Le territoire et l’identité dans le discours nationaliste : un idéal d’intimité et de fixité

Pierre Ecuvillon

Résumé en français : cet article explore les thèmes de territoire et identité à travers le prisme du discours du Front National. Il apparaît une vision de la France idéalisée, qu’on voit décrite dans le souhait d’établir des « frontières-remparts », l’apologie d’une nature bienfaitrice, et l’exhortation à l’enracinement des hommes.

Résumé en anglais : this article investigates the themes of territory and identity by the study of Front National speeches. An idealized view of the France appears, described by the wishes of building “border-rempart”, the apology of a benefactor nature, and the exhortation to rooting men.

Mots-clés : nationalisme, discours, idéologie, frontières, paysages, hauts lieux

Le territoire crée l’identité tout comme l’identité façonne l’espace en territoire, grâce à une projection culturelle et affective qui trouve dans les formes des collines, la répartition des cours d’eaux voire le contours-même d’un pays [1] un écho sensuel aux structures identitaires, elles-mêmes résultant entre autres d’une appropriation formalisée de la matière brute.

Il est passionnant de tenter de saisir cette relation entre les deux termes à travers l’exemple paroxystique que constitue le discours du nationalisme français. En 2007, Jean-Marie Le Pen, lors de ce qui constituera sa dernière campagne présidentielle, a parcouru la France en tentant pour la cinquième fois de se présenter comme l’homme providentiel qui saurait rendre de sa superbe à notre pays, et interrompre selon lui sa funèbre appétence au déclin.

Si le résultat n’atteignit pas les espoirs des cadres et militants frontistes, les allocutions du chef du FN furent une fois de plus l’occasion pour le chercheur de saisir toute la symbolique singulière englobant et dépassant le simple programme politique nationaliste. A l’heure des flux, des réseaux, de l’ordre transactionnel et de la « recherche constante de déterritorialisation » [2], le parti frontiste tente de promouvoir, par le truchement des images et la célébration de sites symboliques, cet autre versant des représentations territoriales de la condition postmoderne qu’est le surinvestissement de la terre d’origine.

Ainsi de la thématique apparemment la plus institutionnelle qui est celle des frontières jusqu’à l’établissement de ce que l’on peut appeler des « hauts lieux » se dessine un paysage nationaliste dont les formes sensuelles et charnelles sont louées.

La notion de frontière réinvestie symboliquement

L’attention stricte portée par le Front National sur les frontières françaises apparaît comme allant de soi : en effet elles sont les limites à la fois imaginaires et pratiques qui séparent deux Etats souverains ; qu’un parti politique nationaliste en fasse un de ses leitmotiv semble logique et l’on serait facilement tenté d’éviter un examen approfondi de ce sujet. Or, comme souvent dans les sciences humaines, les évidences n’ont que l’apparence de vérités : si l’évocation des frontières dans les discours de Jean-Marie le Pen participe d’une géographie objective et profane, celle-ci est subsumée par la « géographie sacrée et mythique, seule effectivement réelle » [3]. En effet la symbolique va enrichir – et gauchir – l’acception commune de la frontière.

Le FN possède une définition martiale de la frontière ; elle doit en quelque sorte être fortifiée et protégée. Il est d’ailleurs riche d’enseignements de souligner l’étymologie commune entre front et frontière tout en se référant à la symbolique du front décrite par Gilbert Durand : « symbole de l’élévation orgueilleuse, de l’individuation par-delà le troupeau des frères » [4]. Ainsi le Front National se pose comme un rempart à l’intérieur de la société française car les remparts que devraient être les frontières nationales ont été délestés de leur fonction. Une frontière ajourée n’est plus une frontière dans l’imaginaire nationaliste, elle perd son attribution de limite de l’espace sacré ; ouvrir ses frontières c’est commencer à perdre la maîtrise de son destin, à s’exposer à la fuite tout autant qu’aux flots.

Le discours frontiste emprunte effectivement volontiers un vocabulaire aquatique catastrophiste pour relater les conséquences de la perméabilité des frontières nationales : vont être mise en exergue la « déferlante » [5] ou le « torrent » [6] migratoire, le « flot des clandestins » [7], ou encore la Chine « qui attend pour se déverser » [8] ; les emplois français quant à eux « fuient chaque jour un peu plus » [9], et ça n’est pas « l’Europe-passoire » [10] qui pourra endiguer ce dégât des eaux national. Le recours à ce type de glossaire angoissant présente l’avantage d’évoquer tout autant l’invasion inéluctable de l’espace que l’évasion insaisissable du temps.

Perte du destin donc mais pas encore perte de la substance, même si l’ouverture des frontières en constitue un préalable conséquent ; elle n’ôte pas au peuple français son identité mais le laisse nu, « comme un Bernard L’Hermite sans coquille » [11]. Elle représente un préambule à l’indéfinition du territoire national, plongé qu’il est dans le « magma européiste » [12]. L’hexagone ne s’élève plus avec arrogance parmi le rang des nations et l’on passe en quelque sorte d’une fière verticalité à une horizontalité apathique, ouverte aux flux incessants des données, des marchandises et des humains.

Bien loin donc de se cantonner au simple souci de protection du pays, la thématique de la perte des frontières est un premier indice de ce qui constitue pour le parti nationaliste le commencement du souillage de l’espace saint qu’est la France. Il n’y a pas de juste milieu envisageable pour le FN, la frontière est absolue ou elle n’est pas. Cette caractéristique lui procure sa place dans la sphère du sacré et fonde la lecture religieuse que pratique le Front National : tout ce qui est sacré est dans le même temps fragile, la sacralité ne supporte pas de concession. Pourtant la France, bien qu’en proie selon Jean-Marie Le Pen aux armadas immigrées consécutivement à la disparition de ses frontières, possède encore en son sein une douceur rassurante, qu’il évoque en louant le caractère sensuel et charnel des paysages.

Construction d’un paysage identitaire

Il convient ici de rappeler la dimension culturelle du paysage : c’est une création de l’œil humain, une projection identitaire sur un pays, au sens de portion du territoire national. Ce qui fit dire à Bachelard qu’ « on ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vu en rêve » [13]. De ce fait il apparaît évident que les rapports entre idéologie et paysage, ou encore entre identité nationale et paysage, possèdent une intimité certaine. Les discours de Jean-Marie Le Pen nous montrent cette accointance avec éclat :

« Les paysages éternels de notre géographie et d’abord, la beauté, l’harmonie, la richesse de notre pré-carré, son climat, ses montagnes et ses mers et tout ce qui fit au cours des siècles un trésor… » [14]

L’idéologie nationaliste va ici à rebours de la logique puisqu’elle évoque l’éternité des paysages, alors que leur définition même refuse cette constance. Par ailleurs fustigeant l’écologisme des « bobos » des villes le Front National semble tomber dans le même type de piège dogmatique d’une nature bienfaitrice livrant seule ses trésors. Le leader du FN en fait une nouvelle fois l’illustration :

« Je ne sais rien de plus beau que la carte hydrographique de la France, cette merveilleuse répartition des fleuves, de leurs affluents, des rivières côtières, des écoutes s’il pleut, des sources ombragées. La France nous dispense l’un des trésors les plus rares de la nature, l’eau. » [15]

Ces louanges, qui se veulent peut-être de lointains échos à l’assertion de Michelet selon qui « l’histoire est d’abord toute géographique » [16], utilisent le registre du classicisme pour décrire les paysages : l’harmonie et l’équilibre sont les qualités prêtées aux beautés du territoire français. Cette manière de parler des campagnes françaises n’appartient pas spécifiquement au nationalisme intransigeant et est héritière d’une longue tradition : pour être concis l’on peut dire que l’identité de nos paysages s’est construite par opposition à celle de nos voisins allemands, qui privilégient la description romantique et exaltée d’une nature sauvage, bien loin des rondeurs bienveillantes de la notre.

L’intérêt de la citation précédente doit se comprendre de manière structurale : quand à propos de l’ouverture des frontières l’eau – ou son glossaire – était évoquée sur un registre cataclysmique, elle est à présent vantée pour sa bonne répartition et sa beauté. Cette opposition entre le désordre de la société et l’ordre de la nature, qu’on pourrait presque assimiler à une forme de rousseauisme – ô combien paradoxal ! – délesté tout de même de sa composante dualiste [17], est un aspect essentiel de la rhétorique frontiste. Jean-Marie Le Pen déplore ainsi que « nos paysages, nos terroirs [soient] saccagés, dénaturés par la spéculation et la surproduction délirante » [18]. Là encore il y a antilogie dans les termes utilisés car le paysage n’est jamais naturel : il a pu être façonné par le travail du paysan ou par l’œil de l’artiste, mais en tout cas l’homme participe toujours, pratiquement ou théoriquement, à son élaboration.

La vision atemporelle de la douceur et de la perfection de la nature face à la décadence civilisationnelle s’inscrit cette fois-ci en faux avec la pensée de Michelet, car ce dernier, s’il accorde au sol et au climat une influence dans la formation de « l’esprit local », admet également que par la suite « la fatalité des lieux a été vaincue, l’homme a échappé à la tyrannie des forces matérielles. […] La société, la liberté, ont dompté la nature, l’histoire a effacé la géographie » [19]. Nous ne voulons pas dire ici que le Front National n’utilise pas l’histoire ou encore nie ses apports dans la construction de l’identité française ; les contre-exemples comme Jeanne d’Arc ou Clovis sont bien trop nombreux. En revanche il apparaît évident que Jean-Marie Le Pen croit et veut faire croire à une identité française éternelle, donc sacrée, qui n’appartient pas à la temporalité historique. L’apologie qu’il fait des formes de la nature française est à comprendre dans ce sens et a comme corolaire une conception botaniste de l’humain ; pour qu’il y ait « harmonie entre la nature et l’activité humaine » [20] l’homme doit trouver sa vérité dans la terre. C’est ainsi qu’on retrouve un registre assez commun à l’extrême-droite, celui de l’enracinement : « nous croyons, nous à l’enracinement », puis dans le même discours : « habiter un monde et s’y enraciner » [21], une action que le leader frontiste présente comme l’idéal de l’homme.

Jean-Marie Le Pen est évidemment le premier à suivre cet idéal quand il proclame que « pour chacune de [ses] fibres, [il se sent] lié à ce peuple de France » [22]. Une aspiration d’ancrage à la France qui là encore doit se comprendre par opposition aux flux de la mondialisation.

La terre de France est nourrie par la répartition intelligente des eaux mais également enrichie par l’engrais fertile de ceux qui y ont trouvé la mort, ainsi le président du FN dit croire « à l’union spirituelle des hommes, de la terre et des morts » [23], une union parfaite « quand les os de nos parents commencent à se dissoudre dans la terre de France » [24]. Cette thématique « terre-os » est à souligner car nous sommes ici en présence d’une parfaite homologie, tant matérielle que spirituelle, entre les deux termes « territoire et identité ».

Ce bref aperçu du territoire nationaliste, illustrant les « pratiques par lesquelles on projette à travers les objets naturels et les paysages les valeurs nationales qui, en retour, devront contribuer à produire ou renforcer ces correspondances recherchées entre le territoire et les individus qui le peuplent » [25], doit être complété par le recensement des « hauts lieux », davantage historiques et contextuels.

Les hauts lieux de la campagne présidentielle frontiste

Les hauts lieux peuvent être définis comme des « points du monde où l’on peut penser qu’on pourrait, du fait de traditions religieuses ou de la qualité d’un site, ou d’un ciel, atteindre mieux qu’ailleurs un rapport à soi qu’on recherche » [26]. Certaines villes et sites traversés par le FN durant la campagne présidentielle ont été célébrés comme des hauts lieux par Jean-Marie Le Pen : Valmy, Lille, Argenteuil.

Valmy évidemment, où eut lieu le véritable lancement de la bataille présidentielle, fut loué pour son exemplarité : « l’exemple et le souvenir de Valmy nous donnent la leçon et nous montre la voie » [27]. Lille est le « lieu géométrique où s’entrelacent toutes les grandes questions qui se posent à la France » [28]. Argenteuil enfin, où Jean-Marie Le Pen fit une allocution courte mais remarquée, à l’endroit où quelques mois plus tôt Nicolas Sarkozy avait fait part de sa volonté de nettoyer la cité « au karcher » : « lieu assez symbolique des territoires abandonnés par la classe politique française » [29].

Ces trois sites sont choisis pour ce qu’ils représentent historiquement mais leur symbolisme déborde le simple temps historique. Eliade parle de situation-limite, « c’est-à-dire celle que l’homme découvre en prenant conscience de sa place dans l’univers » [30]. L’élection présidentielle est en fait présentée comme une hiérophanie, un moment décisif où le temps sacré est saisissable dans l’espace profane, où le monde se présente dans sa totalité aux éventuels électeurs. Chacun des sites porte en lui ainsi une dimension sotériologique : Valmy par l’exemple historique qu’il donne et la possibilité de le reproduire, Lille par sa situation géographique « carrefour », Argenteuil par sa dénomination de « territoire abandonné » à partir duquel tout peut être reconquis.

En guise de conclusion…

Grâce à ce rapide aperçu nous avons tenté de montrer combien était fructueuse l’analyse du discours nationaliste pour penser la combinatoire entre territoire et identité ; sous les mots de Jean-Marie Le Pen se dessine une terre de France idéalisée à laquelle les hommes doivent être enclavés, l’ensemble ayant à se protéger par des frontières imperméables à toute influence extérieure.

Il serait toutefois malaisé de conclure sans aborder cette particularité du discours frontiste que représentent les allégories invitant à la virée en bateau. Cette thématique est très présente au FN, jusqu’au surnom de « paquebot » affectueusement donné par les cadres et militants à l’ancien siège du parti. Le leader du parti frontiste parle d’un « cap à donner au pays » [31] et encourage ses électeurs à « embarquer avec [lui] pour le Grand Large » [32]. Cette invitation au voyage pourrait paraître singulière dans un discours qui loue l’enracinement comme une valeur idéale ; mais au moins tout autant que la dimension aventureuse c’est bien une nouvelle fois un appel à l’intimité qui est effectué ici. Ainsi c’est avec brio que Barthes nous éclaire quand il écrit que « le goût du navire est toujours joie de s’enfermer parfaitement… [et qu’il] est un fait d’habitat avant d’être un moyen de transport » [33].

Bibliographie

BACHELARD Gaston, 1942 (1993), L’eau et les rêves, LGF Livre de poche, Paris.

BEAUCHARD Jacques, 2003, Génie du territoire et identité politique, L’Harmattan, Paris.

BONNEFOY Yves, « Hauts lieux » in Autrement, série Mutations n°115, mai 1990.

DURAND Gilbert, 1969 (1992), Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, Paris.

ELIADE Mircea, 1952 (1988), Images et symboles, Gallimard, Paris.

MICHELET Jules, 1861 (1995), Tableau de la France, Editions Complexe, Bruxelles.

WALTER François, 2004, Les figures paysagères de la nation, Editions de l’EHESS, Paris.

Corpus de discours :

- Discours de Valmy : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours du Bourget : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours de Lille : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours de Lyon : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours d’Argenteuil : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours de Paris : http://frontnational.com/doc_interv...
- Discours de Nice : http://frontnational.com/doc_interv...

[1] Forme symbole de l’hexagone

[2] Jacques BEAUCHARD, Génie du territoire et identité politique, p.137

[3] Mircea ELIADE, Images et symboles, p.50

[4] Gilbert DURAND, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, p.158

[5] Discours du Bourget, 12 novembre 2006

[6] Discours de Nice, 19 avril 2007

[7] Discours de Lille, 25 février 2007

[8] Ibid.

[9] Discours de Valmy, 20 septembre 2006

[10] Discours de Paris, 15 avril 2007

[11] Ibid.

[12] Le terme apparaît dans les discours de Nice et Paris

[13] Gaston BACHELARD, L’eau et les rêves, p.6

[14] Discours de Paris, 15 avril 2007

[15] Ibid.

[16] Jules MICHELET, Tableau de la France, p.26

[17] Nous pensons à la distinction que fait Rousseau entre ce qui est naturel à l’état sauvage et ce qui est naturel à l’état civil

[18] Discours de Valmy, 20 septembre 2006

[19] Jules MICHELET, Tableau de la France, p.139-140

[20] Discours du Bourget, 12 novembre 2006

[21] Discours de Lyon, 11 mars 2007

[22] Discours de Paris, 15 avril 2007

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] François WALTER, Les figures paysagères de la nation, p.469

[26] Yves BONNEFOY, « Hauts lieux » in Autrement, série Mutations n°115, p.15

[27] Discours de Valmy, 20 septembre 2006

[28] Discours de Lille, 25 février 2007

[29] Discours d’Argenteuil, 6 avril 2007

[30] Mircea ELIADE, Images et symboles, p.42

[31] Discours de Lille, 25 février 2007

[32] Discours de Valmy, 20 septembre 2006

[33] Roland BARTHES, Mythologies, p.76

 

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