LES SKATEURS OU LES AVENTURIERS DANS LA VILLE

PAR CLAIRE CALOGIROU

CHARGEE DE RECHERCHE, INSTITUT D’ETHNOLOGIE EUROPEENNE ET MEDITERRANEENNE COMPARATIVE – CNRS, MUSEE DES CIVILISATIONS DE L’EUROPE ET MEDITERRANEE,

Dans l’univers sportif, les sports de glisse, que l’on qualifie encore de nouveaux malgré leur quarante années d’existence en Europe, ont été très peu étudiés. Des chercheurs comme Christian Pocciello (Pociello, 1991), Georges Vigarello (Vigarello, 2000) ou Alain Loret (Loret, 1995) pour ne citer qu’eux, spécialistes du sport et du corps, se sont penchés sur ces manières particulières de pratiques sportives et la revue Ethnologie française [1] a récemment rassemblé un ensemble de travaux concernant les sports à risques ; ils n’avaient suscité que peu d’intérêt jusqu’à présent ; parmi ceux-ci le skateboard, sujet sur lequel je travaille depuis plusieurs années.

Il est intéressant de souligner que la revue Autrement [2] ait préféré consacrer un numéro exclusivement sur le roller, affirmant sans doute ainsi que toutes roulettes dans la ville ne sont pas les supports des mêmes représentations. En effet, par exemple, le regard croissant porté sur le skateboard par les milieux de la communication, du journaliste, du marketing traduit les paradoxes de son image et met en jeu bien d’autres choses que la pratique sportive.

Interroger le passant sur ce qu’est un skateur conduira à une réponse certainement fort éloignée du qualificatif sportif : un adolescent qui s’amuse à un jeu dangereux pour les uns, un jeu à ôter de la rue pour les autres. Le skateur apparaîtra d’autant plus incongru s’il est non plus adolescent mais adulte ; car après l’adolescence, le skate devient un mode de vie pour le pratiquant ; il est ce que Christian Bromberger (Bromberger, 1998) nomme, une passion ordinaire, dévorante qui guide manières d’être et de faire.

Au chercheur, comme au passant curieux, sont évidents l’aisance, la technicité, l’équilibre et aussi la prise de risque ; risque qui n’appartient pas au vocabulaire du skateur, il est l’essence de la pratique. La complexité des figures échappe aux profanes, même si on lit la presse spécialisée, mais c’est en côtoyant les skateurs, en les interrogeant qu’on recueille leurs sensations et leurs relations à l’environnement. C’est en tant qu’ethnologue que j’ai choisi le skateboard comme objet de recherche parce qu’au cœur de mes travaux étaient la ville et les rapports sociaux dans l’espace urbain. Je ne me suis pas penchée sur une « tribu skate » mais sur un type de pratique dans la ville qui place le corps au centre des rencontres. Il s’agit d’un corps sportif mais bien au delà. Il s’agit aussi d’un rapport à l’environnement et aux éléments, d’une pratique de distinction, d’une recherche de styles dans le rapport aux autres et dans l’entre soi et par dessus tout de liberté.

LA RECHERCHE ET LE MUSEE : METHODE ET SUJET

Pour analyser le skate, il est nécessaire de faire appel au contexte culturel et à l’histoire des mentalités (Elias et Dunning, 1986), au développement et à la gestion de la vile, au monde du sport et des fédérations, aux techniques du corps et aux technologies, aux sociabilités de jeunesse, aux liens avec les arts. Mais s’il est un endroit par lequel il faut commencer, c’est celui de la rue. C’est en étudiant la pratique de l’intérieur, à partir des acteurs eux-mêmes que l’on peut mettre en évidence ce qui la spécifie ; c’est en les observant dans un certain nombre de lieux, sur des évènements, en participant aux rencontres, aux compétitions, en les suivant dans leurs parcours urbains et dans les espaces cachés, en écoutant les points de vue des uns et des autres (pouvoirs locaux et policiers…) que l’on fait émerger les points de vue et la compréhension d’une activité en apparence dérisoire ; en s’intéressant aux pionniers et en collectant des documents et objets que se dessinent les contours d’une pratique mal définie en termes d’âge, de motivations et la plupart du temps mal perçue.

Une recherche [3] a été menée durant une dizaine d’années. Elle s’est accompagnée de la collecte d’objets liés à la pratique d’hier à aujourd’hui (1950-2000) : skateboards, vêtements, trophées, archives sonores et visuelles , documents…Recherche et collecte ont été menées dans les espaces publics, sur les lieux de compétition, de rassemblements, dans les skateparks, les lieux professionnels (magasins, salons). Six cents objets constituent d’une collection cohérente réunie grâce à la recherche. Cet ensemble représente l’histoire et la sociologie du skate en France (en lien avec l’Europe et les Etats-Unis), celle des fabricants, des champions, des skateurs ordinaires, des disciplines, des usages diversifiés (skatepark et rue), ainsi que la diversité des techniques concernant l’objet (matériaux et formes).

La collaboration avec l’écomusée de St-Quentin-en-Yvelines, musée de la ville, puis avec Le Confort Moderne, lieu culturel de Poitiers, a permis l’élaboration d’une exposition qui a été présentée dans une vingtaine de villes en France [4] tant dans des musées (dont le Mucem [5]) que dans des lieux musicaux et culturels. Dans ce cadre, la plupart du temps, des débats ont eu lieu sur les problématiques liées aux pratiques sportives et ludiques en ville.

DEFINITIONS

Né au milieu des années 50 aux Etats-Unis, le skateboard, sous sa forme actuelle, arrive en France au début des années 60 du côté de Biarritz. Les technologies liées à la mer puis à celles de la neige influenceront sa fabrication. Le skateboard regroupe sous le même vocable, l’objet et la pratique. Il s’agit d’un objet d’apparence simple, petit, portable, facile à décorer et modifier qui se décline sous divers types depuis maintenant plus de quarante années. Le skateboard est constitué d’une planche de bois sous laquelle sont fixées des roues montées sur des essieux ; non fixé au corps, il est propulsé par l’action corporelle. Il s’inscrit dans une histoire des jeux et sports de rue. Son origine se situe autant dans l’univers du surf américain que dans l’univers des traîneaux fabriqués par les enfants à travers le monde depuis des siècles pour dévaler les pentes. Il constitue aujourd’hui un ensemble diversifié depuis les jeux d’enfants jusqu’aux compétitions internationales en passant surtout par les usages de la rue.

Le skateboard a connu une histoire en dents de scie avec des périodes de forte expansion, en particulier au milieu des années 70 où la médiatisation fut importante, puis des périodes de recul où il continua à être porté par une poignée de passionnés. Depuis le milieu des années 90, sa croissance s’est stabilisée. Les relations du monde du skate avec la fédération ont toujours été empreintes de tumultes d’autant que le skate a été associé d’abord à la fédération de surf, puis à celle de roller. La fédération n’a toujours représenté qu’une infime partie des pratiquants.

Son lieu d’exercice embrasse tout ce qui peut être skaté. En détournant le mobilier urbain, en faisant d’une place, de marches de monument un lieu de regroupement et d’entraînement, il remet en cause des normes d’usage des espaces de circulation et de stationnement. Sa visibilité et sa sonorité contrarient l’ordre établi dans l’espace public.

La pratique du skate signifie que l’espace public est (re)devenu un lieu d’exercice de loisirs. Il représente une prise de pouvoir sur la rue, faisant de celle-ci un terrain d’aventure au sens où l’évoque Pierre Sansot à propos des terrains vagues de son enfance. Il raconte les lieux de tous les possibles dans la ville sédentaire des adultes et le bonheur vécu dans ces découvertes. Il raconte comment les enfants qu’ils étaient, devenaient constructeurs et aménageurs de terrains vagues qui abritaient leurs aventures, « Ce qui nous plaisait, c’était l’inachèvement de cette terre, lieu de tous les possibles, point inflexible de résistance au quadrillage urbain qui se mettait en place. Le goût, la volonté d’échapper aux déterminations : nomades dans une ville sédentaire, autonomes comme des adultes, alors qu’on nous traitait à la manière d’enfants peu responsables : instaurateurs de rites, de fables qui ne tenaient leur autorité que de notre amour du merveilleux, alors que, dans tout le reste de notre existence, on nous inculquait le raisonnable et que l’on pourchassait des démons de la magie. » Il poursuit : « Selon un paradoxe apparent, les enfants et aussi les adultes y (dans les terrains vagues) trouvaient plus de bonheur que dans nos avenues pourtant scrupuleusement entretenues ou dans des stades de sport mieux équipés. 0u plutôt, les rues, quand elles étaient troublées, animées par les courses de gamins, par le cheminement désordonné des hommes, des parties de foot, leur rassemblaient par quelque côté » (Sansot, 1993 : 13)

Cette citation un peu longue n’est pas sans écho au skate : utiliser son environnement, se l’approprier, en faire un espace collectif d’expériences, de sensations, d’émotions, d’aventures, bref, se construire à partir de l’existant des moments de rêve et de fête. En effet, qu’il s’agisse de la rue ou d’espace provisoire aménagé dans un lieu désaffecté (squats aménagés en skateparks), les aspects festifs et autos organisationnels affichent originalité et imagination.

ÊTRE ENSEMBLE ET SE DISTINGUER

Le skate contribue à sa manière à forger une image de jeunesse, fondée sur la volonté des jeunes pratiquants de se différencier de leur groupe d’âge par une pratique minoritaire très distinctive. Quand des jeunes filles expliquent ce qu’elles aiment dans le skate, elles expriment encore davantage la dimension distinctive qui le caractérise.

L’engagement dans le skateboard se réalise au moment de l’adolescence, correspondant là aux caractéristiques de cet âge où l’on se construit dans l’entre soi du groupe de pairs, où la dimension de l’auto apprentissage est dominante, où l’on conquiert son autonomie par rapport à se famille, où l’on apprend l’autre par un processus de socialisation qui met en jeu le soi en symbiose avec son groupe face aux autres. Ces groupes aux tranches d’âge très larges, fondés sur un engagement et un partage passionnels se constituent dans un entre soi autonome résultant de leur propre initiative. Les traits attribués à l’adolescence, instabilité, fronde, rébellion, contribuent au choix de cette pratique transgressive et provocatrice.

Échappant à l’encadrement, ces pratiques autonomes se définissent réellement sur le mode passionnel. Elles ne participent pas d’un loisir au sens où de nos jours le rapport temps de travail/temps libre s’est inversé, où le loisir prend une part de plus en plus grande, elles sont passion parce qu’elles sont centrales dans la vie de l’individu et qu’elles l’organisent totalement. Christian Bromberger (Bromberger , 1998 : 30) a fort bien décrit ces passions en lien avec la centration forte sur l’individu, la valorisation de l’accomplissement de soi, « les tâtonnements multiformes » qui, en fin de compte, caractérisent bien les diversités à l’œuvre dans la culture urbaine mais surtout la place que peuvent prendre les marges dans les innovations sociales et culturelles.

Ce mode de vie autour d’un engagement passionnel est le fait d’une grande part d’adultes skateurs. Certes les conditions d’exercice de la pratique ne sont plus tout à fait les mêmes que durant leur adolescence mais l’esprit est là avec en plus le savoir accumulé. Car si la première génération des pratiquants a contribué avec enthousiasme à la naissance de ces mouvements en France et Europe, elle a majoritairement « vieilli » dans la pratique, si bien qu’aujourd’hui ces jeunes approchent de la quarantaine. Ils sont les porteurs d’une histoire et en raison de cela, s’investissent dans le souci de transmettre l’esprit de la culture.

Cette passion déclinée comme un style de vie constitue un mode de reconnaissance entre ceux qui la partagent, débordant largement le cercle des proches et pouvant être constatée où que l’on aille par delà les frontières, comme le raconte le témoignage suivant [6] :

« Les skateurs, on aime être dehors, au niveau urbain pour voir du monde. Le skate, c’est le meilleur moyen de s’intégrer. Ca permet aussi de voyager à l’étranger et un skateur ailleurs a la même culture que toi. Je skatais à Rome. Après, à Chambéry, j’y ai tout de suite trouvé des skateurs. Quand je suis arrivé à Annecy, je ne connaissais personne. Je les voyais skater à la mairie, j’avais un vieux skate. À Annecy, j’ai trouvé le groupe. Plus tard, à Turin, j’ai aussi rencontré tout de suite des skateurs. Donc, à chaque fois, c’était facile de voyager. Quand je suis allé à Sheffield, j’ai habité chez des skateurs ; à Lyon ça a été pareil. À chaque fois, je retrouve le même milieu, la même culture, la même passion. »

Le récit de ce skateur relate le groupe constitué maintenant depuis une quinzaine d’années. Il est composé d’un noyau dur agrégeant un nombre variable de filles et de débutants qui apprennent la vie du skate dans leurs rencontres avec les autres auprès de ces anciens :

« Le skate, c’est un moyen de se regrouper, de vivre ensemble. Dans le groupe, les âges vont de 16 à 30 ans. On a une vie autour du skate avec des barbecues. On fait de grosses teufs ensemble. Le groupe, c’est d’abord des copains, on se connaît depuis une dizaine d’années. On est un groupe d’amis qui se rencontrent par le biais du skate à chaque fois. On fait beaucoup de choses en skate ensemble, par exemple des voyages : la Hollande, la Belgique, la Suisse, l’Espagne, l’Allemagne, la Californie, la France, et ce n’est pas fini. C’est grâce au skate qu’on s’est rencontré et qu’on ne s’est pas quitté » [7].

Ainsi, ces moments hors école/emploi/famille entre eux, centrés sur leur passion sont animés par la recherche de nouveaux lieux, de constructions communes, de voyages. Ces récits traduisent la vie collective du skate, le plaisir de la fête, l’amitié, la solidarité du groupe dans les moments de difficultés financières. Cet entre soi autonome résulte de leur propre initiative. Lorsqu’il étudiait les bandes, Jean Monod expliquait qu’« en se constituant comme univers autonome, les bandes donnent naissance à des cultures spécifiques qui sont des synthèses de culture de classe (sociale), de sous classe (marginale) et d’âge (juvénile) » mais surtout, se retrouve dans ce qu’il notait à propos du rapport aux adultes : « ce qui n’était qu’un jeu (aux yeux des adultes) et qu’un rituel interne (…) se mue en un rapport rituel avec le monde adultes » (Monod, 1968 : 79).

Liberté, expérimentation contribuent à l’objectif de l’épanouissement de soi, lequel passe par les techniques et prouesses du corps. Le corps, dit David Le Breton est « objet transitionnel par excellence, à la fois aimé et haï, investi et maltraité, part en soi de ses parents, mais aussi objet n’appartenant qu’à soi, frontière entre soi et les autres, entre l’intérieur et l’extérieur…Il est une matière à penser pour affronter la transition, une matière première pour se construire ». Le tournant des années 60 a été une remise en cause des valeurs avec « un nouvel imaginaire du corps » (Le Breton, 2003 : 57). Le skateboard est, parmi les pratiques sportives et culturelles, un excellent exemple de ces propos.

L’IMAGINAIRE DE/ET DANS LA VILLE, IMAGINAIRE AU QUOTIDIEN

« C’est différent d’un sport comme le foot, le tennis, où il faut aller dans un club. Le skate, c’est la liberté. On prend notre planche entre nous ; on s’amuse, on n’a pas besoin d’un chronomètre qu’on soit fort ou mauvais », dit un skateur [8] . Car de toute façon très vite, résistants à toute organisation, les skateurs ont tenu à préserver l’esprit du skate. On ne peut pas parler du rapport à l’espace public sans faire référence à cet auteur oublié, Henri Lefèvre (Lefèbvre, 1968) qui a mis en évidence le rôle des urbanistes inspirés de Le Corbusier dans la construction fonctionnelle de la cité sur le modèle Haussmannien, dans l’expulsion la fonction ludique de la rue. Il annonçait : que « toute ville, toute agglomération a eu, et aura, une réalité ou une dimension imaginaire dans laquelle se résout sur un plan de rêves, le conflit perpétuel entre la contrainte et l’appropriation et il faut alors laisser place à ce niveau du rêve, de l’imaginaire, du symbolisme, place qui traditionnellement était occupée par les monuments ».

La capacité d’éveil permanent du regard des skateurs se porte sur les formes et matières. Ils expriment le besoin de découvertes et de sensations nouvelles, ainsi qu’un sens des émotions partagés avec les siens. Ils se confrontent corporellement, sensiblement et socialement aux éléments, ils s’imposent des épreuves génératrices de plaisir. Tout lieu peut faire partie du plaisir et de sa quête. Ils marquent les lieux qu’ils occupent par leurs passages et leurs stationnements et ils en font des lieux techniques, sensibles et adaptés.

Parce que la pratique du skateboard est une pratique de liberté, une quête de défi, une recherche de ses limites et de l’accomplissement de soi ; parce qu’elle est un rapport à l’environnement qui permet de jouer avec les éléments quels qu’ils soient, de glisser sur le bitume, l’eau, l’air, la route, le métal, le bois... ; parce qu’il est aventure, ingéniosité, vertige, prise de risque en même temps que technicité et agilité, il peut s’exercer partout où cela est possible. C’est d’ailleurs ce qu’il a montré dès ses origines, dans le bricolage et l’invention de son outil. Donc la campagne comme la route de montage ne se sont pas trouvées à l’écart de ces nouvelles pratiques dès leurs tout débuts, que ce soit chez ceux qui habitent hors des villes comme chez des citadins à la recherche de nouvelles sensations. Ainsi nous avons rencontré des skateurs qui avait posé des lames de patin à glace sous leur skate pour skater une patinoire, des skateurs qui tous les hivers enlèvent leur roues pour skater la neige des bitumes, des skateurs qui posent des genres de pneus sous leur skate pour dévaler les prairies de moyenne montagne.

Ce skateur des années 70, aujourd’hui décédé, que sa passion et son envie de rencontres avec l’autre avaient conduit jusqu’en Inde, résume dans cet extrait d’entretien tout l’esprit sensible du skate et ses déclinaisons dans son corps à corps avec les éléments :

« Skate, skimboard, snowboard, surf, c’est le même esprit, mais avec des objets différents et surtout des matières à apprendre : la neige, l’eau, le sable, la rue. Dans la rue, le skateur est capable de reconnaître l’état des goudrons. On est capable de parler revêtement pendant des heures, on a nos mots pour parler des vibrations que l’on sent sous les pieds. Le goudron est devenu un élément comme l’eau, la neige, l’air. On fait corps avec lui pour glisser dessus. Pour le bois, il y a les rampes molles qui répondent mal sous les pieds. Il y a des rampes plus dures et glissantes. À la montagne, la neige peut passer de poudreuse à hyper verglacée, avec toutes les variantes entre les deux ; c’est pareil pour les revêtements des rues. La vibration, c’est comme un reptile. Le skateur, il a une oreille sous les pieds, il a des mains à la place des pieds et une oreille au milieu. Tu vois le mutant, il sent les choses, les vibrations, ça renseigne sur la vitesse, les aspérités du sol [9] ».

Un autre raconte le rapport à l’environnement urbain :

« C’est un regard autre sur la ville. Quand tu es skateur et que tu regardes un édifice qui se fabrique, tu regardes s’il y a des plans inclinés, des endroits pour faire des grinds, des slides, et tout ça. Même maintenant où je ne fais plus de skate, j’arrive dans une ville et je me dis, putain, il y a des mégatrucs !!! C’est un regard différent sur la ville, un regard pratique sur l’architecture. Tout de suite, tu te demandes à quoi ça pourrait bien servir [10]. »

Les skateurs d’Annecy évoquent ainsi leurs spots :

« On se sert de l’architecture de la ville pour s’amuser. Il y a la mairie avec de belles pierres et des bancs. Ils ont interdit d’en faire en mettant des cales sur ceux-ci. Pour nous, il nous faut des obstacles pour faire des figures. La mairie, c’est un lieu de rencontres. Sur le chemin du spot du Palais de Justice, il y a les barrières vertes. L’intérêt des barrières vertes, c’est qu’elles sont longues et à l’intérieur de la ville. Les marches de Bonlieu, à côté du Quick, sont bien parce qu’elles sont hautes. Aux Nouvelles Galeries, il y a un handrail, c’est une main courante, il est assez violent. On l’a rentré quelquefois, ça m’a coûté d’ailleurs une cheville. À la DDA (direction départementale de l’agriculture), la matière y glisse bien. Il est bien ce curb. Dans notre langage, c’est un muret d’au moins quarante centimètres de haut. Des murets, il y en a plein la ville. On y fait les mêmes figures, c’est l’endroit qui change et il y a certaines matières qui glissent plus que d’autres. Le Tribunal, c’est un endroit interdit dont on se fait jeter. Là, on peut prendre de grosses amendes par les flics [11]. »

Avec le descriptif de ce parcours en ville de point de vue du skateur, on assiste à son quotidien. Le plaisir de skater n’est pas dénué de risques et se trouve en but aux réactions sociales. Ce groupe est conscient de déranger et de transgresser. La rencontre avec l’autre, quelle qu’elle soit, fait partie du plaisir du skate comme les propos suivants le traduisent. « Le skate, c’est aussi une fenêtre sur la société. On se balade dans les rues, on rencontre toutes sortes de personnes, des fous qui agressent, des gens super, c’est intéressant une journée dans la rue [12]. »

PRATIQUES A RISQUE EN VILLE

Les sports de glisse mettent en scène le corps dans ses capacités physiques, ses défis vertigineux où risque et plaisir se confondent. Le schéma corporel de ces modalités a profondément renouvelé les pratiques sportives, et cela dès les années 70. Des skateurs racontent les descentes des cols des Alpes en skate et les accrochages derrière des voitures sur les périphériques urbains :

« Dans les années 70, la descente en montagne, ça allait très vite, c’était 87 km/h en descente libre, sans gants ni casque ni genouillères ni coudières ; on se faisait très mal, c’était l’inconscience. C’était pareil sur les rampages en U, on était en short. J’ai gardé quelques séquelles. La plus mauvaise, ça a été le ventre ouvert. On s’est lâché avec José dans une descente. À un moment donné, le goudron a changé de texture, il est devenu granuleux. José était sur une planche souple qui a bien absorbé les chocs, moi j’étais sur une planche en bois où mes pieds se sont déplacés progressivement à cause des vibrations. Quand on inventait les figures, les bases d’aujourd’hui, on se faisait très mal, on se fracassait, j’ai eu la hanche aussi complètement défoncée, je ne parle pas des poignets et des doigts cassés [13]. »

Les sports extrêmes considérés ici, arrivés en Europe dans les années 60, qui ont évolué rapidement dans le contexte contemporain de modernité, connaît ailleurs dans le monde, des formes similaires dans des contextes évidemment fort différents mais néanmoins proches de ce que David Le Breton (Le Breton, 2003) nomme sport létal où la mort est frôlée, où toute erreur est fatale : rituels initiatiques, plongeons vertigineux ou autres modalités comme ces enfants qui sur des traîneaux bricolés descendent les cols de montagne, entre les camions en Amérique centrale, avec un grand nombre d’accidents mortels.

La plupart du temps, les skateurs sont jugés comme générateurs de désordre, dégradateurs de matériaux urbains, perturbateurs sonores ; pourtant si l’on s’attarde à observer ces sportifs urbains, agilité, technicité, virtuosité peuvent être perçues. La pratique du skateboard représente une prouesse technique dont les performances ne sont obtenues que grâce à un entraînement acharné. Il faut inlassablement répéter pour parvenir à « rentrer » une figure. Les sports de glisse mettent en scène le corps dans ses capacités physiques, ses défis vertigineux où risque et plaisir se confondent. Le risque [14] n’appartient pas au vocabulaire du skateur, il est l’essence de la pratique.

En quête de ses limites, le corps du skateur frôlant un déséquilibre apparent mais maîtrisé, lorsqu’il ne se met pas en scène dans ses sauts, glissements, frottements, circule avec fluidité au milieu des passants, sur les pistes, les routes. La prise de risque est inhérente à ces sports extrêmes : risque de passer ses limites dans les défis qu’on se lance à soi-même et qu’on lance aux autres ; risque de se blesser ; risque au fil du temps de s’abîmer. Si bien que la vigilance de l’évaluation quant à ces risques doit être permanente malgré l’ivresse du mouvement et du sentiment de liberté.

Dans ses différentes origines, le skate est partagé en tendances : tranquille, agressive, et sportive. Le skate dit agressif demande une bonne connaissance des matériaux urbains, la ville sous tous ces aspects et tous ces matériaux est explorée dans les trois dimensions. L’usage de la verticalité des murs et les mains courantes représente des défis à soi-même, un spectacle visuel et sonore dans l’espace public, ainsi que des performances. Quant au skate se revendiquant sportif, il appartient sous de nombreux aspects à la grande famille des sports extrêmes, célébrés entre autres, à l’occasion des X Games de San Diego et des Nuits de la Glisse.

Le risque dans le skate est beaucoup plus important pour le skateur que pour les autres. Le rapport ordinaire du skateur à la rue implique les rencontres avec les divers usagers de la rue, dans lesquelles il doit faire preuve d’une grande maîtrise et de beaucoup de vigilance. Les skateurs sont dans leur majorité très attentifs. Contrairement à la rumeur, ils ne renversent que très rarement les gens. Dans les quatre typologies du jeu analysées par Roger Caillois (Caillois , 1955 : 57) le vertige et la compétition sont parmi celles que l’on retrouve au sein des sports à risque comme les sports de glisse et dans les valeurs de la modernité ; elles se retrouvent en exergue aussi bien chez Alain Loret (Loret, 1995) que David Le Breton (Le Breton, 2003). Tous deux font état de la contamination de l’ensemble des sports par l’esprit de la glisse.

UN SPORT, OUI MAIS…

Parce qu’il se déroule dans la rue, parce qu’il est également jeu, moyen de locomotion, une pratique hors cadre, de liberté, de prise de risques ; il pose des questions de gestion de la ville.

« Le skate, c’est sportif et philosophique. II y a un esprit skateur, il y a un certain way of life. Donc, c’est un sport mais c’est plus qu’un sport. » Le skateboard est un sport, certes, mais il est également jeu, moyen de locomotion, pratique de liberté, de prise de risques. Ses liens avec les courants culturels, musicaux et graphiques, artistiques d’une manière générale, sont multiples.

Les vertus éducatives du sport, de l’encadrement, du jeu collectif restent une référence globale dans le regard et le jugement sociaux portés sur les skateurs et les sports de glisse (Elias, 1986).

« En te baladant, tu fais du sport ; à la fin d’une journée, tu es crevé. Tu as eu un entraînement, le sport est personnel et tu es en bande. On souffre, on se fait mal des fois. C’est difficile [15]. »

Dès ses origines, le monde du skate a mis en place des compétitions et des disciplines. La première que nous ayons pu repérer au cours de nos enquêtes fut un concours en 1965 à Biarritz. Car le skate, c’est aussi l’émergence d’une population de champions, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur d’une fédération sportive, de disciplines sportives, de compétitions locales, nationales et internationales. Je rappellerais que le skate était représenté aux Premier Jeux Européens de l’Aventure en 1992 sous l’égide du CIO.

De même, le surf, lors de son introduction en France dans les années 50 est d’abord considérée comme une activité peu sérieuse, un jeu de plage sympathique et marginal (Rosnay De, Barland, 1985). Ce qui pourrait expliquer que ses pratiquants aient tant tenu à ce que le skate soit hissé au rang de sport, de manière à le démarquer de son assimilation à un simple jeu. Le skate est maintenant pris en compte par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Dans les années 70, le skate a été relié à la Fédération de Surf (FFSS) située à Bayonne. En 1989, les sections skate et surf se séparent. Un Comité National Skate (CNS) s’autoproclame indépendant et s’installe à Douai. Depuis 1995, il est rattaché à la Fédération Française de Rollerskating.

Dès qu’il a été question d’être rattaché à une fédération existante, il a tendu vers une autonomie, en essayant de développer sa propre fédération et ses manières de faire, propres à sa conception du sport, sans succès. Il a inscrit ses propres logiques. Les aspects festifs et auto-organisationnels s’affichent, que ce soit dans la rue ou dans un espace provisoire aménagé dans un lieu désaffecté. Les disciplines qui composaient les compétitions se sont modifiées ; le saut en hauteur, le slalom, la vitesse n’existent plus ; elles ont été remplacées depuis plusieurs années par la rampe, le street (ou flat), le free style, mais reviennent sous d’autres formes. Par contre, on retrouve maintenant à nouveau le slalom et la vitesse dans les compétitions de longboard. Malgré la multitude des figures aujourd’hui établies (toujours selon une terminologie américaine), il s’en invente encore régulièrement.

La notion de jeu, que la réglementation du sport avait totalement rayée, s’est donc réintroduite dans le sport. Autant le jeu, qui se situe en dehors des contraintes sociales, dans la liberté, est une activité liée à enfance et valorisée en tant que telle, autant il est considéré étonnant, dérangeant, dangereux quand il se produit dans l’espace public, aux yeux de tous et qui plus est, investi par des jeunes adultes. La compétition « sauvage » au musée d’Art Moderne de Paris. Compétition de saut en hauteur en skateboard, organisée par un magasin de skate et un équipementier, sans que jamais une autorisation n’ait été demandée ni que d’ailleurs elle n’ait été interrompue par les autorités. Ainsi que le souligne Jacques Defrance (Defrance, 1995), il est nécessaire d’inclure dans les définitions du sport cette nouvelle catégorie de pratiques, apparemment en contradiction avec des objets anciens mais qui néanmoins appartiennent de façon active au monde du sport.

LE REGARD PORTE, LES PARADOXES

On l’a compris, la rue est la référence dominante du skateboard où il est très visible et très audible entraînant ainsi une remise en cause des normes d’usages des espaces de circulation et de stationnement. De fait, Le skate et les skateurs déclenchent deux types opposés de point de vue. Ils inquiètent un grand nombre de non pratiquants : peur de l’accident, bruit qui surprend, ou bien ils fascinent, les publicitaires utilisent de plus en plus l’image du skate signifiant qu’il traduit les paradoxes de son image et met en jeu bien d’autres choses que la pratique sportive.

Avec le skate se pose, de façon aiguë, la question des sports et jeux en ville ; réintroduction de la ludicité dans la ville exclue au profit de la voiture et de la prééminence du principe de circulation, revendication du droit à la ville, autant de manifestations de la place du citadin dans sa cité.

Nous avons pu entendre des discours d’admiration comme de haine dont la violence nous ont surpris. Comment analyser des sentiments aussi extrêmes ? Certes l’image du skate est complexe : il est admiré pour sa fluidité, sa technicité, sa théâtralité. Il fait peur en raison de son apparente désinvolture, de la planche qui peut s’échapper, de la jeunesse de ses pratiquants (aujourd’hui quarantenaire pour certains), par son look. Tout cela peut-il expliquer le recours systématique aux personnes âgées mises en danger pour renforcer ce mixte de tous ces sentiments ?

GESTION URBAINE

La rue reste la référence première où la pratique du skate se révèle comme une subversion des normes de circulation et d’occupation des espaces, une prise de pouvoir. Pourtant, le skateur a fréquemment conscience que sa présence ne sera que provisoire comme l’explique ce dernier [16]. :

« À partir du moment où l’on trouvait un endroit, on se faisait virer. C’était un peu un parcours de gitan, quoi, on allait à un endroit, on y restait quinze minutes, on se faisait virer et on allait ailleurs. Avec le recul, on ne faisait rien pour se faire virer, c’était emmerdant. C’est comme quand quelqu’un fait du vélo. Il prend la route, il gêne les voitures, il fait du vélo quand même. On ne leur dit rien aux vélos ; ça fait longtemps que ça existe. »

En général, les choses se règlent d’elles-mêmes par le retrait des uns ou des autres ou par la médiation des parents. Mais parfois une intervention plus institutionnelle se produit :

« Le centre commercial, je n’y vais jamais. On n’a pas le droit de skater. On n’a pas le droit de passer en skate en roulant ; les vigiles nous l’ont dit. Ils nous agressent, c’est un peu abusé. En passant en roulant, je ne fais pas de bruit. [17] »

« J’ai eu des problèmes avec la police. On n’avait pas le droit d’en faire sur la route parce qu’on gênait les voitures. Ensuite, on n’avait plus le droit d’en faire sur le trottoir parce qu’on gênait les piétons et puis on faisait un peu de bruit. Une fois, on est allés faire du skate dans une école, et bon, ils sont venus nous chercher. Et ils nous ont dit de partir. Ils étaient franchement désagréables. Sinon, ils nous arrêtent et ils nous disent : « attention si on vous voit faire du skate sur la route, c’est 80 francs d’amende ». C’est pas méchant, mais c’est un peu lourd [18] . »

Parallèlement, existe une demande en termes d’équipements spécialisés. Depuis le milieu des années 90, avec l’augmentation du nombre de skateurs, de plus en plus de municipalités élaborent des équipements à la demande et avec des pratiquants. Bien souvent, leur construction est pensée pour canaliser et faire disparaître le skate de l’espace public, objectif inatteignable dans la mesure où rue et skatepark constituent deux versants d’une même pratique ; chacun ayant ses irréductibles. Les skateparks contribuent d’ailleurs à créer des emplois spécialisés en ce qui concerne l’accueil, l’accompagnement, l’initiation, d’autant qu’existe depuis une dizaine d’années un brevet d’état de skateboard.

Les collectivités locales sont souvent perplexes, mais souhaitent agir. Elles le font, mais souvent à côté parce qu’elles n’ont pas su ou pas voulu associer les skateurs à leur projet de skatepark. Parfois elles réussissent et font confiance aux pratiquants et cela donne quelques réussites comme à Marseille, Annecy, Le Havre. Même dans ces cas favorables, elles n’ont pas pris suffisamment en compte les dimensions climatiques. « Les skateparks sont encore trop rarement couvert en France », aiment à rappeler, de façon incantatoire, les skateurs : « la pluie est notre pire ennemi, ça rend le skate dangereux ».

Dans le cadre des relations avec les municipalités, les maires pensent avoir à faire à des adolescents pour lesquels la pratique est éphémère. Il leur faut alors comprendre que le skateboard concerne des jeunes et des jeunes adultes, que ses modalités de faire sont diversifiées, depuis les enfants jusqu’aux champions, que les filles arrivent de plus en plus nombreuses même si elles sont encore très minoritaires, que la dimension numérique des skateboardeurs n’est pas près de diminuer d’autant que les utilisateurs de skatepark peuvent aussi être des pratiquants de rollers et de BMX.

LE CONTEXTE CULTUREL

Je reviendrais sur le contexte actuel de ce qu’on pourrait nommer post moderne pour redire combien cette pratique de liberté se trouve en osmose avec l’évolution sociétale. Invention, spontanéité, refus des contraintes, liberté, individualité au sein du groupe, font partie tout autant de l’esprit du skateboard que de l’évolution des valeurs de la modernité sur lesquelles insistent philosophes et sociologues.

Je ferais référence à Alain Loret, qui analyse le phénomène de transformation radicale de l’esprit du sport depuis les années 80, qu’il n’hésite pas à qualifier de « révolution culturelle » ; rupture pédagogique, bouleversements stratégiques pour les acteurs économiques : « Cet intérêt nouveau pour une forme de sport nettement alternative a pris le nom de fun, ou encore de glisse », explique-t-il (Loret, 1995 : 10).

Je ne développerai pas ici les transformations qu’il détaille dans ses pages. Je rappellerais seulement qu’il souligne la naissance depuis les années 60 de « sports de loisir », comme le skateboard, le surf des neiges, le cannyioning, le VTT, nés dans le sillage de la beat generation, mode de vie fondé sur le rejet du American way of life, sur la quête de rébellion, la primauté des sensations ; les conduites alternatives en rupture avec les règles sociales. La rue se révèle propice à la pratique de cette alternative, qui perturbe les responsables sportifs, culturels, élus et décideurs. Simultanément s’est développé un relatif désintérêt envers les structures fédérales au bénéfice des pratiques « sauvages » marquées par la recherche de « l’extrême », du « hors piste », du « vertige », du fun et du déguisement. Le graphisme et les musiques accompagnent cet esprit comme l’imagination, l’aspect ludique, la créativité, le style.

Ce rappel succinct des remous culturels de nos sociétés serait incomplet si référence n’était pas faite à ce mouvement pictural né à la fin des années 70 et qui rencontra un fort succès, La Figuration Libre, mouvement porté entre autres par les frères Di Rosa et Robert Combas, et fondé également sur la liberté et l’amusement.

Nous retrouvons là les caractéristiques qui font l’essence même des pratiques dont il est question, ensemble de valeurs alternatives faisant son chemin dans l’ensemble de la société. L’autonomisation individuelle, une vie privée assumée, des choix de vie autonome, le « just do it » gagnent l’espace public. La négociation est devenue la norme au sein des relations familiales, écartant l’autorité incontestée des parents et de fait, des adultes en général.

L’individu se construit tout au long de sa vie et dans les échanges avec les autres. Particulièrement à ce moment de turbulence qu’est l’adolescence avec ses doutes, ses incertitudes qui pour certains adolescents conduisent à des pratiques à risque pour se tester, explorer ses propres limites de soi et celles des autres. Ils se font les « artisans » de leur existence. Les individus possèdent une marge d’action, le jeune aussi bien évidemment. Ce que confirment Pascal Duret et David le Breton : « Aujourd’hui l’expérimentation s’impose comme une forme première de socialisation » (Duret, Le Breton, 2004 : 7).

SES LIENS AVEC LES COURANTS CULTURELS, MUSICAUX ET GRAPHIQUES

Skateurs musiciens, photographes, peintres, graphistes, ils sont nombreux à évoluer dans une forme d’art. Des ouvrages existent, consacrés aux skateurs artistes ; il y a quelques années, le Palais de Tokyo a exposé Mark Gonzalès, skateur, photographe et peintre. Influencés par la décoration de leurs skates (toujours sortis en séries limitées), désireux de le décorer selon leur personnalité, sensibles aux sons, aux formes, aux paysages de la ville, aux marques dans la ville, par définition hors des cadres de ce qui est convenu, curieux et ouverts, ils semblent tout disposés à associer au skateboard une forme d’art, ne faisant pas d’ailleurs systématiquement référence au skate. Leurs styles sont multiples en peinture ; cependant en musique, ils sont majoritairement amateurs de punk ou hard rock.

Concernant le graffiti, ceux qui y font référence ne manquent pas de souligner leur proximité dans le rapport à l’environnement, le regard sur la ville, la recherche de spot. Un skateur anglais, Log Roper, dit : « Je n’ai jamais fait de distinction entre mes diverses activités : skate, photo, musique, dessin, graphisme, peinture… À mes yeux, c’est toujours le même processus : observer, imaginer, réaliser. L’art, c’est comme le skate : tu ne réfléchis pas cent sept ans, l’envie te démange et tu te lances, c’est tout » (Waterhouse et Penhallow, 2006).

POUR CONCLURE

Ces nouveaux usages ludiques et sportifs (ré)introduisent une conception nouvelle, ou plutôt oubliée, de l’espace public. En produisant dans la rue des spectacles de toutes sortes, les skateurs les transforment en lieux de vie sensibles d’esthétisation. Ils affirment, par leurs manières inhabituelles, minoritaires et jugées la plupart du temps dérangeantes, une manière de vivre son environnement différemment.

En s’appropriant des espaces pour s’entraîner, pour s’amuser, se retrouver entre soi, défier eux-mêmes et les autres, les skateurs introduisent des sensations nouvelles dans la vie quotidienne, du désordre dans le banal et l’extrêmement petit. Ils vivent l’aventure du coin de la rue, l’aventure près de chez soi mais une aventure sportive. Elles réintroduisent le facteur ludique, le fun, dans un sport moderne qui, à force de se réglementer depuis le XIXe siècle, avait fini par atrophier cette dimension au profit du sérieux (Huinguinza cit, in, Elias, 1986). Le skate illustre le constat d’Elias parlant de la percée modérée à travers les contraintes ordinaires de phénomènes d’accroissement de l’excitation ouvertement manifestés, montrant une forme de porosité entre la vie de tous les jours impliquant le contrôle des émotions et l’excitation dans le temps des loisirs. Le skate s’inscrit dans la lignée de ces « nouvelles » pratiques qui signifient une reconnaissance de la fonction ludique de l’espace urbain. De mon point de vue, le skateboard participe des usages nouveaux de la ville et bien au-delà dans le regard esthétique sur la ville.

Ces pratiques représentent une remise en cause des normes d’usage des espaces de circulation et de stationnement et une transgression des réglementations. Vécues comme sonores, dégradantes, gênantes, génératrices d’insécurité, ces pratiques contrarient l’ordre établi dans l’espace public et alimentent les débats publics et législatifs, même si depuis peu le regard envers ces pratiques s’est progressivement modifié.

Leur forme subversive a sans doute tendance à s’atténuer avec leur diffusion, mais leur caractère transgressif demeure. Leur visibilité et leur sonorité provocatrices correspondent à l’esprit d’une partie de la jeunesse par leur caractère distinctif en regard des usages convenus. Elles s’expriment à l’intérieur d’un mouvement culturel dont les acteurs partagent un mode de vie, mouvement qui s’est construit dans un rapport et un usage à son environnement dans un mode partagé entre soi, qui se revendique comme tel, même dans ses développements multiples, mais dont les impacts sur l’ensemble de la société ne sont pas minimes. Invention, spontanéité, refus des contraintes, liberté, et individualisme au sein du groupe font partie tout autant de l’esprit du skateboard, que de l’évolution des valeurs de la modernité sur lesquelles insistent philosophes et sociologues.

BIBLIOGRAPHIE

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[1] Ethnologie française, Sports à risque ? Risque du sport, 2006/4.

[2] Autrement, La glisse urbaine, N°205, 2001.

[3] En collaboration avec Marc Touché.

[4] 1996 Ecomusée de St-Quentin-en-Yvelines ; 1997 Centre Bonlieu, Annecy ; 1998 musée national des arts et traditions populaires ; 1999 Le Confort Moderne Poitiers, Centre culturel Anglet, Le Florida Agen, Les Mazades Toulouse ; Centre culturel Aiguilles ; 2000 La Clef St-Germain-en-Laye, Hôtel de ville Montluçon ; l’Astrolabe Orléans, musée des Ducs de Wurtemberg Mulhouse ; 2001 Odyssud Blagnac, musée des Beaux-Arts Arras, Glissexpo Paris.

[5] Après la suppression du Centre d’Ethnologie Française, laboratoire associé au musée national des Arts et Traditions populaires, Claire Calogirou, tout en étant rattachée à l’Idemec, a poursuivi sa collaboration avec l’ex Mnatp, devenu musée des Civilisations de L’Europe et de la Méditerranée. Elle contribue au programme scientifique et culturel du musée, est responsable du thème de la ville du mucem et est coordinatrice du pôle recherche-musée de l’Idemec.

[6] Interview, Annecy, 2000

[7] Interview, Annecy, 2000

[8] interview, St-Quentin-en-Yvelines, 2002.

[9] interview, Paris, 1997.

[10] interview, Paris, 1999.

[11] interview, Annecy, 2000.

[12] interview, St-Quentin-en-Yvelines, 2002.

[13] interview, Paris, 1997.

[14] Pour une synthèse de cette notion, voir Gilles Raveneau, introduction de Ethnologie française, op.cit.

[15] interview, Paris, 2000.

[16] interview, Lyon, 1998

[17] interview, Le Havre, 2000.

[18] interview, Paris, 2000.

 

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