Le social manichéen dans « Le Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien

Par Géraldine Mouchet, chercheure en sociologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier

La lecture sociocritique du Seigneur des Anneaux proposée dans cet article s’apparente à la construction d’une structure sociale manichéenne de l’œuvre de J. R. R. Tolkien. Cette structure est fondée sur trois concepts : morale, norme et valeur. En outre, il s’agit aussi de démonter que celle-ci n’est pas strictement enfermée dans une dualité permanente édifiée autour de la lutte du bien contre le mal, et inversement.

Sociocritique littéraire du Seigneur des Anneaux

La volonté d’étudier une œuvre littéraire nécessite de s’inscrire dans une sociologie particulière, celle de la littérature. Elle se soucie de rendre compte de la dimension sociale d’une œuvre, d’un auteur, tout en gardant pour objectif d’étudier le phénomène littéraire dans son ensemble. Plusieurs axes de recherches sont possibles mais nous avons choisi d’aborder Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien par la sociocritique des contenus. Ce courant de la sociocritique est présenté par Paul Aron et Alain Viala comme « une démarche critique, donc une pratique d’interprétation et d’évaluation des œuvres […], [qui] se définit comme une critique fondée sur le social. […] La sociocritique prend en compte des pratiques sociales incorporées par les sujets, et donc à l’œuvre dans leur production textuelle » [1].
Autrement dit, cette méthode correspond à la construction d’hypothèses d’interprétations sociales de l’œuvre avant l’analyse du texte. De plus, le sens d’une « structure profonde », sous-jacente à ce texte, doit être construit par le chercheur. Pour Claude Duchet, le lecteur doit découvrir le social dans le texte lui-même. Notre hypothèse de départ est donc la suivante : la structure sociale de l’œuvre est manichéenne, composée de deux catégories, le bien et le mal. Il s’agira donc de voir dans cet article comment s’est construite cette structure sociale, quels éléments la composent et par-là montrer toute la validité de notre hypothèse.

Construction de la structure dichotomique

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La structure sociale manichéenne est caractérisée par la dichotomie bien/mal, et même bâtie sur celle-ci. Mais avant d’aller plus loin, il nous semble important de clarifier le processus de construction d’une telle structure à travers l’utilisation de trois concepts sociologiques indispensables à sa construction : morale, norme et valeur.
Toutes les sphères sociales sont animées par une spécificité morale. Paul Ricœur définit celle-ci comme « tout ce qui, dans l’ordre du bien et du mal, se rapporte à des lois, des normes, des impératifs » [2]. En raison de son caractère institué, la fonction de régulation sociale de la morale est indéniable, et cela sans doute car elle fait référence à des principes universels et constants comme le bien et le mal. Il convient à ce niveau de discuter brièvement de la distinction éthique/morale. En effet, certains affirmerons clairement la différence entre ces deux notions, tandis que d’autres les emploieraient comme des synonymes. En mettant en lien ces deux approches, nous définissons l’éthique comme le questionnement sur les fondements et les principes de la morale. Cette morale est un ensemble d’idées, établi sur des normes et des valeurs, justifiant ce qui est autorisé ou ce qui est interdit dans une société. Pour résumer, l’éthique est la détermination de « ce qu’est le fait moral » et la morale de « ce qui est moral » [3].
Dès lors, s’impose la nécessité de définir le terme « fait moral » employé ci-dessus. Durkheim, dans De la division du travail social, le fait correspondre à une règle, fixant la limite entre ce que l’on peut faire ou ce que l’on ne peut pas faire dans la société, règle associée à une sanction. Et il ajoute : « le fait moral proprement dit ne consiste pas dans l’acte conforme à la règle mais dans la règle elle-même » [4]. Cependant, cette définition du fait moral reste holistique, et ne tient pas compte du sens et des valeurs que les individus accordent à l’ordre normatif social. Nous tenterons donc de dépasser cette définition, d’abord en donnant celle de Patrick Pharo :

« Plus précisément encore, le fait moral (ou immoral) pourrait être défini comme : un fait qui est ce qu’il est ou devrait être autre que ce qu’il est, en raison d’une virtualité normative supposée commune, accessible à la réflexion de l’agent et susceptible de le justifier ou de le contredire ; faute de quoi, le fait considéré est moralement indifférent ou éventuellement incoercible, c’est-à-dire non accessible à une régulation morale » [5].

Ainsi nous définirons le fait moral comme un fait social à caractère moral, renvoyant à une règle, mais également à la perception qu’a l’individu de son comportement vis-à-vis d’une situation, et à l’appréciation de sa justification ou non en rapport à l’ordre normatif.
L’ordre normatif (ou plus généralement la norme) est lui défini par des règles, implicites et intégrées par l’acteur, qui régissent ses actions au sein de la société. Ces limites imaginaires sont garantes de l’ordre social. Elles sont établies par des valeurs collectives, intégrées par tous les individus et, généralement, acceptées puis appliquées ; ce sont ces caractéristiques réunies qui lui confèrent leur statut de norme collective. Deux questions se posent à nous à présent. D’une part, comment un individu se conforme-t-il aux normes ? D’autre part, pouvons-nous parler de normes collectives dans Le Seigneur des Anneaux ?
Pour ce faire, nous pouvons nous référer au sociologue François Chazel qui distingue trois modes principaux de conformité aux normes :

-  L’individu évalue le risque de sanction et de répression mais ne tient en aucun cas compte du contenu de la norme.
-  L’individu intériorise la norme et s’y conforme par croyance.
-  L’individu fait partie d’un groupe auquel est rattachée une norme.

Dans le but de mener à bien notre réflexion, nous partons du principe que dans Le Seigneur des Anneaux, la Communauté de l’Anneau et Sauron sont deux groupes d’individus véhiculant des normes et par là des valeurs à travers deux idéaux-types. Le premier est celui de Gandalf : un sage détenant la connaissance au niveau métaphysique mais aussi magique, il est garant de l’ordre social de la Communauté. Le second est Sauron, perfide, autoritaire et omniprésent, il est également garant de l’ordre social de sa communauté. Ces deux idéaux-types véhiculent chacun :

-  Une morale axée sur, respectivement, le bien (empêcher l’hégémonie de Sauron, représentant le mal), et le mal (tenter d’imposer la tyrannie en Terre du Milieu).
-  Des normes (par exemple, dans la Communauté il faut s’entraider / chez Sauron et ses sbires la torture fait loi) qui ont le statut de normes collectives.
-  Des valeurs (par exemple, dans la Communauté courage et bienveillance / cruauté et violence chez Sauron et ses sbires).

Nous avons donc là les trois éléments nécessaires à la construction de notre structure sociale manichéenne : morale, norme, valeur, et chacun de ces éléments est scindé en deux catégories distinctes de manière à satisfaire le caractère dichotomique de ladite structure. Il s’agit maintenant d’outrepasser la forme pour se pencher sur son contenu.

La structure sociale manichéenne de l’œuvre

Nous avons précédemment tenté de voir d’un point de vue sociologique comment était possible la construction d’un social manichéen : Tolkien nous présente le monde imaginaire du Seigneur des Anneaux sous l’angle de la lutte intemporelle du bien contre le mal. De ce fait, la structure que nous pourrions qualifier de « structure de base » sur laquelle repose toute l’œuvre, est celle de deux éléments enfermés dans ce conflit perpétuel, la Communauté de l’Anneau et Sauron. Le premier élément est présenté comme le symbole du bien, car le but de la Communauté est d’éradiquer le mal de la surface de la Terre du Milieu en détruisant l’objet de tous les fantasmes de Sauron, Seigneur du Mal, l’Anneau Unique. Et à l’inverse, lui, tente de conquérir la Terre du Milieu et y imposer son régime tyrannique avec l’aide de ses armées, mais aussi avec les pouvoirs de l’Anneau, qu’il recherche activement. C’est grâce à ces desseins qu’est légitimé la catégorisation que nous proposons : les deux camps explicités par l’auteur s’inscrivent tout deux dans l’une ou l’autre catégorie du bien ou du mal.
Au sein de chacun de ces deux éléments, deux idéaux-types sont garants de l’ordre social : Gandalf et Sauron. En considérant bien évidemment le statut de « monde mythologique » de Tolkien, l’autorité de chacun repose sur deux formes de légitimité définies par Max Weber.
Gandalf se rapproche de la figure de la domination rationnelle légale. Son autorité repose sur la croyance qu’ont les autres membres de la Communauté en sa légitimité d’exercer une domination et de représenter le pouvoir. Notamment car il détient la connaissance ainsi que le savoir magique ce qui ne fait que renforcer sa position de leader.
L’autorité de Sauron est d’origine charismatique. Au fil des Âges, il est présenté comme un personnage qui arrive à corrompre très aisément, avec des mots, en changeant d’apparence, et donc qui a un charisme particulier, envoûtant même. Et même si la tyrannie, la peur, et l’endoctrinement par la parole constituent la clé de son règne, il a besoin de l’Anneau Unique pour arriver à ses fins et asseoir ultimement son pouvoir.
Il ne s’agit cependant pas de rester dans la dichotomie que propose l’auteur, mais bien entendu d’aller au-delà : nous avons remarqué que malgré une apparente appartenance à l’une ou l’autre catégorie, chacun des éléments présentait en son sein des indicateurs allant à l’encontre de leur idéologie générale, soit le bien ou le mal. Pour confirmer cette hypothèse, nous nous sommes penchés sur les personnages de l’œuvre, et plus particulièrement sur leurs actions, puisque dans toute structure sociale il y a des individus et ceux-ci interagissent entre eux, ils dynamisent ainsi la structure sociale.
Prenons l’exemple le plus parlant, celui du personnage de Boromir. Intégré à la Communauté de l’Anneau lors du Conseil à Fondcombe, il s’est avéré être corrompu par l’Anneau le temps d’un instant, ce qui le fit basculer dans l’autre partie. Il est aussi question de personnages ne rentrant dans aucune des deux catégories, avec l’exemple de Tom Bombadil. Il ne prend part en aucun cas à la guerre de l’Anneau et semble même y être insensible.

La fonction simmelienne du tiers dans le social manichéen

Pour résumer, nous avons donc une structure principale, constituée par deux catégories, la Communauté de l’Anneau et Sauron, la première se référant à la symbolique du bien et la seconde se référant à la symbolique du mal. Chacune des deux porte en elle une morale, des normes et des valeurs qui lui sont propres, véhiculées par un idéal-type (Gandalf/Sauron).
Cependant, certains éléments ne se réclament ni de la catégorie du bien ni de celle du mal, ni d’aucune catégorie. Ils composent donc une tierce catégorie. Nous faisons là référence à Simmel :

« Aux époques troublées toute la vie publique se déroule en général selon la devise : qui n’est pas pour moi est contre moi. La conséquence en est forcément la répartition des éléments en deux partis. […] La fonction du tiers qui consiste à servir de médiation entre deux extrêmes, peut se répartir en degré entre plusieurs ; ici ce n’est en quelque sorte qu’un élargissement, ou encore un affinement de la mise en œuvre technique du principe » [6].

Autrement dit, le social de ladite œuvre aurait deux composantes qualifiées d’« extrêmes » dans le sens strictement opposées mais aussi une tierce partie qui sert de lien entre elles. En fait, ce sont des éléments dits perturbateurs, qui gravitent autour de cette structure, appartenant à la tierce catégorie que nous nommons « autres ». Ils sont de natures différentes (actions, objets) et viennent, par le biais d’un personnage, interférer dans l’ordre préétabli de la structure : ces éléments peuvent influer sur leur trajectoire du bien vers le mal, ou plus généralement, contribuer à l’emprise d’une catégorie sur l’autre, parmi celle du bien et du mal, bien entendu.

Pour conclure, citons Tolkien qui écrivit à son fils, à propos du Seigneur des Anneaux :

« L’histoire est bâtie en termes d’oppositions, entre le Bien et le Mal, la beauté et la laideur sans pitié, la tyrannie et la royauté, la liberté relative fondée sur l’assentiment et une compulsion qui n’a plus aucun autre objet, depuis longtemps que le seul pouvoir, etc. » [7].

Loin de nous conforter dans cette description de l’œuvre de Tolkien, la structure sociale manichéenne du Seigneur des Anneaux est selon nous, comme toute structure, bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Et même si la plupart des personnages sont établis et demeurent dans l’une des deux catégories, la fonction du tiers personnage est justement indispensable pour maintenir la cohésion sociale manichéenne.

Bibliographie

  • AKOUN A. et ANSART P. (dir.), Dictionnaire de sociologie, Paris, Le Robert – Seuil, 1999.
  • ARON P. et VIALA A., Sociologie de la littérature, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2006.
  • DURKHEIM E., Textes 2, Religion, morale, anomie, Paris, Les éditions de Minuit, 1975.
  • ISAMBERT F-A., LADRIERE P., TERRENOIRE J-P., « Pour une sociologie de l’éthique » in Revue française de sociologie, 1978, pp. 323-339.
  • MORIN E., La méthode, vol. 6, Paris, Le Seuil, 2004.
  • RICOEUR P., « Fondements de l’éthiques », in Les cahiers du christianisme social, n° 3, 1984, pp. 61-71.
  • SEVEAU V., « Philosophie et Sociologie » in Klesis, n° 5.2, 2007, (En ligne : http://www.revue-klesis.org/pdf/Kle...)
  • SIMMEL G., Sociologie : études sur les formes de socialisation, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.
  • TOLKIEN J.R.R., Le Seigneur des Anneaux, trad. De l’anglais par Francis Ledoux et illustré par Allan Lee, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1992.
  • TOLKIEN J. R. R., Lettres, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2005.

[1] ARON P., et VIALA A., Sociologie de la littérature, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2006, 127 p.

[2] Ricœur P., « Fondements de l’éthiques », in Les cahiers du christianisme social, n° 3, 1984, pp. 61-71.

[3] ISAMBERT F-A., LADRIERE P., TERRENOIRE J-P., « Pour une sociologie de l’éthique » in Revue française de sociologie, 1978, p. 326.

[4] DURKHEIM E., Textes 2, Religion, morale, anomie, Paris, Les éditions de Minuit, 1975, pp. 280-281.

[5] Compte rendu de l’ouvrage de Pharo P., Morale et sociologie. Le sens et les valeurs entre nature et culture, in Klesis, « Philosophie et Sociologie » n° 5.2, 2007, par Vincent Seveau. (En ligne : http://www.revue-klesis.org/pdf/Kle...). Consulté le 08 décembre 2013.

[6] SIMMEL G., Sociologie, Paris, Presses Universitaires de France, 2013, p. 128-131.

[7] Tolkien J.R.R., Lettres, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2005.

 

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