Varia : « Demain est une puissance cachée »

Par Bertrand Vidal

Les animaux, selon les mots de Friedrich Nietzsche, vivent sans dégoût ni souffrance, ne sachant ce qu’est hier ni aujourd’hui. L’homme quant à lui ne peut que désirer en vain ce bonheur de l’instant, car il est inscrit dans l’Histoire et, par la même, dans l’avenir et l’angoisse qu’elle présuppose. Si penser le futur c’est aussi penser sa propre mort et sa propre fin, toute tentative de vision dans le temps s’impose alors comme une volonté de dominer le temps : une métaphysique.

La prévision par la science et la technique est, par excellence, le grand principe ordinateur des mythes d’émancipation de la civilisation occidentale moderne et le souci de l’homme faustien. « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir » telle était la devise du positiviste Auguste Comte. Si la science, comme le précisait le sociologue allemand Max Weber, formule l’hypothèse somme toute paradoxale d’une connaissance exhaustive et parfaite de l’infini du monde ; la technique quant à elle entrevoie l’image d’une maîtrise voire d’une domination des hommes sur la vie et les aléas que cette dernière comporte.

Evaluer les menaces, prévoir les risques, quantifier les effets redoutés, établir des relations de causes à effets, gérer les conflits probables, maîtriser les incertitudes sont les crédos au cœur des aspirations fondamentales de la rationalité scientifico-technique de l’homme moderne.

« L’intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient donc nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu’à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde. Il ne s’agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit à l’existence de ces puissances, de faire appel à des moyens magiques en vue de maîtriser les esprits ou de les implorer mais de recourir à la technique et à la prévision » [1].

Mais ne peut-on pas imaginer un historique à ce que la sociologie de l’imaginaire identifie comme un mythe ou une croyance mythologique ? Ne peut-on pas imaginer que ce désir presque inassouvissable de connaissance et de pouvoir de l’homme sur son environnement est bien plus ancien que ne le laisse supposer le développement de la science au XVIIIe siècle et de la technique au XIXe siècle ? N’y a-t-il pas quelque chose d’archaïque et de fondamental dans les pratiques et les techniques de prévision ? Et, si c’est bien le cas, n’est-ce pas justement un brin de magie ?

L’art de prévoir : Du Prophète à l’Assureur

Prévoir, c’est-à-dire « voir avant », voir devant soi dans la dimension temporelle, c’est essentiellement faire de la dimension du futur un objet de connaissance axé sur un modèle déterministe. En ce sens, la connaissance de l’avenir se trouve être accessible à la conscience humaine que si cette dernière envisage le Temps et ses dimensions dans la perspective d’une accumulation incessante des capitaux (au sens générique du terme) et d’une continuité linéaire du Temps qui, comme dans l’idéologie progressiste, formule l’hypothèse d’une ligne ascendante allant de l’obscur « primitif » au « civilisé » éclairé ou, comme dans la tradition chrétienne, considère le Temps avec un début, une genèse, et une fin, une apocalypse.

Et, même si dans la société moderne la Sécurité remplace la prévision, la fonction prévisionnelle s’atrophiant au bénéfice de la mutualisation des risques (François Ewald), cette dernière fonction reste au cœur de la dynamique moderne du savoir. Rappelons qu’il est toujours de bon aloi, en France notamment, d’enseigner dès le plus jeune âge la découverte de la dimension temporelle de l’existence et de l’accablement et de l’angoisse qui l’accompagne, par la fable de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi et autre Badaboum et Garatoi, édité par l’INPES depuis 2005. Penser l’avenir et, in extenso, s’assurer de la maîtrise de son bon déroulement se donne alors comme l’aveu d’un fardeau, d’une faute qui pèse lourd dans la conscience humaine, car, intrinsèquement, pensée de sa propre fin, de sa propre mort. Ainsi, tentative de conjuration de sa propre mort, la prévision n’est pas un fait naturel, mais principiellement un fait de civilisation, inculqué aux plus jeunes ; non pas quelque chose d’inné mais, bel et bien, quelque chose d’acquis, un ressentiment collectif qui passe inexorablement par l’éducation au Temps et à la Mort (une forme de Nécrolatrie ou adoration pour la mort selon le germaniste Pierre Bertaux qui dans une certaine mesure rappelle l’idée Comtienne exprimée dans la célèbre phrase « les morts gouvernent les vivants »), et oblige à penser tant la négation dialectique du monde que le refus de le voir et de l’accepter tel qu’il est, allant jusqu’à s’écarté « par moment de tout ce qui est, (…) et quelquefois considérer sa propre personne comme un objet presque étranger » [2]. Dès que l’homme subodore le futur et ses arcanes, il ne peut que désirer le dominer ou du moins, il ne peut que tenter de le prévoir afin d’esquiver ou d’évacuer la menace qu’il renferme en son propre sein, de là naît tant le désir que la possibilité d’entreprendre. « Le travail mental de prévision est une des bases essentielles de la civilisation, précisait Paul Valéry. Prévoir est à la fois l’origine et le moyen de toutes entreprises, grandes ou petites » [3].

Accompagnant la naissance de toute civilisation qui s’inscrit dans un Projet, celui de la maîtrise du Temps par l’Histoire, la prophétie, « prédiction d’un événement futur faite par pressentiment ou conjecture » [http://www.cnrtl.fr], se donne comme une forme archaïque et sommaire de la prévision. Mais une forme aboutie, non naturelle mais issue de la civilisation car participant de la conscience d’une phase historique de l’existence et de la conscience du moi et de la découverte linguistique des temps verbaux du futur et, in extenso, de l’imparfait (car, rappelons l’idée Nietzschéenne, « L’homme est un bâtisseur imparfait » – un demain qui s’érige sur un « c’était »). C’est en ce sens que s’exprime le passage de la Chronologie à l’Histoire, le passage des histoires individuelles ou familiales à la grande Histoire, avec un point de repère temporel commun, un temps zéro. Considérant cela, le prophète est celui qui dit que le présent est à l’avenir ce qui le passé est au présent, et qu’il est nécessaire de s’en préoccuper. Il est cet être aguerri qui, « dans le présent, sais discerner, (comme) déjà actuels, les traits de ce qui est en train d’advenir, et qui ne sera lisible pour tout le monde que plus tard » [4] ou qui n’est déchiffrable qu’à la condition sine qua none de savoir reconnaître les signes (magiques ?) de la présence du futur dans l’actuel.

En ce sens, du prophète à l’assureur, il n’y qu’un pas à franchir : chacun d’eux reconnait l’accident (du Latin ac cuidens : ce qui va arriver) comme éminemment inscrit dans le présent. Ce que nous voulons dire c’est que l’un, le prophète, considère l’avenir comme déchiffrable et perceptible dans l’actuel, et que l’autre, l’assureur, considère l’accident comme présent au quotidien, formule qu’il traduit dans son raisonnement par la notion de risque (qui n’est autre que la probabilité d’occurrence d’un possible). La différence entre la connaissance prophétique et la prévision scientifique, c’est que le prophète peut se tromper dans ses visions hallucinées, tandis que l’on ne peut en aucun cas douter de la fidélité de la logique scientifique et statistique qui fonde l’analyse assurantielle, et si par mégarde elle se fourvoie, c’est qu’un autre facteur est forcement intervenue dans la relation de cause à effet. Car, contrairement à la prophétie, toute loi scientifique est fondée sur un principe euristique : la constatation a posteriori de ce que la connaissance à permis d’avancer a priori.

Ce qu’il reste de magique aux techniques de prévision

Le rapprochement fait entre prophétisme et prévision scientifique propre aux techniques assurantielles n’est en aucun cas fortuit ou issu de notre imagination. Quand bien même… Travaillant durant trois ans de sa vie dans diverses compagnies d’assurances (1909-1912), Franz Kafka ne distinguait pas la rationalité propre au système des assurances à celle des religions primitives qui croient pouvoir conjurer le mal par toutes sortes de manœuvres magiques. Dans la prévision, il y a totale interpénétration du magique et du technique, voire même indifférenciation complète. Comme Marcel Mauss le disait, l’idée de magie rejoint celle de technique dans son efficacité symbolique et… surtout pratique, car répondant d’un acte rituel efficace par nature. Ce que nous voulons dire ici, c’est que Technique et Magie sont liées dans les pratiques de prévision : originellement, la magie prévisionnelle comporte en elle une part indiscutable d’efficace technique ; tandis que les techniques prévisionnelles sont fortement influencées dans leur genèse par l’imaginaire magique et religieux : elles sont une forme de reliance des choses entre elles (le thème de la rétroaction dans un univers clos à l’abri de toutes influences extérieures revient maintes fois, tant dans les rites prophétiques que dans l’ingénierie prévisionnelle).

En soi, la prévision se résume à la construction d’un imaginaire de la relation de cause à effet, qui, dans la métaphysique qui sous-tend l’agir prévisionnel, s’exprime dans l’affirmation paradigmatique que les possibles existent antérieurement, demeurent en-deçà de l’actualisation de l’un d’entre eux et, pour ceux qui ne sont pas réalisés, ils subsistent dans les limbes où séjournent tout ce qui aurait pu être et qui n’a pas été. Mais comme le précise Ludwig Wittgenstein, « nous ne pouvons inférer les événements de l’avenir des événements présents. – La croyance au rapport de cause à effet est la superstition » [5] ; une forme de superstition (super-stare : mettre au dessus) qui perdure malgré la rationalisation du monde consécutive à l’esprit moderne et un forme de croyance abstraite en un (sur-)monde clos où seuls les possibles existent et où chaque élément qui compose la relation de cause à effet est lié à un autre par son efficience. Un sur-monde de significations ou une sur-réalité « invisible » et imperceptible à l’œil nu, à laquelle il faut nécessairement être initié au risque de ne pas la voir ou d’y être inattentif, et comme le royaume de la magie, quelque chose dans lequel l’on pénètre, avec ses codes et ses interdits fondamentaux, ses valeurs et son langage propre, mystique pour l’un, en terme d’indice ou de signe des temps, mathématique pour l’autre, en terme de facteur à risque ou de vulnérabilité statistique, en bref ses mystères, où les éléments mis en relief semblent décisif dans la conception même de la réalité « visible ». « Un observateur extérieur à l’humanité verrait donc l’homme agir le plus souvent sans objet visible de son action comme si un autre monde lui était présent, comme s’il obéissait aux actions de choses invisibles ou à des être cachés. Demain est une puissance cachée » [6].

Alors, être attentif à la présence de l’avenir dans l’actuel comme l’assureur, ou être attentif à la présence de l’accident dans le quotidien, c’est voir les arcanes herméneutiques qui gouvernent et régissent le monde et la vie. Comme un sorte de mirage d’un fil lancé entre les choses disparates, illusion d’un nœud jeté dans l’invisible (rappelons ici, « les nœuds papillons », ingénierie des plus modernes en matière de prévision, qui associe deux termes fort intéressants : « le nœud qui relie la cause à son effet » ainsi que la démultiplication des effets que l’on retrouve dans la surenchère des effets et l’obésité du corps social, chère à Jean Baudrillard, « l’effet papillon »), l’imaginaire de la prévision stipule que l’on peut extraire du monde des relations fondamentales que seul l’initié peut percevoir et, donc, fait de ce dernier un classe inédite d’expert : un techno-mage de la prévision qui voit dans l’invisible. Un peu à la manière du peintre flamand Van Eyck qui, dans son tableau Le sortilège d’amour (1480), représentait la magie dans des liens qui flottent dans l’atmosphère, dans « l’air du temps » dirons-nous pour reprendre une expression d’Edgar Morin ; l’assurance-vie, prévision de la vie quotidienne, (re-)devient une (re-)magification de la vie quotidienne, où en avoir nous assure la réalisation de l’à-venir, pipe les dés de la vie en nouant le possible et le faste du futur dans le présent, et ne pas en avoir nous plonge dans les affres obscurs et néfastes du risque et du hasard, ce que, trivialement, l’on appelle « la malchance » ou « le mauvais sort ».

Montpellier

Bibliographie

BERTAUX P., La Mutation humaine, Paris, Payot, 1964, 279 p.
VALÉRY P., Œuvres I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1957, 1857 p.
WEBER M., Le Savant et le politique, trad. FREUND J., Paris, Plon, 1959, 230 p.
WITTGENSTEIN L., Tractatus logico-philosophicus, trad. KLOSSOWSKI P., Paris, Gallimard, 1961 (1921), 364 p.


[1] WEBER M., Le Savant et le politique, trad. FREUND J., Paris, Plon, 1959, pp. 69-70.

[2] VALERY P., Œuvres I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1957, p.1025.

[3] Ibem., p. 1025.

[4] BERTAUX P., La mutation humaine, Paris, Payot, 1964, pp. 21-22.

[5] WITTGENSTEIN L., Tractatus logico-philosophicus, trad. KLOSSOWSKI P., Paris, Gallimard, 1961 (1921), p. 67.

[6] VALÉRY P., Œuvres I, Op. Cit., p.1025.

 

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