Penser les rassemblements de personnes en tant qu’objet sociologique

Par Matthijs Gardenier

La foule, les multitudes sont une des figures de la vie sociale. Elles sont un passage obligé pour les actions collectives. Plus largement, elles ponctuent la vie sociale : révolutions, grèves, mais aussi foules en liesse lors de victoires sportives. Elles peuvent être mobilisées pour légitimer des actions politiques comme les manifestations en Égypte précédant la destitution de Mohammed Morsi [1]. Elles peuvent au contraire symboliser l’anarchie, la régression et le chaos, comme par exemple lors du sacre du PSG [2] lors du championnat de France, par une série de métaphores brillamment étudiées par Susanna Barrows [3]. Comment envisager le phénomène social qu’est une foule ? C’est-à-dire ce qui se passe lorsqu’un grand nombre d’acteurs sociaux sont réunis dans un même endroit, communiquent et agissent ensemble. De nos jours, la foule n’est pas un objet d’étude commun, que ce soit en sociologie, en science politique, ou en histoire. Dans la sociologie des mouvements sociaux, le sujet n’est abordé qu’en mentionnant la psychologie des foules, ouvertement critiquée par l’ensemble des auteurs qui le mentionnent. En effet, la sociologie contemporaine qui aborde le sujet développe de très fortes et justifiées critiques sur la psychologie des foules. Pour autant, la question de comprendre ce qu’est concrètement une foule ne va pas moins se poser.

Les conceptions de la psychologie des foules et du comportement collectif

Nous allons commencer par détailler les conceptions de la psychologie des foules par rapport son objet. Les plus éminents de ces auteurs sont Scipio Sighele, Gustave Le Bon, Gabriel Tarde. Pour eux une foule présente une série de caractéristiques : Elle est un objet social autonome : Ils voient la foule comme un objet social autonome, une entité propre qui obéit à des règles, pour ne pas dire des lois de fonctionnement. Pour eux, lorsqu’un certain nombre de d’acteurs sociaux sont présents physiquement dans un même lieu, leur comportement, leur action va ressortir d’une logique différente que la somme des actions individuelles des protagonistes.

Pour Gustave Le Bon : « Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que j’appellerais une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules » [4].

Le fonctionnement de la foule est résumé en trois éléments : la présence d’un meneur qui par son prestige va exercer une domination sur les individus présents dans la foule. Sa domination est rendue possible par la suggestibilité quasi hypnotique dans laquelle les participants se retrouvent. Ses effets sont décuplés par des mécanismes de contagion et d’imitation.

La foule est criminelle : le dernier élément est que l’état d’anomie suscité par ces mécanismes favorise les comportements déviants et criminels, mettant en échec ce que Norbert Elias appelle le processus de civilisation [5].

Ces auteurs, dont le meilleur exemple est Gustave Le Bon, utilisent la foule pour développer une philosophie de l’Histoire où la conjuration de la menace des foules par la figure du chef est essentielle [6].

Le courant américain du comportement collectif dont les représentants les plus éminents sont Herbert Blumer, Neil Smelser, Eddie Kornhauser, Caitlin Killian, Bryan S. Turner et Ted Gurr qui va se développer dans la continuité des postulats de la psychologie des foules.

Les auteurs du comportement collectif vont partager avec la psychologie des foules un postulat selon lequel l’action collective, va s’expliquer par des mécanismes qui échappent totalement à la conscience des acteurs qui vont pourtant y participer.

Remise en question des postulats de la psychologie des foules

Cette série de conceptions a été critiquée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, pour son caractère orienté idéologiquement : l’action de la foule est vue comme irrationnelle et dangereuse. Le Bon développe une philosophie de l’Histoire et voit celle-ci comme le résultat de l’affrontement entre une minorité rationnelle et la foule. Les logiques de foule sont alors utilisées pour discréditer le mouvement ouvrier naissant, mais aussi les institutions républicaines telles que les élections, les assemblées parlementaires et les jurys.

Par ailleurs, la critique portera aussi sur la volonté de ce courant d’expliquer l’ensemble de l’action collective par le biais de mécanisme irrationnels.

Les auteurs de la psychologie des foules ont aussi été attaqués pour leur manque de sérieux méthodologique. Leurs thèses ne sont étayées que par très peu de travaux de terrain. Le Bon dans Psychologie des foules ne s’appuie que sur des sources secondaires [7] : ouvrages littéraires, articles de journaux ou encore témoignages de ses connaissances.

Ainsi, ces auteurs vont prendre comme source principale les descriptions de romanciers comme Emile Zola ou d’essayistes comme Hyppolite Taine [8]. Si les romanciers réalistes français du XIXe siècle ont pu faire un travail de nature sociologique [9], s’appuyer sur eux de manière quasi exclusive pour argumenter ses propos comme le fait Sighele dans La foule criminelle est très discutable en termes méthodologiques.

Enfin, il leur a aussi été reproché d’avoir la volonté d’établir des lois générales du fonctionnement de la foule indépendamment de tout contexte social [10].

C’est aussi un changement de paradigme en terme d’analyse de l’action collective qui va discréditer ces conceptions. Entre les années 60 et 70, une nouvelle manière de considérer l’action collective émerge, envisageant celle-ci sous un angle plus rationnel, ou plus stratégique : ce sera le paradigme de la mobilisation des ressources.

L’optique de ce courant est à rebours de celle de la psychologie des foules et du comportement collectif. Les actions sont construites socialement. On ne va plus expliquer l’agir ensemble par des mécanismes dont les acteurs sont inconscients, mais au contraire par une action stratégique qui s’inscrit dans le temps long, marquant une rupture conceptuelle avec les postulats du comportement collectif.

Les rassemblements de personnes sont tout d’abord à envisager dans le cadre de l’action collective. L’action collective est définie comme : « La question à la constitution des groupes protestataires, à la mobilisation des soutiens et au déroulement de l’action » [11].

La rationalité, les intentions des acteurs sur le temps long, sont étudiés de manière extensive, par la sociologie contemporaine. Par contre, ce qui se passe lorsqu’une foule se réunit concrètement n’est que peu étudié en tant que tel. Lors de manifestations, d’émeutes ou de rassemblements, les actions, leur enchainement, la sociologie des participants seront traités alors que les interactions liées au fait qu’il y ait une concentration de participants dans un lieu spécifique, ne seront que très rarement abordées. Pour un certain nombre de sociologues et de politologues, comme par exemple Daniel Cefai, Olivier Fillieule ou encore Isabelle Sommier, étudier ce qui se passe dans ces situations est une nécessité pour la compréhension de l’action collective.

Définition de la foule ou plutôt des rassemblements en tant qu’objet sociologique

Nous allons donc essayer d’apporter notre propre définition de l’objet sociologique qu’est la foule. Tout d’abord, rappelons qu’en termes étymologiques, selon Bernard Dantier [12], le terme foule désigne initialement : « la « foule » est l’action et l’endroit où des matières sont pressées les unes contre les autres et sont altérées par ce pressage mutuel » [13].

Loin du sens que le terme prendra ensuite, la réunion d’un certain nombre de personnes dans un même lieu n’est qu’une des modalités de cette action de « pressage ». Le Littré de 1887 définit celle –ci comme la « Presse qui résulte d’une grande multitude de gens, et, par suite, cette multitude elle-même ».

Dans le langage courant, le terme de foule est polysémique, il désigne une multitude de choses, que ce soit des personnes qui ne sont pas réunies au même endroit mais ayant une mentalité commune, ou encore des personnes se réunissant de manière fortuite.

Pour cela, il est nécessaire de se dégager du sens commun pour énoncer une définition formelle du terme. Retenons deux critères principaux inspirés en partie des catégories de Georges Lefebvre [14] :

-  Le premier est la présence des participants dans un lieu commun, au même endroit et au même moment.
-  Le deuxième : le fait qu’au sein de ces participants ait lieu une interaction, ce qui va opérer une distinction entre l’agrégat ou des individus se côtoient, comme un après-midi dans un centre commercial, et la foule ou ceux-ci communiquent et agissent ensemble.

La foule ne sera pas une entité mais un évènement qui aura un début et une fin au cours duquel des interactions auront lieu qu’elles relèvent de la communication ou d’autre dynamiques. C’est pour cela que nous penserons une foule comme un évènement.

En termes scientifiques nous allons considérer que le terme foule va être trop chargée sémantiquement. Il a un sens mal défini dans le langage courant. Dans le langage scientifique, il fait référence à l’ensemble des positions de la psychologie des foules, et reprendre le concept de foule pour parler d’un rassemblement de personnes sur la voie publique est malheureusement porteur de confusion.

C’est pour cela que pour caractériser notre objet d’étude, c’est-à-dire les rassemblements de personnes qui vont interagir et communiquer, nous allons préférer d’autres termes pour désigner cet objet social. Tout d’abord, nous allons reprendre le terme de rassemblement développé par Lefebvre pour critiquer les postulats de Le Bon. À ce terme, nous substituerons aussi l’expression « évènement foule », qui a l’avantage de mettre l’accent sur l’aspect épisodique au sens développé par Charles Tilly d’un tel rassemblement.

Enfin, il nous faut rajouter que l’étude des rassemblements de personnes aura un intérêt sociologique certain si l’on ne la conçoit pas comme une modalité globale d’explication de l’action collective, et des mécanismes de la vie politique nationale, mais au contraire comme une interaction qui va être une des catégories de l’action collective, mais aussi des évènements sportifs ou festifs.

Bibliographie

  • BARROWS S., Miroirs déformants, Réflexion s sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Aubier Montaigne, 1992, 226 p.
  • COHEN Y., Le siècle des chefs : une histoire transnationale du commandement et de l’autorité́ (1890-1940), Paris, Éditions Amsterdam, 2013, 872 p.
  • ELIAS N., La civilisation des mœurs, Paris, Pocket, 2003 (1973), 512 p.
  • FILLIEULE O. et PÉCHU C., Lutter ensemble  : les théories de l’action collective, Paris, L’Harmattan, 2000, 218 p.
  • LE BON G., Psychologie des foules, Paris, PUF, 2003 (1885), 131 p.
  • LEFEBVRE G., La Grande peur de 1789 suivi de Des foules révolutionnaires, Paris, Armand Colin, 1988, 271 p.
  • TACUSSEL P., Mythologie des formes sociales. Balzac et les saint-simoniens ou le destin de la modernité, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1999, 308 p.

[1] « En Egypte, manifestations massives contre le pouvoir », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/afrique/artic...]. Consulté le6 novembre 2013.« En Egypte, manifestations massives contre le pouvoir », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/afrique/artic...]. Consulté le 6 novembre 2013.

[2] « La grand-messe du PSG vire à l’émeute », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/sport/article...]. Consulté le20 mai 2013.

[3] BARROWS S., Miroirs déformants, Paris, Aubier Montaigne, 1992.

[4] LE BON G., Psychologie des foules, Paris, PUF, 2003, p. 9.

[5] Voir à ce sujet : ELIAS N., La civilisation des mœurs, Paris, Pocket, 1973.

[6] COHEN Y., Le siècle des chefs : une histoire transnationale du commandement et de l’autorité́ (1890-1940), Paris, Éditions Amsterdam, 2013, p. 103.

[7] DANTIER B., « Introduction à la Psychologie des foules de Gustave Le Bon », : http://classiques.uqac.ca/contempor...]. Consulté le 4/I/2013.

[8] BARROWS S., op. cit., p. 71.

[9] TACUSSEL P., Mythologie des formes sociales. Balzac et les saint-simoniens ou le destin de la modernité, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1999.

[10] FILLIEULE O. et PÉCHU C., Lutter ensemble  : les théories de l’action collective, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 87.

[11] Idem.

[12] DANTIER B., « Introduction à la Psychologie des foules de Gustave Le Bon », Op. Cit., p. 4.

[13] Lire par exemple dans le dictionnaire du lexicographe Émile Littré, ouvrage décrivant la langue en usage à l’époque de Le Bon, à l’article « foule » : « 1- Terme d’arts. Action de fouler les draps ; préparation qu’on leur donne en les foulant par le moyen d’un moulin, afin de les rendre plus serrés et plus forts. 2- Terme de chapelier. Opération par laquelle on foule les feutres dans une cuve pleine de liquide. Ouvriers à la foule. Cuve à la foule. Atelier où l’on foule. Aller à la foule. (…) 5- Fig. Ce qui foule les hommes, comme fait le métier à fouler, oppression, vexations (vieilli en ce sens). (…) 6° Presse qui résulte d’une grande multitude de gens, et, par suite, cette multitude elle-même. (…) 7° Le vulgaire, le commun des hommes. La foule ignorante et capricieuse. (…) Se tirer de la foule, se distinguer, s’élever au-dessus du commun. (…) 8- Par extension, grand nombre. (…) ».

[14] LEFEBVRE G., La Grande peur de 1789 suivi Des foules révolutionnaires, Paris, Armand Colin, 1988, p. 301.

 

Dernier ajout : mardi 1er avril 2014. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M