L’ésotérisme grand public : l’œuvre de Robert Charroux et sa réception. Étude sociologique.

Par Damien Karbovnik

Robert Charroux (1909 - 1978) est de ces auteurs qui marquent une époque, sans toutefois parvenir à passer à la postérité. Il accède à la célébrité en 1963, lorsque paraît son premier ouvrage, Histoire inconnue des hommes depuis 100 000 ans. Cet ouvrage, au contenu atypique, se propose de réviser l’histoire de l’humanité afin d’en dégager les faits authentiques tels que, selon lui, ils se seraient réellement passés. Pour ce faire, il utilise de nombreuses théories ésotériques et affirme, par exemple, que des extraterrestres seraient à l’origine des pyramides d’Égypte ou des lignes de Nazca au Pérou. Plus encore, il mêle les extraterrestres à toute l’histoire de l’humanité et va jusqu’à affirmer que les différents dieux ne seraient rien d’autre que des extraterrestres : c’est la théorie des Anciens Astronautes ou néo-évhémérisme, pour reprendre le terme de Jean-Bruno Renard. Il publie ensuite sept autres ouvrages, à raison en moyenne d’un tous les deux ans, jusqu’à sa mort en 1978. Dans chacun d’eux, il étaye les thèses de son premier ouvrage au gré de ses nouvelles recherches et découvertes. Tous connaissent un important succès, au point que, de son vivant même, il est traduit en anglais, en espagnol et en italien.

Un contexte culturel singulier : le Réalisme Fantastique

Ce serait toutefois une erreur que d’imaginer Charroux seul en son temps à développer ces théories. En fait, il émerge d’un courant alors en pleine expansion, le Réalisme Fantastique.

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Ce courant est initié par la publication du Matin des Magiciens en 1960, coécrit par Louis Pauwels et Jacques Bergier. Cet ouvrage est tout aussi difficile à définir que ceux de Charroux, tant il est hétérogène et transdisciplinaire. On y trouve pêle-mêle des traductions de nouvelles d’auteurs de science-fiction, des théories ésotériques, des considérations scientifiques et historiques, et bien d’autres choses délicates à cerner, mais qui convergent toutes vers le projet de réviser l’histoire et les sciences en tenant compte des apports du fantastique, dont l’ésotérisme est le principal pilier.

Le succès est, là aussi, au rendez-vous : 100 000 exemplaires en sont vendus en un an. De plus, parvient à l’éditeur une importante quantité de lettres qui témoigne d’un réel engouement du public.

Afin d’engager un échange avec leurs lecteurs, les deux auteurs créent en 1961 la revue Planète, dont le premier numéro atteindra les 80 000 exemplaires vendus. Le succès est tel que, parallèlement à la revue, ils publient l’Encyclopédie Planète qui opère des synthèses sur différents thèmes clés de la revue (« Les énigmes de l’archéologie », « Les faits maudits », ...). En outre, en partenariat avec le Club Méditerranée, Pauwels organise des « séjours Planète », durant lesquels sont proposées aux touristes, des conférences sur divers sujets. Renard parle alors d’un Mouvement Planète pour caractériser cette dynamique. La revue Planète s’éteint une première fois en 1968, puis définitivement une seconde fois en 1971, après avoir changé de nom et être devenue Le nouveau Planète.

Charroux s’inscrit donc dans la « dynamique Planète » et partage avec elle l’essentiel de son argumentation. Il nous est alors possible d’en dégager plusieurs grands thèmes qui reflètent les centres d’intérêt du Réalisme Fantastique : les civilisations mythiques (Atlantide, Hyperborée, Mû), le néo-évhémérisme, les pouvoirs inconnus de l’homme (parapsychologie) et la dimension ésotérique du nazisme. D’autres auteurs, au succès toutefois plus mitigé, du moins en France, gravitent autour de Pauwels, Bergier et Charroux, comme Peter Kolosimo [1] ou encore Brinsley Le Poer Trench [2]. D’un point de vue plus global, on constate également la multiplication, dans les années 1960-1970, de collections ésotérisantes. Chaque éditeur, ou presque, a la sienne : Laffont ses « Enigmes de l’univers », J’ai lu son « Aventure mystérieuse » ou Albin Michel ses « Chemins de l’impossible ». À côté d’elles, on voit se multiplier des éditions dites « de luxe », avec reliure en similicuir, des plus grands succès et des ouvrages qui opèrent la synthèse de certains thèmes récurrents de ces collections. Charroux bénéficie même d’une attention particulière de son éditeur Robert Laffont, qui publie ses ouvrages dans une sous-collection où un format exclusif lui est réservée. Cette prolifération des éditions, souvent en format de poche, explique l’importante diffusion de ce courant dans le paysage culturel français.

Une disparition subite

Après la mort de Charroux, quand son éditeur Robert Laffont publie en 1985 une anthologie de ses ouvrages, le succès semble être retombé. Plus de dix ans après, en 1996, paraît une anthologie de Planète, mais l’ouvrage passe totalement inaperçu. Si aujourd’hui Le Matin des Magiciens évoque encore de vagues souvenirs, Charroux, quant à lui, n’en éveille plus beaucoup, en-dehors du milieu des connaisseurs. Pourtant, on estime la vente de chacun de ses ouvrages à plus de 750 000 exemplaires.

C’est précisément pour cela qu’il nous a semblé intéressant de l’étudier, d’autant plus que ce qui est vrai pour Charroux l’est aussi pour l’ensemble du Réalisme Fantastique. Comment peut-on donc comprendre qu’un tel succès ait été suivi d’un tel oubli ? Et en dépit de cet oubli, on peut se demander quelles ont été les retombées en-dehors du courant lui-même. Toutefois, cela ne doit pas nous faire oublier d’analyser la place et le succès plus spécifiques de Charroux au sein de ce courant.

Il ne nous appartient pas de nous interroger sur la valeur des théories proposées par ces auteurs. D’autres avant nous l’ont fait, comme Jean-Pierre Adam (1975 et 1988) ou plus récemment Jean-Loïc Le Quellec (2009). Il s’agit donc bien de tenter de comprendre pourquoi ces auteurs ont eu un tel succès pendant une durée aussi clairement circonscrite. Le Réalisme Fantastique a connu une vingtaine d’années rayonnantes avant de devenir un courant d’une grande discrétion : quelles circonstances singulières peuvent nous permettre de comprendre cela ? Et quelles sont les survivances de ce courant ?

Le Réalisme Fantastique, un courant critiqué mais influent

Une partie de ce travail repose sur la consultation des archives dans le but d’en extraire la plus grande quantité possible d’informations tant sur les ouvrages que sur leurs auteurs, ainsi que sur l’accueil qu’ont reçu ces publications dans la société. Dans cette perspective, il nous a été possible de consulter les archives personnelles de Pauwels, conservées aujourd’hui à la BNF [3]. C’était du reste la première fois que ces archives étaient consultées ; elles viennent donc nourrir notre recherche d’une matière première originale. Ce travail de fond doit nous permettre de mieux cerner le contenu et la construction de ces ouvrages et ainsi de réfléchir à la notion d’ésotérisme contemporain. Il semble, en effet, qu’en ayant recours à l’ésotérisme traditionnel pour construire ses propres théories, le Réalisme Fantastique transforme cette notion même d’ésotérisme et fonde ce qu’on appelle aujourd’hui l’ « ésotérisme contemporain » (Voisenat et Lagrange). En partant de ce postulat, nous tenterons de définir l’ésotérisme contemporain depuis sa source même.

Cependant, au-delà de la conception de ces ouvrages, nous souhaitons nous intéresser à la manière dont ils ont été reçus tant par le grand public que par les milieux intellectuel et artistique de leur époque. Ainsi, s’ils ont été très bien accueillis par les étudiants, les milieux intellectuel et artistique ont été pour leur part beaucoup plus partagés. Quand Jean d’Ormesson critique vivement ce courant [4], Hervé Bazin s’y montre plutôt favorable et n’est absolument pas réticent à envisager l’attribution du prix Goncourt à Pauwels et Bergier pour Le Matin des Magiciens, bien que l’ouvrage ne soit pas un roman. Edgar Morin, pour sa part, reste indécis quant à la position à adopter à l’égard de ce courant, comme en témoignent ses articles parus dans Le Monde en 1965 [5]. François Mauriac, lui, ne manifeste pas pour lui de grand intérêt. De son côté, l’Union Rationaliste condamne en bloc le mouvement et le fait savoir par un ouvrage, Le Crépuscule des magiciens [6]. Les Surréalistes, et André Breton en premier, s’opposent à ce courant dès la parution du Matin des Magiciens [7].

À côté de ces réactions officielles, on peut constater dans le milieu culturel, à l’égard du Réalisme Fantastique, de nombreux échos. Par exemple, dans la bande dessinée, Hergé met en scène certaines des théories en vogue et utilise même les traits de Bergier pour un de ses personnages de Vol 714 pour Sydney en 1968 ; la même année, le groupe Martin Circus chante Le Matin des Magiciens ; dans la littérature, René Barjavel met en scène plusieurs idées alors défendues par ce courant dans La Nuit des temps, ouvrage paru en 1968. On observe donc, dans les années 1960-1970, un indéniable débordement du Réalisme Fantastique sur la culture française, prise dans un sens très large.

Réseaux et postérité du Réalisme Fantastique et de Robert Charroux

Au-delà de cette prégnance culturelle, il convient également d’identifier les réseaux qui lient les auteurs de ce courant. Il apparaît en effet que Charroux et le binôme Pauwels-Bergier s’ignorent cordialement. Toutefois, chacun voit graviter autour de lui un groupe restreint de collaborateurs qu’il ne partage pas avec l’autre. Lorsqu’on constate entre eux des références communes, ce sont principalement des auteurs qui ont commencé à écrire avant 1960, de sorte que personne ne peut revendiquer l’exclusivité de ces références. Ces réseaux se dessinant, il apparaît en fait que d’un côté le binôme formé par Pauwels et Bergier et de l’autre Charroux incarnent tous deux des pôles différents d’attraction. Ces différences s’observent notamment sur le plan idéologique : alors que Pauwels est bien plus porté sur la dimension spirituelle des faits, Charroux est plus friand d’archéologie et de complots. Sur le plan humain, on constate également que Pauwels et Bergier n’ont pas le même profil que Charroux. Si ce dernier peut être qualifié d’autodidacte et d’aventurier, les deux premiers correspondent bien mieux aux qualificatifs d’intellectuel pour Pauwels et de scientifique pour Bergier.

De cette distinction ressort l’intérêt d’étudier les développements ultérieurs au Réalisme Fantastique, car s’il meurt à la fin des années 1970, c’est pour renaître presque aussitôt sous d’autres formes. La mouvance Planète aboutit à des productions centrées sur des questions de spiritualités, en phase avec le développement du New Age, à l’image de Question de, la nouvelle revue de Pauwels, lancée en 1973. De son côté, Charroux est repris, pour la partie néo-évhémériste, par Erich Van Däniken : véritable célébrité internationale de la fin du Réalisme Fantastique, ce dernier a la particularité de lui survivre et de multiplier les best-sellers jusqu’à nos jours [8], bien qu’il ne sorte de l’ombre en France qu’après la disparition de Charroux [9]. Jimmy Guieu [10] reprend aussi certaines réflexions de Charroux, en particulier celles qui s’orientent vers des théories conspirationnistes. Précisons toutefois qu’en-dehors des ouvrages de Däniken, toutes ces théories, largement répandues dans les années 1960-1970, ont rapidement connu une diffusion bien plus restreinte, dès la fin des années 1980. Cependant, grâce à Internet, elles ont retrouvé une nouvelle jeunesse dans ce vaste champ d’expression qui s’ouvrait à elles tout en les alimentant.

De ce mouvement de contre-culture qu’a été le Réalisme Fantastique demeurent encore de nombreuses théories que l’on voit resurgir régulièrement, mais il en est une en particulier qui a réussi à s’épanouir, notamment au cinéma : le néo-évhémérisme. On la retrouve dans Stargate (Emmerich, 1994) ou dans le dernier opus des aventures d’Indiana Jones (Spielberg, 2008). C’est encore cette théorie qui, sous un avatar qui reprend de nombreuses autres thèses du Réalisme Fantastique, est au cœur du documentaire La Révélation des pyramides [11] qui fait le buzz sur Internet depuis 2011, démontrant ainsi l’importante postérité du Réalisme Fantastique et de Charroux, même si ces derniers, en tant que sources, ont été quelque peu oubliés.

Sources

  • CHARROUX R., Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans, Paris, Robert Laffont, 1963, 430 p.
  • ID., Le Livre des secrets trahis, Paris, Robert Laffont, 1966, 332 p.
  • ID., Le Livre des maîtres du monde, Paris, Robert Laffont, 1967, 347 p.
  • ID., Le Livre du mystérieux inconnu, Paris, Robert Laffont, 1969, 425 p.
  • ID., Le Livre des mondes oubliés, Paris, Robert Laffont, 1971, 476 p.
  • ID., Le Livre du passé mystérieux, Paris, Robert Laffont, 1973, 475 p.
  • ID., L’Énigme des Andes, Paris, Robert Laffont, 1974, 394 p.
  • ID., Archives des autres mondes, Paris, Robert Laffont, 1977
  • ID., Le Livre de ses livres, Paris, Robert Laffont, 1985, 479 p.
  • PAUWELS L. et BERGIER J., Le Matin des magiciens, Paris, Gallimard, 1960, 512 p.
  • ID., L’Homme éternel, Paris, Gallimard, 1970, 357 p.

Bibliographie

  • ADAM J-P., L’Archéologie devant l’imposture, Robert Laffont, Paris, 1975, 267 p.
  • ID., Le Passé recomposé, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Science ouverte », 1988, 251 p.
  • ID., « L’archéologie travestie », L’archéologie et son image, Actes des VIIIe Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire, Antibes, octobre 1987, Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes), Éditions APDCA, 1988, pp. 185-201
  • BRONNER G., Vie et mort des croyances collectives, Paris, Hermann, coll. « Société et pensées », 2006, 166 p.
  • CORNUT Cl., La revue Planète : une exploration insolite de l’expérience humaine dans les années soixante, Paris, Éditions de l’œil du Sphinx, 2006, 284 p.
  • ECO U., « La mystique de Planète », in La guerre du faux, Paris, Livre de poche, 1985, pp. 119-125
  • ELIADE M., Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, Paris, Gallimard, coll. « Les Essais », 1978, 192 p.
  • FAIVRE A., L’Esotérisme, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2012 (1992), 128 p.
  • GALIFRET Y., et al., Le Crépuscule des magiciens : le réalisme fantastique contre la culture, Paris, Editions de l’Union Rationaliste, 1965, 199 p.
  • JAUSS H. R., Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1990, 336 p.
  • LE QUELLEC J.-L., Des Martiens au Sahara, chroniques d’archéologie romantique, Paris, Actes Sud, coll. « Errances », 2009, 318 p.
  • RENARD J-B., Les Extraterrestres, Paris, Cerf, 1988, 127 p.
  • ID., « Le mouvement Planète : un épisode important de l’histoire culturelle française », in Politica Hermetica, n°10, 1996, pp. 152-174.
  • RIFFARD P., L’Ésotérisme, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1990, 1016 p.
  • STOCZKOWSKI W., Des Hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d’une croyance moderne, Paris, Flammarion, 1999, 474 p.
  • VOISENAT Cl. et LAGRANGE P., L’Ésotérisme contemporain et ses lecteurs, Paris, Bibliothèque Publique d’Information, 2005, 407 p.

[1] Peter Kolosimo (1922-1984), journaliste et écrivain italien considéré comme un des fondateurs de l’astroarchéologie, discipline dont le but est de trouver des traces de visites d’Extraterrestres dans les vestiges archéologiques.

[2] Brinsley Le Poer Trench (1911-1995) est un lord et ufologue britannique, proche de la théorie des anciens astronautes. Il suscite notamment le débat sur les ovnis à la Chambre des Lords le 18 janvier 1979 et permet ainsi la création en Angleterre d’un groupe d’étude des ovnis.

[3] NAF 28370

[4] D’ORMESSON J., « Voici le temps des mystificateurs », in Arts et Spectacles, 27/02/1963

[5] MORIN E., « Planète et anti-Planète », 3 parties, in Le Monde, 1,2 et 3 juin 1965

[6] GALIFRET Y., Le Matin des Magiciens. Le réalisme fantastique contre la culture, Paris, Éd. Rationalistes, 1965, 196 p.

[7] Tract du 22 octobre 1961 intitulé Sauve qui doit, 7 p.

[8] On ne citera que le premier publié en français à titre indicatif : DÄNIKEN E von, Présence des extraterrestres, Paris, Robert Laffont, 1969, 246 p.

[9] Notons que des accusations de plagiat de Charroux ont été portées contre Däniken.

[10] Jimmy Guieu (1926-2000) est un auteur français de science-fiction, également journaliste et ufologue. Ses thèses conspirationnistes évoquent notamment des liens entre certains gouvernements et les Petits Gris, une espèce extraterrestre dont l’objectif serait de dominer la Terre.

[11] [http://www.youtube.com/watch?v=gtTk...] (01/08/2013)

 

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