Et si les extraterrestres nous regardent, devons-nous avoir honte d’être des humains ?

Par Marianne Celka, docteure en sociologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier

À partir de la conquête de l’espace, la question s’impose de savoir si les Terriens sont les seuls représentants du concept de civilisation dans l’univers, ou bien s’il est possible qu’un observateur extraterrestre nous regarde.

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La possibilité d’une vie intelligente ailleurs dans l’espace devient peu à peu croyance (et mythe moderne au sens de C. G. Jung [1]), dès lors qu’en 1961, plusieurs chercheurs de l’observatoire de Green Bank (Virginie Occidentale) mettent au point cette équation mathématique devenue célèbre, l’équation de Drake (permettant de calculer le nombre de civilisations potentielles dans notre galaxie et avec lesquelles un contact pourrait être établi) et dont le résultat (N) égale soit à 1 (seulement nous) soit à 10 milliards :

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Jean-Bruno Renard souligne le fait que ces résultats posent le même problème que l’existence divine, c’est-à-dire qu’il est impossible scientifiquement soit de la confirmer, soit au contraire de l’infirmer et c’est de cette situation que naît la croyance. Déjà au cours des années 1950-1960, apparaissent les premiers témoignages de personnes qui auraient soit aperçu une « soucoupe », soit été sujets de « prélèvements », confirmant ainsi la prégnance nouvelle de ce mythe moderne qui consiste en l’existence d’êtres venus de l’espace et dont les intentions nous sont inconnues. Une fois admise l’existence de ces êtres venus de l’espace, la croyance la plus forte consiste à considérer que ces êtres nous sont supérieurs, tout d’abord en termes de technique, ensuite de culture et enfin de communication (télépathie).

En effet, l’impact de la théorie dite du dänikénisme (ou encore « théorie des Anciens Astronautes ») selon laquelle les extraterrestres sont déjà venus dans le passé pour offrir à l’humanité les éléments constitutifs des civilisations (de la maîtrise du feu aux plans d’aéronefs, en bref les mythèmes relatifs à la conception prométhéenne de l’hominisation), est prépondérante dans les représentations collectives dessinant le profil des extraterrestres. Certains croyants considérant même que ces « Anciens Astronautes » auraient laissé des traces archéologiques (que les plus fervents, adeptes d’une « archéologie interdite » ou Forbidden Archeology [2] retrouvent dans les hiéroglyphes égyptiens ou encore dans les géoglyphes de Nazca) mais aussi génétiques. Cette ascendance extraterrestre participe comme une modalité à un phénomène plus général que nous ne développerons pas ici, le pullulement des Otherkins. Il s’agit là d’une foultitude de personnes qui tentent de définir leur identité « réelle » par la construction d’une réalité alternative (ascendance magique, elfique, thérian, animal, etc.).

Renard conceptualise ces croyances aux extraterrestres sous le terme « néo-évhéméristes », partagées par un certains nombres d’individus plus ou moins isolés et aussi par des individus réunis dans des sectes (pour exemple : le mouvement Raëlien ou encore l’Église de scientologie). Ce qui est pertinent dans ce type de croyance réside dans le sentiment que des êtres supérieurs, venus de l’espace, peuvent (dans les scénarios à tendance pessimiste) porter le même regard sur les hommes que ceux-ci portent sur les fourmis ou sur n’importe quelle des plus petites créatures. « Les extraterrestres supérieurs nous étudient comme nous étudions nous-mêmes des créatures inférieures, nous sommes donc pour eux des peuples primitifs, au pire des insectes » [3].

La découverte de l’immensité de l’espace parallèlement au développement des croyances néo-évhéméristes, constituent les cadres d’une nouvelle manière de considérer l’homme et les relations qu’il entretient avec son environnement. Cette altérité nouvelle pose les bases de triangulations particulières caractérisées par le trajet entre une sorte d’« extraspection » (ou extrospection) et d’introspection.

Ces triptyques impliquent au moins deux réceptions antinomiques, soit que les hommes sont reconsidérés comme appartenant au continuum animal, soit qu’ils sont des descendants d’une lignée supérieure et extraterrestre, en quelque sorte enfants de ces nouvelles déités. Et réciproquement, ces entités supérieurement intelligentes sont soit malveillantes (les humains en tant que vermines ou nuisibles pourraient bien être les sujets d’une 6 ème extinction des espèces), soit au contraire bienveillantes (offrant à leurs « progénitures » les moyens de se mettre au niveau de leur véritable nature).

Le long métrage de Bernard Werber, intitulé Nos amis les terriens (2006), est une expression de la première modalité, c’est-à-dire celle qui consiste à comprendre les hommes en tant qu’animaux ordinaires et qui font une désagréable rencontre avec une intelligence plus ou moins malveillante. Deux êtres humains (un homme et une femme) puis quelques autres encore, sont « prélevés » et placés dans une sorte de pièce, similaire à une cage pour rongeur et dans laquelle une supposée intelligence supérieure teste les capacités de ces derniers. Le scénario propose ainsi une réflexion sur le thème du tragique puisque les humains se montrent violents les uns envers les autres, souvent incapables, et résolvant leur discorde dans l’acte meurtrier.

Aussi, c’est la position du célèbre physicien Stephen Hawking : « les extraterrestres existent mais ne leur parlez pas » [4]. Ces entités seraient motivées par un élan colonisateur et si ils en venaient à visiter la Terre alors le résultat serait comparable à ce qui s’est produit quand Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Cette expérience porte parfois le nom de « syndrome de Montezuma », en référence à l’empereur aztèque, et c’est également le scénario développé dans la série télévisée X-Files, le projet extraterrestre de colonisation ne faisant pas les affaires de la civilisation humaine. « La vérité est ailleurs », voilà le leitmotiv qui soutient les croyances aux extraterrestres et la fameuse sentence : « I Want to Believe » cristallisée tout au long des neuf saisons de la série. Les extraterrestres de X-Files sont majoritairement dépeints comme des envahisseurs sur le point de coloniser la Terre par le biais de la manipulation génétique et de l’instauration de races hybrides. Manipulation et hybridation par ailleurs étouffées par un complot gigantesque fomenté par des dirigeants méconnus (et « l’homme à la cigarette » témoigne de l’anonymat essentiel aux théories conspirationnistes). L’idée qui soutient ce scénario est bien celle qui fait que les hommes civilisés sont pour le moins primitifs face à une altérité transcendante extraterrestre.

Messianisme, gnosticisme et savoir interdit

Toutefois, le développement de cette thèse est néanmoins emprunt d’un certain mysticisme chrétien révélant des figures démoniques et angéliques ainsi que la figure finale du Messie dans la personne de William, dernière phase de l’hybridation et fils miraculeux des agents du F.B.I Mulder et Scully. Les thèses développées dans la série sont en réalité au croisement de ces deux modalités (l’homme en tant qu’animal primitif – l’homme d’origine extraterrestre) puisqu’elles mettent en avant à la fois que les hommes sont comparables à des fourmis pour cette altérité extraterrestre (l’humanité foncièrement primitive) mais aussi que ces mêmes hommes (et les autres animaux également) sont sujets d’expériences extraterrestres semant le trouble quant à leur origine naturelle du fait qu’il est impossible de préciser quand ont commencées lesdites expériences (prélèvements, manipulations génétiques et restitutions).

La seconde modalité s’exprime à loisir sur le net, le support électronique permettant d’accueillir le développement de théories « alternatives », relatives à cette conception d’une « archéologie interdite », celle qui révèle cette descendance interstellaire qui fait de l’homme non plus un animal ordinaire mais bel et bien un extraterrestre « échoué » sur une terre recelant les secrets enfouis de ladite transcendance. Ces « thèses interdites » auraient échappées à ce que les croyants appellent le knowledge filtration process, concept mis au point par Michael Cremo (connu sous le nom de Dutakarma Dasa, inspiré qu’il est par la religion Védique, et porteur d’un « créationnisme védique »), foncièrement relatif à un autre concept, celui qui serait le sujet de censure : la « dévolution ». Cette idée implique que l’homme ne peut descendre du singe puisque l’homme est ici considéré comme une « entité parfaite », issu d’un monde régi par des lois non-terrestres. De plus, Cremo affirme que des découvertes hétérogènes, méprisées par la communauté scientifique officielle, feraient preuve de l’existence de civilisations à des époques très antérieures à celle de Sumer, c’est-à-dire au cours du mésozoïque et même avant.

La frange gnostique, puisqu’il en est une, rappelle ce paradigme selon lequel l’homme est un étranger au monde. Ainsi, la terre est une entrave, non adéquate à la véritable nature de l’homme, de fait il est aliéné, soumis à la violence, à l’entropie qui fait de lui un étranger à sa propre planète. Ces gnostiques interprètent ainsi les textes bibliques au prisme d’une vision néo-évhémériste, faisant apparaître des personnages particuliers, les Archontes, « Autorités » ou encore « Dirigeants » puisant ici dans la source gnostique des mystères grecs. L’hypostase des Archontes, quatrième traité du codex II de la bibliothèque de Nag Hammadi, raconte que l’origine de ce monde-ci, le monde de matière (et de l’origine des Puissances) naît d’un évènement accidentel sur l’initiative d’un dieu mauvais, le Démiurge, fils paradoxal de Sophia, déesse d’un monde autre et parfait. En bref, un texte lu au prisme des croyances néo-évhéméristes qui se veut être une théodicée extraterrestre avec tous les personnages, toutes les péripéties quasi « classiques », emprunte de Lumière, de faux dieux, d’hybrides, et d’une nouvelle manière de définir le Christ comme étant lui aussi (Fils de dieu), fils de divinités extraterrestres.

En réalité, ce qui est subjacent à cette vision du cosmos guidé par un programme destructeur qui n’a pour finalité que la mort, c’est cette répugnance pour la nature animale, qui implique l’obligation pour tous les êtres vivants de se nourrir, « de se gaver de l’énergie d’autrui. Non pas une énergie libre qui circule autour de nous mais celle provenant de la mort d’autres organismes vivants » [5]. Et le fait que la nourriture se conclue en défections, en « corruption », devient une obsession pour les tenants de ce gnosticisme interstellaire.

Ces « thèses interdites », faisant intervenir Archontes, Anunnakis ou encore Néfilims, ont pour objectif de répondre à ce questionnement troublant des origines et plus particulièrement des origines de la civilisation « surgie de nulle part vers 3800 ans avant JC » [6] ou encore il y a peut-être un milliard d’années selon Cremo. Toutes ces thèses se développent d’une manière réticulaire, tissant des liens souvent paradoxaux avec un ensemble d’autres thèses « alternatives » telles que le Nouvel Ordre Mondial, les Illuminati, les tablettes mystérieuses des Mayas, etc. Un syncrétisme global et intrinsèque difficile à démêler mais qui doit être justement compris dans son ensemble.

Désir de métanoïa

De manière plus générale, le voyage dans l’espace révèle un autre point de vue sur la vie terrestre et humaine mais aussi révèle une approche nouvelle du futur, ainsi Edgar Mitchell (6 ème astronaute américain à poser le pied sur la Lune) de retour sur Terre, considère que l’essence de l’avenir tient au processus de métanoïa, un changement de conscience (ou encore un nouvel éveil) nécessaire afin que l’homme se rende compte du rôle qu’il aura à jouer dans l’univers. En effet, quelque soit la véritable nature de ces entités supérieures (surnaturelles, extranaturelles ou encore extraterrestres), elles sont porteuses de messages. Lesquels sont, premièrement que l’homme est un être ignorant (quant à sa nature, quant aux conséquences de son agir et aux forces qui le dépassent), qu’il est ensuite caractérisé par la cupidité, et enfin qu’il est un être essentiellement orgueilleux. Il s’agit là d’une critique acerbe à l’encontre de la société occidentale contemporaine. Ces messages sont également porteurs d’avertissements sur les dangers de la pollution mais aussi sur le « mauvais usage » de la science (qui pourtant bien utilisée permettrait d’annihiler la vieillesse, la maladie et la pauvreté).

Renard souligne ainsi la manière dont ces messages rejoignent (dès les années 1950) l’idéal écologiste et dans quelle mesure ils sont emprunts de catastrophisme dans la dénonciation de cette capacité (nouvellement octroyée à l’homme, puisqu’elle surgit avec force après Hiroshima), de l’humanité à s’autodétruire, elle-même mais aussi l’environnement. Et l’industrie cinématographique se plait de faire exploser la planète à répétition dans divers films-catastrophes, véritable « métaphore obsédante » telle que Bertrand Vidal en rappelle la vigueur dans l’imaginaire contemporain. À partir de ces croyances et des avertissements qu’elles font transparaître, s’instaurent des communautés (telles que One World Family Commune), dans lesquelles la consommation de drogues, d’alcool et de tabac est soit déconseillée soit prohibée, certaines sont végétariennes (c’est le cas de OWFC) et prônent l’amour des animaux (s’opposant à la tauromachie, à la chasse à courre et à la vivisection).

Ces communautés se constituent ainsi à partir de représentations collectivement partagées relatives à une définition particulière de ce qui est humain et bon, et ce qui ne l’est pas. Sur des croyances aussi en une attente messianique et millénariste qui rappellent combien la figuration de ce Tout Autre (extraterrestre) peut conduire à l’instauration d’une éthique de l’esthétique et comportementale efficiente.

Cette figuration d’une Altérité radicale et supérieure, construite par un appareillage syncrétique scientifico-religieux, implique le glissement d’une vision de l’univers au multivers et de la réalité à la simulation (sous le joug de ces entités surplombantes, qu’elles soient des « Petits Gris », des « Reptiliens », des « Autorités » ou encore le Démiurge). Une vision du Tout Autre, du monde et du cosmos souvent anxiogène qui entre en résonnance avec un certain esprit du temps. Pour reprendre les termes de Moisès de Lemos Martins, précipité dans l’immanence, le monde occidental « est un monde structurellement fragilisé et se fait accompagner du sentiment de perte de ce que nous n’avons jamais eu et du sentiment d’attente de ce que nous n’aurons jamais » [7], et l’appréhension d’une altérité extraterrestre répond de cette complexité qui fait que « nos pas sont aujourd’hui incertains, ambivalents et intranquilles, des pas de déséquilibre et d’inquiétude, figurant la condition humaine comme énigme et labyrinthe, dans le mouvement permanent d’un voyage de traversées sans fin » [8].

Bibliographie

  • LEMOS MARTINS M., « Médias et mélancolie – le tragique, le baroque et le grotesque », in Sociétés, Paris, 2011, n°111, pp. 17-25.
  • RENARD J-B., Les extraterrestres, une nouvelle croyance religieuse ?, Paris, Éditions du Cerf, 1988.

[1] Jean-Bruno Renard, Les extraterrestres, une nouvelle croyance religieuse ?, Paris, Éditions du Cerf, 1988, 127 p.

[2] http://www.karmapolis.be/pipeline/theses_interdites.htm.

[3] Propos rapporté par J-B. Renard, Les extraterrestres, Op. Cit., p. 54.

[4] http://dsc.discovery.com/tv-shows/other-shows/videos/stephen-hawkings-universe-fear-the-aliens.htm.

[5] http://www.karmapolis.be/pipeline/theses_interdites.htm.

[6] Idem.

[7] Moisés De Lemos Martins, « Médias et mélancolie – le tragique, le baroque et le grotesque », in Sociétés, Paris, 2011, n°111, 188 p., pp. 17-25, p. 18.

[8] Ibidem.

 

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