets techniques, ceux-ci peuvent nous permettre de redonner du sens aux pratiques sociales des individus et des groupes sociaux, car ils s’insèrent au sein d’un système de significations sociales.

Au cœur du processus de mondialisation contemporain, la standardisation des objets de consommation et la généralisation des objets-écrans et des usages qui leurs sont relatifs, nous amène à qualifier l’écran numérique d’« objet social total » [6], et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, l’objet-écran s’inscrit aujourd’hui dans l’ensemble des registres que peut traverser la réalité sociale. Pour n’en citer que quelques-uns : utilitaire, symbolique, sémiotique, esthétique, fonctionnel, etc. De plus, par le prisme de celui-ci s’agencent autant les différents systèmes institutionnels en place, et l’ensemble de la société occidentale, que les nombreuses modalités et expressions d’un social non domestiqué, c’est-à-dire « sauvage » [7], au sein duquel les individus expérimentent les modalités de leurs relations à autrui. Si l’on y prête attention, il y a donc bien ce processus multi-modal.

D’une part, un mouvement d’institutionnalisation « par le haut » : on peut se référer pour cela aux multiples tentatives de contrôle des pratiques numériques, à la multiplication des textes juridiques, émanant des autorités régaliennes tentant de contrôler les pratiques numériques. Pour donner deux exemples connus en France, nous pouvons citer la loi du 06 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, qui réglemente le traitement des données et permet la création de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL). Cette loi a été modifiée le 06 août 2004, afin de permettre entre autre un renforcement du pouvoir de la CNIL au niveau des contrôles et des sanctions visant les usages numériques déviants. Citons aussi la loi Hadopi du 12 juin 2009, relative à la protection de la création sur internet, et concomitante de la Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des droits sur Internet, qui elle, selon le propre aveu des autorités, a énormément de mal à être appliquée, et n’est de plus pas vraiment prise au sérieux par bon nombre d’usagers. La question de sa modification ou de son remplacement est d’ailleurs à l’ordre du jour : il semble promis que la Haute Autorité soit abolie, et qu’un transfert de ses missions et prérogatives s’effectue vers le CSA.

Mais l’institutionnalisation (que l’on pourrait qualifier ici de « médiane ») se manifeste également par l’insertion, à la fois de l’objet-écran et des usages qui lui sont corollaires, dans les sphères de l’économie de marché (nous rappelons à ce propos qu’en France, la gestion ministérielle du champs du numérique est aujourd’hui rattachée au Ministère de l’Économie et de l’Industrie [8]) ; de la participation politique et citoyenne (par exemple la numérisation des procédures administratives) ; ou encore de la production et du maintien normatif de la socialité (ce qui concerne les usages communicationnels courants) ; ainsi que dans le registre du contrôle social (nous faisons écho sur ce point à l’utilisation des données numériques dans le développement de la cyber-surveillance, qu’elle soit légale ou non). À cette institutionnalisation « par le haut » et cette institutionnalisation « médiane », s’ajoute en outre le fait que la diffusion de l’outil numérique soit partie prenante d’une dynamique de transformation sociale « hors institutions », ce que nous appelons une institutionnalisation « par le bas ».
Car d’autre part, et c’est ce qui commence à ressortir de l’observation des effets de la médiation numérique, et des entretiens que nous menons, nous apercevons une multiplication des usages quotidiens qui viennent interférer avec « l’ordre rationnel légal » (pour employer une expression de Max Weber), usages qui sont le signe de la manifestation d’une certaine « créativité » sociale, créativité qui creuse de plus en plus l’écart entre les acteurs sociaux et les institutions modernes au sein desquelles ils interagissent.

Les discours des usagers s’orientent de manière générale vers la reconnaissance d’une appropriation individuelle et d’une « personnalisation » des objets-écrans et des usages attenants (ce que Laurent Thévenot nomme « régime de familiarité »), tout comme vers la manifestation d’un sentiment de liberté et d’une certaine forme d’autonomisation sociale désirée par les individus (s’insérant dans le développement de la logique DIY, ou Do It Yourself). Les différentes potentialités techniques offertes par les écrans numériques comme, entre autres, la mobilité, l’ultra-connectivité, les modalités de gestion de l’information, la simulation, la géolocalisation, etc., amènent à une redéfinition des schémas organisationnels (qu’ils soient professionnels ou domestiques), et à une reconfiguration générale des petites pratiques quotidiennes. De plus, le développement tout azimut de logiciels libres, en lien ou non avec la pratique du hacking, fait que l’activité sociale s’oriente vers une indépendance des usagers vis-à-vis d’une quelconque institution qui serait maîtresse du jeu, voire même en opposition avec celles-ci.

Nous pouvons rajouter que les sentiments explicités par les usagers pour qualifier leurs pratiques numériques s’orientent majoritairement, à contre-courant des logiques individualisantes, dans le domaine du partage et de l’échange, en s’inscrivant dans les registres de l’affectivité et de la spontanéité, loin de tout « contrat social » rationnel.
De ce fait, en utilisant les concepts que Max Weber développe dans Économie et société, lorsque nous nous penchons sur la notion d’« activité sociale numérique » [9], nous assistons majoritairement, à travers le développement des pratiques numériques, à un déclin de ce qu’il appelle la « sociation », et à une résurgence affirmée de la « communalisation », c’est-à-dire non plus des activités de cohésion sociale qui s’érigent sur la base de coordination d’intérêts ou de compromis, d’après le schème de la rationalité par valeur ou par finalité, mais des activités numériques quotidiennes qui prennent racine dans le désir significatif des participants d’appartenir à un même ensemble, en fonction de la réciprocité première du sentiment commun d’appartenance.

C’est en croisant les capacités techniques des objets médiateurs, avec les activités des usagers, ainsi que les discours qui entourent ces activités, qu’apparaît une grille de lecture du monde social : dans un monde d’objets, l’écran numérique, en tant qu’objet-monde, nous dévoile les processus contemporains de l’interactivité sociale.

BIBLIOGRAPHIE

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  • BASTIDE R., Le sacré sauvage, Paris, Éditions Payot, 1975, 236 p.
  • BAUDRILLARD J., Le système des objets, Paris, Éditions Gallimard, 1968, 288 p.
  • CASTORIADIS C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil, 1975, 540 p.
  • DESCOLA P., Par delà nature et culture, Paris, Éditions Gallimard, 2005, 640 p.
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  • GILLE B. (Dir.), Histoire des techniques : techniques et civilisations, techniques et sciences, Paris, Éditions Gallimard, 1978, 1652 p.
  • HUGHES T. P., « L’électrification de l’Amérique : les bâtisseurs de système », in Culture Technique, n° 10, Juin 1983, pp. 21-41.
  • LATOUR B., Aramis ou l’amour des techniques, Paris, Éditions La Découverte, 1992, 248 p.
  • LEROI-GOURHAN A., Le geste et la parole. Tome 1 : Technique et langage, Paris, Éditions Albin Michel, 1964, 326 p.
  • THÉVENOT L., « Le régime de familiarité. Des choses en personne. », in Genèses, n°17, 1994, pp. 72-101.
  • SIMONDON G., Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Éditions Aubier, 1989 (1969), 367 p.
  • WEBER M., Économie et société, Paris, Librairie Plon, 1971, 410 p.

[1] Pour illustrer ce modèle d’analyse nous renvoyons à l’ouvrage de Bruno Latour, Aramis ou l’amour des techniques, Paris, Éditions La Découverte, 1992.

[2] Madeleine Akrich, « Comment sortir de la dichotomie technique/société » in Latour B. et Lemonnier P. (Dir.), De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques, Paris, Éditions La Découverte, Collection « Recherches », 1994, p. 107.

[3] Un système de significations sociales correspond à l’agencement systémique de l’ensemble des subjectivations et des objectivations de significations que les individus érigent de manière pertinente au sein d’un ensemble social. Cf. Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil, 1975.

[4] Georges Balandier, Sens et puissance, Paris, Presses Universitaires de France, Paris, 1981 (1971), p. 13.

[5] Sur la notion de dispositif, nous renvoyons à l’ouvrage synthétique de Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2007.

[6] Sur la notion d’objet social total, nous renvoyons à Marc Augé, Le Dieu Objet, Paris, Éditions Flammarion, 1992 (1968).

[7] Nous reprenons l’expression « sauvage » en référence à l’acception que lui donne Roger Bastide, dans son ouvrage Le sacré sauvage, Paris, Éditions Payot, 1975.

[8] Ce n’est que depuis 2008 que le champs du « numérique » est intégré dans le portefeuille des ministres français. Il est à noter que le 3 février 2015 a été créé, par décret, l’Agence du Numérique, qui est intégrée au Ministère de l’Industrie, de l’Économie et du Numérique, et dont les fonctions sont notamment de « favoriser la diffusion et le développement des outils numériques ».

[9] Nous rappelons que pour Max Weber, une activité sociale est une « activité qui, d’après son sens visé par l’agent ou les agents, se rapporte au comportement d’autrui, par rapport auquel s’oriente son déroulement ». Cf. WEBER M., Économie et Société, Paris, Librairie Plon, 1971, p. 4.). Nous parlerons donc d’activité sociale numérique lorsque le sens de la pratique numérique d’un ou plusieurs individus vise un rapport à autrui, ce qui ne concerne pas de ce fait les pratiques numériques « individuelles », comme l’achat en ligne personnel, ou la lecture personnelle de documents, par exemple.

 

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