Le début du mouvement folklorique au Brésil

Par Luciana Aguiar

Cet article a pour objectif d’exposer la trajectoire du mouvement folklorique au Brésil depuis la fin du XIXe siècle, période pendant laquelle ont été réalisées les premières études sur le folklore brésilien, jusqu’à nos jours en montrant les vicissitudes du mouvement au fil du temps.

Les premières études sur le folklore brésilien réalisées à la fin du XIXe siècle portaient sur la littérature populaire. Les ouvrages Études de la Poésie Populaire au Brésil et Chansons Populaires, écrits par Silvio Romero (1851-1914) sont exemplaires de cette période. Dans les années 1920 les études sur le folklore ont commencé à aborder les façons de parler de l’homme de l’intérieur du pays et les folguedos réalisés par les populations rurales au Brésil. Il est intéressant de noter que ces études ont été développées à Sao Paulo, une ville où l’industrialisation se manifeste comme la plus aiguë dans le pays. On peut citer pour exemple le livre Dialect Péquenaud d’Amadeu Amaral (1875-1929) et Danses Dramatiques du Brésil de Mario de Andrade (1893-1945).

Le folklore brésilien et les institutions

À la même période, commence l’insertion du folklore dans les projets institutionnels brésiliens. De cette manière, le folklore devient non seulement un objet d’étude, mais aussi une stratégie politique. À Sao Paulo par exemple, le folklore devient un fil conducteur du Département de la Culture (dans lequel a été créé la Société d’Ethnographie et du Folklore), créé et dirigé par l’écrivain et passionné du folklore brésilien Mario de Andrade.

Bien qu’il y ait eu depuis le XIXe siècle des intellectuels brésiliens engagés à l’étude du folklore au Brésil, comme Silvio Romero et Amaral, ces intellectuels n’ont commencé à s’organiser dans un réseau centralisé qu’à partir de la décennie 1940, principalement en raison de l’activité du folkloriste Renato Almeida (1895-1981). Almeida a créé en 1947, la Commission Nationale du Folklore, liée à l’Institut Brésilien de l’Éducation, de la Science et de la Culture, qui devait articuler l’UNESCO aux intellectuels et aux institutions culturelles et scientifiques du Brésil. Cet institut a été créé conjointement au Ministère des Affaires Étrangères situé au Itamaraty.

L’institutionnalisation du folklore brésilien a été consolidée par la présence de Almeida dans le Ministère des Affaires Étrangères. En plus d’être un haut-fonctionnaire bureaucrate, Almeida était un chercheur très intéressé par les études du folklore. Sa position dans le premier échelon du Ministère des Affaires Étrangères a été fondamentale pour la création de la Commission Nationale du Folklore (CNF) en 1947. La création de la CNF a institutionnalisé la création des organismes de l’État consacrés à la préservation de la culture populaire brésilienne.

Malgré l’existence d’ institutions comme la Societé d’Ethnographie et du Folklore, fondée en 1937 par Mario de Andrade, la Société Brésilienne d’Anthropologie et d’Ethnologie, fondée en 1941 par Arthur Ramos, l’Institut Brésilien du Folklore, fondée en 1942 par Basílio Magalhães Basil, et la Société Brésilienne du Folklore, créée en 1941 par Luis da Câmara Cascudo, qui tentaient d’articuler les folkloristes en un réseau ; la spécificité de la Commission Nationale du Folklore, et cela lui a permis d’obtenir un succès certain, tient dans une innovation introduite par Almeida : la création de commissions folkloriques régionales dans presque tous les États du Brésil, coordonnées par des représentants dans chaque région pour « organiser la recherche, divulguer la cause du mouvement et faire des efforts dans le contexte local pour la protection du folklore » [1].

Le réseau de folkloristes était organisé autour d’une personne qui avait des caractéristiques personnelles telles que l’engagement, le charisme et les compétences diplomatiques, qui facilitaient son interaction avec les autres chercheurs. À l’échelle nationale, Almeida était titulaire d’un grand nombre de ces caractéristiques. Le succès du mouvement folklorique est dû à la promotion de réunions régulières dans les congrès périodiques, réalisés dans différentes régions du Brésil. Ensemble, les folkloristes échangeaient des informations, délibéraient sur les buts de la mobilisation à laquelle ils participaient, et regardaient des spectacles de groupes folkloriques dans lesquels ils reconnaissaient leur identité commune. Ces conférences obtenaient le soutien des gouvernements locaux et des organismes fédéraux et comptaient sur la présence des autorités politiques [2].

Avec le développement et le renforcement de la Commission Nationale du Folklore, les folkloristes se sont rendu compte de la nécessité de créer une agence pour le soutien du folklore directement liée à l’administration fédérale. Ainsi, il a été créé, conjointement au Département des Affaires Culturelles du Ministère de l’Éducation et la Culture (DAC/MEC), la Campagne de la Défense du Folklore Brésilien (CDFB). Le grand représentant de la campagne a été Edison Carneiro qui l’a dirigée de 1961 à 1964. Il est important de souligner qu’alors que la Commission Nationale du Folklore faisait un travail d’orientation sur la préservation du folklore auprès des commissions folkloriques des régions du Brésil ; la Campagne de la Défense du Folklore développait et coordonnait des projets.

Le folklore et les universités

Dans le même temps que la pratique du folklore a été institutionnalisée au sein des organismes fédéraux, les premières universités en sciences sociales au Brésil ont été organisées. Néanmoins, le succès relatif obtenu par les folkloristes avec la création des organismes fédéraux culturels, n’a pas été accompagnée par le développement d’espaces dédiés à l’étude du folklore au sein de l’université.

Dans le contexte dans lequel la théorie définit la science, la production intellectuelle au sein de l’université suppose une analyse théorique de l’objet étudié. Les études sur le folklore ont été considérées comme trop empiriques, descriptives, dépourvues d’une analyse théorique et ne tenant pas compte du contexte dans lequel les phénomènes s’élaboraient [3]. Dans l’organisation hiérarchique au sein des sciences sociales, le folklore a été relégué à la position la plus basse, ce qui a rendu difficile (et a effectivement empêché) l’entrée de cet objet spécifique dans la liste des sciences sociales brésiliennes. Le folklore a réussi à devenir un point important dans l’ordre du jour de la politique culturelle du pays au niveau fédéral, régional et même municipal, mais n’a pas atteint le statut d’objet et discipline scientifique.

Le coup militaire du 31 mars 1964, qui a établi la dictature au Brésil, a marqué la fin de la gestion de Carneiro dans la Campagne. Ses liens avec le parti communiste ont conduit à une réaction violente du nouveau régime. Pour sauver l’organisme, Almeida a pris en charge la Campagne, car il restait propre de tout soupçon idéologique. Almeida a conduit la CDFB de 1964 à 1974. Dans les premières années du nouveau régime, la dictature s’est installée durement et avec de nombreux changements au niveau de l’exécutif fédéral, y compris le Ministère de l’Éducation, où la campagne s’était placée [4].

À partir des années 1970, il y a eu un changement d’orientation du régime militaire. Pour détourner le discours d’un système centralisé et autoritaire du Brésil, s’est mis en place un discours d’un pays riche en patrimoine [5].]]. Le patrimoine était vu par des intellectuels de l’époque comme des fonds acquis liés à l’histoire des groupes dirigeants, aussi bien que comme traditions et coutumes des classes populaires [6].

Dans ce nouveau contexte, le Département des Affaires Culturelles (DAC), dans lequel la CDFB avait été installée, a également été modifié. Manuel Diegues Junior (1912-1991), anthropologue intéressé à l’étude du folklore et de la culture populaire, a assumé la direction du DAC et en 1974, et invité Braulio do Nascimento pour diriger la CDF.

En 1978, la CDFB a été transformé en Institut National du Folklore (INF) par Braulio do Nascimento, qui est devenu directeur de l’Institut. Le INF a été établi conjointement à la structure de la Fondation National des Arts (Funarte), créée en 1975 au MEC. La Funarte a été créée pour promouvoir, encourager et soutenir dans tout l’ensemble du pays, la pratique d’activités artistiques à travers la création d’Instituts et à travers l’Institut National du Folklore en particulier, créé dans ce contexte.

En 1982, Braulio a quitté l’Institut National du Folklore et son départ a fragilisé le réseau de folkloristes qui a perdu l’encouragement précédent, puisque les nouvelles orientations de l’INF, dirigé par Lélia Coelho Frota (1938 - 2010), ont été de ne plus encourager ni des congrès folkloriques, ni les commissions folkloriques des régions brésiliennes.

Coelho Frota a donc changé l’orientation de l’Institut, notamment par un rapprochement avec les sciences sociales et le milieu académique, à la recherche particulièrement dans l’anthropologie, de nouvelles lignes directrices pour l’exécution des politiques publiques liées au folklore. Avec ce changement, les folkloristes, qui avaient auparavant beaucoup d’espace pour une action sociale efficace à travers CDFB, se sont installés au sein de la Commission National Folklorique qui est devenue un point de référence pour l’articulation du réseau de relations entre les folkloristes.

Le folklore et l’anthropologie brésilienne

Depuis les années 1980 l’on constate un rapprochement entre le folklore et l’anthropologie, bien que substantiel, ce rapport reste lacunaire dans les réflexions des sciences sociales en général. Les anthropologues de cette période se concentrent sur l’étude des sujets tels que les pèlerinages, les confréries, les répertoires de chants, danses et fêtes traditionnelles. Pourtant, l’abordage de ces questions commence à avoir une médiation théorique solide, différente de la façon dont les intellectuels folkloristes abordaient ces questions [7].

Le folklore a été considéré aux prisme des études anthropologiques comme survivance ou réminiscence, quasiment jamais comme faisant partie de la structure sociale des sociétés contemporaines. Les folkloristes, cependant, ont continué à étudier leurs objets de recherche trop empiriquement et surtout sans réelle analyse interprétative. Aujourd’hui encore aucun ethnologue contemporain n’oserait s’avouer folkloriste [8]. En fonction du manque de dialogue avec les anthropologues et les autres chercheurs en sciences sociales, les folkloristes ont pris racine dans la Commission Nationale du Folklore et les commissions régionales du folklore, qui existent encore, quelque peu méconnue toutefois dans la scène intellectuelle nationale. La réalisation biennale du Congrès Brésilien du Folklore est, par excellence, l’espace de rencontre de ces chercheurs et d’échanges d’informations au niveau national.

Les années 2000 ont introduit une nouvelle ère pour le folklore et la culture populaire brésilienne, avec la création du Programme National du Patrimoine Immatériel (PNPI). Le PNPI a institué, au niveau fédéral, les demandes de reconnaissance et de financement des formes de savoir et formes d’expression considérées comme traditionnelles au Brésil. Le dossier sur la nature intangible des biens culturels est constitué à partir de l’Inventaire National des Références Culturelles (INRC), mené par un anthropologue.

La politique brésilienne de patrimonialisation des biens immatériels est vue par les folkloristes, non pas comme une politique culturelle mais comme une initiative visant à répondre aux engagements de la République Fédérative du Brésil pour l’Unesco. « Le Brésil a besoin d’une véritable politique culturelle pour le folklore et ses autres biens immatériels s’il veut préserver son identité nationale » [9].

Actuellement, le folkloriste est perçu au Brésil, en particulier par les sociologues et anthropologues, comme le paradigme d’un intellectuel non-académique, relié par une relation amoureuse à son objet. Ils sont dans la plupart, des journalistes, des historiens, des éducateurs et des artistes qui ont une passion pour le folklore brésilien et pour cela font des recherches sur certains sujets, en particulier les folguedos [10]. Cependant, ces recherches sont effectuées selon des méthodes qui diffèrent encore radicalement de celles utilisées par l’anthropologie.

Le « fait folklorique », expression utilisée par les folkloristes pour appeler les manifestations culturelles ainsi nommées « folkloriques », n’est pas étudié en tenant compte du contexte socioculturel dans lequel se situent les acteurs de manifestations culturelles, il est étudié au prisme de la musique, la chorégraphie et l’habillement plutôt qu’au prisme des hommes qui produisent leurs objets, leurs danses et leurs chorégraphies en utilisant des techniques, des connaissances et des expériences qui se manifestent à partir de leurs utilisations [11].

Force est de constater que la pratique du folklore a été institutionnalisée par les folkloristes dans les organismes fédéraux dans le XXe siècle, même dans ces organismes, ils ont perdu du terrain. La présence d’anthropologues, et non de folkloristes dans une politique publique qui vise à préserver le folklore et le patrimoine immatériel témoigne de cela. Dépossédés des politiques culturelles fédérales et des établissements universitaires de recherche, les folkloristes continuent toutefois d’être présents au Brésil, et bien qu’unis, ils sont encore perçus comme une catégorie n’ayant pas de légitimité intellectuelle ou politique à l’égard des institutions publiques de la culture et face à l’intelligentsia brésilienne.

[1] VILHENA L. R., Os intelectuais regionais : os estudos de folclore e o campo das Ciências Sociais no anos 50, Revista Brasileira de Ciências Sociais, v. 11, n° 32, 1996, pp. 125-150.

[2] ID., Projeto e missão : o movimento folclórico brasileiro 1947-1964, Rio de Janeiro, Funarte/FGV, 1997.

[3] PEIRANO M., A legitimidade do Folclore, in CNFCP – Centro Nacional de Folclore e Cultura Popular, Folclore e cultura popular, as várias faces de um debate (série « Encontros e Estudos »), Rio de Janeiro, Funarte/CNFCP, 1992, pp. 85-88.

[4] GERMANO J. W., Estado militar e educação no Brasil, São Paulo, Cortez, 1993.

[5] SANTOS FILHO J., Embratur : o retorno às suas raízes quando serviu à ditadura militar, 2004, [en ligne : [http://www.etur.com.br/conteudocomp...

[6] MICELI S. (dir.), Estado e Cultura no Brasil, São Paulo, Difel, 1984.

[7] SEGATO R. L., A antropologia e a crise taxonômica da Cultura Popular, Op. Cit., pp. 13-22.

[8] BELMONT N., Le folklore refoulé ou les séductions de l’archaïsme, in L’Homme, : vol. 26, n° 97, 1986, pp. 259-268.

[9] BENJAMIN R., Folclore : Cultura Viva. Comunicação apresentada no seminário : Patrimônio Cultural e Identidade Nacional, Realizado em Brasília de 35 a 37 de setembro de 2001.

[10] Un folguedo est une fête populaire ludique annuelle, à date fixe, dans diverses régions du Brésil. La majorité de ces manifestations sont d’origines religieuses, catholiques ou de cultes africains.

[11] GAMA R., Quantos folclores brasileiros ? As exposições permanentes do Museu de Folclore Edison Carneiro em perspectiva comparada. Dissertação de Mestrado, UFRJ, PPGSA, 2008.

 

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