Les systèmes de significations sociales à l’heure du numérique : vers une reconstruction identitaire ?

Par Thibault Huguet, chercheur en sociologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier

À la fois investies d’espoir et de crainte, les technologies numériques tendent aujourd’hui à transformer les schémas classiques des relations interpersonnelles. Le potentiel offert par leurs capacités d’ultra-connectivité ne jouerait-il pas un rôle important dans les transformations des systèmes de significations sociales en cours, mais aussi dans l’expression d’affirmations identitaires qui engendrerait certaines formes de discrimination ?

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Dans le champ des sciences humaines et sociales, il est courant d’user d’expressions qui, paradoxalement, permettent au premier abord une stimulation créative, mais qui dans un second temps mériteraient d’être nuancées.

Ceci n’est pas une crise...

Pour qui reste à l’écoute des informations journalistiques relatives aux questions politiques, économiques et sociales actuelles, il ne sera pas passé inaperçu qu’il est une expression qui, sous la forme d’un constat simplificateur, qualifie l’état des différents champs composant la société occidentale : « la crise ». Ce terme est employé comme s’il permettait d’exorciser l’invariable courbe descendante qui tendrait à illustrer la santé des différents éléments composant nos sociétés occidentales.

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Si, dans un premier temps, la signification courante du terme « crise » peut être effectivement rattachée à un état de santé (étymologiquement, crise est issu du latin crisis qui désignait effectivement la manifestation brutale, violente, soudaine, d’une affection d’ordre médical), la pertinence de son emploi dans le champs des sciences humaines et sociales pose problème. Car crisis est lui-même issu de la racine grecque krisis qui signifie « trier », « séparer deux ensembles d’objets confondus » : cela implique les idées sous-jacentes de prise de décision et de jugement.
L’expression « c’est la crise » porte donc la signification profonde d’un simple jugement de valeurs, lié à une prise de position. Dès lors pour le chercheur, partir d’une telle position rend évidemment difficile toute appréciation objective de l’objet visé.

L’expression « effondrement du quotidien », du même ordre, ne permet également pas de saisir de manière appropriée ce qui se joue dans la sphère sociale.
Lorsque l’on parle d’effondrement du quotidien, expression qui sous-entend un déclin des valeurs, une perte des repères, il nous vient de suite à l’esprit une appréciation négative qui est liée naturellement à la connotation du terme effondrement. Ce qu’implique l’idée d’effondrement, c’est à la fois l’idée de rupture, et effectivement une sorte d’écroulement existentiel, mais aussi d’ouverture potentielle, c’est-à-dire de passage, de transition. En fait, de façon plus appropriée, ce qui est signifié à travers des expressions telles que « crise » ou « effondrement du quotidien », c’est d’avantage l’idée de transformation. Nuance faite, il faut ensuite garder à l’esprit que l’histoire des sociétés humaines ne saurait en rien se rattacher à quelque chose de statique, et qu’à chaque transformation sociale, c’est-à-dire à chaque modification perceptible d’un système ou sous-système lié à la société globale, deux jugements de valeurs tendent à s’opposent dans les discours qui appréhendent ce changement : d’un côté un jugement positif qui tend vers la valorisation de cette transformation, de l’autre côté un jugement négatif qui tend vers la dépréciation.

En essayant de dépasser cette stricte dichotomie, nous voulons proposer, afin de comprendre les mutations contemporaines multi-modales, c’est-à-dire qui affectent les différents champs institutionnels de nos sociétés (économique, politique, social, juridique…), de mettre en avant les liens étroits qui existent entre la sphère du social et le domaine de la technique. Pour ce faire, nous plaçons en tant qu’élément catalyseur un objet technique par le prisme duquel la transformation des structures de significations sociales, et donc dans une grande mesure notre rapport à l’altérité, peut être appréhendé : l’écran numérique. Il est possible selon nous de comprendre ces différentes transformations par les pratiques sociales induites par l’utilisation des écrans numériques. Et alors, plus qu’une crise ou qu’un effondrement du quotidien, il faudrait voir dans la révolution technologique en cours depuis une vingtaine d’années un double processus lié au contexte de mise en usage de l’objet-écran. Il y a d’abord un mouvement vertical de tentative d’institutionnalisation (on peut penser tout simplement aux multiples tentatives de législation qui visent à encadrer ces pratiques numériques, et aux interrogations et débats politiques actuels liés au contrôle de ces pratiques), mais aussi, ensuite, un mouvement horizontal, non domestiqué et donc « sauvage », au sens où l’entend Roger Bastide, qui se rapporte à des usages quotidiens, à travers lesquels nous pouvons voir se manifester une certaine effervescence/créativité sociale.
Ce que l’on appelle effondrement du quotidien correspondrait alors, en fait, à une « numérisation du quotidien », et à l’ensemble des incidences et effets pervers qu’implique ce phénomène.

Du social dans la technique, de la technique dans le social

Pourquoi ce choix de l’écran numérique ? Tout simplement parce que l’ingénierie médiatique, c’est-à-dire les concepteurs, designers, ingénieurs, etc., qui travaillent à l’élaboration et la mise sur le marché de ces écrans numérique, leur ont attribué la capacité à retranscrire et à intégrer l’ensemble des médias antérieurs. À la suite de Marshall McLuhan, qui expliquait que chaque nouveau médium comprend les médias antérieurs comme contenu, nous pouvons dire aujourd’hui que l’écran numérique se place, au niveau médiatique, en tant que dénominateur commun, dès lors qu’il s’instaure en tant qu’environnement au sein duquel tous les médias antérieurs peuvent s’exprimer.
Retenons ensuite l’idée que, de tout temps et en tout lieu, les relations interindividuelles sont dépendantes d’un ensemble « technico-culturel », c’est-à-dire, pour reprendre les mots de Stéphane Vial dans L’être et l’écran, que : « les modalités du lien social sont historiquement et techniquement conditionnées ». Sans parler d’un strict déterminisme technologique, nous pouvons dire que le lien social et les relations à autrui sont, et ont toujours été, modelées selon les potentialités techniques des éléments médiateurs que nous utilisons au quotidien. Ce qui veut dire que le rapport phénoménal que les membres d’un ensemble socio-culturel entretiennent avec le monde, est en fait constitué par les modalités opératoires des objets techniques en usage dans cet ensemble. Il est important de comprendre que l’intérêt que nous pouvons prêter au médias n’est pas seulement lié à leur place, importante ou non, au sein d’une société, mais aussi à la forme du système de relations qu’ils mettent en jeu.

Revenir de manière exhaustive sur l’histoire et l’évolution des techniques et des médias serait, bien qu’éclaircissant pour le propos, un travail beaucoup trop vaste par rapport à l’exercice auquel nous nous prêtons. Nous souhaitons toutefois soumettre l’idée que les caractéristiques techniques des écrans numériques, plus que les contenus diffusé par leur biais, peuvent nous amener à comprendre en quoi l’utilisation de plus en plus généralisée de ce support médiateur, amène, à travers un ensemble de schèmes d’actions et de perceptions, à cet « effondrement du quotidien », et en même temps à une reconstruction des systèmes de significations sociales contemporains.
Les systèmes de signification sociale peuvent être compris comme l’ensemble des codes sociaux, normes et valeurs sociales qui permettent aux individus de s’insérer dans une conception du monde commune. Cet ensemble de normes, codes et valeurs sociales est partagé, en général, par l’ensemble des membres d’un groupe socio-culturel déterminé, en ce qu’il est prégnant dans les consciences individuelles et dans les représentations sociales. Cet ensemble est constitué par un stock de connaissances enraciné dans une mémoire collective dont la mise en discours légitime l’organisation (les « mythes », au sens large du terme). De plus, cet ensemble est intrinsèquement lié à un ensemble de règles de conduites, ou de schémas comportementaux (qu’on pourrait appeler « rites », toujours dans une acception large), qui actualisent dans notre quotidien et en permanence la mémoire collective. Ainsi, le système de significations sociales correspond donc à l’agencement de ces éléments qui permettent aux individus de se situer au sein d’un ensemble socio-culturel, et qui place comme légitime un rapport particulier avec le monde.

En se centrant ici sur un des éléments qui fonde le potentiel technique des écrans numériques, nous souhaiterions illustrer le lien, énoncé plus haut, qui existe entre le champ de la technique et celui du social. Le choix s’est porté ici sur ce que nous pourrions appeler la « connectivité mobile », ou encore « l’hyper-connectivité ». L’ensemble du système technique actuel, au centre duquel on peut placer l’écran numérique, s’organise selon le leitmotiv de la connectivité généralisée, c’est-à-dire du mythe de l’ubiquité sociale (être en lien partout, toujours, en tout instant). La couverture satellitaire de plus en plus importante, la mise à disposition par les opérateurs de connexions de plus en plus performantes, les accès wifi de plus en plus présents, abolissent les frontières de la localité en permettant de dépasser les séparations classiques de l’espace-temps social. Ce phénomène implique une transformation radicale des modes opératoires du contact social. En effet, la connectivité généralisée implique non seulement une interactivité étendue, mais aussi la « liquéfaction », au sens où Zigmund Bauman emploie de terme, de toute fiabilité du lien social. Les distinctions entre la sphère privée et la sphère publique sont de moins en moins pertinentes, tout comme le sont de moins en moins les séparations des différents rôles sociaux que les individus endossent au quotidien, ou encore les frontières des valeurs morales et de la normativité moderne.
On peut alors se demander, en s’inscrivant dans une perspective qui interroge les nouvelles formes de discriminations, quel impact cette hyper-connectivité joue-t-elle sur la construction sociale de nos identités.

Frontières numériques de nos identités

En acceptant l’expression de Régis Debray : « il n’y a pas d’identité sans frontières », et en comprenant que l’identité individuelle est introduite par le contact avec l’altérité, et plus largement, que l’identité sociale est produite en fonction des rapports que l’on entretien au sein d’un groupe socio-culturel et en opposition avec un système de significations sociales différent de celui auquel on se rattache, nous pouvons envisager que l’abolition des frontières classiques avec l’autrui déstructure aujourd’hui le cadre traditionnel de nos appartenances sociales. L’image du réseau découlant de cette hyper-connectivité est de plus en plus présente pour qualifier la forme que prennent les relations sociales. L’idée de réseau implique alors une redéfinition des processus d’identification sociale, redéfinition non pas institutionnelle mais bien sauvage, créatrice. Dans ce sens, il serait peut-être intéressant de parler d’« anomie du numérique ». Anomie, non pas dans le sens que lui donne Émile Durkheim, comme un processus déstructurant qui est lié à l’idée d’un dérèglement et d’une pathologie sociale, mais plutôt dans le sens que lui donne Jean-Marie Guyau. Cet auteur définit l’anomie comme un processus créatif qui, en permanence, permet à l’individu de tisser son identité sociale, à travers une multiplicité de relations exprimées, dans l’intensivité de l’instant. L’hyper-connectivité et la multiplication des liens possibles au sein de différents réseaux d’affinités amènent à un réagencement continu des relations interindividuelles.

Dans le même mouvement, bien que paradoxalement, nous pourrions penser, à la suite de Jean Baudrillard, que si l’individu ne se définit plus que par sa place dans un réseau (où tout est en lien de manière permanente), et si l’on assiste effectivement à une multiplication des possibilités d’identifications sociales, alors l’individu perd sa capacité personnelle à se définir en tant que sujet. Au sein d’un réseau le sujet n’est qu’une entité parmi d’autres. Il n’est relié à autrui que par un échange incessant d’informations en tous genres ; cela est d’autant plus vrai aujourd’hui que la quantité et la qualité des informations est difficilement contrôlable. En même temps que la forme du réseau abolit les structures hiérarchiques classiques, dans un mouvement d’aplanissement horizontal, elle complexifie les possibilités d’attache normative au sein d’un groupe socio-culturel précis.
Aussi, la perméabilité des normes et des valeurs sociales, sous l’effet de leur mise en réseau permanente, fait que les acteurs sociaux peuvent être amenés à un besoin de réaffirmation spontané de certaines normes et de certaines valeurs, en effectuant, suite à une désir de quête de sens, un syncrétisme d’éléments habituellement disparates. Sous l’effet du système technique numérique, les systèmes de significations sociales, qui insèrent les individus et les groupes sociaux au sein d’un ensemble de normes et de valeurs sociales, se retrouvent à la fois au cœur d’un processus de déstructuration, mais également, dans le même temps, et comme un effet-pervers, au cœur d’un mouvement restructurant.
Et donc c’est peut-être sous l’effet de ce processus, lié à l’hyper-connectivité numérique, et à ce que Michel Maffesoli appelle le « polythéisme des valeurs », que prennent source les nouvelles formes de revendication identitaire. De même, c’est peut-être à travers ce double mouvement qu’apparaît une banalisation de la violence de certains discours et de certaines pratiques discriminatoires, tant dans la sphère de l’espace numérique que dans celle des relations effectives au quotidien, ou encore dans la sphère du champ politique avec une résurgence par exemple des revendications nationalistes. Pour mieux se retrouver, quand l’altérité n’est qu’une entité floue et de moins en moins délimitée, la réaffirmation de sa différence ou de son originalité se fait bien souvent avec d’autant plus d’intensité. Aujourd’hui, nous pensons qu’il n’est pas illégitime de parler, pour illustrer ce propos, d’une désinhibition de l’affirmation identitaire, que ce soit dans les discours numériques dans les réseaux sociaux (il suffit pour cela de se rendre sur les différents réseaux sociaux numériques, au sein desquels les groupes identitaires revendicatifs ne cachent pas l’absurdité et la violence de certains propos qui touchent à l’homophobie, au sexisme, au racisme...), mais également une désinhibition du même ordre au sein de l’espace public, et même de plus en plus dans la sphère de la politique institutionnelle.

Mettre en lumière l’étroite imbrication entre schèmes techniques et l’activité sociale nous amène à penser aujourd’hui les transformations sociales contemporaines comme découlant du potentiel technique des objets numériques. L’avènement du web 2.0 et l’augmentation d’une participation numérique réticulaire, favorisée par l’ultra-connectivité, offre deux axes de compréhension : d’une part, les technologies numériques permettent les possibilités d’une ouverture généralisée à autrui. D’autre part, elles tendent à favoriser la radicalisation des valeurs dans le champs identitaire.
Cependant, comme nous l’y invite par exemple Madeleine Akrich, il est nécessaire de tenter de dépasser le strict déterminisme technique dans la construction sociale de la réalité, et notamment de nos identités sociales. Sans mettre en exergue une cause univoque aux transformations multi-modales de nos sociétés contemporaines, nous pensons que les enjeux du système technique numérique dépassent largement la sphère de la technologie, et viennent, dans une dynamique combinatoire, redéfinir tant les schémas d’organisation des systèmes institutionnels que les pratiques sociales des individus et groupes sociaux.

Bibliographie

  • AKRICH M., « Comment sortir de la dichotomie technique/société. Présentation des diverses sociologies de la technique », in LATOUR B. et LEMONNIER P. (dir.), De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques, Paris, Éditions La Découverte, Collection « Recherches », 1994.
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  • CASTORIADIS C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil, 1999.
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  • GUYAU J.-M., Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, Paris, Éditions Fayard, 1985 (1890).
  • MAFFESOLI M., Le temps des tribu : le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988.
  • MCLUHAN M., Pour comprendre les médias : les prolongements techniques de l’homme, Paris, Éditions du Seuil, 1977.
  • VIAL S., L’être et l’écran : comment le numérique change la perception, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.

 

Dernier ajout : lundi 13 octobre 2014. — © RUSCA 2007-2010
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