Le veganisme est un millénarisme contemporain

Par Marianne Celka

Notre époque est en proie à un fort sentiment d’incertitude, ce qui explique en partie que divers types de millénarismes prolifèrent. Parfois, ils surgissent là où on les attend le moins. Le veganisme, entre pratique alimentaire et idéologie en est une illustration.

Veganisme : doctrine prônée et mise en pratique par les personnes dites véganes ou veganes. De l’anglais vegan : personne qui tente de vivre sans exploiter les animaux, pour les animaux, les humains et la planète. Concrètement, une personne vegane exclut tous les produits d’origine animale de son mode de vie, alimentaire (viande, poisson, coquillage, lait, œuf, miel, etc.), vestimentaire (fourrure, cuir, laine, soie, plume, etc.) et dans toutes ses modalités (cosmétiques, médicales, loisirs, etc.).

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Le néologisme vegan est construit à partir des premières et dernières lettres du terme vegetarian, par Donald Watson (1944, Angleterre), co-fondateur de la Vegan Society et directeur du magazine The vegan news, en collaboration avec Elsie Shrigley. Ils expriment alors une dissidence quant à la Vegetarian Society qui refusait de faire la promotion d’un mode de vie sans produits laitiers. Dès l’origine, le veganisme se veut être une application du principe chrétien de compassion et chaque vegan l’incarnation d’un Bon Samaritain pour les animaux. La préoccupation originelle de Watson est de refuser les souffrances inutilement infligées aux animaux qui salissent la dignité des civilisations dont le régime alimentaire repose encore sur « ce parasitisme cruel des plus faibles » [1]. Le veganisme contemporain surajoute à ce souci, les conséquences sanitaires néfastes pour l’homme, les animaux et l’environnement qui découlent de la consommation massive de produits d’origine animale. En effet, la littérature (scientifique ou para-scientifique) relative au veganisme pointe du doigt les méfaits de la consommation des produits de l’industrie agro-alimentaire. Le consumérisme desdits produits est considéré comme le principal responsable de l’émergence de nouvelles maladies et de l’ensemble des maux que connaît l’humanité (cancer, obésité, famine, etc.).

Ce constat d’une accumulation de problématiques toutes relatives à l’expansion du système consumériste exprime à la fois un mal-être généralisé et ressenti par une partie des populations occidentales et d’autre part exprime un imaginaire de type catastrophiste, plongeant les consciences de ladite population dans un état d’incertitude profonde. Le veganisme quant à lui, se proposant comme unique accesseur au bien-être généralisé (celui des hommes, des animaux et de la Terre) ne postule aucun doute. Il est un principe dogmatique qui s’établie comme panacée et contient en lui « La » solution à toutes les apories contemporaines et à cet état mental collectif d’incertitude. Aussi, le veganisme en tant que doctrine est le réceptacle de croyances en la fin d’un monde, et en l’avènement d’un monde meilleur, dans lequel « égalitarisme », « bonté » et « compassion » succéderont à la « torture », au « meurtre » et au « massacre » des animaux. Dans cette perspective, il est possible de lire, entre les lignes et entre les images, les contours d’une attente millénariste.

Le veganisme est un millénarisme

Jean Delumeau indique qu’au-delà d’une vision catastrophiste, le millénarisme est une forme de croyance en la fin d’un monde et qu’il porte en lui des analogies avec l’utopie et l’idéologie. « Il ne s’agit pas de l’attente de catastrophes appelées à marquer l’an mille ou l’an deux mille, mais de l’espérance de mille années de bonheur terrestre, le chiffre mille ayant été entendu au cours des âges tantôt strictement, tantôt de façon symbolique » [2]. Ces recherches l’ont conduit à reconstruire des passerelles « qui ont historiquement relié le millénarisme aux utopies et à l’idéologie du progrès » [3]. Ainsi, bien que le millénarisme judéo-chrétien soit celui sur lequel est fondée et développée la notion, elle dépasse le cadre des religions instituées et peut correspondre à des formes de croyances hétérogènes.

Ce à quoi il faut être attentif, puisque le veganisme ne se présente pas, contrairement à certaines autres doctrines religieuses, comme mouvement millénariste, c’est au glissement de l’idéologie à la croyance (plus ou moins consciente) en l’avènement d’un monde gouverné par le bonheur et qui doit succéder à ce monde-ci, malade et déjà en train de mourir. C’est en ce sens que Delumeau indique que, dans l’idéologie, il y a le terreau sur lequel peut croître le millénarisme : « Le désir de promouvoir des améliorations radicales sur terre a [donc] été commun aux millénaristes et aux auteurs d’utopies » [4]. Les deux sont ainsi réunis dans le partage d’une « nostalgie du futur », dans l’attente d’une amélioration du monde qui épouserait les formes d’un Age d’Or perdu. Ainsi, la modernité n’est pas avare de résurgences millénaristes et Jean-Pierre Sironneau affirme que le millénarisme et l’utopie sont proches en tant qu’ « expressions parentes de la contestation sociale » [5]. Le veganisme est une manière toute contemporaine d’exprimer (parfois par la violence) le fait que ce monde-ci est corrompu et malsain, et que du fait de sa corruption, il est voué à disparaître. La teneur millénariste du veganisme se retrouve dans la conception d’une tempête (réelle ou symbolique) qui permettra à l’humanité de se laver de ses péchés. Il apparaît clairement selon les études menées sur le thème eschatologique que les manières de se représenter la fin du monde mettent en scène une succession de catastrophes et, bien que le veganisme ne développe pas forcément ce type de représentation, il considère toutefois que la Terre Mère (Gaïa), bafouée par d’incessants blasphèmes, pourrait se défendre et même se venger.

Mircea Eliade a montré combien la découverte du Nouveau Continent a comblé l’attente eschatologique que les colons portaient en eux, cette terre représentait alors l’image du nouvel Eden, un Paradis retrouvé qu’il s’agissait d’évangéliser [6]. Par ailleurs, il souligne cette ferveur pour la sauvegarde des grands espaces qui se fait sentir au travers de la contestation de l’industrialisation par les élites américaines. Toutes les formes de philosophies écologistes, notamment lorsqu’elles tiennent de la deep ecology, font écho à cette nostalgie du Paradis Terrestre. C’est également sur le continent américain que le veganisme s’est le mieux développé et il est aisé de faire le parallèle entre cette espérance (au cœur de l’histoire culturelle américaine) et celle qui s’exprime au travers des croyances veganes. Le veganisme est un millénarisme pour lequel l’élevage industriel est une catastrophe annonciatrice parmi d’autres, l’industrie de la viande étant responsable du réchauffement climatique, l’élevage de la pollution de l’air et de l’eau ainsi que de la déforestation. Les conséquences de cette catastrophe généralisée atteignent la planète, les hommes et les animaux, et se propagent de façon à la fois exponentielle et excessivement rapide. Et c’est pour ces raisons que les adeptes du veganisme considèrent qu’il est présentement nécessaire que tout un chacun accepte de devenir vegan : « il devient urgent que nous devenions végétariens, et progressivement végétaliens, et que nous commencions à créer, enfin, un monde vegan... ! » [7].

Il est remarquable qu’aux États-Unis, où les églises chrétiennes se sont fragmentées en une multitude de catégories qui chacune, soit perpétue la Réforme, soit élabore, à partir de celle-ci, de nouveau dogmes, l’on voit émerger une Église des Mormons soucieuse du bien-être animal. George Q. Cannon (1827-1901), un des premiers membres de l’Église y renseigne ainsi les Mormons quant à la question animale, en affirmant que si les animaux ne peuvent parler, ils peuvent souffrir, et cette douleur est perçue par Dieu qui saura répondre des actes de cruauté [8]. La souffrance des animaux est un crime porté au Créateur, et le docteur Chris Foster, fondateur de « Mormons pour les animaux », fervent défenseur végétalien et professeur de philosophie à l’université Utah Valley, rassemble ses membres qui dés lors forment un groupe composé de croyants en l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours et cherchent à embrasser la paix sur Terre au travers d’un mode de vie végétalien, pour ainsi dire vegan. Pour l’Église millénariste, la fin des temps sera le moment du Jugement Dernier et « Dieu ne laissera pas irréprochable celui qui abuse une bête » [9]. De plus, « un homme qui abuse d’un animal à ce moment se disqualifie de la compagnie de l’Esprit Saint » [10], c’est-à-dire que tous les « meurtriers » d’animaux, les « bourreaux », les malfaiteurs se verront rabroués lorsqu’adviendra le nouvel Age d’Or, celui qui instaurera mille ans de bonheur. Le mormonisme et le veganisme se rejoignent dans l’idée selon laquelle « Il y aura un moment où la Terre va être restaurée à l’état où elle était au moment du jardin d’Eden, quand il y avait paix et tranquillité universelle sur la Terre », et dans cette croyance pour les mots d’Isaïe selon lesquels « le lion se couchera avec l’agneau et le loup avec le chevreau » [11].
Ainsi, le millénarisme partagé par les adeptes du veganisme exprime la nécessité pour les individus de se laver des souillures qui proviennent de la compromission animale, c’est-à-dire de la salissure relative à ce que Gilbert Durand nomme le « grand tabou du sang » [12]. Le fait d’avoir mangé des animaux peut être réparé, il suffit de se convertir au veganisme. Par contre, il est clair que les « bourreaux », les « meurtriers » qui ont fait des animaux des martyrs, ne pourront jamais se débarrasser de l’horreur commise, intrinsèquement mauvais qu’ils sont.

L’appel au Grand Soir

À partir de 1990, la guerre est déclarée sous forme de textes, de manifestes qui circulent principalement sur Internet. Pour exemple, ce manifeste consacré aux animaux « qui ont été tués par l’avidité humaine, l’égoïsme et la soif de sang. En leur nom et au nom des générations actuelles et futures d’êtres innocents qui souffriront et mourront suite à la brutalité humaine, les libérateurs rendent les coups » [13]. Le leitmotiv est le suivant : « Les gens, prenez garde ! », signé : – Les Cris perçants du Loup. Deux militants animalistes (il faut comprendre ici qu’ils sont des agents de la libération animale et adeptes du veganisme) racontent leur expérience : « Mon mari et moi sommes des militants pour les droits des animaux. Pendant dix ans nous étions dans les tranchées, nous nous battions légalement pour les animaux. Cependant, sur le matin du 18 janvier 1991, nos vies ont été mises sens dessus dessous ». Ils reçoivent un colis à leur domicile, sans adresse de retour ni explication, à l’intérieur : un disque informatique. Celui-là contient un fichier intitulé Déclaration de Guerre. Selon les mots des deux activistes, « Ce manuscrit explique la philosophie d’un groupe d’individus dans le monde entier qui se nomment les Libérateurs. Ils croient en la révolution que consiste la libération des animaux et, si nécessaire, qu’il faille tuer leurs oppresseurs » [14]. Ces activistes œuvrent explicitement dans un univers guerrier, travaillent à la Night of justice, Knight of justice et pour ce qu’ils nomment eux-mêmes la « Croisade pour les animaux ». Cette guerre menée contre l’ordre du monde tel qu’il est aujourd’hui peut se résumer en cette sentence : « nous considérons qu’il est temps d’en finir avec cela [cela résumant la déforestation, le béton, le nucléaire, le « massacre des animaux », etc.] et que l’humanité se soumette à Gaïa… » [15] ; Pour les activistes, il est temps d’en finir avec ce monde-ci afin qu’advienne le monde tel qu’il devrait être, c’est-à-dire vegan.

Les croyances en la fin du ou d’un monde impliquent, comme le souligne Eliade, « la re-création d’un Univers nouveau [et] expriment la même idée archaïque […] de la dégradation progressive du Cosmos nécessitant sa destruction et sa re-création périodique » [16]. Il s’agit donc pour les adeptes du veganisme de faire table rase du passé, de toute l’histoire occidentale fondée sur l’exploitation animale. Le veganisme en tant que millénarisme correspond ainsi à cette croyance en la cyclicité du monde naturel et social, et en cela tient l’espoir que nous atteignons la fin du règne de souffrance, et qu’au travers un processus métanoïaque, nous puissions voire l’accouchement d’un monde meilleur.

En définitive, le veganisme se développe aujourd’hui sous les traits d’une idéologie doctrinale qui souhaite laver le monde de toutes ses impuretés (violence, entre-dévoration, domination, etc.), qui souhaite s’instaurer comme le déclencheur liminal de la fin d’un monde pourri auquel succéderait un monde enfin propre et sain. Les personnes adeptes de cette idéologie sont ainsi repues d’une certitude répondant à cet état mental collectif irrésolu. Comme le souligne Dominique Lestel, s’abstenir de manger de la viande (et de consommer tout autre produit d’origine animale) doit conduire « à la Rédemption finale : faire cesser la souffrance, devenir gentil, sauver la planète et enfin nourrir tous les miséreux de la création » [17].

Montpellier

Bibliographie

DELUMEAU J., « Une traversée du millénarisme occidental », in Reliogiologiques, 1999, pp. 165-179.
DURAND G., Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1992 (1969), 535 p.
ELIADE M., Aspects du mythe, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007 (1963), 250 p.
ELIADE M., « La nostalgie du Paradis et la naissance de l’Amérique », in Question de, n° 16,« La fin du monde », 1977, 339 p.
LESTEL D., Apologie du carnivore, Paris, Fayard, coll. « Essais », 2011, 142 p.
SIRONNEAU J-P., Lien social et mythe au fil de l’histoire, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2009, 170 p.

Webographie :
http://www.societevegane.fr/pdf/tex....
http://www.veganisme.fr/Un%20Monde%...
http://www.veganisme.fr/Un%20Monde%....
http://themormonworker.wordpress.co....
http://agedor.over-blog.com/article....
http://veganjihad.tripod.com/Decler....
http://laterredabord.fr/?p=10424.


[1] http://www.societevegane.fr/pdf/tex..., consulté en décembre 2009

[2] DELUMEAU J., « Une traversée du millénarisme occidental », in Reliogiologiques, 1999, p. 1, [en ligne : http://www.religiologiques.uqam.ca/.... Delumeau.pdf], consulté en mai 2012.

[3] Ibidem.

[4] Ibidem.

[5] SIRONNEAU J-P., Lien social et mythe au fil de l’histoire, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2009, p. 53.

[6] ELIADE M., « La nostalgie du Paradis et la naissance de l’Amérique », in Question de, n° 16, « La fin du monde », 1977, [en ligne : http://www.revue3emillenaire.com/bl...], consulté en mai 2012.

[7] http://www.veganisme.fr/Un%20Monde%..., consulté en février 2010.

[8] « These birds and animals and fish cannot speak, but they can suffer, and our God who created them, knows their sufferings, and will hold him who causes them to suffer unnecessarily to answer for it. It is a sin against their Creator » : http://themormonworker.wordpress.co..., consulté en mars 2012.

[9] http://agedor.over-blog.com/article..., consulté en mars 2012.

[10] Ibidem.

[11] Ibidem.

[12] DURAND G., Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1992 (1969), pp. 122-129.

[13] http://veganjihad.tripod.com/Decler..., consulté en novembre 2011.

[14] Traduction libre, Ibidem.

[15] http://laterredabord.fr/?p=10424, consulté en octobre 2010.

[16] ELIADE M., Aspects du mythe, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007 (1963), p. 81.

[17] Lestel D., Apologie du carnivore, Paris, Fayard, coll. « Essais », 2011, p. 10.

 

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