Le partage du sensible : braconnages sociologiques sur les terres de Rancière.

Par Sébastien Joffres, chercheur en sociologie, université Paul-Valéry de Montpellier

Comment réfléchir à un cadre d’analyse qui permettrait d’approcher de manière réflexive les expérience de terrains d’élèves infirmiers et de moniteurs éducateurs. C’est étonnamment du côté du philosophe Jacques Rancière, dans son travail sur le partage du sensible, que nous avons trouvé un point de départ. Il s’agira pour nous, après une présentation de son travail, de développer l’idée suivante : comment le sociologue s’est-il approprié le philosophe ? C’est donc à une explication de braconnage conceptuel que nous allons nous livrer ici. Rancière devrait nous en excuser, lui qui lutte pour la transgression des frontières, dont celles qui définissent les disciplines universitaires. Dans un dernier temps, nous proposerons les réflexions que ce travail nous a inspirées sur l’exclusion. Elles seront en décalage avec le sens habituellement prêté à ce terme. Mais elles présenteront l’intérêt de pouvoir s’inscrire au cœur d’une analyse des pratiques professionnelles et de ce qu’elles produisent.

Ce que Rancière nous dit

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Par l’expression « partage du sensible », il désigne le découpage de l’espace social par des frontières définissant un commun que les individus partagent, des parts exclusives revenant à certains, ainsi que l’absence de part pour d’autres. Sa construction conceptuelle s’insère dans un travail d’ensemble dont le but est de comprendre « comment quelqu’un, à une place donnée, peut percevoir et penser son monde ». [1] Ce partage est un « système d’évidences sensibles », de « formes a priori de ce qui se donne à ressentir » [2] qui viennent structurer la perception d’autrui. Cette dernière est à comprendre selon un double sens : celle qu’autrui a et celle que nous avons d’autrui. C’est ainsi que le partage du sensible vient déterminer ce qui est audible et ce qui est visible. Il établit une séparation entre ce qui est perceptible et ce qui ne l’est pas. Nous devons noter que cette question articule la dimension cognitive de la perception, au sens de grille d’appréhension du monde, ainsi que sa dimension éminemment conflictuelle. Il y a une lutte pour la légitimité et l’imposition d’un certain ordre sensible qui guidera la perception vers ce qu’il y a à voir ou à ignorer et contraindra les comportements de manière à faire montrer, dire ou au contraire à faire cacher ou taire.
Ces frontières découpent notre expérience en différents espaces et temps, y répartissant les activités possibles en fonction de la part qui nous revient. Dans cette structuration, certaines choses seront visibles ou non, pourront être montrées ou non, seront audibles ou non. Les individus sont distribués dans ce découpage. Le partage établit des identités, des positions, des visibilités, des choses pensables, d’autres inimaginables. Il organise l’expérience concrète et sensible que nous avons du monde. Les parts dont parle Rancière sont ces places que nous avons dans l’espace social ainsi que l’expérience sensible dont nous héritons et que les autres ont de nous.

Prenons un exemple relevant de l’univers médical permettant de commencer à mettre Rancière au travail. L’hôpital est découpé en différents espaces : couloirs, chambres, salles d’examen… Il y a fort à parier que la nudité du patient, bien que courante dans ce lieu, ne puisse avoir droit de cité dans tous les espaces. Sa place est dans la chambre ainsi que dans les salles d’examen et d’opération par exemple. Le couloir n’est pas un lieu où il est permis de donner à voir sa nudité. Au-delà de cette répartition dans l’espace, nous pouvons penser que les temps structurent aussi l’autorisation de la visibilité du corps nu. Si un professionnel rentre dans une chambre, que le patient y est nu, debout, cela peut poser souci, alors que lors de la toilette, la nudité sera normale. Nous pouvons ensuite nous poser la question du rapport à la nudité du patient. L’éthique professionnelle tente de l’encadrer : elle doit être rationnelle. Par exemple, bien que possible, son érotisation n’est pas permise. Le caractère sensible de l’expérience de la nudité est donc régi par un ensemble de normes venant obliger un regard professionnel. Et pour clore cet exemple, nous pourrions dire que la nudité du professionnel est interdite, sauf si sa part dans la situation est celle de patient. Nous voyons bien dans cet exemple que se joue la question des espaces, des temps, des activités qui s’y répartissent et celle de ce que l’on a le droit de montrer, de voir et du type de regard qui y est légitime. Ces différentes dimensions caractérisent le partage du sensible.
Derrière les termes de « visible » et d’« audible », il faut imaginer plusieurs déclinaisons possibles : être visible, pouvoir rendre visible, être perceptible, être mis en avant, voir, entendre, ne pas être entendu, ne pas comprendre des propos… Les évidences sensibles structurent tout cela. Pour aller plus loin et approfondir la compréhension de ces dimensions, prenons un exemple donné par Rancière. Dans La Mésentente [3], il écrit sur la situation des plébéiens, ces gens du peuple de la république romaine. Les patriciens, détenteurs de l’ordre légitime, les considéraient comme incapables de discours politiques. Ils leurs reconnaissaient la seule capacité à émettre des bruits, comme les animaux, des bruits exprimant uniquement des besoins et états émotionnels ; point de discours rationnel pour eux. Rancière raconte une de leur révolte au travers de laquelle ce partage, défini par les dominants, a été ébranlé. Ainsi, la capacité politique des plébéiens a été révélée, rendant leur parole audible pour les dominants. La nature de leur discours n’a pas changé, c’est sa place dans l’ordre sensible qui a bougé, qui a obtenu une reconnaissance nouvelle.
C’est en cela que le partage du sensible ne peut être vu comme désignant simplement la dimension cognitive de la perception. Il indique aussi pleinement la nature construite et relative des places et des perceptions d’autrui, dénigrantes ou positives, en fonction de sa place dans la structure sociale. Il théorise la répartition des compétences reconnues aux individus en fonction de leurs appartenances.

Nous retrouvons en fait deux nuances qu’offre le terme de partage. La première indique le découpage d’une entité en différentes parts. Par exemple, dans une institution accueillant des usagers en situation de handicap, nous pouvons penser que les lieux sont répartis entre les acteurs : les résidents ont des chambres, les éducateurs des bureaux, puis il existe des parties communes. Il en est de même à travers une répartition des rôles. La seconde nuance nous centre sur le vécu commun d’une situation. C’est ainsi qu’au sein d’un même lieu d’accueil, professionnels et usagers expérimentent la même institution. Ce commun est partagé de manière inégalitaire, par des frontières établissant les parts inégales des individus, les assignant à des places, à des sensibilités différentes, à des discours différents… L’expérience sociale ainsi présentée est celle d’une altérité marquée le plus souvent par l’asymétrie des positions. Les parts sont caractérisées par leur situation dans ce découpage et reviennent aux individus de manière différenciée. Tous n’ont pas les mêmes parts, et certains n’ont pas de part : ils sont exclus du commun. La différence de part se caractérise par des différences d’expérience sensible au quotidien : cela se déplie sur ce que l’on voit, sur ce que l’on montre, sur ce que l’on dit, sur que l’on entend… Rancière place ainsi l’altérité au centre de l’expérience. C’est une altérité caractérisée par la dissymétrie à l’inverse d’une altérité qui désignerait un autre semblable.

Pour aller plus loin, Rancière ne se limite pas à théoriser l’existence d’un partage du sensible. Son travail vient réfléchir l’émancipation des individus, comme un processus de traversée des frontières posées par le découpage [4]. Cela revient à quitter la place qui nous est attribuée, définie par des compétences et des incompétences. Elle est alors une reconfiguration sensible de sa propre expérience. Ce que nous voulons mettre en avant en rappelant cette dimension du partage du sensible, c’est son aspect dynamique et construit. Il n’est pas un partage établit ad eternam, ni un partage univoque. Cette question du sensible est mobile, du fait des luttes qu’elle suscite.

De Rancière au sociologue

Il s’agit maintenant de voir de quelles manières est-ce que la lecture de Rancière peut intéresser le sociologue pour proposer une démarche réflexive au professionnel du soin et du social. Nous allons exposer plusieurs points d’entrée sociologiques sur cette question.
Pour commencer, nous miserons sur la dimension cognitive du partage du sensible. Le lien, qui nous semble aller de soi avec la sociologie est celui que nous pouvons faire avec la théorie de Peter Berger et Thomas Luckmann à savoir celle de la construction sociale de la réalité. Ces auteurs expriment l’idée que se construisent des visions locales et historiques du monde. Le processus de socialisation revient alors à l’incorporation de cet « univers symbolique et culturel » [5]. Cette vision du monde, nécessairement relative, devient pour l’être socialisé le monde réel. L’originalité de Berger et Luckmann est d’avoir considéré que la socialisation n’est pas qu’un processus propre à l’enfant, mais qu’il concerne aussi les adultes. Ainsi, par le terme de socialisation secondaire, ils désignent l’« intériorisation de sous-mondes institutionnels spécialisés », ou encore l’« acquisition de savoirs spécifiques et de rôles directement ou indirectement enracinés dans la division du travail » [6]. Il existe un lien évident entre le partage du sensible et le couple réalité sociale/socialisation. Le partage du sensible est, entre autre, le fruit d’une incorporation de la réalité sociale, produit d’une construction, dans le cadre de la socialisation des individus. Par l’intégration d’un monde ou d’un « sous-monde institutionnel » les individus intègrent des grilles de lecture de la réalité qui sont à mettre en lien avec les « systèmes d’évidences sensibles ». Pour analyser le partage dans un univers professionnel, il est donc primordial de se pencher sur la réalité sociale intégrée par les individus. Il s’agit de pouvoir analyser au-travers de quelles grilles de lecture ils sont en rapport avec le monde. Il faut donc porter son attention sur ce que d’autres appelleraient les représentations sociales ou sur ce que Michel Maffesoli appelle l’idéologie [7].

Ensuite, Claude Dubar précise de la manière suivante les savoirs spécifiques qui entrent en jeu dans la socialisation secondaire : « ce sont des machineries conceptuelles comprenant un vocabulaire, des recettes (ou formules, propositions, procédures), un programme formalisé et un véritable “univers symbolique” véhiculant une conception du monde » [8]. Ainsi, nous pensons que l’étude de la réalité sociale d’un univers professionnel doit pouvoir se pencher de manière spécifique sur ces savoirs mobilisés. Rancière nous oriente dans ce sens lorsqu’il écrit que « la sensibilité à un phénomène est toujours liée à la manière dont un phénomène est nommé et rationalisé » [9]. Les savoirs ont cette particularité de constituer une rationalisation des phénomènes auxquels les professionnels sont confrontés. Concernant le monde médical, nous savons bien que la rationalisation bat son plein au-travers de la démarche scientifique qui découvre, observe, classifie… Du côté du travail social, cette démarche est différente : elle est difficile car, comme le véhicule l’idéologie professionnelle, c’est de l’être humain dont il est question. Le concept rationnel laisse alors échapper beaucoup. C’est un milieu qui n’a pas un corpus précis de savoirs et de techniques propres permettant d’appuyer la pratique. Cependant, les travailleurs sociaux ont l’habitude d’emprunter aux sciences humaines et notamment à la psychologie par exemple. C’est par ailleurs un milieu où les « paradigmes » professionnels et politiques se succèdent pour désigner problèmes, solutions et méthodes. Ce sont des éléments qu’il s’agit de sonder pour comprendre l’univers symbolique sur lequel le partage du sensible peut reposer.

Maffesoli, dans La connaissance ordinaire, rappelle l’importance de la considération à accorder aux idéologies. Par ce terme, il désigne ce qui peut se rapprocher de ce que nous avons appelé univers symbolique. Se pencher sur les idéologies amène à considérer la présence de ce qu’il appelle le polythéisme des représentations qui sous-tendent la société, et qui forment une multiplicité complexe, antagonique, en évolution permanente. Il oppose à cela le monothéisme, image de la volonté positiviste visant à tout saisir par la rationalité scientifique, de manière simple et univoque. Ainsi, de notre lecture de Maffesoli, nous retenons fortement son invitation à considérer la complexité de l’univers symbolique. Les idéologies sont multiples, évoluent, meurent, dominent, se coordonnent, s’opposent… S’intéresser à la construction de la réalité par les professionnels ainsi qu’à leurs savoirs, implique de s’en approcher comme d’un phénomène complexe. Il ne s’agit pas de les penser comme une vision monolithique du monde. Elle est multiple.

Après nous être penché sur l’univers symbolique, proposons maintenant un petit détour par la théorie de l’acteur réseau. Tout au long de son plaidoyer pour une nouvelle sociologie, Bruno Latour [10] ne cesse d’en appeler à la prise en compte des actants non-humains, comme partie prenante de la configuration des situations. Cette sociologie fait écho à la démarche de Michel Foucault ou Giorgio Agamben, qui proposent, par le terme de dispositif, de tenir compte des objets, des bâtiments, des écrits formels… Car ces dispositifs participent à la construction des situations en contraignant, en étant les médiateurs de relations de pouvoir. Les professionnels de la santé et du social mobilisent un ensemble d’outils qui sont des outils permettant la perception et la communication de ces perceptions. Par exemple, l’American Psychiatry Association produit une classification des maladies qui s’appelle le DSM qui est ensuite publiée sous forme de livres et utilisé sur le terrain par les psychiatres. De même, une assistante sociale peut disposer d’un questionnaire de premier accueil comme support d’un entretien ou d’un logiciel de base de données pour suivre les usagers. Pour terminer, une institution peut utiliser différents outils pour communiquer les informations prélevées par l’observation. Nous postulons que ce sont autant de dispositifs qui contraignent les pratiques de perception et de communication des perceptions. Cela configure le partage du sensible. Le questionnaire par exemple contraint de manière assez évidente. Il permet de ne relever que certaines informations et oriente la réalité qui sera mise à jour et communiquée. De même, des examens de santé rendent visibles un taux de ci, une image de ça, mais pas le vécu du patient. Au-delà de l’univers symbolique, il est pertinent de se pencher sur les outils de perception pour voir de quelles manières ils viennent configurer, en situation, le sensible. Il est évident qu’étudier ces outils de manière déconnectée de l’étude du symbolique et des savoirs serait impertinent.

Nous aimerions maintenant nous pencher sur la dynamique du partage du sensible. De manière simpliste, nous pourrions le penser comme un découpage unanime. Son étude reviendrait alors à définir un partage univoque, un peu à la manière dont Pierre Bourdieu a pu dresser le tableau d’une société de places différenciées, peu mouvantes. Cependant, Rancière ouvre comme perspective la mouvance de ce partage du sensible. Par les termes de « politique » et d’« émancipation », il désigne l’affrontement entre deux versions du partage du sensible : l’ordre légitime et une autre proposition de configuration. Cette mouvance peut être sondée à différents niveaux pour les univers professionnels que nous considérons ici. Par exemple, nous pouvons analyser, dans une visée macro, comment le partage du sensible se reconfigure dans la médecine en Occident avec la nouvelle place de l’usager. Cependant, nous souhaitons nous centrer plus particulièrement au niveau des réalités vécues quotidiennement par les individus. Notre but est bien de réfléchir à un cadre d’analyse de la relation avec l’usager. Comment saisir alors cette mouvance ? Notre première proposition est de s’en saisir dans une perspective interactionniste, dans la direction proposée par Strauss. La dynamique du sensible n’est alors plus une simple opposition entre une version dominante et une version dominée, mais le produit complexe d’interactions, permettant la construction négociée d’un certain ordre [11]. Le partage du sensible désigne donc le produit d’une équilibration constante par le biais des interactions.

De plus, les relations de pouvoir sont un élément important à considérer, car Rancière indique bien que le partage du sensible implique une forme d’assignation à une part donnée, du moins pour ceux qui ne sont pas maîtres de la légitimité. Si nous nous inscrivons dans le postulat d’un ordre négocié, nous ne pouvons mobiliser le paradigme de la domination pour comprendre les dynamiques du partage au quotidien. Il ne permet pas de saisir l’activité des acteurs, de même qu’il postule que c’est essentiellement en dehors des situations que les relations de pouvoir se jouent. À la place, Éric Macé propose, dans son champ d’étude qu’est le genre, de mobiliser le paradigme du pouvoir qu’il définit de la manière suivante : « ces hiérarchies, ces normes et ces identités de genre […] sont les enjeux toujours problématiques d’un rapport de pouvoir qui s’exerce en continu dans des relations, des dispositifs, des technologies de sexualité et de genre, ces dernières constituant simultanément les conditions de réalisation de l’exercice de ce pouvoir et le point d’appui de leur résistance » [12]. Cette définition attire l’attention sur l’aspect fragile des relations de pouvoirs, sur leur dimension construite. Par ailleurs, elle met en avant la mobilisation des actants non-humains de Latour.

Finalement, l’entrée par l’ordre négocié ainsi que par les relations de pouvoir nous permet de considérer le partage du sensible dans ce qu’il a de dynamique et de conflictuel. Partant de là, il s’agit de sonder ce qui se construit et comment cela se construit. Il est possible d’étudier quelles sont les normes qui émergent, les rapports que les acteurs construisent vis-à-vis d’elles, la pratique qu’ils en ont et le contenu des relations entre les acteurs. La question du pouvoir permet de sonder de quelles manières un individu peut agir sur l’action d’un autre. Il nous semble que ces deux entrées présentent pour les professionnels l’intérêt de permettre une distanciation d’avec son expérience, tout en concevant son implication dans la construction des situations. Par exemple, les questions pouvant guider ces analyses sont les suivantes : quelles normes se négocient dans l’interaction ? Qui négocie quoi avec qui ? Quels sont les sanctions sociales en cas de résistances ? Quels dispositifs sont mobilisés pour encadrer les pratiques ?

Le partage de l’exclusion

C’est résolument dans une volonté d’appréhension de la complexité du fouillis quotidien que nous proposons cette réflexion sur le partage du sensible. Derrière un partage qui peut facilement être vécu comme naturel ou normal, il nous semble que nous avons pu montrer que se trouve une réalité fourmillante, conflictuelle, traversée par les divergences, dans laquelle se construit, par le biais d’un ensemble de mécanismes, un partage du sensible marqué, bien souvent, par l’inégalité des parts. Nous allons maintenant proposer deux réflexions en lien avec l’altérité et l’exclusion que nous a suscité notre travail sur Rancière.

Agamben [13] amène l’idée que le dispositif vient retirer à l’individu un bout de lui-même. Il amène à une certaine forme de subjectivation et ainsi, tour à tour, nous sommes des sujets différents en fonction des dispositifs dans lesquels nous nous trouvons. Ceci est à rapprocher avec les analyses de Foucault qui postulait qu’il n’y a de sujet que dans un dispositif, et donc, que l’individu se subjective dans un dispositif donné. Ce processus de subjectivation se trouve en tension entre contrainte du dispositif et lutte contre ces contraintes. L’image que ces deux auteurs offrent de l’individu est celle d’un individu convoqué sous un certain registre par le dispositif qui le capture. Dominique Memmi [14] donne un exemple frappant de cela lorsqu’elle étudie les biopolitiques, dans le cadre de l’interruption médicale de grossesse. Elle explique que dans le dispositif de contrôle, basé sur un entretien avec le corps médical, le médecin convoque un individu rationnel, jouant finement pour que l’individu émotif reste à la porte de la consultation. L’analyse en termes de partage du sensible est claire. Les différents dispositifs proposent un partage impliquant ce qui peut être dit, fait, les types de discours… Dans le social et le médical, c’est un certain individu qui est attendu comme un individu qui vise l’autonomie ou qui prend sa santé en main. Mais c’est à chaque fois une saisie parcellaire de l’individu qui est proposée, qui officiellement laisse sans part le reste de l’individu et lui fait violence s’il tente de se manifester. C’est pour nous une forme d’exclusion qui se joue ici et qui peut faire l’objet des conflits et des enjeux de la construction du partage du sensible. C’est, par exemple, ce qui s’est joué au travers de mouvements de malades du SIDA qui ont profondément impacté la part des malades dans la relation patients-médecins. Le partage du sensible, venant configurer cette saisie de l’individu dans les dispositifs, structure en fait les formes du rapport à l’altérité. Ce qui est exclu de l’individu peut justement être le moteur pour faire bouger les lignes.

Évidemment, notre propos, bien qu’incisif, n’est pas là pour critiquer l’univers professionnel. Notre but est simplement d’esquisser une piste de réflexion. Ce partage du sensible inspiré de Rancière n’est-il pas une occasion de déconstruire la (non-)compétence à savoir, à parler, à agir, etc. que l’on attribue à certains et pas à d’autres ? N’apporte-t-il pas aussi l’occasion de réfléchir à toutes ces frontières entre les places que nous créons dans nos interactions et qui attribuent des rôles et des capacités ? Au-travers de cette altérité-inégalité qui le caractérise, par opposition à l’altérité-égalité, le partage du sensible permet de penser l’exclusion comme la non-reconnaissance de l’autre comme compétent, comme étant digne d’être écouté sur un certain type de discours… Rancière postule ce qu’il appelle la compétence de n’importe qui, appelant de cette manière une reconstruction du partage en vue d’une altérité-égalité. Ainsi, son édifice théorique est une prise de position éthique qui peut venir faire écho aux éthiques des professions considérées ici.

Il est de ces concepts dont une phrase ne suffit pas à en faire un tour d’horizon, encore moins à en épuiser la richesse. Si Rancière nous le livre par moment sous la forme d’une phrase, il semble que ce qu’il écrit ensuite vienne la déborder. Le sentiment que nous avons en cette fin d’écrit est d’avoir pu livrer une appropriation de ce partage du sensible, sans pour autant en avoir épuisé la question. Le travail de Rancière est dense et comporte de nombreux détours et recoins. Cette cartographie tumultueuse offre une richesse pour la réflexion, permettant ainsi une démarche heuristique forte. Maffesoli appelle à l’utilisation de « notions », une forme de conceptualisation moins systématique, simplifiée et schématique que le concept. À travers ce terme il espère une recherche qui accepte la complexité du monde et l’incomplétude du savoir, nécessairement parcellaire et inabouti. Il nous semble que le travail de Rancière, du fait de sa densité, a pu nous offrir cette souplesse, pour parcourir au travers de plusieurs entrées sociologiques la question du partage du sensible. C’est une notion dont l’usage s’avère être extrêmement riche pour la réflexion sur les pratiques professionnelles.

Bibliographie

  • AGAMBEN G., Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Édition Payot et Rivages, 2007.
  • DUBAR C., La socialisation, Paris, Armand Colin, coll. « U », 4° éd., 2010, 252 p.
  • LATOUR B., Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La découverte/Poche, 2007.
  • MAFFESOLI M., La connaissance ordinaire, Paris, Librairie des méridiens, 1985.
  • MEMMI D., « Archaïsme et modernité de la biopolitique contemporaine : l’interruption médicale de grossesse », in Raisons politiques, Presses de sciences Po, n°9, 2003, pp. 125-139.
  • OULC’HEN H., Les usages de Foucault, PUF, Paris, coll. « Pratiques » théoriques, 2014.
  • RANCIERE J., Et tant pis pour les gens fatigués, Paris, Éditions Amsterdam, 2009.
  • RANCIERE J., La Mésentente, Paris, Galilée, coll. La philosophie en effet, 1995.
  • RANCIERE J., Le partage du sensible, Paris, La fabrique, 2000.
  • STRAUSS A., La trame de la négociation, Paris, L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 1991.

[1] RANCIERE J., Et tant pis pour les gens fatigués, Paris, Éditions Amsterdam, 2009, p. 572.

[2] RANCIERE J., Le partage du sensible, Paris, La fabrique, 2000, pp. 12-13.

[3] RANCIERE J., La Mésentente, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1995, 188 p.

[4] RANCIERE J., Et tant pis pour les gens fatigués, Op. Cit., p. 573.

[5] DUBAR C., La socialisation, Paris, Armand Colin, coll. « U », 4è éd., 2010, p. 94.

[6] Idem., p. 95.

[7] MAFFESOLI M., La connaissance ordinaire, Paris, Librairie des méridiens, 1985, p. 79-95

[8] DUBAR C., La socialisation, Op. Cit., p. 95.

[9] RANCIERE J., Et tant pis pour les gens fatigués, Op. Cit., p. 583.

[10] LATOUR B., Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La découverte/Poche, 2007, 401p.

[11] STRAUSS A., La trame de la négociation, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1991, 311p.

[12] OULC’HEN H., Les usages de Foucault, PUF, Paris, coll. « Pratiques théoriques », 2014, p. 198.

[13] AGAMBEN G., Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Édition Payot et Rivages, 2007, 50p.

[14] MEMMI D., « Archaïsme et modernité de la biopolitique contemporaine : l’interruption médicale de grossesse », in Raisons politiques, Presses de sciences Po, n°9, 2003, pp. 125-139.

 

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