SENS ET SENSIBILITE GOTHIQUE

PAR ANTOINE DURAFOURET JOCELYN LACHANCE

PAR ANTOINE DURAFOUR

CHARGE D’ETUDES SOCIOLOGIQUES

ET JOCELYN LACHANCE

DOCTORANT EN SOCIOLOGIE, UNIVERSITE MARC BLOCH, STRASBOURG, MEMBRE DU LABORATOIRE DE RECHERCHES « CULTURES ET SOCIETES EN EUROPE » DOCTORANT EN SCIENCES DE L’EDUCATION, UNIVERSITE LAVAL, CRIFPE, QUEBEC, CANADA

Le mouvement gothique est apparu en Angleterre, à la fin des années 1970. Comme patrimoine artistique et littéraire, il est représentatif de plusieurs courants : le roman gothique anglais de la fin du XVIIIe siècle, le romantisme noir du XIXe siècle, la poésie décadente, le cinéma expressionniste allemand, l’imaginaire occulte et religieux, la littérature fantastique contemporaine, le vampirisme, etc.

Les gothiques fuient le désenchantement du monde, à l’image des romantiques en quête d’évasion et de spiritualité. L’esthétique prédomine et leur recherche du beau s’accomplit, entre autres, à travers des expressions morbides. Les gothiques exaltent et théâtralisent la sensualité. Ils considèrent même le corps comme un objet d’art : la tenue vestimentaire, le body art, le tatouage et le piercing, les performances et la danse en soirée gothiques sont l’expression d’un style partagé qui se distingue de certaines conventions esthétiques.

Face à la culture dominante, au monde médiatique et publicitaire, c’est dans une logique de différenciation que les participants du milieu gothique s’affirment. De plus en plus médiatisé, le mouvement gothique attire aujourd’hui de nombreux adolescents issus de milieux sociaux très variés et suscite toujours autant d’inquiétudes. Qu’est-ce qui motive un adolescent à s’orienter vers l’univers gothique et que cherche-t-il à exprimer à travers ce style ? Nous choisissons ici de nous attarder aux significations symboliques de cette musique et de son imagerie, afin de mieux comprendre comment ces jeunes bricolent une « sensibilité gothique » qui révèle un rapport spécifique au corps.

SENS DE LA MUSIQUE ET DE LA PAROLE GOTHIQUE

La culture gothique actuelle tire son essence avant tout d’une expression musicale. Aussi variée soit-elle, il s’agit d’une musique théâtrale qui cherche toujours l’expression de la beauté dans la mélancolie, la représentation de l’au-delà et parfois de la mort. Elle véhicule une gamme diverse d’émotions en jouant sur certains contrastes (douceur/violence – Eros/Thanatos). Minimaliste ou complexe, intimiste ou provocatrice, sensuelle ou déjantée, elle se veut pleinement ancrée dans l’époque actuelle qu’elle juge décevante. A travers une esthétique dark (sombre), présente dans la peinture, la littérature et le cinéma, la musique gothique explore un imaginaire fantastique et occulte. La parole y joue un rôle singulier, comme dans tous les styles musicaux contemporains. Parfois, comme dans le cas du rap, elle devient le premier matériel d’expression, allant jusqu’à créer l’harmonie et le rythme propre à un courant. À l’opposé, dans la musique techno, les mots sont absents, ce qui laisse à la seule musique le pouvoir de créer et de véhiculer du sens. Ce dernier est alors sujet à de multiples interprétations et différentes formes d’appropriation par les auditeurs (Gauthier, 2006).

De ce point de vue, l’univers gothique accorde à la fois une place importante à la parole et à la musique. La plupart de ses adeptes s’intéressent évidemment à l’harmonie musicale, au son, au « beat ». Plus précisément, l’attention est accordée aux voix graves et gutturales sorties d’outre-tombe, aux chants cristallins qui adoucissent la froideur de certaines compositions musicales. Mais leur intérêt pour les mots demeure constant. Si l’anglais est souvent la langue de prédilection pour les chanteurs gothiques, les amateurs vont jusqu’à surmonter cette barrière, notamment en cherchant la traduction de certaines expressions. Par conséquent, le sens de la musique gothique n’émerge pas uniquement de l’harmonie musicale, mais aussi des mots employés par les artistes.

La diversité de la musique gothique, comme les multiples ponts qu’elle propose entre musiques dites « populaires » et musiques dites « sacrées », conduit souvent le novice à adopter une attitude éclectique dans sa consommation musicale. Les amateurs ne cloisonnent pas ce qu’ils écoutent au seul courant gothique. Cette attitude est également observable à travers leurs réseaux d’appartenance. En effet, leurs fréquentations, qui se limitent très rarement à des adeptes de la musique gothique, témoignent aussi d’une ouverture d’esprit et d’une reconnaissance générale de l’altérité.

La musique gothique donne alors, à certains jeunes, un horizon de signification (Taylor, 1994), c’est-à-dire un arrière-plan d’intelligibilité qui puisse permettre le dialogue, donc la rencontre avec l’autre. Plus que des mots, elle appelle tout un univers chargé de sens dont les symboles évoquent certaines préoccupations de nos adolescents. Le rapport à la mort, par exemple, y est exploité, contrastant sévèrement avec une société qui le déni, ce qui n’est pas sans conséquence auprès des jeunes générations (Julier, 2007). À travers l’exploitation de thèmes semblables, la musique gothique permet un premier dialogue entre le jeune et lui-même, sur un mode réflexif. Elle ose évoquer des sujets tabous qui peuvent toucher intimement les auditeurs. À cet effet, Marilyn Manson, vedette commerciale du mouvement gothique, affirmait lui-même que ses jeunes amateurs cherchent dans ses disques ce qu’ils n’arrivent pas à trouver auprès de leurs parents : une parole qui dit, qui se laisse discutée et, surtout, qui ne juge pas. Des thèmes, aussi intimes que la mort, sont alors mis de l’avant et donnent à l’adolescent, non seulement la possibilité d’alimenter ses réflexions, mais aussi de « normaliser » son questionnement.

L’expression du corps a aussi sa place dans la musique et les textes des groupes gothiques. Bien qu’il soit impossible de les systématiser à l’ensemble de la production musicale, quelques thématiques en lien avec le corps sont récurrentes dans les paroles : le corps immortel comme celui du vampire (dans le gothic rock) ; le corps sensuel, l’érotisme et le fétichisme (dans la musique electro-gothic) ; le corps et la morbidité (dans les plus musiques gothiques les plus sombres) ; le corps et la machine (dans la musique electro-indus). Enfin, la musique gothique permet aussi l’échange avec les pairs qui partagent la même sensibilité esthétique, notamment par le biais d’internet, ses nombreux blogs et forums de discussions. Elle alimente le dialogue entre certains adolescents par la confrontation des différentes interprétations des paroles. Elle devient alors le support de l’échange, de la discussion. En d’autres termes, elle crée du lien social.

L’IMAGERIE GOTHIQUE

Si l’univers gothique s’exprime d’abord à travers une musique, il se caractérise également par une imagerie très riche en symboles et en références culturelles. Souvent assimilée à l’univers de la dark fantasy, l’imagerie gothique nous renvoie, avec ses nymphes, ses goules, ses vampires et ses mises en scènes claustrophobiques, aux grandes figures de l’altérité. Nous pourrions voir dans le phénomène d’attraction/répulsion une manière de s’affronter pour mieux se connaître. Le monstre mis en scène, c’est le visage de l’Autre, mais c’est aussi le reflet de notre part d’ombre, de notre animalité, de notre sentiment de puissance refrénée ou encore de nos désirs inavouables. Le corps révélé est toujours un corps métamorphosé. C’est à partir de ce sentiment de fascination/répulsion, révélé par la psychanalyse freudienne (Eros/Thanatos – instinct de vie/instinct de mort), que fonctionne le cinéma d’horreur. En quittant le monde du quotidien, le spectateur trouve un exutoire à ses fantasmes et ses pulsions réprimées.

Dans les clips, sur les pochettes de CD et finalement à travers le look adopté par les gothiques, il est frappant d’observer que l’art chrétien se mélange allégrement avec l’imagerie satanique et les symboles occultes. Les jeunes s’approprient ces images, simplement parce qu’ils les trouvent belles, à la manière du cinéma fantastique qui restitue à ces images une nouvelle valeur esthétique. De cette manière, les jeunes gothiques enracinent leur mouvement dans une histoire, une esthétique qui a plus de dix siècles d’âges et qui lui donne une certaine crédibilité culturelle. Héritiers d’un patrimoine artistique qui va du romantisme littéraire à l’expressionnisme allemand, les gothiques s’affirment sur la scène sociale à travers le rapport qu’ils entretiennent avec le monde de l’art et de la culture, un rapport parfois intellectualisé, plutôt qu’à travers l’expression d’une révolte ou d’un message idéologique. Par cette éthique de l’esthétique, ils se distinguent de toute imagerie brutale que l’on pourrait trouver chez certains groupes de métal extrême, ce qui explique, en partie, pourquoi au sein du milieu gothique, la féminité, l’androgynie, l’esprit dandy sont à ce point mis en avant.

Toutefois, les gothiques fondent en grande partie l’originalité de leur style sur la réappropriation d’icônes sacrées, le blasphème et l’ambiguïté du sens attribué à ces symboles. Porter des croix chrétiennes en pendentif autour du cou, à l’envers ou à l’endroit serait pour de nombreux adolescents une manière de se faire peur à soi-même et aux autres. À cet âge, pour affirmer son style et revendiquer une certaine liberté, il est courant de cultiver le goût de la provocation. Le plaisir de la transgression, le frisson de l’interdit, c’est l’excitation de se mesurer au monde, de se sentir presque invulnérable en franchissant les limites d’un « ordre » établi. L’ivresse est vécue intensément et intimement parce que la peur est mise en scène et que les risques y sont, du même coup, maîtrisés.

Il est aussi question de défier les figures allégoriques de la morale adulte ou chrétienne, ou encore de démystifier le rapport des hommes à leur Dieu. La puissance de l’esthétique, le pouvoir de la représentation et le sentiment de puissance qui s’en dégage sont toujours au premier plan. L’image devient donc aussi celle que les individus donnent d’eux-mêmes. Univers fortement théâtralisé, le monde gothique est un milieu où l’on se regarde soi-même dans le regard de l’autre, ce que nous pouvons aussi illustrer à travers l’utilisation des clips.

En effet, ces derniers apparaissent comme des lectures, des interprétations suggérées des textes. C’est pourquoi l’imposition d’images par le réalisateur d’un vidéo-clip n’est pas représentée comme une fermeture de sens, mais plutôt comme une proposition, elle-même sujette à la critique, au débat, et à l’interprétation. Dans ces clips, les effets de styles, les jeux de lumière et de cadrage laissent libre cours à l’imagination du spectateur. Ils expriment de la sensualité, suscitent des fantasmes, provoquent ou dérangent. Dans tous les cas, ils ouvrent les portes de l’imagination et invitent davantage celui qui regarde à lui donner un sens personnel qu’à lui imposer une vision définie du monde.

À l’image du message publicitaire, le clip gothique développe un montage haché et percutant guidé par le rythme de la musique. L’influence de la BD et du cinéma se fait sentir dans la plupart d’entre eux, notamment dans les cadrages et les effets de lumières. Ceux-ci renvoient parfois au style impressionniste qui donne aux corps et aux formes des contours indéfinissables. Les artistes « gothiques » qui utilisent le clip sont souvent ceux qui développent avec outrance les aspects stéréotypés de cet univers.

Dans ces clips, le corps, toujours présent, n’est jamais parfaitement visible, donc jamais défini. Par des expérimentations techniques et des audaces esthétiques, les réalisateurs nous montrent soit des ombres, des silhouettes, des contours flous, soit des corps maquillés, costumés, surchargés de symboles et de vêtements. L’omniprésence du corps marque son importance dans la culture gothique, mais, toujours dissimulé, il apparaît aussi comme inconsistant et incomplet. Une part de mystère y est toujours associée. Le spectateur est alors libre de venir compléter le tableau, de donner les formes finales à ces corps dissimulés. Ces clips invitent donc chacun à l’interprétation, proposant du même coup que le corps, mais aussi le rapport à ce dernier, n’est jamais parfaitement défini et que l’imaginaire participe à sa construction.

Les moyens techniques sont au service de cette place fondamentale de l’imaginaire. Ils ne produisent pas une illusion de réalité. Selon Philippe Marion et Chantale Anciaux, « les clips affirment ce que les films cinématographiques voulaient dissimuler ». Tantôt diffuse, la lumière peut devenir saturée, presque aveuglante, le brouillard filtrant la lumière à l’image des films d’horreur de série B. L’utilisation technique des images permet de véhiculer certains messages esthétiques :

« Ca m’amuse de voir que mes clips font peur, moi, je les trouve beaux, ils reflètent des aspects de ma personnalité, des choses que j’ai vues et que j’ai voulu recréer. Je ne les trouve pas effrayants […] Pendant très longtemps, je faisais une fixation sur la religion et ses représentations, les images de souffrance, l’héritage d’une éducation catholique ». (Floria Sigismondi a réalisé un clip pour M. Manson).

Les clips gothiques proposent, comme la majorité des autres clips, des femmes sous leurs atouts les plus séduisants, mais cette exploitation est voilée en quelque sorte par une esthétique à la fois soignée et sombre. Le corps de la femme est également exposé au spectateur avec sa part de mystères. Une fois de plus, il n’est pas donné, ni imposé, mais plutôt suggéré.

À la différence de la plupart des clips, il est plutôt rare que le chanteur gothique fixe la caméra. De cette manière, il n’y a pas « défictionnalisation », ce qui peut provoquer un certain trouble, une angoissante impression d’être envahi par un flot d’images sans retour au réel. Ce choix de mise en scène suscite la participation du spectateur au niveau pulsionnel et émotionnel par le recours à des représentations symboliques et proches de l’imaginaire inconscient. Les images arrivent à l’œil de manière répétitive, comme des flashs, atteignent l’inconscient. Ainsi leurs contenus fantasmatiques et oniriques sont sujets à de multiples interprétations.

L’univers gothique ne doit pas être compris comme un mouvement de sectarisation chez jeunes, ni comme une simple démonstration de la morbidité chez nos adolescents. Il ne se réduit pas aux premiers symboles, aux images choquantes qui peuvent heurter plusieurs d’entre-nous et même nous laisser dans l’incompréhension la plus totale ; bien que pour exister en tant que « tribu », les membres du mouvement gothique cultivent l’opacité et le mystère autour de symboles et de codes finalement peu accessibles.

Philosophe et anthropologue de l’imaginaire, Gilbert Durand nous rappelle que « toute raison s’élabore à partir du terreau de l’imagination ». Dans notre société médiatique, publicitaire et d’hyperconsommation, la profusion d’images aboutit à une frénésie de sens. Par le biais des médias, et notamment de la télévision, les jeunes reçoivent quotidiennement une quantité d’images et de symboles sans qu’on leur donne les moyens de se les approprier intelligemment. Il n’y a pas de « réception créatrice » pour reprendre les termes de Durand. Or, en faisant le parallèle avec le concept heuristique d’horizon de significations, on peut considérer que, par la construction d’un langage esthétique, les jeunes gothiques ont les moyens d’être dans une attitude de « réception créatrice ». La part non rationnelle fortement présente dans la culture gothique participe à l’élaboration d’un savoir partagé et à la construction d’un tissu social et culturel. Dans cet ordre ambiant, qu’ils jugent formaté, vulgaire et superficiel, certains gothiques ne trouvent plus d’espace pour rêver. Ils tentent alors de revaloriser les espaces de l’imaginaire. Puisque l’expression des sentiments plus obscurs comme l’esprit cynique ou le spleen cher à Baudelaire sont perçus négativement, ils développent aussi une culture romantique en marge et parfois élitiste. Cette dynamique, caractérisée par une tentative de resymbolisation de son rapport au monde qui semble être à l’origine même des pratiques culturelles issues du courant gothique. Dans ce contexte, le corps apparaît comme un élément central à travers lequel s’exprime cette volonté de créer du sens.

ESTHETIQUE ET EXPOSITION DU CORPS GOTHIQUE

Le sens commun considère souvent les œuvres gothiques actuelles comme le fruit d’artistes indépendants qui évolueraient au sein d’un univers plus ou moins coupé du monde. Pourtant, leurs productions touchent des problématiques contemporaines et diffuses dans l’ensemble de nos sociétés. Aujourd’hui, le corps ne déterminerait plus l’identité de chacun, mais chacun utiliserait plutôt son corps pour faire la promotion de son identité (Le Breton, 1999). Ainsi, le corps gothique est indéterminé, présenté dans une version inconsistante comme nous l’avons vu dans les clips, mais il est aussi présenté comme modifiable par l’action de celui qui l’habite. Il s’inscrit aussi en marge du culte de la beauté et de la minceur, promu par les mass-médias. Les gothiques se distinguent de ces normes esthétiques par l’exposition du caractère éphémère, limité et mortel du corps.

Chez les gothiques, l’obsession pour la mort s’explique en partie par la volonté d’exposer ces limites du corps dans des sociétés marquées par un désir d’immortalité et d’ubiquité. Dans ce contexte, l’esthétique gothique, à travers l’exploitation d’images morbides, marque la limite ultime. Elle nous propose une allégorie de la mort, ne serait-ce que pour rappeler le caractère précieux de la vie, dont la durée est limitée. Elle se distingue donc nettement du discours dominant sur le corps et la mort puisque « la vision de soi comme futur cadavre, et acteur malgré soi d’un processus de cadavérisation, n’est jamais explicite dans les images corporelles de la modernité. Ce sont des corps lisses, aux lignes pures, qui sont constamment montrés. Mais cette obsession du lisse et du net est animée et relance sans cesse une hantise de la mort, logée en soi, dans ce corps que l’on est. C’est dans la vie quotidienne, dans un rapport banal au corps que se joue un rapport suicidaire » (Baudry, 1991 : 33).

Par le biais d’une esthétique macabre et dérangeante, l’univers gothique dénonce l’obsession du corps « beau » et invulnérable. De telles mises en scènes brisent l’image du corps socialisé, du corps « cultivé ». L’ambiance qui règne dans ce mouvement favorise la transgression des normes et des tabous. Il s’agit d’aller toujours plus loin, de se libérer des contraintes et de choquer âmes et consciences, quitte parfois à tomber dans la caricature ou le mauvais goût.

Que ce soit en dénigrant sa valeur (le style grunge début des années 1990) ou en le considérant comme une « œuvre d’art » (gothiques), le rapport au corps est devenu un noyau de significations symboliques dans les sociétés contemporaines. Les marques corporelles (le tatouage, le piercing, certains types de scarifications), permettent l’affirmation du sujet, de sa subjectivité et de ses représentations intimes de sa propre identité. Dans la société actuelle, perçue comme menaçante mais aussi aliénante par ses procédés médiatiques normatifs et ses avancées technologiques, le corps se révèle comme un support de l’identité.

L’univers gothique permet aussi l’expression de souffrances, voire de passages à l’acte compris comme un acte de passage. Elle donne à certaines pratiques une vitrine sur le reste du monde, alors qu’elles se déroulent habituellement dans une intimité jalousement gardée. La culture gothique revendique alors pour celles-ci une place dans l’espace social. Elle constitue une volonté de reconnaissance, une tentative de dépathologiser des comportements qui expriment davantage l’envie de vivre que celle de mourir (Le Breton, 2002). À sa manière, le courant gothique a donné une forme à la fois sociale et artistique à des phénomènes de retournement de la violence vers soi. Il expose différentes formes d’attaque au corps comme la scarification et même la modification corporelle, à la manière de Marilyn Manson. En ce sens, il est aussi une manière de partager, sous une forme théâtralisée, des drames vécus individuellement, mais rassemblés autour d’une souffrance commune (Jeffrey, 1998). Elle révèle, en partie, ce qui est caché dans l’ombre, prouvant par le fait même que la volonté d’effacement, symbolisée, entre autres, par l’utilisation de vêtements sombres et l’application de maquillage, n’implique pas la volonté de disparaître.

L’une des spécificités du mouvement gothique réside dans cette tendance relativement récente chez les jeunes générations à vouloir exposer leur passage à l’acte à un public, en évitant toutefois de s’y confronter directement. En effet, plusieurs prises de risque sont déjà exposées dans l’espace public par l’intermédiaire de la télévision et du cinéma (Dupont, Lachance, Lesourd, 2007). L’humour trash et ses dérives font des émules parmi le public adolescent. Mais aujourd’hui, des adolescents diffusent eux-mêmes des récits, des images et des vidéos. Certains anorexiques se racontent et montrent des photos de leur corps nu sur des forums et des blogs par le biais de l’internet. Le phénomène happy slapping, qui consiste à filmer une agression avec un téléphone portable, donne à la violence une nouvelle visibilité. Les rodéos en mobylette, en moto et en voiture, qui trouvaient déjà un public sur la route, se retrouvent sur de plus en plus de sites internet, sur lesquels un public encore plus grand peut visionner des courses folles sur des autoroutes. Dans chacun de ces exemples, le corps est mis en scène. Il est acteur et communique à un public anonyme, à un autre, la dynamique dans laquelle il s’inscrit. Son exposition marque alors la recherche d’un regard et d’une reconnaissance de son passage à l’acte.

Le mouvement gothique recherche une reconnaissance plus large, qui implique le droit à l’appropriation de son corps, indépendamment des normes sociales. Par conséquent, il endosse le discours social selon lequel le corps est le support de l’identité personnelle, mais il rejette les codes esthétiques dominants. Les gothiques ne s’opposent pas catégoriquement à l’époque dans laquelle ils vivent puisque leur démarche est actuelle. Ils radicalisent ce rapport au corps jusqu’à remettre en question, non pas ses limites biologiques, mais plutôt celles qui délimiteraient le champ d’action de chacun sur son propre corps. Le rejet d’une esthétique dominante et contemporaine, axée sur les cultes de la jeunesse et de la beauté, ne s’effectue alors pas au profit d’un retour vers une époque révolue. Il témoigne plutôt d’une inscription du mouvement gothique dans le présent.

TEMPORALITE, IMAGINAIRE ET CORPS GOTHIQUE

La tentative de resymbolisation du rapport au monde se joue aussi au niveau du rapport des jeunes gothiques à la temporalité. L’horizon de significations proposé par le mouvement rappelle aussi l’urgence pour les jeunes générations de se réinscrire dans une temporalité chargée de sens. Aujourd’hui, elles semblent souffrir de « maltemporalité » (Bacqué), c’est-à-dire de l’absence d’un modèle d’inscription dans le temps qui permette au sujet de transcender la durée limitée de son existence, de se projeter au-delà de la durée de vie de son propre corps. Autrefois, les mythologies des sociétés traditionnelles et modernes lui donnaient la possibilité de répondre aux questions fondamentales d’où je viens et où vais-je, mais elles se sont progressivement effritées, jusqu’à disparaître. Dans ce contexte, le sujet n’arrive plus à s’inscrire dans la Grande Histoire, à se situer en rapport avec son passé et son avenir, à déterminer ses origines et sa destinée. Il se lance alors à la recherche d’un modèle intime, personnalisé, qu’il construira lui-même, notamment en expérimentant différent rapport à la temporalité.

Au quotidien, les gothiques cohabitent avec les membres de leurs familles, leurs collègues et les autres citoyens. Ils se fondent parmi eux, se déguisent, en quelque sorte, le temps de vaquer à leurs occupations journalières. Toutefois, le soir venu, la nuit tombée, les plus fidèles adeptes du mouvement gothique s’adonnent à une véritable métamorphose. Vêtements, bijoux, maquillages, le look gothique est chargé d’une symbolique forte dans une perspective temporelle. En plus des références explicites à l’art gothique, voire à la période romantique, les symboles qu’ils arborent nous renvoient, pensons-nous, à un temps antérieur. Pourtant, les différents symboles, notamment ceux à connotation religieuse, expriment en fait des critiques à l’égard de celle-ci. Le sens qui leur est attribué aujourd’hui diffère de celui que ces objets portaient hier. Par conséquent, il n’existe pas à proprement dit de sentiment de nostalgie à l’égard d’un temps révolu chez les gothiques. Ils ne rêvent pas d’une époque telle qu’elle fut, mais plutôt d’une époque imaginaire, telle qu’ils peuvent la concevoir aujourd’hui. L’amour d’un passé évanoui, mais surtout reconstruit aujourd’hui, est habillement conjugué à une existence en parallèle, contemporaine, loin de la marginalisation sociale que le sens commun peut leur attribuer à tord. Il ne s’agit donc pas d’une fuite vers une époque révolue, mais plutôt de vivre le présent comme une possibilité de réactualiser le passé.

L’univers gothique ne fait pas l’apologie du passé. Il célèbre d’abord et avant tout l’aujourd’hui. À la manière de l’ensemble de la population, ils jouissent du présent et s’interrogent aussi sur leur avenir. Ils consomment les dernières productions audio-visuelles et participeront au prochain concert. Certes, leur discours révèle un profond attachement pour des valeurs traditionalistes, mais ce dernier alimente davantage une critique de la société actuelle qu’un sentiment de nostalgie à l’endroit d’une époque révolue. Importance du droit de vote, de la participation citoyenne, de la liberté d’expression, la culture gothique devient alors le véhicule pour exprimer un mécontentement face à un présent critiquable. C’est pourquoi il est faux de prétendre que les gothiques se réfugient dans le passé pour mieux nier le présent. Ce discours est assez réducteur puisqu’il nie à la fois l’existence bien ancrée dans le présent de ses adeptes et les interrogations qu’ils se posent par rapport à leur avenir. Au contraire, ses adeptes exploitent au maximum le temps présent, en y faisant le lieu par excellence de la relecture du passé, voire de sa réinvention. Les gothiques sont également tournés vers le futur, affligés par les préoccupations de leur génération : chômage, écologie, guerres... En d’autres termes, il ne faut pas confondre la mythification du passé par les gothiques et leur refuge apparent dans une époque révolue. La mythification chez les gothiques est un phénomène actuel, une création contemporaine d’un passé idéalisé, mis en opposition avec un présent indésirable et un avenir insécurisant.

L’amour déclaré de la nature et de l’art, qui caractérise aussi les adeptes du gothique, s’inscrit dans une tentative de réélaborer un rapport original à la temporalité. Ces deux éléments de la culture gothique sont mis en avant par nos répondants, à travers d’autres champs d’intérêts que la musique gothique (amour des animaux, des activités en nature, etc.). Ils évoquent certainement le rêve d’une société meilleure, dans laquelle l’écologie et la culture jouerait un rôle plus important que l’économie, idéal qui n’appartient pas uniquement au passé, mais surtout à des mouvements contemporains, tels l’altermondialisme. Du même coup, ses adeptes critiquent la société actuelle, marquée par le consumérisme, mais n’arrivent pas, dans les faits à y échapper (achats de disques, boutiques spécialisées, etc.). Inspirés par le romantisme noir, l’architecture gothique, l’imagerie chrétienne, ils cherchent à s’inscrire dans une tradition en se bricolant une identité culturelle qui n’appartient à aucune autre époque qu’à celle d’aujourd’hui. Le style gothique est emblématique de cette composition originale : croix médiévale, noir à lèvre, robe de style victorienne, bague en argent, etc., toutes les époques finissent par se côtoyer dans l’habillement d’une seule et même personne. Dans ce contexte, le corps devient le support désigné de cette harmonisation de différentes temporalités.

Ces remarques ne s’appliquent sans doute pas uniquement à la représentation du temps chez les gothiques. Toutefois, leur singularité se révèle ici par une utilisation particulière du corps, plus précisément du look, utilisé entre autre pour réactualiser le sens donné à des objets et des symboles appartenant, selon le sens commun, à une autre époque. En fait, tout se passe comme si leur réappropriation annulait le ou les sens qu’ils auraient pu prendre hier pour n’appartenir désormais qu’à celui ou celle qui les utiliserait aujourd’hui. En d’autres termes, l’identité du sujet ne serait plus soumise à l’héritage symbolique de l’objet qu’il porte sur son corps. Au contraire, l’objet porté sur le corps serait soumis à une nouvelle imputation symbolique par le sujet. La récupération d’un objet apparemment anachronique n’est donc pas une manière d’affirmer une nostalgie à l’endroit d’une époque évanouie, mais bien une façon de prouver le pouvoir du présent sur le passé, la capacité pour le sujet contemporain à relire l’hier.

Plus encore, le mouvement gothique exprime un désir d’ubiquité, caractéristique émergente du rapport au temps chez les jeunes générations. La métamorphose constamment renouvelée nous rappelle que le gothique partage sa vie entre deux temps, marqués par des rapports au corps distincts. Le jour, le corps est soumis au rythme du travail, à certaines règles vestimentaires (par exemple l’interdiction de piercing). La nuit, le corps devient la marionnette de chacun, habillé selon son goût. Le sentiment d’hétéronomie laisse alors place à celui de l’autonomie. Toutefois, cette transformation n’affirme pas plus la volonté de vivre autrement que la possibilité de vivre sur deux plans temporels pour une même et unique existence. Les adeptes du mouvement gothique ne sont pas condamnés uniquement à l’expérience d’une vie en marge. Ils apprécient plutôt la possibilité de vivre deux versions de la même identité. Cette altération s’effectue en grande partie par l’intermédiaire d’un rapport au corps qui s’exprime distinctement dans ces deux temps. En ce sens, l’attraction des jeunes générations pour ce mouvement réside aussi dans ce qu’il laisse miroiter : la possibilité d’accéder à une version altéré de soi, de multiplier son rapport au monde, de jouir d’une illusion de dédoublement et de maximisation du temps de son existence.

CONCLUSION

Au-delà de l’univers artistique et culturel gothique qui évolue depuis bientôt trente ans, à travers ses soirées, ses magazines et toute sa production musicale, des adolescents le découvrent actuellement et se familiarisent avec ses conventions. La plupart d’entre eux le vivent bien, quitte à oublier parfois qu’à l’origine, le mouvement gothique revendiquait sa marginalité. Mais au-delà des soirées, des pique-niques gothiques sur les pelouses de Versailles, des sites parodiques et des forums qui créent du lien, autrement dit, au-delà du milieu (physique et organisé), il existe aussi, chez certains, une « sensibilité gothique ».

Or, chez certains adolescents, l’appropriation du style gothique apparaît davantage comme une culture de passage, un moyen de socialisation, de revendication identitaire, voire d’expression d’un mal-être. Dans ce contexte, leur représentation de la culture gothique reste assez sommaire en comparaison avec certains adultes qui en ont fait un véritable mode de vie. Par conséquent, la sensibilité gothique répond, en partie, à nombre de jeunes qui se questionnent sur leur rapport aux « sens », selon les différentes acceptions du terme : découverte de leur corps, quête de signification, recherche d’une orientation. À l’adolescence, à l’époque des transformations pubertaires, le renouvellement du rapport au corps est inévitable, ce qui n’est pas sans générer des souffrances chez certains. Les questions peuvent être nombreuses et sans réponses valables pour celui qui n’est pas accompagné adéquatement. Plusieurs comportements chez les jeunes générations peuvent alors être interprétés comme des tentatives de se réapproprier ce corps qui semble échapper au sujet (conduites à risque, scarification). Pour certains, l’attrait pour l’univers apparemment morbide des gothiques s’explique en partie par une volonté de donner une vitrine sur le monde à une démarche vécue dans l’intimité. Le mouvement gothique donne des formes concrètes, esthétiques et artistiques, à des questionnements fondamentaux, mais intimes, tel que le rapport à la mort. Il encourage l’appropriation du corps par le sujet, au nom de son identité personnelle, tout en rejetant les codes esthétiques dominants. A sa manière, il donne des éléments de réponses aux questions que peuvent se poser certains jeunes sur l’existence, en recentrant leurs interrogations vers une instance accessible, tangible et palpable : le corps.

BIBLIOGRAPHIE

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