Naissance et essor des arts martiaux mixtes : des ressources documentaires au ring

Par Yann Ramirez

Free Fight, Combat libre, Ultimate Fighting, les termes sont nombreux pour décrire cette discipline sportive génériquement et mondialement appelée : Mixed Martial Arts (MMA). Au cœur d’un débat qui agite le domaine des sports de combat, l’engouement pour cette pratique s’insère dans le débat public. Cette nouvelle pratique sportive est autant en vogue à travers le monde que décriée en France. En langue française, le MMA est traduit par les arts martiaux mixtes, arts martiaux mélangés ou arts martiaux modernes. Il est caractérisé par une moindre codification que les autres sports de combat.

Les compétitions sont surtout crées par des entreprises privées nommées « organisations ». La plus grande organisation du monde est l’Ultimate Fighting Championship. Le premier UFC eut lieu en 1993 dans le cadre d’un tournoi sans gants, sans limite de temps et sans catégories de poids. Les premières formes de ce sport pouvaient paraître brutales. Depuis 2001 et le rachat de l’UFC par le groupe Zuffa LLC, cette organisation obéit à une politique de modernisation de ce sport, donnant un aspect moins sauvage et plus télévisuel. L’oscillation entre sportification et spectacularisation continue d’évoluer mais le MMA reste comme l’un des sports les plus spectaculaires. Un combat standard se déroule dans une cage octogonale ou ronde. Tous les évènements officiels comptent un contrôle médical. Sport contemporain par excellence, il est né et s’est développé au cours du XXe siècle où il est resté très marginal, il connaitra son aspect formalisé et médiatisé seulement dans les années 1990. Aujourd’hui, les médias spécialisés présentent le MMA comme l’art martial le plus efficace ayant comme philosophie la recherche du combattant parfait dans les conditions d’un combat « réel ». Son long processus de sportivisation [1] n’est toujours pas abouti car ce sport n’est que la dernière étape de 3000 ans d’évolution martiale. Le phénomène évolue d’ailleurs dans un contexte sociologique précis : celui de l’ère de la postmodernité accompagné de ce que nous pouvons appeler le « paradoxe postmorale ». Afin d’appréhender ce sujet, la justification ou non de l’existence d’un tel sport est le questionnement de départ. Les arts martiaux mixtes ont-ils une place légitime au sein d’une société dite « civilisée » ?

Il est à noter que cet objet de recherche intéresse de plus en plus les médias français, ainsi que la sociologie (Pellaud, 2009 ; Spencer, 2011 ; Blin, 2013). Le cas du MMA en France fut aussi abordé (Delalandre & Collinet, 2012). Ma thèse poursuit dans cette voie. Cet article est donc l’introduction à une épistémologie du Mixed Martial Arts. Je me suis intéressé à l’environnement social de l’enquêté ; au cursus professionnel et sportif ; au regard porté sur les combattants, à la pratique et son évolution ; aux raisons d’un engagement ou non dans le MMA.

La quête de reconnaissance d’un sport-spectacle extrême

Les arts martiaux mixtes peinent à trouver une reconnaissance qui légitimerait son existence. Suite à sa couverture médiatique dans les médias américains, la pratique est désormais en passe de devenir un sport majeur aux Etats-Unis derrière les traditionnels Base-Ball, Basket-ball, Hockey, Football américain et le NASCAR. Cependant, des régions du monde ferment encore la porte au MMA, dont la France.

Une uniformisation des règles

L’évolution de la discipline fait que des règles ont été progressivement instaurées, même si elles sont moins nombreuses qu’ailleurs. Voici les principales :

- Interdiction de mordre, de tirer les cheveux, de mettre les doigts dans les yeux, de frapper dans l’entrejambe et l’arrière de la tête.
- Interdiction de frapper à la gorge de l’adversaire, de donner des coups de pieds et de genou à un adversaire au sol.
- Trois rounds de cinq minutes (cinq rounds lors des combats pour le titre).
- Neuf catégories de poids chez les hommes, cinq catégories féminines

Depuis une décennie, nous assistons progressivement à une uniformisation de ces règles établies en 2003 par la Commission Athlétique du Nevada [2]. Il faut voir dans cette commission l’un des tournants de ce sport car il s’agit de la principale étape de la sportivisation du MMA. L’Ultimate Fighting Championship peut être compris comme un modèle organisationnel, une entreprise privée dominant outrageusement une discipline qui ne s’est mondialisée que lors de ces dernières années. En 1993, une cage grillagée et octogonale était déjà utilisée en tant que surface de combat. Vingt ans plus tard, la cage qui fait tant débat est toujours présente, mais la pratique a beaucoup changé et s’est professionnalisée. Dix pays ont accueilli l’UFC en dehors des États-Unis : le Japon, le Brésil, l’Angleterre, le Canada, l’Irlande, l’Allemagne, l’Australie, les Émirats Arabes Unis, Suède et Chine. Á l’heure actuelle, le MMA se pratique sur les cinq continents même si l’Afrique compte peu d’organisations. L’UFC étant une vitrine du MMA mondial, les premiers pays cités représentent logiquement ses nations phares.

L’isolement de la France

La France ne figure pas dans ce gotha international. Effectivement, le statut précaire de ce sport dans certains pays illustre les polémiques qu’il soulève. En France, la compétition est interdite. Les athlètes ont recours à une alternative avec le Pancrace, où les coups au sol sont prohibés. Malgré un vide juridique, l’interdiction s’appuie sur une recommandation du Conseil de l’Europe demandant aux États membres d’empêcher les manifestations de « combats libres » car cette discipline serait contraire aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales, une pratique abusive et avilissante, ne respectant pas l’intégrité humaine. C’est également à partir de cette recommandation que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel interdit en 2005 la retransmission de ces combats aux chaînes de télévision. L’UFC et d’autres événements de MMA sont donc diffusés en France à partir des chaînes luxembourgeoises RTL 9 et Kombat sport.

Une pratique qui interpelle

Le MMA ne laisse pas indifférent. Il agit comme un coup de poing violemment adressé aux spectateurs et téléspectateurs. Mon intérêt pour ce sujet date de quelques années. Effectivement, je visionnai en février 2005 des images de combat libre, par l’intermédiaire d’un reportage de Canal + pour « Lundi Investigation » s’intitulant Free Fight : Les nouveaux Gladiateurs [3]. Le documentaire d’Ariel Wizman, Eric Perruchon et de Valentine Gay ne laisse pas indifférent. Tous les aspects les plus brutaux et sauvages du combat libre sont montrés à l’écran. Tout est réuni pour interpeller le spectateur : la présentation de lutteurs charismatiques, des affrontements déloyaux entre français novices et étrangers aguerris, les actions les plus brutales, des provocations verbales, un historique succinctement rappelé, des images de supporters déchaînés, un défi « non-sportifs », une bagarre de rue dans Rio de Janeiro, le dopage et enfin la clandestinité de la pratique en France. Ma curiosité est alors éveillée : comment pouvons-nous expliquer la réussite de cette pratique ?

Une méthodologie entre bibliothèques et la salle d’entraînement

Comme le titre de l’article l’indique, la méthodologie utilisée est partie des ressources documentaires, puis s’est appuyée sur un terrain plus vaste qu’un simple ring de boxe.

Un objet de recherche peu exploré

En introduction, j’ai mentionné les quelques ouvrages et articles qui traitèrent du sujet. Mais cet objet de recherche reste neuf et inexploré de façon approfondie. Un manque de recul historique s’ajoute à ce manque de travaux scientifiques et spécifiques au MMA. Des hypothèses de départ émergent donc, voici quelques unes d’entre elles :

- Dans un monde sujet à la virtualité, le combat libre est un moyen d’atteindre le « réel » des affrontements humains.
- Le MMA n’est qu’une vitrine de la société marchande mondialisée, reléguant les valeurs sportives au second plan.
- Les représentations symboliques chez les initiés et les non-initiés vont perdurer malgré l’essor de sa médiatisation.
- Le Mixed Martial Arts est un signe de décadence morale et d’ensauvagement des individus.
- Les pratiquants se rajeunissent, touchant un public instable dans le temps, proche de l’effet de mode.

Une approche transdisciplinaire

À l’instar du travail effectué pour le mémoire de Master, la recherche s’oriente premièrement vers les ressources documentaires. Ces ressources acquises depuis la première année de Master reprennent une volonté de transdisciplinarité, que cela soit avec les divers courants sociologiques étudiés (sociologie de la postmodernité, de la violence, des conduites à risque, de l’imaginaire) ou avec des théories sur la violence et l’agressivité étudiées par l’histoire, la psychologie, l’éthologie et la philosophie. Ce choix vaste obéit à la volonté de remonter à l’amont du phénomène de l’agressivité, afin de présenter au mieux une pratique sportive dite « violente ». Outre les ouvrages, nous utilisons divers supports dont des documentaires vidéo (reportages télévisés, DVD), ainsi que des articles Internet et des magazines spécialisés.

Internet contient de nombreuses informations sur le MMA. À contrario, les articles scientifiques traitant de ce sujet ne sont pas nombreux. Le numéro publié en 2009 des Actes de la recherche en sciences sociales intitulé Pratiques martiales et sports de combat fut la première revue française à traiter du MMA. Cela figure parmi ma bibliographie initiale. La sociologie du sport occupe logiquement une partie non-négligeable du corpus documentaire. Les ouvrages de Jean-Marie Brohm permettent notamment de fournir une analyse critique du sport de compétition.

À la recherche des pratiquants

Le travail de terrain s’appuie sur celui de mon mémoire. Une approche empirique est nécessaire pour analyser les arts martiaux mixtes. Afin d’avoir une vue d’ensemble, je divise mes enquêtés en cinq groupes : les combattants de Mixed Martial Arts, les acteurs non-pratiquants de MMA (un journaliste, l’administrateur d’un site internet spécialisé, un médecin, des créateurs de clips promotionnels), les pratiquants d’arts martiaux hors « combat libre » (jiu-jitsu brésilien, kick-boxing, boxe thaïlandaise, judo, etc.), des non-initiés aux arts martiaux, ainsi que des entretiens spécifiques qui obéissaient à des questions bien précises. Les entretiens ont démarré en janvier 2011. Ce premier stade consiste à de l’observation indirecte.

Similairement aux entrevues réalisées pour le mémoire de master, je démarre tous mes entretiens par le test d’association de Carl Gustav Jung où le mot-stimulus est « Mixed Martial Arts ». J’utilise le terme de « Free Fight » pour ceux qui ignorent le mot-stimulus initial. Il faut noter que la technique de ce travail est différente de celle employée en psychanalyse par Jung puisque je n’utilise pas de mots inducteurs. J’amorce le test par une question de définition : « Pouvez-vous me définir le MMA avec les cinq premiers mots qui vous viennent à l’esprit ? ». Cette méthode permet à la fois de rentrer directement dans l’entretien et d’analyser à temps réel l’inconscient de l’enquêté.

La seconde étape comprend l’observation directe grâce à des comptes-rendus d’événements comme les galas de Pancrace dans la région du Languedoc-Roussillon, une tournée du « Combat sport beach tour » organisée par la Commission Française de MMA (CFMMA) durant l’été 2012 et plusieurs entraînements de clubs entre le Sud de la France et Paris. Je ne me focalise pas seulement sur les performances athlétiques. Mon travail de terrain étudie également le comportement extra-sportif des différents acteurs de mon objet de recherche et celui de l’ensemble du public.

Enfin, n’étant pas un pratiquant d’arts martiaux, j’ai décidé de pratiquer de la boxe anglaise durant une année, qui se rajoute à une année de kick-boxing effectuée entre 2006 et 2007. Une pratique régulière (au moins deux fois par semaine), accompagnée de séances de musculation et de vélo. De plus, j’ai effectué une initiation en grappling (combat au sol sans les frappes) pendant l’hiver 2012/2013. Ces diverses pratiques me permirent d’avoir une réelle expérience des sports de combat. Ma démarche initiatique s’arrête donc aux entraînements, là où Loïc Wacquant [4] en boxe anglaise et Dale Spencer [5] en MMA continuèrent jusqu’à la compétition amateur.

Bibliographie

  • BLIN T., « Tous les coups sont permis : les nouveaux gladiateurs du free fight »,in Le Débat, n°174, Paris, Gallimard, mars/avril 2013 pp. 159-170.
  • BROHM J-M, Les meutes sportives : critique de la domination, Paris, l’Harmattan, coll. « Nouvelles études anthropologiques », 1993, 575 p.
  • BROHM J-M, BAILLETTE F., Critique de la modernité sportive, Paris, Les Editions de la Passion, coll. « Série Quel corps ? », 1995, 335 p.
  • DELALANDRE M., COLLINET C. (2012) « Le Mixed Martial Arts et les ambigüités de sa sportification en France », in Loisir et société, n°35 issue 2, Quebec, Presses de l’Université du Quebec, 2012, pp. 293-316
  • ELIAS N., DUNNING E., Sport et civilisation : la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994 (1986), 392 p.
  • ELIAS N., La civilisation des mœurs, Sur le processus de civilisation tome 1, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1982 (1939), 447 p.
  • GAUDIN B., « La codification des pratiques martiales », in Actes de la recherche en sciences sociale, n°179, Paris, Le Seuil, septembre 2009, pp. 4-52.
  • HEILBRON J., VAN BOTTENBURG M., « Dans la cage », in Actes de la recherche en sciences sociale, n°179, Paris, Le Seuil, septembre 2009, pp. 32-46
  • LIPOVETSKY G., « deuxième partie : Plaisirs privé – bonheur blessé », in Le bonheur paradoxal : essai sur la société d’hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2009, pp. 169 – 466
  • MAFFESOLI M., Essais sur la violence banale et fondatrice, Paris, CNRS éditions, coll. « CNRS sociologie », 2008 (1978), 212 p.
  • PELLAUD A., Mixed Martial Arts : au cœur de l’expérience ultime, F.OHL (dir.), mémoire de master, faculté des sciences sociales et politiques, institut des sciences du sport et d’éducation physique, Université de Lausanne (Suisse), 2009, 54 p.
  • POUPEAU F., « Vale Todo », in Actes de la recherche en sciences sociale, n°179, Paris, Le Seuil, septembre 2009, pp. 46-52.
  • RAMIREZ Y., Les arts martiaux mixtes : entre sportivisation et représentatations, T. BLIN (dir.), mémoire de master 2 : sociologie, Université Montpellier 3, UFR 5 Sciences du sujet et de la société, 2011, 107 p.
  • SPENCER D.C., Ultimate fighting and embodiment : violence, gender and mixed martial arts, New-York, Routledge, coll. « Routledge research in sport, culture and society », 2012, 199 p.
  • WACQUANT L., Corps et âmes : carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Marseille, Agone, 2002 (2000), 282 p.
  • WIZMAN A., PERRUCHON E., GAY V., Free fight : Les Nouveaux Gladiateurs, La grosse boule productions et Canal +, 2005, 55 min, documentaire Canal + « Lundi Investigation », 7 février 2005.

webographie

  • MMA Weekly. Dernière consultation le 10 mai 2013. Disponible sur : http://www.mmaweekly.com/
  • Legislature State Nevada US. Dernière consultation le 10 mai 2013. Disponible sur : http://www.leg.state.nv.us/
  • Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Dernière consultation le 10 mai 2013. Disponible sur :www.csa.fr

[1] ELIAS N., DUNNING E., Sport et civilisation : la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994 (1986), 392 p.

[2] Chapter 467 – Unarmed Combathttp://www.leg.state.nv.us/NAC/NAC-467.html#NAC467Sec7956, consulté le 10 mai 2013.

[3] WIZMAN A., PERRUCHON E., GAY V., Free fight : Les Nouveaux Gladiateurs, La grosse boule productions et Canal +, 2005, 55 min, documentaire Canal + « Lundi Investigation », 7 février 2005.

[4] WACQUANT L., Corps et âmes : carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Marseille Agone, 2002 (2000), 282p.

[5] SPENCER D.C., Ultimate fighting and embodiment : violence, gender and mixed martial arts, New-York, Routledge, coll. « Routledge research in sport, culture and society », 2012, 199 p.

 

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