Mobilisations horizontales : horizons incertains

Par Matthijs Gardenier

Les mobilisations dans le cadre de l’action collective sont souvent perçues comme étant uniquement la mise en œuvre rationnelle de stratégies par des entrepreneurs de causes. Or, il existe toute une séries de mobilisations qui ne rentrent pas dans ce schéma. On pourra les comprendre grâce à des mécanismes de communication horizontale, transmises par le biais de rumeurs, de réseaux sociaux. Leur propagation peut être expliqué par leur résonance avec l’imaginaire des participants à la mobilisation.

Dans notre champ d’étude qui est la foule, vont se poser une série de questions. Comment les foules vont-elles se former ? On pourra répondre tout d’abord que certaines foules vont se former de manière traditionnelle au sens wébérien du terme comme par exemple des processions religieuses. D’autres foules, le plus souvent dans le cadre de mouvements sociaux mais pas seulement, vont se réunir suite à une mobilisation mise en œuvre par une ou plusieurs organisations. Ce type de mobilisation va pouvoir être expliqué par la mobilisation de ressources par des acteurs organisés et va s’inscrire dans un contexte politique bien déterminé, comme on peut le voir avec les travaux du sociologue Anthony Oberschall. Enfin, d’autres foules, et pas des moindres, vont se mobiliser pour de toutes autres raisons, de manière conséquente mais sans tradition ni organisation...Dans cette catégorie, l’on pourra citer un certain nombre d’événements notables au cours des vingt dernières années : les émeutes de Los Angeles en 1992, les émeutes de 2005 en France, de 2007 à Villiers-le-bel, les émeutes d’août 2011 en Angleterre, mais aussi les révolutions tunisiennes, égyptiennes, etc.

Anonymous {JPEG}Comment, sans organisation classique, sans que l’action collective ne s’inscrive dans un répertoire traditionnel est-il possible que des participants se réunissent au sein de foules et agissent collectivement ? En termes de mobilisation, on observe une absence de mise en œuvre de communication centralisée.
Nous ferons l’hypothèse que ces événements arriveront dans un contexte politique, économique et social qui sera favorable à l’action collective. Cela dit, ce contexte, différent selon les événements et à analyser en tant que tel, existe sur le temps long. Par exemple on pourra penser que ce contexte dans les Zones Urbaines Sensibles en France (ZUS) est relativement similaire en 2003, 2004 et 2005, pourtant le cycle d’émeutes éclate en novembre 2005 et pas avant.
Pour expliquer ce type d’événement foule, nous partirons de deux hypothèses :
La première sera celle de l’existence de ce que nous appellerons un principe unificateur. Nous le penserons comme un événement qui va donner lieu à une proposition forte, qui cristallisera l’imaginaire des participants et qui les poussera à l’action collective. Il aura une résonance forte avec les préconceptions des participants.
La deuxième hypothèse est que la mobilisation afin de participer aux événements foule passera principalement par des moyens de communication horizontale, non centralisée. Ces moyens pourront être la voix par le biais du bouche-à-oreille, mais aussi des messages électroniques tels les SMS, ou les BBM des émeutes anglaises en 2011 ou encore par le biais de réseaux sociaux tels Twitter ou Facebook, si médiatisés lors des révolutions arabes.
Nous allons maintenant essayer de développer ces deux hypothèses.


Incertain et Contexte social

Nous laisserons de côté les foules dont on pourra expliquer la formation par les théories « classiques » de la sociologie des mouvements sociaux, par exemple la mobilisation des ressources pensée par Oberschall [1] par exemple dans le cadre de l’action d’une SMO (social movement organisation). De même, nous laisserons de côté les foules qui se réuniront dans un cadre traditionnel et institué [2] dans le sens wébérien du terme.
Nous nous concentrerons sur les foules qui se réuniront de manière inattendue, sans mobilisation organisée de manière « rationnelle », ce qui n’exclut pas qu’il y ait tout de même mobilisation. Ce seront les événements les plus volatils qui se mettront en place à partir d’un événement fort, symbolique, qui cristallisera la situation.
Tout d’abord, nous ne pourrons faire l’économie d’un détour par une réflexion sur l’incertain, la bifurcation.

Comment penser l’incertain, la rupture, la bifurcation au sein des sciences sociales ?

Tout d’abord, comment penser l’incertain au sein des sciences sociales ? À quoi ce concept, qui de prime abord peut sembler nébuleux, correspond-il ?
Une façon de le concevoir est de prendre comme objectif l’explication ou du moins la compréhension de l’imprévisibilité ou la contingence, et ce, au-delà de schémas explicatifs monolithiques qui montrent rapidement leurs limites.
Nous nous concentrerons sur le caractère d’expérience collective que peuvent avoir l’incertain, la rupture, la bifurcation plutôt que sur la compréhension de trajectoires individuelles.
Nous définirons la bifurcation comme une « configuration dans laquelle un événement contingent, des perturbations légères peuvent être la source de réorientation importantes dans les trajectoires individuelles ou les processus collectifs » [3].
Par exemple, les travaux de William Sewell, sociologue historique américain, vont essayer de briser le débat historiographique qui oppose d’un côté une lecture qui conçoit les événement historiques façonnés par la volonté et l’action de grands hommes et d’un autre coté la conviction que les rapports sociaux sur-déterminent les événements.
Au contraire, Sewell va utiliser le concept d’équilibres multiples. Il prend acte qu’il est faux d’affirmer que tous les événements sont possibles et que la volonté est le moteur de l’histoire ni au contraire de considérer que l’histoire est surdéterminée par les conditions objectives.
Au contraire, le concept d’équilibre multiple postule que dans une situation dynamique, de changement social, plusieurs évolutions différentes seront possibles, que ce soit au niveau des possibilités technologiques ou qu’elles soient acceptables au niveau des structure sociales. Ce sera l’action d’individus, d’acteurs collectifs qui va permettre à la situation d’évoluer, de tendre vers un de ces équilibres plutôt qu’un autre [4].
Sewell prend l’exemple de la production électrique aux USA au tournant du XIXe et du XXe siècle. Pour lui, ce secteur peut se développer en trouvant trois équilibres possibles : la prise en main de la production par l’état, par un oligopole ou par de nombreuses entreprises déconcentrées. Ce sera l’option de l’oligopole qui l’emportera, grâce à l’action d’Edison et d’autres acteurs collectifs.
En ce qui concerne notre étude, nous tenterons de nous inscrire dans une conception similaire de la contingence et de comprendre l’émergence des divers événements que nous avons abordés en introduction. Ces événements foule surgissent à des moments inattendus, ne peuvent êtres prévus et n’obéissent pas aux schémas usuels de la sociologie des mouvements sociaux ni de la sociologie des révolutions. Cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent être compris pour autant. Ici l’enjeu sera d’examiner leurs mécanismes, sans pour autant prétendre en tirer des lois régulières et applicables en toute occasion.
Ces événements, pour être possibles, s’inscriront dans un contexte social déterminé qui rendra la cristallisation, le passage à l’action collective probable. Pour autant, l’existence de ce contexte ne suffira pas à susciter de façon mécanique le passage à l’action sous forme de foule. L’on pourra reprendre la métaphore de la poudrière. Pour que le feu soit mis aux poudres, il faudra qu’il y ait des barils de poudre. Ce ne sera pas pour autant que tous les barils de poudre stockés dans des poudrières exploseront.

Quel contexte social ?

Arriver à délimiter un contexte propre à ce type d’événements n’est pas évident et peut se révéler un exercice périlleux. C’est pourquoi nous ne prétendrons pas ici à une quelconque forme d’exhaustivité. Nous envisageons seulement de présenter quelques éléments compréhensifs.
On pourra distinguer :
L’existence d’un groupe « cible » de base qui pourra avoir un sentiment d’appartenance commune. Il pourra être défini par des conditions géographiques (par exemple les habitants d’un quartier), culturelles (le groupe sera défini par ses particularités culturelles), ou encore par une communauté d’intérêts économiques (par exemple la mobilisation contre le CPE en France où ce sont les moins de 26 ans qui vont s’opposer à ce type de contrat de travail). De plus, nous avancerons l’hypothèse que si les groupes peuvent reposer sur des facteurs objectifs, leur existence en tant que fait social reposera principalement sur des facteurs subjectifs.
On pourra aussi noter que dans le cadre de constitution de foule, ce concept de groupe mobilisable pourra avoir un périmètre variable selon l’occasion et la mobilisation, allant du plus particulier (un quartier déterminé, un milieu très particulier) au plus général où ce sera l’ensemble d’une population qui agira collectivement. Néanmoins, pour chaque événement d’ampleur où nous retrouverons le mécanisme de mobilisation décrit ci-dessus, nous serons confrontés à un groupe « cible » plus ou moins large.
Le contexte social pourra aussi être constitué d’intérêts économiques déterminés. Le groupe qui se mobilisera se sentira lésé ou agira afin de défendre ceux ci. C’est la position objective au sein des rapports sociaux qui poussera ici à l’action collective au sein d’une foule. On notera que ce ne sera pas la position occupée en elle-même ou les intérêts économiques qui de manière mécanique poussent à l’action mais plutôt la manière que les acteurs sociaux auront de conceptualiser ces dits intérêts, qui les poussera ou pas à agir de manière collective [5].
On notera aussi que la position économique des acteurs sera souvent liée à un statut social particulier [6]. Ainsi les populations ayant une position subordonnée dans la hiérarchie économique auront souvent un statut symbolique inférieur. Il pourra leur valoir un traitement différencié de la part des forces de l’ordre et susciter des mobilisations comme par exemple dans les ZUS en France. Laurent Bonelli expliquera ce phénomène par une mutation du contrôle social des indisciplines des jeunesses ouvrières [7] alors qu’Alain Bertho l’expliquera par une inégalité symbolique des corps. Les corps de certaines populations (par exemple des ZUS) seront possiblement soumis à la mort aux mains des forces de l’ordre sans qu’il n’y ait ni stigmate social ni sanction juridique pour ces dernières, et c’est cette perception d’inégalité symbolique qui sera à la base de l’action de nombreux événements foule [8].
Ce sera souvent une interpénétration des conceptions, de représentations quant à une situation économique mais aussi symbolique qui expliquera de nombreuses explosions sociales comme va le montrer Richard Sennett dans son ouvrage Respect [9].
Un autre élément de contexte qui pourra créer un terreau fertile à l’action collective sera l’existence d’un fort lien social au sein du groupe qui se mobilisera. Nous pourrons faire l’hypothèse que plus il y aura de liens interpersonnels, familiaux mais aussi d’espaces de sociabilité au sein du « groupe cible », plus la mobilisation sera aisée. Nous suivrons en ceci les conclusions de Boris Leguy dans sa monographie sur les émeutes de 1967 à Détroit [10].
Par ailleurs, le contexte social comprendra aussi un répertoire d’action socialement construit. Les acteurs sociaux sont porteurs de pratiques et de conceptions quant à l’action collective qui leur semble appropriée dans certaine situations. On pourra noter que si tous les participants ne sont pas forcément porteurs de ces conceptions, il est possible que certains jouent le relais et socialisent d’autres à certaines pratiques, un peu à la manière de la norme émergente décrite par Ralph Turner et Lewis Killian [11]. Il est aussi fréquent qu’au sein d’un événement foule, des participants ne s’inscrivant pas dans le même répertoire d’action s’opposent ou connaissent de forts désaccords. On pourra prendre l’exemple des mouvements lycéens ou les jeunes des lycées généraux et professionnels (issus des quartiers populaires) se situent dans un répertoire d’action complètement différent (contestation manifestante non violente « classique » d’un côté contre pratique émeutière de l’autre).
Le contexte des opportunités politiques que nous ne définirons pas extensivement fera aussi partie du contexte social propice à de telles explosions.
L’ensemble de ces différents facteurs créent un terreau propice à l’explosion sociale, à l’action collective. Néanmoins, ils ne se suffisent pas à eux-mêmes pour passer de l’absence d’action collective à son émergence. Dans le cas où les organisations à même de mettre en place une mobilisation sont absentes, ou insuffisamment implantées pour avoir un effet direct, nous reste alors l’idée d’une proposition à même de cristalliser les représentations quant au contexte social, les divers imaginaires des participants potentiels.

Le principe unificateur

Lorsqu’un contexte favorable à un certain type d’action en foule est présent, quel seront les facteurs qui feront que celle-ci se réunira ? Pourquoi l’action émergera-t-elle à un moment plus qu’un autre ?
Si l’on exclut la mobilisation par une organisation centralisée, qui a un impact de masse ou un fort accès aux médias, le mystère reste entier.
Cette interrogation peut par exemple se retrouver dans l’ouvrage collectif dirigé par Ted Gurr, Revolutions of the late twentieth century [12]. Les auteurs essayent avec plus ou moins de succès, à partir de l’exemple de divers pays, du Nicaragua à l’Iran en passant par le Zimbabwe, de dégager un modèle à même d’expliquer l’émergence de contextes révolutionnaires ainsi que le succès de ces processus. Ces facteurs sont par exemple l’existence de divisions au sein de la « polity » (classe dominante) au pouvoir, le niveau de structuration organisationnelle des révolutionnaires, le niveau d’inégalités ou encore le contexte économique au sens large. On trouve dans l’ouvrage des exemples de sociologie historique très intéressants qui vont brosser très finement un tableau de différentes situations.
Pour autant, cette réflexion ne répond pas à une interrogation qui nous semble fondamentale : pourquoi un cycle révolutionnaire va-t-il commencer à un moment et pas à un autre ?
De plus, l’ouvrage dégage des situations où il y aura un processus révolutionnaire malgré l’absence de tous les facteurs du modèle, comme par exemple les événements de 1986 aux Philippines [13] .
À l’inverse on pourra trouver des situations politiques où ces facteurs seront réunis mais qui n’aboutiront pas nécessairement à un processus révolutionnaire. L’action collective ne « prendra » pas forcément.
Nous ferons l’hypothèse que pour qu’il y ait action collective, dans le cadre d’événements foules, il faudra un élément supplémentaire qui permettra de passer d’un contexte favorable à l’action à sa mise en œuvre effective. Il cristallisera les représentations latentes, un imaginaire, des conceptions d’intérêts économiques autour d’une proposition unique qui fédéra autour d’elle. Nous la nommerons principe unificateur.
Les événements que nous abordons et tentons d’expliquer sont des exemples de foules où la mobilisation va se faire sans organisation « classique », sans mobilisation préalable mais au contraire à partir d’un événement fort, d’une proposition à fort caractère symbolique qui sera à même de susciter la réaction, mais aussi l’émotion. Celle-ci se matérialise dans l’action collective qu’est la réunion et l’interaction au sein d’une foule.

Pour envisager et comprendre ce concept, nous prendrons plusieurs exemples afin de l’illustrer avant de détailler plus en avant sa structure et son rôle.
Un premier exemple de ce que l’on pourrait appeler principe unificateur sera celui des événements de Sidi Bouzid du 17 décembre 2010. Mohammed Bouazzi s’immole par le feu devant les bureaux du gouverneur (préfet) de Sidi Bouzid (260 km de Tunis) pour protester contre la saisie musclée par la police de son étal de fruits [14]. Cela lance un cycle de mobilisations, de manifestations, d’émeutes qui mèneront le 14 janvier 2011 [15] à la chute du président tunisien Ben Ali, avant d’enflammer le Maghreb, le Machrek et la Péninsule arabique.
Ici, on a un événement qui présente un caractère symbolique fort qui mène à un cycle d’actions collectives. Le martyre de Mohammed Bouazzi devient le symbole de la hoggra qui veut dire misère, humiliation et devient un puissant catalyseur de l’action collective.
Nous pourrons aussi observer ce schéma lors des émeutes de novembre 2005 en France. Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, pour se soustraire à un contrôle policier se réfugient dans un transformateur EDF, où ils décèdent par électrocution [16]. Leur décès est perçu comme une bavure policière. Il sera à l’origine du cycle d’émeutes de novembre 2005 qui va concerner plus de 200 communes en France.
L’on retrouve le même schéma : un événement qui est la mort des deux jeunes cristallise les imaginaires et pousse à l’action.
On retrouve encore ce schéma dans certains événements qui ont fortement marqué l’agenda médiatique ces derniers temps, voire même l’histoire des 20 dernières années.
On pourra prendre l’exemple des émeutes de Los Angeles de 1992 qui suivent le même processus. Suite à l’acquittement des quatre policiers qui avaient battu Rodney King, l’on assiste à 4 jours d’émeutes qui se soldent par l’intervention de la garde nationale à LA et plusieurs dizaines de morts. Ces images feront le tour du monde [17].
Plus proche de nous chronologiquement, nous avons les émeutes anglaises d’août 2011 : c’est la mort de Mark Duggan qui lance un cycle d’émeutes où en plus de Londres, les principales villes d’Angleterre s’embrasent (Liverpool, Bristol et Birmingham).
Dans tous ces cas l’on observe une action collective au sein de foules qui vont, soit s’approprier des biens soit s’affronter directement aux forces de l’ordre. Il n’existe pas de structures dédiées à l’action collective qui organisent ces événements pourtant ils présentent une forte intensité et souvent dans des lieux distants géographiquement. Comment expliquer ces phénomènes qui ne rentrent absolument pas dans les schémas explicatifs classiques de la sociologie des mouvements sociaux.
Nous expliquerons la formation de ces foules par ce que nous avons déjà nommé le principe unificateur.
Pour nous, ce principe sera une proposition simple qui cristallisera le contexte social, un récit court, une série de syntagmes qui pousseront à l’action collective. Le principe unificateur revêt un sens en regard des préconceptions, des conditions d’existence du groupe qui va se mobiliser. Le principe unificateur va cristalliser les imaginaires, les conceptions d’existence (Weltanschauung) et va susciter une forte réaction collective. Evidemment cette réaction s’inscrit dans un répertoire d’action préexistant qui peut varier au sein de ceux qui sont poussés à l’action par le principe unificateur. Ainsi, dans le cas de la mort de Zyed et de Bouna le 27 octobre 2005, une partie de la population de leur quartier va manifester pacifiquement au cours d’une marche blanche [18] et en journée alors qu’une autre partie va se réunir et affronter les forces de l’ordre au cours de la nuit.
On pourra rajouter que ce type d’action collective au sein de foules revêt un caractère quasi idéal typique, dans le sens où par sa force de conviction, le principe unificateur donne lieu à une série d’événements foules à lui seul, sans qu’il n’y ait d’organisation collective de la mobilisation. Cela dit, en ce qui concerne les mobilisations plus classiques de type mouvements sociaux, on pourra aussi identifier des schémas de principe unificateur. Ainsi des grèves, des mouvements sociaux seront déclenchés le plus souvent par une mesure, un incident, une réforme, et non par une décision « rationnelle » des dirigeants d’une SMO.

Nous ferons l’hypothèse que ce principe unificateur sera composé de plusieurs éléments :
- Un événement, une proposition, une action qui va fortement impacter le contexte social du groupe qui va participer à la foule. Par exemple ce sera le décès d’un jeune par rapport à son appartenance à une population.
- Une proposition exprimant l’injustice de la situation, son inadéquation avec ce qui devrait être.
- Un appel à l’action collective qui s’inscrit dans un répertoire d’action déterminé.
Pour qu’il y ait réunion au sein d’un événement foule, il faut non seulement qu’un principe unificateur fort existe, mais aussi que les acteurs potentiellement capables de participer à un événement foule aient vent de l’information, ce qui nous pose la question de la communication. Nous verrons dans la partie suivante comment le principe unificateur va pouvoir se diffuser.
La mobilisation par le biais de la communication horizontale, mécanismes de la rumeur.

Quel schéma ?

Comme nous l’avons déjà abordé de manière extensive les exemples qui sont le sujet de cette contribution ne comprennent pas de SMO ni de d’entrepreneurs de causes pour reprendre les termes du paradigme de la mobilisation des ressources [19].
Voici le schéma de la diffusion centralisée de l’appel à participation à une foule qui peut être mis en œuvre par une SMO afin de mobiliser les participants.


Figure1. Exemple de communication verticale ou centralisée

Dans les cas de figure qui nous intéressent ici nous serons dans une situation inverse : On ne peut identifier de cristal de masse au sens d’Elias Canetti [20], pas de noyau organisationnel, pas d’organisation de mouvement social, pas de parti. Pourtant, de nombreux acteurs vont se retrouver et agir ensemble, en s’inscrivant dans un même répertoire d’action. Comment expliquer ces événements ? S’agira-t-il de l’atavisme de la foule ? Pourra-t-on parler de spontanéisme des masses comme le faisaient les maoïstes à une époque ?
Pour notre part, pour expliquer ces actions collectives, nous ferons l’hypothèse que tout événement est construit socialement et qu’il n’y a ni genèse spontanée d’action ni de résurgences d’instincts. Au contraire, nous pensons que si ces événements échappent aux schémas classiques qui usuellement permettent de comprendre la mobilisation, il n’en reste pas moins qu’un processus de mobilisation est bien à l’œuvre. Ce schéma passe par ce que nous appellerons communication horizontale.

Comment comprendre la communication horizontale ?

Pour commencer, il faut se mettre d’accord sur ce que nous définissons comme communication horizontale. Elle est à opposer aux schémas de communication centralisée où l’on trouve un émetteur et une multitude de récepteurs, où la communication se fait à sens unique, de l’émetteur vers les récepteurs. C’est le schéma caractéristique des mass médias, mais que l’on pourra aussi retrouver au sein de diverses foules.
Au contraire, la communication horizontale se caractérisera par plusieurs éléments : la possibilité pour chacun d’être émetteur et récepteur, son architecture que l’on pourrait qualifier de chaotique, et une relative égalité entre chaque participant au processus. Nous utiliserons le schéma ci-dessous pour illustrer notre propos et assurer une meilleure compréhension du concept de communication horizontale.

Figure2. Exemple de communication horizontale

Ce type de communication permet une forte interactivité et l’échange entre deux participants au même niveau.
Un des exemples les plus évidents de ce type de communication sera le bouche-à-oreille, de locuteur à locuteur. Il sera par exemple le moteur de rumeurs à fort potentiel de mobilisation comme par exemple lors des émeutes de 2005 en France où la version officieuse de la mort de Zyed et Bounna se propage principalement par le bouche-à-oreille [21].
On peut y rajouter le téléphone, prolongement du bouche-à-oreille. Son rôle dans la réunion de foules sera par exemple mis en évidence lors des émeutes de 1967 à Détroit [22].
De même, les messages SMS joueront souvent ce rôle de communication horizontale comme par exemple lors des émeutes du 4 décembre 2005 à Cronulla en Australie qui se solderont par des affrontements massifs sur les plages de Sydney [23]. De même, plus proche de nous, les participants aux émeutes anglaises d’aout 2011 se retrouvent grâce aux BBM (SMS cryptés de la marque Blackberry) [24].
Enfin, les réseaux sociaux en ligne de type Facebook ou Twitter s’inscrivent clairement dans ce schéma de communication, et ils ont récemment joué un rôle important dans les révolutions arabes comme l’ensemble de commentaires médiatiques parlant de « révolutions Facebook » ont pu nous le rappeler.
Dans le cadre de la typologie des médias de Marshall Mac Luhan, nous remarquerons que ces différents médias qui sont le lieu de phénomènes de communication horizontale, sont ce que cet auteur qualifierait de médias froids [25]. Ceux-ci sont l’oralité et l’écriture : ils donnent peu d’information et laissant beaucoup de place au processus de reconstitution imaginaire. Cette caractéristique expliquera peut-être dans certains cas de figure, une forte capacité à susciter une réaction chez le récepteur.
Par contre, nous remarquerons que la diffusion d’une information par le biais de la communication horizontale est d’ordinaire limitée car un locuteur ne pourra toucher qu’un nombre limité d’autres locuteurs. La nécessité d’avoir plusieurs relais va être source de déperdition d’information voire de perte tout court de celle-ci. Nous nommerons ce phénomène la friction. Pour reprendre un exemple issu du marketing, ce n’est pas parce qu’une vidéo est mise en ligne sur Youtube ou un site similaire qu’elle deviendra virale, seules certaines pourront le devenir comme par exemple la vidéo #StopKony [26].
Pour que la mobilisation ait un impact, il faut donc que l’information qui mène à la mobilisation soit capable de vaincre la friction inhérente à la communication horizontale. Nous ferons l’hypothèse que ce sera la capacité de l’information appelant à la mobilisation d’interpeller le système de représentations des acteurs, de cristalliser leur imaginaire, ce qui nous ramène au principe unificateur.

Le couple principe unificateur/rumeur

En effet pour qu’une information de mobilisation soit suivie, il faut qu’il y ait une forte résonance avec l’imaginaire des acteurs sociaux qui vont relayer l’information. La diffusion prendra alors le schéma de la rumeur. On pourra rajouter que le nombre d’intermédiaires fera que le message, le principe unificateur, se modifiera jusqu’à correspondre de plus en plus à l’imaginaire du groupe cible.
Pour Jean-Noël Kapferer [27], une rumeur est tout d’abord une information sur des faits actuels destinée à être crue [28]. C’est un circuit de communication transversal qui échappe au contrôle de l’information par les moyens de communication « institués ».
Le terme rumeur remonte au Moyen Age où il désignait à l’origine « un bruit sourd et menaçant d’une foule qui manifeste son mécontentement ou une intention de violence ». La rumeur est associée au départ à une vision confuse et inquiétante de la foule [29]. Les conditions de la propagation de la rumeur sont à la fois son importance et son ambiguïté. De même, la variabilité la caractérise, la rumeur se répandant toujours sous des formes légèrement différentes [30].
On pourra rajouter que le principe unificateur appelant à l’action au sein d’une foule se rependra d’autant plus facilement, si les canaux officiels de diffusion de l’information sont discrédités [31].

On pourra prendre comme exemple le cas des émeutes racistes du 4 décembre 2005 à Cronulla et Sydney en Australie. À la sortie d’une boite de nuit, à la suite d’une bagarre, un maître-nageur a été battu par des jeunes libanais. La bagarre, plutôt ordinaire, jusqu’ici, a donné lieu à une rumeur transmise par SMS. Il faut savoir que symboliquement, maître-nageur est une profession très valorisée en Australie comme pourrait l’être celle d’infirmière en France. La rumeur était la suivante « des voyous libanais ont agressé un maître-nageur, l’ont laissé dans le coma, le tout parce qu’il était australien. Rendez-vous à la plage ce soir, pour taper du libanais ». Cette rumeur, née de façon spontanée, a été répandue par une « chaîne de texto » (plus de 4 millions de messages envoyés) [32]. Le résultat fut plusieurs nuits d’émeutes avec plusieurs milliers d’Australiens blancs, s’en prenant à des jeunes libanais eux aussi réunis par des rumeurs d’agression raciale.
Évidemment, le schéma principe unificateur- communication horizontale a valeur d’idéaltype, et il pourra être observé différemment selon les configurations particulières. De même, ce mécanisme pourra être couplé avec d’autres moyens de mobilisation.
On pourra aussi noter que dans le cas des émeutes de 1992 à Los Angeles, lors des émeutes de 2005 en France en 2011 en Angleterre et lors des Révolutions arabes, l’on a assisté à un mécanisme un peu plus complexe. D’un coté l’on a les télévisions qui sont un canal discrédité (à l’exception d’Al Jazeera) pour le groupe cible qui agit. Elles ne mobilisent pas directement mais donnent une visibilité et une existence sociale au cycle d’événements foules [33], de l’autre on aura la mobilisation qui se fait par le biais du couple communication horizontale/principe unificateur qui va mener à l’action collective au sein d’événements foules.
Pour conclure ou pourra dire que la réunion des foules que nous avons étudiées, qui peut sembler incertaine, ou spontanée peut être expliquée par l’addition de deux schémas qui sont le principe unificateur et la communication horizontale. Le principe unificateur, proposition forte à même de cristalliser les représentations collectives, les imaginaires vont être à même de vaincre la friction inhérente aux moyens de communication horizontaux et toucher un nombre maximal de participants potentiels.

Montpellier


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[1] NEVEU E., Sociologie des mouvements sociaux, 5) édition, Paris, Editions La Découverte, 2011, p. 76.

[2] HIRSCHHORN M., Max Weber et la sociologie française, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 52.

[3] BESSIN M., BIDART C. et GROSSETTI M., Bifurcations  : Les sciences sociales face aux ruptures et à l’évènement, Paris, Editions La Découverte, 2010, p. 1.

[4] Idem, p. 33.

[5] DAHRENDORF R., Class and Class Conflict in Industrial Society, 3° éd., Stanford Calif.  : Stanford University Press, 1963, p. 201.

[6] JOURDAIN A. et NAULIN S., « La théorie de Pierre Bourdieu et ses usages sociologiques », in Sociologies contemporaines, Paris, Armand Colin, 2011, p. 121.

[7] BONELLI L., La France a peur  : Une histoire sociale de, Paris, Editions La Découverte, 2010, p. 21‑28.

[8] BERTHO A., Le temps des émeutes, Paris, Bayard Jeunesse, 2009, p. 203.

[9] SENNETT R., Respect, Paris, Fayard/Pluriel, 2011, p. 21.

[10] LEGUY B., «  L’émeute de 1967 à Detroit  : violences, perceptions et évolutions  », p 15.

[11] FILLIEULE O., AGRIKOLIANSKY E., SOMMIER I., [et al.], Penser les mouvements sociaux  : Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines, Paris, Editions La Découverte, 2010, p. 27.

[12] GOLDSTONE J. A., GURR T. R. et MOSHIRI F., Revolutions of the Late Twentieth Century, Illustrated edition, Westview Press Inc, 1992, 395 p.

[13] Idem, p. 197.

[14] « Tunisie  : mort du jeune vendeur ambulant qui s’était immolé par le feu », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/afrique/artic...]. Consulté le 26 juin 2012.

[15] « La chute de la Maison Ben Ali, racontée par Leïla Trabelsi », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/international...]. Consulté le 26 juin 2012.

[16] « Le parquet requiert un non-lieu pour les policiers dans la mort de Zyed et Bouna », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/societe/artic...]. Consulté le 26 juin 2012.

[17] « Les émeutes de Los Angeles, 20 ans après », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/ameriques/art...]. Consulté le27 juin 2012.

[18] KOKOREFF M., Sociologie des émeutes, Paris, Payot, 2008, p. 52.

[19] FILLIEULE O., [et al.], Op. Cit., p. 19.

[20] CANETTI E., Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1986, p. 56.

[21] MAUGER G., L’émeute de novembre 2005  : Une révolte protopolitique, Paris, Editions du Croquant, 2006, p. 62.

[22] LEGUY B., Op. Cit.

[23] Police misjudged Cronulla race tension : report , The Australian, quotidien, 20 octobre 2006

[24] « Une révolte mondiale de la jeunesse », [En ligne  : http://www.lemonde.fr/idees/article...]. Consulté le29 juin 2012.

[25] MCLUHAN M., Pour comprendre les média : Les prolongements technologiques de l’homme, Paris, Seuil, 1977, p. 78.

[26] http://www.youtube.com/watch?v=Y4Mn...

[27] KAPFERER J-N., Rumeurs  : Le plus vieux média du monde, Paris, Points, 2010, p. 7.

[28] Idem, p. 8.

[29] ALDRIN Ph., Sociologie politique des rumeurs, Paris, PUF, 2005, p. 49.

[30] CAMPION-VINCENT V. et RENARD J-B., De source sûre  : Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot, 2002, p. 7‑21.

[31] ALDRIN Ph., Op. Cit., p. 85.

[32] Police misjudged Cronulla race tension : report , The Australian, quotidien, 20 octobre 2006

[33] MOSCOVICI S., L’Age des Foules, Paris, Fayard, 2005, p. 203.

 

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