Le toxicomane, une figure de l’incertain

Par Eric Gondard

L’incertain devient de plus en plus un mode de traitement social de la réalité. On peut le voir grâce aux concepts développés par Georg Simmel et Max Weber. Ce rapport à l’incertain va être illustré par l’étude de la figure du toxicomane.

Il est envisageable de comprendre l’incertain à partir de deux niveaux d’intelligibilité. Il peut relever d’un questionnement individuel face au quotidien qui va lui-même s’imbriquer au niveau collectif dans un positionnement culturel voir civilisationnel. Penser l’incertain demande nécessairement de se positionner dans une relation entre passé, présent et futur ou à une échelle plus modeste entre hier, aujourd’hui et demain. Mais en venir à se questionner sur l’incertitude de demain et non plus à un possible futur toujours meilleur est révélateur d’un virage dans notre regard que Max Weber avait bien perçu et compris comme une crise de la modernité. Ne serait-ce pas la perte de légitimité des grands discours de la modernité ainsi que la position individualiste propre à notre société que nous interrogeons ici ?
Dans cet article, il s’agira de penser l’incertain à travers une figure particulière, celle du toxicomane, un peu à la manière d’un idéal type. Il semble en effet que cette figure particulière de l’être social cristallise en son sein cette prédominance de l’incertain dans notre société ainsi que dans notre quotidien. Certes, le toxicomane est un cas particulier et paroxystique mais il est en ce sens révélateur d’un grand nombre de fonctionnements propre à notre société.

Avant de rentrer dans le vif du sujet nous voudrions déjà faire une parenthèse pour définir ce que nous entendrons par toxicomane. A la suite de Robert Castel, nous nous accorderons pour dire que le toxicomane doit être compris sociologiquement comme un individu dont la ligne biographique dominante consiste dans la recherche et la consommation d’une substance modificatrice de conscience.

C’est-à-dire, un individu pour qui la majeure partie de son temps est consacrée et tourne autour d’un produit au détriment de toutes les autres activités, faisant de sa quête une expérience totale. Celle-ci va pousser le toxicomane dans un présentéisme particulièrement épais où l’incertain se pose quotidiennement et s’oppose à un projet sur le temps long. Nous écarterons aussi toutes les addictions qui sont liées au jeu, au divertissement (télévision, internet, réseaux sociaux…), à la nourriture ou encore à la sexualité.
Nous le verrons dans un premier temps à travers une analyse weberienne que l’incertain questionne aussi notre positionnement face à la mort. Or, un détour par la pensée de Gilbert Durand peut nous donner une clef de compréhension de cette thématique. En effet, les grands régimes de l’imaginaire se constituent autour de l’expérience négative du temps, c’est-à-dire autour des représentations et des images liées à la mort. Nos représentations de cette dernière découleraient donc de ces structures. Là encore, dans son rapport plus qu’évident à la mort, la figure du toxicomane nous semble pertinente en tant que révélateur de cette problématique.

Enfin, à travers une compréhension simmelienne du social, nous pouvons légitiment nous demander si le toxicomane ne peut pas être compris comme un contenu contemporain de la forme sociale « incertain » ?

Weber ou l’impossibilité de penser la mort

L’idée d’une crise de la modernité se retrouve en filigrane dans l’œuvre de Max Weber. C’est principalement un changement dans notre manière de percevoir le réel et de concevoir l’Histoire. La modernité se met en place dès la Renaissance et s’affirme à travers le siècle des Lumières. Ses valeurs reposent sur la fin de la conception divine de l’Histoire (mais pas du salut) qui est peu à peu remplacée par la raison et la science. Les Lumières marquent une véritable explosion du logos scientifique qui est pensé comme une panacée promettant une compréhension infinie du réel.
L’Histoire prend donc la place de la continuité divine et dynastique. Dès lors le présent rompt avec le passé et cherche à anticiper le futur. Il y a un effort permanent qui se crée au sein de la société, de faire un futur meilleur. C’est le début de l’idée de progrès comme sens de l’histoire. Pour la première fois, l’Histoire acquiert sa signification à travers la raison et elle va dans la direction du progrès. Il devient de fait la fin dernière de l’évolution historique. En Occident, le triptyque de l’histoire, de la raison et du progrès s’impose comme l’illumination de la société. Ces trois éléments se comprennent comme indissociables et trouvent leur apogée dans l’idée même de science. Dès lors, la science donne l’impression d’avoir la capacité d’abolir l’incertitude de la vie.
Le dépassement de la pensée religieuse instaure une nouvelle interprétation du réel que, nous tenons à le souligner et pour éviter tout jugement de valeur, nous allons considérer comme étant ni pire ni meilleure que la précédente.
Pourtant, cette croyance particulière va peu à peu s’effriter, car portant en elle ses propres limites. La science va désenchanter ou démagifier le monde et n’accède pas, à la différence de la croyance religieuse, à la capacité de donner sens à la mort. C’est ce que Max Weber remarque et définit comme le paradoxe majeur de la culture moderne. C’est la présence, en son sein, d’un dogme injustifié et injustifiable : le futur sera toujours meilleur que le passé car nous sommes toujours plus rationnels. L’idée de progrès a éliminé toutes les autres visions du monde et instauré une croyance en une perfectibilité infinie. Or la vie en tant que concept va aussi se structurer par rapport à ses limites, c’est à dire une fin, une mort.
L’incertitude contemporaine peut donc être perçue comme un sentiment allant de pair avec le désenchantement du monde. Mais cette longue évolution participe aussi d’un renouveau. La science se retirant d’espaces sociaux qu’elle n’a pas su combler laisse un vide que l’acteur social cherche, à sa manière et souvent de façon individualiste, à combler. Ce vide permet l’émergence de nouvelles formes de religions et de croyances au sens large, c’est-à-dire en dehors de dogmes préétablis, qui cherchent à remagifier le monde et entre autre à redonner sens à la mort et par la même à la vie.
La perte d’influence des grands discours de légitimité de la modernité permettent à chacun d’entre nous de poursuivre sa propre quête de sens. Or, nous émettons l’hypothèse que cette quête de sens vient se positionner directement au cœur de l’incertitude, qui dès lors doit être comprise comme une caractéristique essentielle de notre époque. A ce propos, nous pouvons citer E. Morin quand celui-ci nous dit : « Ce qui caractérise notre siècle c’est une perte d’avenir, et donc une incertitude profonde sur les évolutions, régressions, progressions, transformations futures » [1].
C’est en ce sens, et en s’efforçant d’éviter tout jugement de valeurs, que nous allons penser que le toxicomane peut être compris comme un idéal type de notre contemporanéité, à la manière de l’Avare de Molière pour l’avarice. Cette figure va très fortement recouper l’individualisme/hédonisme de notre époque ainsi qu’un positionnement plus qu’évident vis-à-vis de la mort à travers sa conduite ordalique. La toxicomanie apparaît donc comme une orientation particulière mais emblématique sur le chemin entre incertitude et quête de sens ou encore entre appréhension liminaire de la vie et de la mort.

Durand et le positionnement face à l’expérience négative du temps

Un détour par l’anthropologie de Gilbert Durand peut nous permettre de comprendre comment notre positionnement face à la mort se construit au niveau symbolique et plus particulièrement quel est le positionnement du toxicomane. Ce crochet est d’autant plus marquant puisque pour Gilbert Durand, l’imaginaire et le symbolique se construisent dans notre rapport à l’expérience négative du temps, à la mort et donc à l’incertain.
La pensée moderne peut largement être caractérisée par ce que Gilbert Durand nomme l’imaginaire diurne. Cet imaginaire est régi par des techniques ascendantes et verticales et se construit en opposition aux trois grandes images de la mort. Ces images peuvent être réunies sous « la forme de trois grandes familles de symboles : les monstres, la nuit, la chute » [2]. De façon antithétique, nous retrouvons une constellation de symboles qui ont pour fonction de lutter et de vaincre les représentations symboliques de la mort. Ainsi, aux trois grands visages de la mort s’opposent de façon symétrique les armes, à la lumières et à l’ascension.
La raison moderne et la science avaient rompu avec le passé et pensaient pouvoir anticiper le futur … Pourtant, cette vision du monde n’a pas su donner sens à la mort et encore moins la vaincre. Aujourd’hui, ce constat se retrouve en forme de ressenti inconscient chez l’être social et explique peut-être le repli vers l’individualisme contemporain ? Ce schéma de penser vis-à-vis de la mort, soutenu par la croyance en la raison moderne, s’effrite et laisse place à de nouveaux modes d’appréhension du réel. Or, ce changement de paradigme avait déjà été bien perçu, à leur manière, par des auteurs comme Georg Simmel ou Max Weber
Cette évolution, cette crise de la modernité diront certains, amène une redéfinition de notre rapport à l’avenir, à l’incertain et à la mort. De la sorte, peut-être évoluerions nous actuellement vers un régime nocturne de l’imaginaire ? Là où le régime diurne fonctionne en opposition aux images de la mort, le régime nocturne procède par euphémisation. Il n’est plus question de transcender ou d’exorciser la mort mais de l’apprivoiser, de l’adoucir jusqu’à en inverser le sens, jusqu’à pouvoir l’accepter.
Gilbert Durand met ainsi à la fin de son ouvrage Les structures anthropologiques de l’imaginaire [3] un tableau recensant quelques archétypes propres au régime nocturne. Il est frappant de constater que de nombreux éléments de ce tableau peuvent être mis en parallèle avec les représentations de la toxicomanie. Sans rentrer plus avant dans les explications, en voici une liste non exhaustive :
• Dominante digestive avec technique d’ingestion, l’idée de posséder et de pénétrer = ce que fait le toxicomane dans la prise de substance.
• La nuit = la toxicomanie est bien souvent reliée dans l’imaginaire collectif à la nuit, période improductive, parfois festive.
• La substance = la substance, ce constat se passe d’explication.
• Avaleurs et avalés = recoupe l’idée de la dominante digestive avec un plus puisque dans la consommation de drogue sauvage, on peut légitimement se demander qui consomme qui ?
• La caverne, le refuge chtonien = la drogue est consommée dans des lieux en général le moins visible possible, que l’on peut symboliquement rapprocher de la caverne.
• S’approcher au plus près de la mort avec l’idée de la blottir dans son intimité… = la conduite ordalique du toxicomane.
En adoptant ce point de vue, il nous faut comprendre l’utilisation de drogues comme une action trouvant sa logique en même temps que sa genèse dans les images de la mort et les représentations nocturne qui lui sont liées.
C’est en ce sens que nous pensons, qu’au niveau symbolique, il y a un positionnement particulier du toxicomane. Celui-ci cherche à s’émanciper des codes en perte de vitesse de l’imaginaire diurne. Nous émettons donc l’hypothèse que de façon latente, le toxicomane est représentatif de la lente évolution de notre société vers un imaginaire nocturne, l’explosion psychédélique de la fin des années 60 semblent d’ailleurs coïncider avec ce que certains appellent la fin de la modernité. Très certainement, il faut y voir une volonté de ré-apprivoiser la mort et de combler l’incertitude dans notre rapport à l’expérience négative du temps que nous a légué la pensée moderne.

Une lecture de l’incertain par la sociologie formelle

À travers sa lecture formelle, Simmel nous permet un regard souvent très fin de la réalité sociale. Penser l’incertain à travers l’œuvre de Simmel, nous pousse à essayer de comprendre à quelle forme et/ou contenu ce concept se raccroche (1) et à travers quel cheminement il est capable d’accéder à la réalité sociale (2).
1 - Notre hypothèse de recherche est que l’incertain se situe en tant qu’une des figures de la mort : l’incertain est contenu et découle des représentations de la mort. Nous avons vu grâce à Gilbert Durand que l’incertitude face à l’expérience négative du temps était la motrice clef de nos imaginaires. De la même façon, nous avons vu que la matrice de tous nos symboles et concepts était l’idée même de mort. Ce double constat semble bien montrer un lien prépondérant entre la mort et l’incertain.
Par une relecture simmelienne, nous pouvons donc comprendre l’incertitude comme une des formes contextualisées de la mort. En d’autres termes, l’incertitude est un des positionnements possibles de l’être humain vis-à-vis de la mort. Et peut-être même le positionnement le plus fort de sens dans le contexte mis à jour par Max Weber de crise de la modernité ? C’est ce que nous avons voulu monter dans notre première partie.
2 – Tout l’intérêt de se pencher sur l’œuvre de Simmel est de mettre à jour, non pas les finalités des interactions humaines, mais comment des formes de compréhension du réel arrivent à s’immiscer dans la réalité sociale. C’est même là que, pour cet auteur, se situe l’intérêt de la sociologie. De ce fait, nous pouvons nous demander comment justement l’incertain accède à notre quotidien ? C’est justement l’exercice auquel nous avons essayé de nous soumettre à travers l’idée du toxicomane comme idéal type du rapport à la mort et à l’incertain dans le régime nocturne de l’imaginaire. Imaginaire nocturne qui, nous le rappelons, est de plus en plus représentatif de notre société contemporaine.

Pour conclure

Par le biais de la sociologie formelle, nous pouvons établir un lien direct entre la mort, les représentations de celle-ci (en l’occurrence ici l’incertain) et la toxicomanie. A partir de là, l’étude du phénomène toxicomaniaque dans son lien étroit et paroxystique avec l’incertitude de notre époque est à même de révéler cette spécificité de notre contemporanéité. La mort, phénomène réel par essence, contient en son sein l’incertain. La toxicomanie est une des formes de réciprocité entre individus par laquelle ce contenu accède à la réalité sociale.
Enfin, nous voudrions conclure sur une réflexion plus globale : il semble que bien souvent l’incertain soit connoté négativement. Cela serait oublier l’ambivalence de tout concept ou symbole. Selon le vitalisme cher au philosophe Henri Bergson, l’incertain est aussi le plus beau cadeau de la vie puisqu’il nous projette au cœur de notre liberté. Dans le même ordre d’idée, nous pouvons citer Edgar Morin qui nous parle en ces termes : « Amour est aussi courage. Il nous permet de vivre dans l’incertitude et l’inquiétude. Il est le remède à l’angoisse, il est la réponse à la mort, il est la consolation » [4].

Montpellier

Bibliographie

CASTEL R., « Les sorties de la toxicomanie », pp. 23-30, in OGIEN Albert, La demande sociale des drogues, Paris, La documentation française, 1994, 246 p.
EHRENBERG A., L’individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995, 351 p.
DURAND G., Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 1992 (1969), Paris, Dunod, 536 p.
MORIN E., La méthode 6. Ethique, Paris, Seuil, 2004, 240 p.
SIMMEL G., Philosophie de la modernité, 1989 (1917), Paris, Payot, 331 p.
WEBER M., L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2004 (1904), 531 p.
XIBERRAS M., Pratique de l’imaginaire. Lecture de Gilbert Durand, 2002, Québec, Les Presses Universitaires de Laval, 176 p.


[1] MORIN Edgar, La méthode Tome 6 : L’éthique, 2004, Paris, Éditions du Seuil, p. 86.

[2] XIBERRAS Martine, Pratique de l’imaginaire. Lecture de Gilbert Durand, 2002, Les Presses Universitaires de Laval, Québec, p. 54

[3] DURAND Gilbert, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 1998 (1969), Dunod, Paris pp. 506-507.

[4] MORIN Edgar, La méthode Tome 6 : L’éthique, Op. Cit., p. 231.

 

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