Diffusion d’un mythe postmoderne : Le mythe de la conspiration mondiale par David Icke

Par Eva Soteras, doctorante en sociologie

Comprendre et appréhender le mythe du méga-complot est aujourd’hui au cœur des préoccupations de la communauté des sciences humaines et sociales. Qu’est-ce qu’un mythe ? Comment, par qui et pour qui se diffuse-t-il ? Autant de questions auxquelles tentent de répondre sociologues, anthropologues, psycho-sociologues… Des questions renvoyant directement à notre contemporanéité, à cette ère postmoderne empreinte de doute, de soupçon et de quête de sens. Cette ère, berceau de la pensée conspirationniste, permet la prolifération et la diffusion du mythe du méga-complot.

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En sciences humaines et sociales et particulièrement en sociologie et en anthropologie, le mythe est une notion largement étudiée, du fait que le mythe est à la base de toutes les sociétés humaines. En effet, le sociologue est là pour expliquer la naissance des mythes, leur formulation et leur déploiement selon le contexte social de l’époque. Et si l’étude des mythes est toujours à l’œuvre aujourd’hui au sein de nos sociétés contemporaines, c’est parce que la dimension mythique remplit encore ses fonctions. En effet, le mythe est atemporel, il traverse et transcende l’Histoire, et un des objectifs indiscutables de celui-ci est son pouvoir de conjurer et d’exorciser l’angoisse de l’avenir.

De ce fait, le mythe permet de pallier à l’angoisse existentielle inhérente à la nature humaine. Les plus résistants d’entre eux, sont ceux qui permettent d’expliquer et d’affronter les incidents, les drames de la vie, les maux de notre monde. Le mythe du méga-complot remplit cette fonction. De plus, le mythe permet la rationalité de l’imaginaire. Il peut faire apparaitre à la réalité ce qui est de l’ordre du fantasme et de l’impossible. Même si le mythe ne répond pas à notre logique rationnelle, il va cependant comporter une rationalité du point de vue de la communication sociale et de son instrumentalité éthique. Il suit, en effet, un argumentaire construit de manière raisonnée. Néanmoins, les mythes modernes et le mythe du méga-complot en particulier, diffèrent des mythes religieux et originels notamment en ce qui concerne leurs formes de diffusion et d’énonciation.

Le mythe moderne, celui qui nous intéresse ici, prend comme support d’énonciation non pas la narration épique mais les différents médias actuels, c’est-à-dire les nouveaux moyens de communication au cœur de notre monde social tels que le cinéma, la littérature, la télévision et bien évidemment Internet, ce média étant surement le N°1 en matière de diffusion du mythe moderne, une sorte de plaque tournante de l’imaginaire collectif. De plus, aujourd’hui, les mythes ont bien plus un aspect historique et dynamique. C’est parce qu’il y a eu un transfert du religieux vers le profane que les mythes modernes proclament plus le fondement d’un pouvoir social que le fondement d’un ordre divin ou naturel. Par rapport aux mythes religieux ou originels, les mythes modernes apparaissent plus éphémères, fragmentés et dotés de multiples variantes. Leur force première étant leur pouvoir de générer diverses interprétations. Le mythe moderne comme le mythe du méga-complot peut sembler comme étant une affabulation, sans grand récit fondateur, sans réelle genèse ou sans rites codifiés. Néanmoins, il reste aux mythes modernes, la métaphore et le symbole, l’ambiguïté du sens, l’appel aux sentiments, au désir, à l’imaginaire, à l’espoir vécu... Et c’est ainsi que nous pouvons dire que le mythe, encore aujourd’hui, et particulièrement le mythe du méga-complot, s’inscrit parfaitement dans le processus à l’œuvre dans l’ère postmoderne.

De nouveaux moyens de communication permettent donc une diffusion de masse et une diffusion rapide du mythe de la conspiration mondiale. Et en effet, on voit apparaître des théoriciens du complot à l’allure de nouveaux prophètes sur la Toile, dans le monde de la musique, dans la littérature... Sous le mode de la révélation, ces nouveaux prophètes diffusent ce mythe du méga-complot avec comme objectif principal, l’éveil de la conscience collective. Le théoricien du méga-complot part donc en quête de la face cachée, de la Vérité. Ses révélations avec leurs cotés prophétiques, séduisent et permettent de satisfaire le goût du secret et d’apporter des réponses à une demande collective. Cette demande est portée par le sentiment diffus que l’on nous cache quelque chose. Ce « on » désignant, dans l’esprit conspirationniste, ceux d’en haut, l’élite corrompue, une « super élite » affiliée a des groupements occultes, à des sociétés secrètes. Les théoriciens de la conspiration mondiale tentent, de démasquer et de dévoiler ces complots, voire « LE », complot portés par ceux d’en haut. De ce fait, le contexte social actuel est parfaitement propice à l’expansion et à la diffusion de la pensée conspirationniste. Cette pensée se répand à grande vitesse grâce aux nouveaux moyens de communication et notamment lorsque la société est à un âge d’incertitude et de soupçon, maîtres-mots de la pensée complotiste.

David Icke, théoricien du méga-complot par excellence représente cette figure du nouveau prophète de la pensée conspirationniste. En quête de la vérité, David Icke nous dévoile, nous révèle les véritables acteurs de l’histoire, les coulisses de notre monde social. Après avoir été sportif de haut niveau puis journaliste sportif, Icke se lance dans une enquête de terrain des plus surprenante. Traversant le monde à la recherche de mythes originels traitant de « serpents humanoïdes » qui asservissent le monde, et de témoignages corroborant cette même thèse. Il est l’auteur de plus d’une dizaine de livres dont les plus célèbres sont Le plus grand secret (2001) et Le guide de la conspiration mondiale (2012). Il est aussi un conférencier connu internationalement. À travers ses nombreux livres et conférences traitant de la théorie du méga-complot, Icke représente ce nouveau prophète, venu ouvrir les yeux de ses concitoyens et leur apporter les réponses face à un réel qui leur semble parfois défaillant. « Qui sommes-nous ? », « D’où venons-nous ? »... Autant de questions auxquelles il tente de répondre depuis 1980, quand débute son « itinéraire conscient », comme il le nomme. Dans son discours, Icke déconstruit et détruit toutes les idées que l’on a sur notre identité, sur nos origines, sur nos croyances, nos gouvernements et même sur notre corps et la perception que l’on a de celui-ci... Absolument tout est remis en question. Pour lui, « l’un des fondements de la conspiration globale a consisté à nous vendre une version truquée de l’histoire et de la vie ». À partir de ce postulat, Icke parcourt ainsi le monde depuis une trentaine d’années afin de révéler la véritable histoire de l’humanité dans sa version non-censurée. Sa thèse principale comme nous l’avons déjà indiqué, est que le monde est gouverné par une race reptilienne, des serpents humanoïdes et extra-terrestres, venus du fond des âges afin de contrôler l’humanité.

Sous son allure de prophète, Icke déchiffre et interprète les textes anciens, les mythes et les récits de toutes les civilisations qui véhiculent l’idée que des reptiliens et d’autres races non-humaines vivent à l’intérieur de la terre dans ce qu’il appelle des « bases souterraines », des bases souterraines qu’un système de tunnels relierait.

« Ces reptiliens veulent nous détourner de la vérité de manière à s’assurer toujours plus de contrôle tant que nous n’avons pas idée de ce qui se trame [...] et aujourd’hui au terme de milliers d’années de manipulation, ils sont sur le point de s’assurer une dictature universelle. [...] et malgré tout, c’est aussi le moment pour une multitude en éveil de se mobiliser. Je constate un accroissement énorme du nombre de gens qui s’ouvrent à l’écoute de l’histoire occultée et qui prennent conscience de la nature du contrôle sur l’humain. J’ai été ridiculisé, condamné et maltraité bien souvent et de toutes les façons possibles pour avoir rendu publique la vérité. [...] Mais combien plus nombreux sont les personnes dont les oreilles et les yeux s’ouvrent désormais, elles se comptent en rangs serrés. Les gens se libèrent après toute une vie programmée et, ce faisant, ils voient que l’improbable se mue au final en vérité » (Icke, 2012).

Éveiller la conscience humaine, voilà son objectif et d’ailleurs avec un de ses derniers livres, il ne s’en cache pas : Race humaine, lève toi ! (2013). De plus, Icke tente de donner une solution à ses concitoyens, afin de s’extraire de cette domination. Pour lui, c’est la connaissance qui permet de s’en extraire, le pouvoir du peuple résidant dans le savoir.
Il est évident que le nombre de croyants et d’adeptes de la théorie du complot ne cesse de croître car cette ère, empreinte de soupçon, de doute et de méfiance envers les autorités génère ce type de croyance tout en facilitant d’ailleurs, sa diffusion. Comme nous l’avons déjà indiqué, nos nouveaux moyens de communication et l’apparition de ces nouveaux prophètes admis et pris en exemple par les méga-complotistes, permettent une croissance exponentielle de ces nouveaux croyants de l’ère postmoderne.

Bibliographie

  • Icke David, Le plus grand secret, le livre qui transformera le monde, [The Biggest Secret : The Book That Will Change the World], Québec, Louise Courteau, 2001, 441 p.
  • ID., Le plus grand secret, le livre qui transformera le monde Tome 2, Québec, Louise Courteau, 2001, 414 p.
  • ID., Le guide David Icke de la Conspiration mondiale [Guide To The Global Conspiracy], Cesena – Italie, Macro Éditions, 2012, 750 p.

 

Dernier ajout : mardi 26 mai 2015. — © RUSCA 2007-2010
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