Michel MAFFESOLI « Le réenchantement du monde »

Conférence du 11 octobre 2007

Par Julia Sa Pinto Tomas

L’Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques - Centre de Recherches sur l’Imaginaire (IRSA-CRI/E.A. 3025) et le Département de Sociologie - Master Recherche de Sociologie, UFR V « Sciences du Sujet et de la Société » ont organisé une conférence du Professeur Michel Maffesoli, sous la présidence du Professeur Jean-Marie Miossec, président de l’Université Paul-Valéry, Montpellier III, le 11 octobre 2007 à Montpellier.

Michel Maffesoli est professeur à la Sorbonne, Paris V. Auteur de dix-huit livres, ce sociologue du quotidien est aussi administrateur au CNRS ainsi que président du Centre de Recherches sur l’Actualité et le Quotidien. Dans la tradition de pensée allemande, Maffesoli part d’une sociologie compréhensive wébérienne inspirée du formisme de Georg Simmel, soulignant l’importance non négligeable de la subjectivité individuelle ainsi que la reconnaissance de l’autre dans sa subjectivité. Parallèlement, dans une fusion poétique mais logique, cet explorateur du présent attribue une importance centrale à la sociologie de l’imaginaire qui propose un trajet anthropologique de l’intersubjectivité mythique dans un but d’éclaircir le coté encore obscur du monde du sensible. Pour Maffesoli en effet, les formes de socialité du quotidien peuvent être mises en parallèle avec des formes symboliques qui nous reviennent des temps anciens. Les époques seraient conduites par des courants que Simmel nomme un « roi clandestin » qui se cristallise comme la pensée radicale de toute une époque. Pour Maffesoli, « le roi secret » (Anna Harendt) de l’époque postmoderne est le réenchantement du monde.

La salle Rabelais, ancienne salle de cinéma située au cœur même de la ville de Montpellier, a accueilli environ deux cents personnes pour cet évènement. Des livres de M. Maffesoli ainsi que ceux des chercheurs de l’IRSA-CRI étaient en vente à l’extérieur de la salle ce qui a permit un moment d’échanges et interactions.

La conférence a eu pour thème le « réenchantement du monde », terme cher à l’analyse maffesolienne de la société contemporaine. Dans l’hypermarché des conceptions du monde il y a comme un roi clandestin qui dévoile des changements de pensée. Or la pensée sociologique doit suivre ces changements. La signification des mots évolue, les mots ne correspondent plus à la réalité passionnelle, le désaccord augmente entre le mot et la chose. La pensée sociologique doit par conséquent être une pensée vivante et contingente pour diminuer et éviter cet espace grandissant entre le nommé et l’objet en soi. La tradition phénoménologique joue un rôle important dans l’objectivation du monde car elle permet de revenir aux choses-mêmes, c’est-à-dire à l’essence de la chose observée, « en-delà et en-deçà de la rationalisation ». Dans un monde trop rationaliste et fort limité par le langage, la passion folle dans la pensée se dissipe et nous assistons ainsi à une « intégration homéopathique de la subjectivité ». Autrement dit, la reconnaissance de la subjectivité de l’autre se fait à petite dose car nous avons des convictions conformistes logiques. Pour Maffesoli, il faut mettre un point d’arrêt aux convictions préalables, une sorte de rébellion par la pensée, car en effet la pensée est rebelle ne soi. Cette rébellion de la connaissance permet que la pensée redevienne vivante, elle permet de revenir à la chose dans son état brut tout en sachant au plus profond qu’il n’existe pas de savoir total. Le retour à la pensée vivante, ou à la pensée radicale, rejoint la pensée du roi clandestin simmelien, peuplé par les mythes et légendes du quotidien. La mythologie du quotidien, du Lebenswelt, met en relief les liens entre l’archaïque et le postmoderne qui requiert selon Saint-Augustin « une pensée à neuf du déjà pensé », c’est-à-dire, une pensée vivante qui suit l’évolution humaine.

Pourtant la sociologie contemporaine française semble immobilisée dans la tradition durkheimienne/cartésienne où le sujet maîtrise l’objet d’érudition. En « saucissonnant le réel », le sociologue a oublié la passion dans la pensée…Car il y a de la passion dans la vie sociale… En reconnaissant l’existence des passions personnelles ainsi que celles des autres nous reconnaissons les plis dont le penseur est plein.

Contrairement à la situation statique de la sociologie, nous constatons un retour en force du pathos, c’est-à-dire, des passions dans le tissu social. Il faut en effet admettre qu’il n’y a plus de dichotomies comme culture/nature, esprit/corps, lumière/ombre. Nous assistons à un moment de conjonction et non de séparation, ce qu’Edgar Morin a nommé un moment de « reliance » qui se traduit par le processus d’interaction de relier et faire confiance. Le subjectif ne maîtrise pas l’objectif, mais se présente plutôt comme un va-et-vient où il y a une prévalence du vécu et donc des convictions.

Cette société postmoderne basée sur la conjonction appelle à un outrepassement de l’idée du simple grand-soi vers le grand-soi universel. La cyberculture (qui promeut un nouveau rapport au savoir par le biais de l’internet) va réconforter ce soi-global à l’aide du développement technologique et de la sorte relier la synergie archaïque à la technologie de l’information et de la communication. Les changements sociaux provoqués par ce phénomène ont trois conséquences directes sur progression de la recherche sociologique concernant le quotidien. D’abord il y a une nécessité d’atteindre un certain relativisme par rapport à l’universalisme arrogant occidentaliste. L’histoire socioculturelle nous dévoile que la prétention à l’universalité s’est métamorphosée en paranoïa et mépris. La conséquence de l’universalisme est clairement la dévastation de l’esprit. Il faut par conséquent déconstruire l’universalisme et dépasser la sphère des représentations. La mise en relation des cultures permet une relativisation des vérités qui entrave la paranoïa universaliste et qui dépasse les représentations (constructions qui disent non) pour accéder aux présentations (constructions qui disent oui). En second lieu, la sociologie du quotidien doit voir « l’étoffe du réel », le tissu social, entrecroisement de petites choses du quotidien comme manger ou parler. Cette étoffe nous dévoile les mythes collectifs, les petits mythes de tous les jours, peut-être illusoires mais qui cimentent les interrelations sociales. Il est important de souligner que la fausseté est aussi une manière de se structurer. La troisième conséquence des changements sociaux contemporains pour la sociologie est le passage du moralisme individualiste reflétant un rigorisme conformiste à l’éthique de la reliance qui requiert un élargissement du travail à la création (ludique, onirique, imaginaire). Être capable d’intégrer le jeu ou le rêve des autres dans la recherche sociale se traduit par une prise au sérieux des passions collectives, ce qui mène à la reconnaissance de la subjectivité de l’autre ainsi que de l’intersubjectivité présente dans une relation sociale. La perte de soi et de nos convictions dans l’acte de reconnaissance d’autrui dans sa subjectivité est comme un orgasme, une petite mort pour ensuite mieux renaitre. L’éthique de la reliance est finalement la perte de soi dans l’autre. Et celui qui perd (enfermement), gagne (connaissance).

Finalement, l’éthique de la reliance et l’expérience qu’elle produit dans l’acte de se perdre dans l’autre pour se retrouver dans un soi plus vaste aboutit à la sérénité, à une non-action, mais qui n’est pas passive car elle participe au magique des choses par le biais du monde subjectif.

En conclusion, deux points principaux sont retenus. D’abord une conclusion délicate, qui concerne le sociologue face à la complexité d’une société contingente, insiste sur le nécessaire dépassement des limites dialectiques. Selon Maffesoli, pour développer la procédure dialectique il faudrait aller au-delà de la dysfonction explicative du monde et prendre en compte la complexité en nous et dans le monde. La sociologie phénoménologique de l’imaginaire et l’utilisation de la mythologie mettent en évidence le retour de diverses formes symboliques archaïques, permettant de la sorte saisir l’étonnante vitalité sociale. Pour terminer, le sociologue rappelle à l’auditoire le fil conducteur de cette conférence qui est un réinvestissement de l’idée de communauté basée le pré-individuel. Le réenchantement du monde apparaît sous cet angle comme le passage de la morale (individualiste) à l’éthique (de la reliance) aboutissant à la reconnaissance pré-individuelle laquelle nous permet de reconnaître les échos qui viennent du fort loin.

La morale était l’âge de l’homme individuel, l’éthique c’est l’âge des peuples.

Le débat qui s’ensuit a permit d’éclairer quelques concepts particuliers. Dans un premier temps, concernant le saut des représentations sociales aux présentations du monde quotidien, Michel Maffesoli évoque le manque de concision linguistique par rapport au terme « représentation » lequel encode tout l’imaginaire dans la sociologie française. Néanmoins, il faut admettre la difficulté de signifier. Pour observer une présentation du monde social, il suffit de faire photographie de ce dont on veut parler. Non pas faire de la déduction, mais de l’induction. La sédimentation fait signifiance à un moment. Dans un second temps, le professeur est revenu au terme « réenchantement » en faisant référence à Gilbert Durand et sa conception transcendentaliste de l’interaction entre le régime diurne (qui tranche et qui coupe) et le régime nocturne (qui englobe) qui révèle une envagination du sens, autrement dit, ce qui va revenir au trou. Le réenchantement peut se traduire par le passage de l’être nominal (qui nomme dieu et l’état) et l’être infinitif (le verbe être, le retour au ventre). Dans un troisième et dernier temps, Michel Maffesoli explicite que, bien que le réenchantement, ou remagification, soit liée à la logique économique de la marchandisation, son intérêt particulier porte sur la démarche de rébellion dans le processus de la remagification du monde, car il y a toujours des « zones autonomes temporaires », lesquelles permettent l’émergence et la création existentielle de petites identités.

Julia Sa Pinto Tomas

Allocataire-monitrice de l’IRSA-CRI

Dir. de recherche : Pr. Jean-Bruno Renard

 

Dernier ajout : vendredi 26 octobre 2007. — © RUSCA 2007-2010
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