Errances et imaginaires collectifs

Júlia C. de Sá Pinto Tomás

« Le rêve c’est voir les formes invisibles De la distance imprécise et, avec sensibles Mouvements d’espoir et de volonté, Chercher dans la ligne froide de l’horizon L’arbre, la plage, la fleur, l’oiseau, Les baisers mérités de la vérité. » (Fernando Pessoa, 1934, 59)

Cet article expose brièvement l’imaginaire autour de l’errance pour défendre l’argument selon lequel le nomadisme permet le développement d’une identité marquée par la volonté de connaître et de voir toujours plus. La recherche du nouveau et la recherche de nouveaux territoires est particulièrement intense et peut être très poétique. Intense car cette quête est liée à la mort mais aussi à l’espoir. Elle est également poétique car unie au rêve de voir l’invisible.

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Le mythe de l’errance glorifie la liberté et se nourrit du désir de « trouver la terre magique au bout de la route » (Kerouac, 1957, 390). Le mouvement perpétuel est une façon « de résister à l’aseptisation prométhéenne de la vie » (Rabot, 2009, 90). Dans l’histoire de l’humanité (environ 200 000 ans), l’homme a vécu 180 000 ans d’errance. Le nomadisme, vu par cet angle, est une manière de vivre, suivre et par là même de continuer le cycle de vie que la planète nous offre. La déambulation humaine peut être ainsi entendue dans le sens non seulement d’une quête d’un équilibre avec la nature, mais aussi d’une quête de sens et de connaissance. Comme le dit en riant un traveller, artiste de cirque : « rien avoir, c’est tout à voir. »

Le voyage est une recherche de soi, mais aussi un refus de la monotonie de la vie quotidienne. L’errance exprime entre autres l’appréciation de l’instant présent, ce qui n’est pas sans rappeler le stoïcisme du poète Horace lorsqu’il écrit « carpe diem (quam minimum credula postero) ». La portée subversive de l’improvisation liée à l’errance met en relief une non-conformité sociale, un esprit d’insubordination. Une citation de Jack London (La Route, 1907, 69) semble s’ajuster à cette recherche continue de nouveauté :

« Le plus grand charme de la vie de vagabond est, peut-être, l’absence de monotonie. […] Le vagabond ne sait jamais ce qui va se produire à l’instant suivant : voilà pourquoi il ne songe qu’au moment présent. Ayant appris la futilité de l’effort suivi, il savoure la joie de se laisser entraîner aux caprices du hasard. »

Le « désir de l’ailleurs » (Maffesoli, 1988, 27) – géographique ou imaginaire – correspond aussi à l’envie de prendre des risques et de jouer avec la mort car « la joie de naviguer est toujours menacée par la peur de “sombrer” » (Durand, 1969, 286). Le Portugal est un pays dont l’imaginaire collectif reflète ce lien intense entre la mort et le voyage car l’errance marque une des époques historiques des plus importantes, à savoir l’expansion maritime. Michel Maffesoli a fait ce rapprochement auparavant (Maffesoli, 1997, 48-51), toutefois il nous semble pertinent de nous pencher un peu sur le sujet.

L’expansion portugaise a commencé lors de la première expédition aux îles Canaries vers 1336. Pour beaucoup de pêcheurs, les activités de la mer étaient une sortie de la misère. Les « mareantes » pouvaient même être considérés comme des rebelles car ils contribuaient au commerce mondial et non pas à celui de leur pays.

L’exploration du monde (avant son exploitation) par les Portugais a été spécialement intense sous le règne de Dom Henrique (1394-1460). Pendant cette première phase, les navires lusitains ont découvert toute la côte ouest de l’Afrique, soit environ quatre mille kilomètres en cinquante-trois ans. L’objectif était de découvrir et d’enregistrer les observations géographiques et les informations sur les ressources naturelles. Néanmoins, l’économie a vite pris le dessus avec l’importation des esclaves à partir de 1441. L’époque des découvertes marquera ainsi l’imaginaire portugais. (Saraiva, 1993)

Luís de Camões (1525-1580), le poète le plus célèbre du Portugal, a écrit Les Lusiades (1572) qui, à l’image de L’Odyssée, raconte l’épopée des découvertes. Sa poésie épique remémorant les actes d’héroïsme et de bravoure des marins montre bien l’émotion collective liée à la mer et au voyage. De plus, pendant l’écriture du manuscrit, le poète voyageait précisément dans ces lieux, ce qui offre un côté très humain aux rapports entre les Portugais et les dieux gréco-latins. Cette vivification de mythes anciens est un exemple du lien intime et profond entre l’errance, l’homme et les dieux et démontre clairement la volonté de voir au-delà de l’horizon dans une soif d’inconnu.

Le voyage peut être compris comme un rapport intense au temps et à la mort, un aller-retour au paradis (ne fût-ce qu’artificiel), une fuite de soi. Cependant, il s’avère que parfois l’aller n’a pas de retour. Le thème de la saudade (nostalgie) que les chanteuses de fado chantent, s’inspire directement des maris et des marins qui ne reviennent jamais. Ce genre de chanson, profondément triste et passionné, est chanté à Lisbonne aujourd’hui encore par des femmes vêtues de noir. On comprend alors le lien entre partir et mourir car, comme Fernando Pessoa le remarquera, « partir c’est toujours mourir un peu ».

Si l’errance ne rime pas avec espérance, elle se situe dans les errements de la folie. Le danger étant toujours présent, « faire la route » devient une aventure qui peut avoir un goût amer. En effet, l’imaginaire de l’errance inclut également le schéma de « la fuite devant un monde qui s’achève » (Maffesoli, 1997, 55). La musique de Bob Dylan est, à ce propos, révélatrice : « When you got nothing, you got nothing to lose. You’re invisible now, you got no secrets to conceal. How does it feel ? How does it feel ? To be on your own, a complete unknown, like a rolling stone. »

Cet imaginaire de l’errance est emprunté au blues (plus particulièrement à Muddy Waters, 1950) et fait référence aux esclaves arrachés à l’Afrique. « I’m on the road », je suis en chemin, voilà d’où vient l’idée de pierre roulante. Comme le mythe du chevalier errant en perpétuelle découverte du monde qui s’offre à lui et qui n’est pas sans rappeler « el ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha », héros rêveur, idéaliste et absurde.

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L’imaginaire collectif portugais, comme nous l’avons vu précédemment, met en évidence le fait que l’identité est liée à un territoire. Actuellement, cette identité est de plus en plus liée à plusieurs territoires. Nous pouvons même défendre le point de vue selon lequel la globalisation ouvre les portes à une migration croissante.

L’identité du voyageur, de celui qui n’a pas de territoire, de l’errant vagabond, de l’explorateur des mondes ou de l’univers est intrinsèquement liée à la mort et à l’amour, au rêve et à la peur, mais aussi à une force courageuse qui lui est unique. Partie intégrante de cette identité est aussi le désir de connaître, de voir et de savoir toujours plus.

Bibliographie

DURAND Gilbert, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas, 1992, (1re éd. 1969). KEROUAC Jack, Sur la Route, édition rassemblant plusieurs de ses romans, établie et présentée par Yves Buin, traduit de l’américain par Jean Autret, et al., Paris, Gallimard, 2003 (1re éd. 1957). LONDON Jack, La Route. Les vagabonds du rail, traduit de l’anglais par Louis Postif, préfacé par Jean-François Duval, Paris, Éditions Phébus, 2001, (1re éd. américaine 1907). MAFFESOLI Michel, Le temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, Paris, Librairie des Méridiens, Klincksieck et Cie, coll. « Le livre de poche », 1988. MAFFESOLI Michel, Du nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche », 1997. PESSOA Fernando, « Horizonte », mensagem, Lisbonne, Edições Áticas, 1979 (1re éd. 1934). RABOT Jean-Martin, “Éloge des barbaries postmodernes”, les Cahiers européens de l’imaginaire, n°1, La Barbarie, janvier, 2009, pp. 89-94. SARAIVA José Hermano, História de Portugal, Lisbonne, Publicações Europa-América, Lda., 1993.

 

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