Rencontre-débat par le Sociographe sur « L’Homme, la bête et le social. Homo Animalis »

Emmanuel Gouabault

À l’occasion de la sortie de chacun de ses numéros du Sociographe, l’IRTS-LR [1] organise une rencontre-débat entre les auteurs, leurs lecteurs et un large public. Cette excellente initiative permet un prolongement autour du thème choisi et offre un intérêt supplémentaire à la parution de cette revue et à sa contribution.

Un tel rassemblement a donc été organisé à l’IREIS [2] -Rhône-Alpes, le 24 mai 2007, de 16h à 20h, dans cette petite ville classée « Patrimoine Le Corbusier » qu’est Firminy. L’IRTS-LR ne nous avait pas reçus cette fois-là puisque le coordinateur de ce numéro 23 sur « L’Homme, la bête et le social » était formateur-consultant à l’IREIS, j’ai nommé le pétillant Ahmed Nordine Touil.

La rencontre s’est déroulée dans un petit amphithéâtre où les auteurs et modérateurs étaient placés sur une estrade, derrière un long bureau, micros et projecteur d’images à disposition. Nous étions au nombre de huit, dont les deux organisateurs : le coordinateur susmentionné et Guy-Noël Pasquet, rédacteur en chef de la revue et enseignant en sciences de l’éducation à l’IRTS-LR. La séance a commencé par leurs introductions respectives, cherchant à clarifier la réflexion sur les relations hommes-animaux à travers l’évocation des thèmes abordés par nos articles.

La première à exposer son article était Marie-Gabrielle Mathély, formatrice à l’IRTS Paca et Corse. Celui-ci était intitulé : « La peluche et ses doubles. Chronique enfantine ». Le thème des peluches zoomorphes comme objets transitionnels des enfants la conduisait à faire le lien avec l’utilisation des animaux dans un contexte de travail social, où ces derniers permettent l’épanouissement des petits humains, notamment sur des plans cognitifs et socio-affectifs. M.-G. Mathély citait le bel exemple, photos projetées sur l’écran derrière nous à l’appui, d’une crèche qui accueillait, outre des enfants, un gros chien nommé « Velours » et avec qui ils partageaient joies, angoisses, colères et endormissements. Cet article faisait écho à celui de Frédérique Césaire, représentée alors par Dominique Kerforn, chargée de mission à l’AFIRAC [3] , intitulé : « L’animal c’est infatigable travailleur social. Un acteur de la médiation ? ». Il s’agissait d’un rapide historique de la relation thérapeutique développée à partir des animaux (surtout chevaux, chiens et chats) et une analyse des bienfaits de ce contact, autant pour les animaux que pour les humains, qu’ils soient soignés ou soignants. L’animal associé à l’action d’un spécialiste semble être en mesure de remettre en cause des situations qui pouvaient semble sans issues, qu’il s’agisse de problèmes de violence ou d’incapacité à communiquer. Venait ensuite la présentation de Céline Chantepy, formatrice-consultante à l’IREIS et compagne de A. N. Touil : « Compagnons de galère. Le coq d’Eddy, les chiens et les SDF. » On apprenait alors que les structures d’hébergement n’acceptent pas toutes les gens des rues en compagnie de leurs « compagnons de galère », qu’ils soient chiens ou rats, ces derniers servant parfois de moyens (que l’on se prête) de mendier plus efficacement. Ici, la présentation s’est conclue sur l’histoire d’amour entre Eddy, un Antillais, et son coq. Ce dernier, muet, s’est pourtant pris à chanter à tue-tête, comme pour protéger son « maître », lorsque la police est venue le chercher. L’histoire finit de manière tragique puisque le gallinacé, véritable emblème d’Eddy, a subi la vengeance de l’ensemble des habitués du centre d’hébergement qui ne supportaient pas le fort caractère de l’Antillais. L’article de Diane Debey, étudiante en Assistante de service social à l’IREIS : « Médor et Cie. L’accompagnement par l’animal de compagnie », relatait quant à lui l’expérience de son auteure, confrontée à la force du lien qui unissait une vieille dame et son chien alors même que l’assistante sociale qui était sa tutrice projetait de se débarrasser de l’animal, soit disant par soucis financier. Son récit, efficace comme un véritable show, déclenchait des fous rires parmi les étudiants de l’assistance. Elle a terminé en insistant sur l’importance pour les travailleurs sociaux d’écrire leurs propres réflexions, de témoigner de leurs expériences. Ludovic Varichon, psychologue clinicien formateur à l’IREIS, a lui aussi su déclencher l’hilarité générale lorsqu’il a présenté son article : « « Je ne suis quand même pas une bête… » L’animal comme dernier recours identitaire ». L’aspect développé concernait surtout un garçon de 9 ans en IME qui se prenait pour un chien (du nom de Wolf) et le revendiquait, l’auteur ayant fait les frais de cette identification. Il a enfin été question du récit fait par A. N. Touil : « La dame en noir. Le blues du cafard. » dans lequel il était question du délitement des liens sociaux et de leur recréation à travers l’apparition, au sein d’un immeuble, d’une colonie de cafards. Entre temps, votre serviteur a présenté son article : « Petite mythologie du delphinarium. Antibes et ses dauphins. » À travers celui-ci, j’ai cherché à montrer les paradoxes existant au sein d’une institution de loisirs comme Marineland d’Antibes. En effet, la capture et l’enfermement des dauphins, ainsi que leurs corollaires (destructions de cohésion de groupes, morts, maladies, dépressions, etc.), constituent le face obscure de tout delphinarium, l’exaltation d’un merveilleux en référence à un imaginaire d’harmonie avec la nature et ses habitants (paradis perdu) en étant le pendant. La mise en évidence de contradictions passait aussi par celles qui sont présentes dans nos représentations concernant les dauphins. À la suite de ces présentations, G.-N. Pasquet a rassemblé nos interventions sous trois thématiques, soulignant en passant le problème de nos limites dès que l’on veut étudier les animaux puisque on est alors amené à les faire parler ! Voici les trois thèmes en questions : - L’animal subit fréquemment nos projections ténébreuses - Il existe une ambiguïté profonde dans notre relation à l’animal qui se manifeste à la fois par de l’attirance et par de la répulsion - Finalement, les animaux présentés à l’occasion de cette rencontre apparaissent plutôt comme des braves bêtes ; et de souligner ce fait qu’actuellement il est de bon ton de dire qu’on aime les animaux car, si on ose affirmer le contraire, on passe pour un être dénué de sentiments, incapable d’aimer en général. Il faut cependant rappeler qu’il existe aussi, et de manière répandue, cette idée inverse qu’une personne qui aime les animaux les aime parce qu’elle reporte un amour qu’elle bien incapable de porter à l’humanité.

À travers les discussions entre les auteurs et le public, sont ressorties différentes idées comme celle des énigmes animales où force est de constater que la connaissance au sujet des animaux est loin d’être aboutie. L’importance de compléter notre regard rationnel par un regard poétique dans la rencontre d’un animal a été rappelée, dans l’objectif d’apprécier pleinement la richesse de ces contacts qui ne peuvent passer par le langage. Référence a alors été faite à la notion de « communautés hybrides » du philosophe Dominique Lestel à travers lesquelles il envisage des interactions permettant l’épanouissement des sujets, humains et non humains, ainsi mis en relation. Cette cohabitation amène aussi à souligner les problèmes que cause la présence d’un grand nombre d’animaux domestiques à différents niveaux : hygiène, sécurité, financements.

La question de la sexualité animale a aussi été soulevée, permettant de s’arrêter sur le féminin de certains mots qui font alors référence à la sexualité humaine : chien/chienne ; chat/chatte.

Il a été également question de l’importance de l’individualité chez l’animal, plus encore que de son éducation ou de son rattachement à une espèce particulière.

La comparaison entre l’homme et l’animal est aussi passée par la comparaison des notions de dressage et d’éducation où il s’avère que l’éducation que l’on donne à nos enfants comporte aussi des éléments de dressage comme le dressage du corps à travers l’utilisation de chaises et de tables dans les classes.

Finalement, une proximité au niveau de notre imaginaire a été soulignée entre les bêtes (plus péjoratif que « les animaux »), les enfants, les femmes, les monstres et les fous.

Je conclurai par cette interrogation de G.-N. Pasquet : « À quand la possibilité d’être traité « comme des bêtes », et que celles-ci soient des nôtres ? »

Après cette rencontre riche en idées, nous nous sommes préoccupés de nourrir nos corps qui en avaient bien besoin avec un pot (et une séance de dédicaces) avant que nous ne nous élancions tous en direction d’une pizzeria de Saint-Étienne.

Je dois souligner que la chaleur de l’accueil a fait beaucoup au succès de cette rencontre (et pour ça merci à ses organisateurs) ; puisse-t-il y en avoir d’autres du même acabit.

[1] Institut Régional du Travail Social – Languedoc-roussillon

[2] Institut Régional et Européen des métiers de l’Intervention Sociale

[3] Association Française d’Information et de Recherche sur l’Animal de compagnie

 

Dernier ajout : jeudi 12 juillet 2007. — © RUSCA 2007-2010
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