Société du doute : âge d’or de la pensée conspirationniste

Par Éva Soteras, chercheure en sociologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier

Cette nouvelle ère, dans laquelle sont plongées les sociétés occidentales, est marquée par une crise du sens. Confrontées à un réel parfois défaillant, nos sociétés connaissent une remise en question collective notamment envers les autorités. Dites « postmodernes », ces sociétés deviennent suspicieuses, adeptes de diverses théories du complot et plus particulièrement de la théorie du méga-complot. À travers cet article, nous tenterons de comprendre en quoi cet esprit conspirationniste s’intègre parfaitement dans ce qui est mis à l’œuvre au cœur de notre monde social.

Avant de commencer cet article, il me semble important de souligner qu’on ne trouvera ici ni une quelconque apologie des théories conspirationnistes, ni une dévalorisation du phénomène. Il s’agira simplement d’apporter un regard objectif et sociologique sur ce qu’est la pensée conspirationniste et sur sa place au cœur de nos sociétés.

JPEG - 20.3 ko

Un contexte propice

Une nouvelle ère voit le jour. Une nouvelle ère dans laquelle sont plongées les sociétés occidentales, marquée par une crise du sens. Confrontées à un réel parfois défaillant, nos sociétés connaissent une remise en question collective. Elles deviennent suspicieuses et adeptes de diverses théories du complot. Nous nous intéresserons ici à comprendre ce qu’est l’esprit conspirationniste et en quoi il s’intègre parfaitement dans ce qui est mis à l’œuvre aujourd’hui, au cœur de nos sociétés dites postmodernes. Prenons d’ailleurs pour point de départ la définition du terme « postmoderne » présentée dans le dictionnaire Larousse : « concept utilisé par certains sociologues pour caractériser l’état actuel de la civilisation occidentale dans la mesure ou elle aurait perdu confiance dans les valeurs de la modernité (progrès, émancipation), qui ont prévalu depuis le XVIII° siècle ». Ainsi, ce que l’on peut qualifier de crise des valeurs renvoie inévitablement à une crise du sens. De ce fait, la postmodernité peut être considérée comme « le berceau », si l’on peut dire, de la pensée conspirationniste, et en effet, cette nouvelle ère est caractérisée par une crise du sens, une montée en puissance de la méfiance envers les autorités politiques et la remise en cause – en réalité – de toutes les institutions étatiques.

Ce positionnement face à un réel défaillant, conduit de nombreux individus à devenir adeptes des différentes théories du complot diffusées par nos médias actuels. Aussi, au cœur de notre monde social, de nouveaux moyens de communication permettent la diffusion de ce que nous pourrions qualifier de mythes modernes, notamment à travers le cinéma, la littérature, la science-fiction, les jeux vidéos, la musique et bien évidemment internet. Notons d’ailleurs qu’internet est très certainement le numéro un en matière de diffusion des théories du complot faisant de ce moyen de communication, une sorte de plaque tournante avec ses leaders/dealeurs de la pensée conspirationniste et de l’imaginaire collectif de notre monde social. Les théories du complot dont la théorie du méga-complot apparaissent comme des réponses face à des événements hors du commun, extra-ordinaires et à ce réel parfois défaillant. En quête de vérités, de la Vérité, l’adepte de la pensée conspirationniste se livre à un jeu difficilement saisissable, oscillant entre le visible et l’invisible, les apparences et la réalité, ou en d’autres termes entre le monde social apparent et un arrière monde caché. Effectivement, c’est le derrière de la scène, l’obscur, le secret, qui attisent et fascinent l’imaginaire collectif.

Le méga-complot, un mythe moderne

Définissons à présent plus en détails, ces termes de complot et de méga-complot. Dans un premier temps, notons que le complot désigne un projet concerté à plusieurs et secrètement contre des personnes et/ou des institutions. Il présuppose ainsi l’existence d’un accord secret ou d’une entente secrète dirigée contre quelqu’un ou quelque chose. Il n’y a point de complot sans manipulations secrètes qui, dues à des individus liés entre eux ou liés à des organisations, engendrent des événements ou des séries d’événements.

Le complotisme, ou conspirationnisme, est la vision du monde dominée par la croyance que tous les événements de l’histoire humaine, sont voulus et réalisés comme des projets. On retrouve ainsi, des théories du complot sur de nombreux événements qui sont eux, des réalités. Une petite liste non-exhaustive : le 11 septembre, l’assassinat de J.F.K, la mort de la Princesse Lady Diana, l’affaire Roswell, la 1 ère et 2 ème guerre mondiale, etc. Ce sont leurs analyses, leurs interprétations qui relèvent parfois, quant à elles, d’affabulations. Et c’est en ce sens que l’on parle de théories du complot. Si l’on se rapporte à la définition du terme « théorie », on voit qu’il peut signifier une connaissance purement spéculative, abstraite, ou encore un ensemble d’opinions se rapportant à un domaine particulier, et ici le complot. Le méga-complot quant à lui, appelé aussi conspiration mondiale par exemple, est perçu comme une sorte de force motrice de l’Histoire avec un grand H.

La théorie du méga-complot revient à attribuer à tous les événements malheureux ou dénués de sens, une seule et même conspiration. Ce serait toujours les mêmes acteurs qui manœuvreraient secrètement dans les seuls buts de contrôler le monde, d’acquérir des richesses et de garder la main-mise sur tous les événements ayant un impact international. Croire à l’action invisible de forces cachées, de puissances occultes, donne aux esprits conspirationnistes l’impression de pénétrer dans les coulisses de l’Histoire afin d’y en apercevoir ses véritables acteurs. Le méga-complotiste pense que le pouvoir est détenu par seulement une petite poignée de personnalités liées à des mouvements secrets tels que les sociétés secrètes. Ainsi, comme déjà indiqué, tous les maux de la terre seraient causés par ces personnalités au nom du pouvoir et du contrôle. De ce fait, le contexte social actuel est parfaitement propice à l’expansion et à la diffusion de la pensée conspirationniste. Cette pensée se répand à grande vitesse grâce aux nouveaux moyens de communication et notamment lorsque la société est à un âge d’incertitude, de doute, d’inquiétude et de soupçon, maîtres-mots de la pensée complotiste.

L’ignorance et l’incertitude du futur fait peur. En conséquence, une hyper-rationalité du devenir portée par l’image d’un méga-complot dissipe en partie l’effroi provoqué par cette ignorance et cette incertitude de l’avenir. Voilà notamment le point de départ de la construction d’une mythologie, du mythe du complot. Car rappelons qu’un des objectifs indiscutables du mythe est son pouvoir de conjurer et d’exorciser l’angoisse de l’avenir. Le théoricien du complot part donc en quête de la face cachée, de la Vérité. Les révélations avec leur côté prophétique, séduisent et permettent de satisfaire le goût du secret, et par la même d’apporter des réponses à une demande collective. Cette demande est portée par le sentiment diffus que l’on nous cache quelque chose. Ce « on » désigne dans l’esprit conspirationniste ceux d’en haut, l’élite corrompue, une « super élite » affiliée à des groupements occultes, à des sociétés secrètes. Les théoriciens de la conspiration mondiale tentent, afin de répondre à la demande collective, de démasquer et de dévoiler ces complots portés par ceux d’en haut. Pour ces croyants du méga-complot, ces conspirations universelles sont organisées par différentes sociétés secrètes telles que la Franc-maçonnerie, les Templiers, les Illuminés de Bavière appelés plus communément « Illuminati », les Skull & Bones, etc. Bien évidemment cette liste n’est pas exhaustive. Il se construit donc tout un imaginaire de la conspiration mondiale et par la même, un imaginaire des sociétés secrètes et ce depuis bien longtemps.

Prenons par exemple l’abbé Barruel qui écrit entre 1797 et 1798, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, dans lequel il posait une distinction entre les loges maçonniques secrètes mais accessibles et les « arrières-loges » ultra-secrètes et inaccessibles. Cette distinction qu’a fait l’abbé Barruel est dans l’esprit du conspirationniste applicable à toutes les sociétés secrètes et à tous les groupes susceptibles d’être « conspirateurs ».

Leaders/dealeurs d’opinions, apparition de nouveaux prophètes

Comme nous l’avons déjà dit, de nouveaux moyens de communication permettent une diffusion de masse et rapide du mythe de la conspiration mondiale. Et en effet, on voit apparaître des théoriciens complotistes, leaders/dealers d’opinion aux allures de nouveaux prophètes sur la Toile, dans la littérature mais aussi dans le monde de la musique et particulièrement dans le monde du rap. Théoricien du complot mondial, en quête de Vérité, Rockin’ Squat, ancien membre du groupe de rap « Assassin », tente à travers ses textes de démasquer et de dévoiler les véritables acteurs de l’Histoire. Ces textes, sous le mode de la révélation, sont un excellent exemple pour nous, chercheurs en sciences sociales, pour comprendre et appréhender la construction et la diffusion de ce mythe moderne.

Entre septembre 2008 et novembre 2010, Rockin’ Squat sort un triple album Confession d’un enfant du siècle, volume I, II et III. Dans cette trilogie, de nombreux morceaux s’inscrivent parfaitement dans la mythologie du méga-complot. Un de ces textes par exemple, « le pouvoir secret » [1], avec plus de 800 000 vues sur Youtube, reprend toutes les grandes thèses et les grandes théories de la conspiration mondiale. Alliant images, symboles et mots, il nous dévoile les arrières-loges, les coulisses, de tous les grands événements qui ont marqué l’Histoire. Apprécié par les amateurs de rap, il n’en reste pas moins un leader/dealeur de la pensée conspirationniste.

Il est certain que cette ère, empreinte de doute et de méfiance envers les autorités, génère ce type de croyance tout en facilitant d’ailleurs sa diffusion, grâce à nos moyens de communication et à l’apparition de ces nouveaux prophètes. Ces derniers ne croyant non plus au monde dominé par une transcendance divine mais bien par une poignée d’hommes affiliés à diverses sociétés secrètes. La postmodernité, cette ère dans laquelle sont plongées nos sociétés occidentales, revisite nos plus ancestrales croyances et place le mythe du complot et plus particulièrement du méga-complot au rang de mythes modernes. Ainsi, Karl Popper écrira : « on ne croit plus aux machinations des divinités homériques, auxquelles on imputait les péripéties de la Guerre de Troie. Mais ce sont les Sages de Sion, les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes qui ont pris la place des Dieux de l’Olympe homérique » [2].

Bibliographie

  • TAGUIEFF P-A., La foire aux Illuminés. Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Mille et une nuits, coll. « Essai », 2005.
  • POPPER K. R., La Société ouverte et ses ennemis, Paris, Le Seuil, 1979 (1945).
  • POPPER K. R., Conjectures et réfutations. La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, 1985 (1948).

[1] http://www.youtube.com/watch?v=f1sL2H2J7cs

[2] POPPER K. R., « Prédiction et prophétie dans les sciences sociales », in Popper, 1985 (1948), p. 498.

 

Dernier ajout : lundi 13 octobre 2014. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M