Recension

ŽIŽEK Slavoj, Bienvenue dans le désert du réel. Par Yann Ramirez

« La réalité n’a pas fait irruption dans l’image : c’est l’image qui a fait irruption dans notre réalité [...] et l’a fait éclater » (p.39). Cet extrait illustre parfaitement l’œuvre. Bienvenue dans le désert du réel a été écrit par Slavoj Žižek à la suite des attentats du 11 septembre 2001 à New York. Parcourant de grands problèmes contemporains sous la forme d’un fil rouge, l’auteur a divisé son ouvrage en cinq essais-chapitres. Son analyse part de l’évènement majeur des attentats du World Trade Center pour finalement offrir une lecture multidirectionnelle. Le thème principal est le paradoxe du réel : un réel disparu. Il traite également de la société du spectacle et de la « jouissance » éprouvée par le public pour les « effets spectaculaires ». La seconde partie s’articule autour de la possibilité d’une nouvelle politique où le multiculturalisme dépolitisé est le symptôme d’un capitalisme global, avec un système politique sclérosé, une tolérance aux allures totalitaires et ses nouveaux exclus prenant la forme d’homo sacer. Ce livre parcourt plusieurs axes théoriques tels que la philosophie, la psychanalyse, la science politique, la sociologie, etc.

ŽIŽEK Slavoj, Bienvenue dans le désert du réel

Ecrit en 2002 et paru la même année, Welcome to the desert of real est un ouvrage de Slavoj Žižek. Edité initialement chez Verso à Londres et à New York, il est publié en France sous le titre Bienvenue dans le désert du réel, chez Flammarion en 2005 [1] et traduit de l’anglais par François Théron. Slavoj Žižek est un philosophe et psychanalyste slovène né en 1949. De tradition lacanienne et hégélienne, il est directeur de recherche à l’Institut de sociologie de l’Université de Ljubljana en Slovénie, Žižek y enseigne actuellement la philosophie. Ses thèmes de prédilection sont le postmodernisme, la subjectivité, la mondialisation ou encore le multiculturalisme. Pour illustrer son propos, il utilise notamment l’étude cinématographique, ce qui fait de lui un auteur de la « culture populaire », des cultural studies [2]. À la suite de son précédent ouvrage Plaidoyer en faveur de l’intolérance [3], il y poursuit ses idées sur les accents totalitaires de la tolérance. Sur un ton parfois provocateur et teinté d’humour, il aborde ici des sujets qui font débat, qui suscitent de vives critiques.

Le réel est-il réel ?

Slavoj Žižek ne peut pas être plus équivoque en intitulant ainsi son œuvre. En effet, fidèle à ses références cinématographiques, « Bienvenue dans le désert du réel » est une réplique prononcée par le personnage de Morpheus au héros Néo dans le film des frères Wachowski : Matrix (1999). Le héros découvre alors une « vraie réalité » où la Terre a été dévastée par une guerre atomique ; avant cela, le monde réel qu’il croyait véritable n’était qu’un simulacre engendré par un gigantesque ordinateur. En effet, les films américains de science-fiction sont friands du fantasme angoissant d’une réalité sociale qui n’en serait pas une [4].

La première partie du livre aborde le paradoxe du réel. Il a nommé son premier chapitre : « Passion du réel, passion du semblant » (page 23). Nous vivons dans un cortège de simulacres, le reste d’un no man’s land. Sur un plan éthique, une pseudo-réalité nous permet de se sentir d’autant plus libre qu’on ne l’est pas. Cette nouvelle obsession du réel est caractéristique du XXe siècle alors que le XIXe siècle fut davantage utopiste et scientiste. Le paradoxe est que nous sommes passionnés de ce « réel », hélas celui-ci est seulement ce qui reste de la réalité après avoir été dépouillé de son écorce sociale. Žižek cherche les causes de ce phénomène, il met en avant l’apolitisme croissant de l’Occident, mais surtout sa torpeur consumériste. Pour atteindre ce « réel », seuls des actes transgressifs et violents, des interventions directes comme des attentats sont possibles. Il revient à comprendre une des volontés de la terreur intégriste. Il se pose ainsi la question : « Son but n’est-il pas aussi de nous sortir, nous, citoyens d’Occident, de notre engourdissement, de notre conditionnement idéologique quotidien ? » [5].

Notre réalité ne serait qu’un « pur semblant », de plus en plus virtuelle qui nous offre en permanence des produits vidés de leur substance : « café sans caféine, crème sans matière grasse, bière sans alcool… Et la liste continue : pourquoi pas une partie de jambes en l’air virtuelle, une guerre sans guerre, comme Colin Powell l’a proposé dans sa doctrine de la guerre sans victimes (de notre côté, bien sûr) ? » [6]. La politique n’échappe donc pas à ce processus de déréalisation.

Žižek accorde un intérêt particulier au traitement télévisuel des évènements, l’accent y est mis sur les images qui témoignent directement des atrocités commises. La couverture médiatique des catastrophes du tiers monde obéit à la logique d’ « effets spectaculaires », « faire un scoop de chaque détail macabre : les Somaliens affamés, les femmes bosniaques violées, les hommes égorgés » [7]. A l’opposé, les attentats du World Trade Center ont été marqués par une pudeur, une quasi-absence des images du carnage, une souffrance expurgée du spectacle de la télévision. Ce contenue rend la tragédie comme n’étant qu’un événement télévisuel. Une nouvelle comparaison s’impose entre ces attaques terroristes et les films catastrophes : « l’impensable, qui a eu lieu, était un objet de fantasme, et la plus grande surprise est qu’il soit arrivé à l’Amérique ce qu’elle fantasmait » (pp. 37-38). Ces images exercent une fascination, provoquent une « jouissance » (terme que Žižek emploie au sens lacanien [8]) ou au contraire une angoisse. Les attaques du 11 septembre marquent l’entrée du fantasme dans la réalité.

Ère postmoderne, ère du spectaculaire, c’est l’idée de la société du spectacle [9] qui prédomine ici. Le spectacle est continu, des défilés staliniens aux attentats terroristes : « La réalité n’a pas fait irruption dans l’image : c’est l’image qui a fait irruption dans notre réalité [...] et l’a fait éclater. » [10]. Nous assistons donc à un glissement dans notre perception du réel, qui tient du fantasme, des peurs, de l’imaginaire. Le détournement de l’image est la source de ces simulacres, de ces faux-semblants ; il s’agit d’une manipulation pure et simple du réel. Il est par conséquent falsifié où tout est dématérialisé, déspiritualisé, utilitariste. Les caractéristiques du spectacle sont une hyperréalité irréelle privée de sa substance matérielle, un univers artificiel.

Nous parlions précédemment d’une guerre sans guerre. Effectivement, il semblerait qu’un art paranoïaque de la guerre se soit installé partout en Occident. La menace terroriste sous une forme de nouvel « art » de guerre mue en une abstraction irrationnelle, détachée de toute réalité sociale : l’attaque invisible (virus etc.) désintègre la vie occidentale par la présence d’un spectre d’une guerre « immatérielle ».

Enfin, le réel est ce qui garantit l’édifice symbolique, en fait sa consistance : le Juif est la cristallisation « réelle » de l’idéologie nazie [11].

Un « nouvel ordre mondial »

Cette nouvelle idéologie est profondément imprégnée par un multiculturalisme dépolitisé, par un processus de dépolitisation généralisée. Žižek est un penseur radical. Selon lui, nous avons affaire à une logique anti-institutionnelle (où l’ennemi est l’appareil répressif) qui conduit à un « nouvel ordre mondial », à savoir le capitalisme global. Dans cet ordre nouveau, l’identité culturelle de l’Union européenne est menacée par l’ « américanisation » culturelle. Cependant, cette globalisation n’élimine pas les particularismes. Il poursuit l’analyse sur l’Europe et sa totale absence d’initiative et d’autonomie politique, préférant avaliser l’hégémonie américaine [12]. L’Europe est une plate-forme contenant une multitude d’organisations. L’existence d’une « multitude au pouvoir » n’a fonctionné que lorsqu’elle est restée unie dans l’opposition : « Une fois au pouvoir elle-même, la partie était finie » [13]. Notre système démocratique parlementaire libéral se maintient donc sous une forme sclérosée tout en créant des excès.

Nous arrivons à l’un des thèmes phares de Žižek, à savoir une « intolérable tolérance ». Une tolérance condescendante de la gauche qu’il critique, un principe d’indulgence aux accents totalitaires, il dénonce une supercherie hypocrite où domine le danger des formes d’intolérance (de nature ethnique, religieuse, sexuelle).

L’état normal des choses est l’état d’exception démocratique. De plus, il n’existe plus de distinction entre état de guerre et état de paix [14]. Actuellement, l’état d’urgence a été crée pour éviter un état d’urgence réel. Ce procédé est réalisé en créant un « Autre ennemi, invisible de procédé » [15]. L’auteur va plus loin, il n’y aurait pas d’antagonisme entre les deux entités que sont l’Occident et l’ « Autre » Islamique. Elles appartiendraient au contraire à la même dynamique du capitalisme mondial. L’accent est mis sur les « vrais » antagonismes. Liés au capitalisme mondialisé, ces antagonismes sont à chercher au sein même des civilisations : l’Arabie Saoudite ou le Koweït sont des alliés des Etats-Unis, « pour pouvoir compter sur les réserves de pétrole de ces pays, ceux-ci doivent demeurer non démocratiques » [16]. À la suite du traumatisme causé par le 11 septembre, Les Etats-Unis vivraient réfugiés dans une identification redoublée avec l’exemple de la « fierté américaine », s’appuyant sur leurs engagements idéologiques traditionnels, occultant par la même occasion un sentiment de responsabilité. Žižek considère qu’il faudrait « recourir à la catégorie dialectique de totalité », « sortir de l’alternative Bush ou Ben Laden » [17]. Les intégristes musulmans sont les produits du capitalisme global : « ils incarnent la façon dont le monde arabe s’efforce de s’adapter au capitalisme mondial » [18].

L’auteur analyse le cas de l’ex-Yougoslavie et de ses conflits interethniques. Il analyse les préjugés selon lesquels la Serbie serait la seule république ayant un potentiel démocratique, il relève ainsi une « régression vers un communautarisme clos et protofasciste », un « racisme réflexif » [19].

Au sein de cette « post-politique » léthargique qui invite à l’immobilisme, les dirigeants d’extrême droite apparaissent dans tous les pays occidentaux comme les seuls opposants actifs actuels, vivants [20]. La droite populiste impose le rythme, agit et définit les problématiques de la lutte politique. « A notre époque, lorsque la politique est progressivement remplacée par l’administration sociale et le gouvernement des experts, la seule source légitime des conflits est la tension culturelle (ethnique, religieuse) » [21].

Nous finissons ce compte rendu sur la notion de nouveaux exclus exprimée dans les chapitres 4 et 5 : l’homo sacer [22]. Il part du concept de l’homo sucker : celui qui croit se jouer du système alors qu’il n’en est que le jouet. Par définition, l’Homo sacer va se définir comme un être humain ne faisant pas partie de la communauté politique. Il révèle la possibilité que nous soyons tous exclus, une exclusion généralisée. L’acceptation de l’autre ne produisant que du vide car nous l’acceptons que s’il nous ressemble, fait ressortir le poids de la tolérance hypocrite.

Dans l’exemple du conflit israélo-paslestinien, le réel ne cesse de faire retour et de revenir hanter tous les protagonistes [23]. Ici, les palestiniens sont traités comme des homo sacer [24]. Pour Žižek, c’est au Moyen-Orient que se trouvent les racines des attentats du 11 septembre.

Pourtant, le passage de l’homo sacer au « prochain » a été réalisé durant ce conflit israelo-palestinien. Des soldats israéliens ont refusé de servir dans les territoires occupés, ils sont appelés les refuzniks. Ils ont considéré les palestiniens comme des « prochains », au sens strictement judéo-chrétien du terme et non comme des « citoyens égaux en droit » [25].

Slavoj Žižek puise ses références dans les œuvres d’Hegel, Kant, Lacan ou encore Marx. Il complète ses interprétations des grandes théories par des exemples tirés de films populaires. C’est un penseur éclectique. La société du spectacle théâtralise cette post-politique dépolitisée du capitalisme global, elle intoxique volontairement les masses, pour faire triompher les simulacres du réel. Žižek attise les critiques qui voient en lui un antiaméricanisme viscéral, une impasse nihiliste, un parti pris pro-palestinien, anti-occidental et antidémocratique. Au-delà de ces critiques, Bienvenue dans le désert du réel demanderait à ce que l’on force la pensée. Selon l’auteur, il faudrait dépasser les oppositions, sortir de la seule alternative que l’on nous proposerait : le capitalisme ou l’extrémisme religieux.

[1] ŽIŽEK Slavoj, Bienvenue dans le désert du réel, trad. F TERON, Flammarion, Paris, 2005 (2002), 222 p.

[2] D’une visée transdisciplinaire à dimension critique, les cultural studies se portent notamment sur les relations entre cultures et pouvoir. Transgressives, elles ont une approche « transversale » des cultures populaires, minoritaires ou contestataires.

[3] ŽIŽEK Slavoj, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, trad. F. JOLY, Climats, 2004, 163 p.

[4] Matrix des frères Wachowski (1999), The Truman Show de Peter Weir (1998), Inception de Christopher Nolan (2010) avec son sous-titre équivoque : « le rêve est bien réel »

[5] ŽIŽEK Slavoj, Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2009, 222 p.

[6] ŽIŽEK Slavoj, Bienvenue dans le désert du réel, Op. Cit., pp.30-31

[7] Ibid., p. 39.

[8] La « jouissance » n’est pas à définir comme un plaisir, mais comme l’une des trois composantes du fonctionnement psychique : la perversion. Jacques Lacan, la logique du fantasme, le séminaire-livre XIV, 1966-67.

[9] DEBORD Guy, La société du spectacle, éditions Buchet-Chastel, Paris, 1967, 175 p.

[10] Idem.

[11] Ibid., p. 59.

[12] Ibid., p. 208.

[13] Ibid., p. 215.

[14] L’idée de la « guerre permanente » a été illustrée dans le roman dystopique de Georges Orwell, 1984, trad. A. AUDIBERTI, Gallimard, 1950 (1949), 374 p.

[15] Ibid., p. 164.

[16] Ibid., p. 74.

[17] Ibid., p. 88.

[18] Ibid., p. 87.

[19] Ibid., p. 179.

[20] ŽIŽEK Slavoj, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2004, p. 14.

[21] ibid., p. 195.

[22] D’après AGAMBEN Giorgio, Homo Sacer : le pouvoir souverain et la vie nue, trad. M. RAIOLA, Le Seuil, Paris, 1998 (1995), 213 p.

[23] ibid., p. 186.

[24] D’après les analyses du « bouc-émissaire » de René Girard dans René GIRARD, La violence et le sacré, Grasset, 1972, 451 p.

[25] Ibid., p. 172.

 

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