LES HAUTS ET LES BAS DES RAPPORTS INTERGROUPES DANS UNE SOCIETE COMPOSEE : LE CAS DE LA COMMUNAUTE MUSULMANE EN GRANDE-BRETAGNE

PAR BRAHIM LABARI ET MOHAMED BENITTO

PAR BRAHIM LABARI

ENSEIGNANT CHERCHEUR EN SOCIOLOGIE FACULTE DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES UNIVERSITE IBN ZOHR, AGADIR, MAROC MEMBRE ASSOCIE DU LABORATOIRE CNRS « GENRE, TRAVAIL ET MOBILITES », UNIVERSITE PARIS OUEST NANTERRE LA DEFENSE

ET MOHAMED BENITTO

DOCTORANT EN ETUDES ANGLOPHONES, GROUPE DE RECHERCHE INTER-LANGUES, LABO. 3 LAM « LANGUE, LINGUISTIQUES ET LITTERATURE », UNIVERSITE DU MAINE ET D’ANGERS, CHARGE DE COURS, UNIVERSITE PARIS XIII

Les mouvements migratoires constituent une des caractéristiques des sociétés humaines. Les disparités économiques et démographiques entre le Nord et le Sud intensifient la dynamique d’immigration. D’une part, la stagnation économique des pays du Sud est à l’origine des flux migratoires vers le Nord. D’autre part, les pays du Nord font appel à la main d’œuvre et aux compétences des pays du Sud pour répondre aux besoins intenses d’une économie en phase de prospérité.

Comme résultat de ce processus migratoire, l’installation dans les pays du Nord des communautés immigrées aboutit à l’émergence des sociétés ethniquement composées. Pour répondre aux mutations ethniques et culturelles subies par les sociétés d’accueil, le multiculturalisme a été adopté dans plusieurs pays comme l’Australie, le Canada et la Grande-Bretagne [1] . Les événements du 11 septembre aux Etats-Unis et du 7 juillet à Londres marquent un tournant dans l’adoption du pluralisme culturel, notamment en Grande-Bretagne. Des voix se levèrent pour remettre en question cette stratégie d’intégration des communautés d’origine étrangère et en particulier la communauté musulmane. Un appel solennel a été émis par des instances politiques et médiatiques pour imposer l’homogénéité culturelle [2]. Ainsi, on parle de la « mort » du multiculturalisme. Les émeutes urbaines, d’autre part, interpellent les pouvoirs publics et lèvent le rideau sur un malaise intercommunautaire.

Cet article ambitionne d’apporter une contribution à la compréhension des entraves à la coexistence intercommunautaire à travers l’étude du cas de la communauté musulmane en Grande-Bretagne. Il sera construit sur trois piliers. Dans un premier temps, nous analyserons le rapport intercommunautaire du point de vue de la société majoritaire ; ensuite nous aborderons les liens de la communauté musulmane avec la société britannique. Le dernier pilier consistera en une synthèse insistant sur les entraves à l’aboutissement d’un rapport intercommunautaire harmonieux.

LES RAPPORTS INTERCOMMUNAUTAIRES DU POINT DE VUE MAJORITAIRE

Eux et nous, le soi et l’autre sont des dichotomies fondamentales de l’existence humaine, des concepts intégrés dans la psychologie, l’anthropologie, les sciences politiques, des communications et une foule d’autres disciplines. Depuis le 11 septembre 2001, cette division a été la caractéristique des affaires mondiales (Pintak, 2006 : 188).

Dans une tentative de cerner les obstacles au lien entre la société d’accueil et la communauté musulmane de la Grande-Bretagne, nous avons essayé de mesurer la connaissance d’autrui chez le groupe majoritaire. Il s’avère que la culture, la religion et l’histoire de la minorité musulmane sont largement étrangères dans la société britannique. Le manque de connaissance d’autrui, de ses mœurs et coutumes, est un fait chez une large partie de la société majoritaire.

Dans la conscience du groupe majoritaire, la connaissance d’autrui est basée sur la juxtaposition des normes et de la culture spécifiques à un groupe particulier avec la culture du groupe minoritaire dans la mesure où le sacré, la morale et le conservatisme, chez la communauté musulmane, sont contrastés d’une manière répétitive avec la sécularisation et la liberté individuelle chez le groupe majoritaire. Cette connaissance, dont le cadre reste toujours le rapport Orient/Occident, est teintée de plusieurs ambiguïtés. Elle est reliée souvent à l’altérité culturelle et en particulier l’altérité religieuse. Cette connaissance, qui reste toujours à la surface des choses, stagne dans une situation d’incompréhension et, à défaut de connaissance, s’achemine vers la méfiance intercommunautaire basée sur le préjugé, la peur et l’ignorance comme le Professeur Ahmed Akbar le montre : « L’ignorance et l’incompréhension de l’Islam existent parmi les musulmans et les non musulmans. Les non musulmans, ignorants et incompréhensifs de l’Islam, le craignent. Ils imaginent qu’il menace leurs valeurs les plus fondamentales. La fantaisie, la conjecture et le stéréotype prennent la place du fait et de la réalité. De la même façon, les musulmans ont leurs conceptions erronées. En réagissant à la haine et à la peur des non musulmans, créent une sorte de posture défensive dans leurs sociétés et un climat combatif basé sur une rhétorique militante qui blâme des conspirations extérieures . » [3]

Les malentendus, l’ignorance, le dénigrement, et les opinions fixées sont les aspects qui dominent la connaissance d’autrui chez le groupe majoritaire. Celle-ci est acquise à travers une dimension historique et médiatique. Ainsi, la connaissance des autres cultures, sociétés et religions, se réalisent à travers le mélange d’une évidence indirecte et la situation vécue de l’événement. Cette tendance est soulignée par Edward Said dans « Covering Islam : How the Media and the Expert determine how we see the rest of the world » : « La connaissance de l’Islam et des peuples islamiques est généralement la conséquence non seulement de la domination et la confrontation mais aussi de l’antipathie culturelle. Aujourd’hui, l’Islam est défini négativement comme celui avec qui l’Occident est radicalement en désaccord et cette tension établit un cadre qui limite radicalement la connaissance de l’Islam (Said, 1997 : 163). »

La perception de l’Islam et des musulmans a été de plus en plus déterminée et rendue trouble par la peur du fondamentalisme religieux. L’ardeur spirituelle et le sens fort de l’identité chez la minorité musulmane sont perçus comme une menace. Cela était le cas même avant 2001, mais la tendance a été grandement accentuée par les événements du 11 septembre et les interventions militaires ultérieures en Irak et Afghanistan (Haddad, 2004 : 125).

Par ailleurs, les médias jouent chaque jour un rôle majeur dans l’opération du tissage de la connaissance aux échelles nationales et internationales. Il est frappant que la connaissance d’autrui se construise, non pas à travers une familiarité, mais généralement à travers les moyens de la communication. Le regard porté par la société majoritaire sur la communauté musulmane est tiré, dans l’ensemble, des médias qui réactivent la vision du rapport antagonique entre l’Islam et l’Occident.

Dans cette presse, plusieurs questions comme le terrorisme, le fondamentalisme religieux étaient l’objet d’une attention sans précédent après les événements du 11 septembre et du 7 Juillet à Londres. D’après Elizabeth Poole dans Reporting Islam : Media Representation of British Muslim, « l’Islam et les individus qui pratiquent cette religion se voient fréquemment stigmatisés dans les discours médiatiques qui formulent l’opinion et la connaissance d’une large majorité de la population ». Le manque de connaissance bouscule le rapport intercommunautaire vers la méfiance et le rejet. Cela est la cause essentielle de la tension intercommunautaire qui déferle sur la société britannique. Un fossé intercommunautaire est susceptible d’être creusé à cause d’une représentation déformée dans les médias, les agissements et luttes dans plusieurs coins du monde, et un manque de la connaissance d’autrui ; mais jusqu’à quel point les contacts se limitent.

LE CONTACT AVEC AUTRUI

Les membres de la société majoritaire ont été invités à évaluer leurs interactions et contacts en termes d’importance, d’intimité et de fréquence avec la communauté musulmane. De la plupart des réponses, il s’avère que les interactions avec les membres du groupe majoritaire sont considérées plus fréquentes que celles qu’ils entretiennent avec les membres de la communauté musulmane. Le rapport intragroupe se révèle plus agréable et confortable ; quant au rapport intergroupe, qui semble être déprécié, il se réalise souvent à un niveau plus superficiel, rare chez une catégorie ou d’une manière ordonnée, évité chez une autre.

Le contact intragroupe qui est majoritairement dominant est traversé pourtant par des liens intergroupes entre des individus qui partagent des points d’intérêt commun sur les plans professionnel et intellectuel. L’établissement d’un lien au-delà du groupe d’appartenance est favorisé par l’ouverture aux différences entre les groupes culturels et par la tolérance des différentes cultures, valeurs et manières d’agir.

L’ambiguïté et le recul, qui règnent sur le rapport intergroupe, sont liés à l’anxiété due à l’écart culturel entre les deux communautés. Cet écart cultuel rend les relations intercommunautaires complexes et souvent difficiles à établir. Si la diversité culturelle est une occasion pour un enrichissement culturel réciproque pour certains, dans la pratique chez une partie de la société d’accueil, elle est la cause d’irritations et de divergences. La raison du recul qui se dégage de la plupart des réponses est la divergence religieuse et le fait qu’il n’y a pas de distinction entre les domaines temporel et spirituel chez la communauté musulmane.

La diversité religieuse entraîne un manque de rapports réguliers ente la communauté musulmane et le courant dominant de la société britannique, qui est à l’origine sécularisée dans sa tendance. Il y a clairement une appréhension à propos de l’intensité de l’attachement religieux chez la communauté musulmane. Au moment où un tiers des Britanniques déclarent ne pas avoir de religion, presque toutes les personnes appartenant à des minorités ethniques disent adhérer à une religion. De plus, 90 % disent que c’est un élément important sur le plan personnel (Modood, 2000 : 49). Si environ un quart des blancs en Grande-Bretagne se rendent dans un lieu de culte une fois par mois, deux tiers des musulmans vont à la mosquée au moins une fois par semaine. La religion a une influence très importante sur la façon dont ils mènent leur vie, contre seulement 5 % chez les blancs (Modood, 2000 : 49).

Le rapport à l’altérité subit des hauts et des bas selon les enjeux politiques du moment. Les contacts intercommunautaires sont influencés par les événements sur la scène nationale et internationale. Ces événements, d’après Vertovec, ont obscurci les interactions et perceptions entre la communauté musulmane et la société d’accueil : « Les sentiments anti-musulmans ont augmenté comme une partie d’une grande xénophobie, comme beaucoup des blancs non musulmans en Grande-Bretagne s’opposent aux changements dans leurs écoles, politiques publiques et des services sociaux qui ont été fait pour s’accommoder aux manières perçues inférieures des étrangers… comme la sphère publique a tendance à fournir une place éminente pour les musulmans, les tendances islamophobes peuvent s’amplifier (Vertovec, 2002 : 33) . » [4]

La fureur engendrée par les versets sataniques, les interventions militaires et les vagues d’attentats marquent un tournant dans la perception publique des musulmans et de l’Islam en Grande-Bretagne (Field, 2007). L’étiquette musulmane devient un élément identitaire clé sur la scène politique. La controverse a défavorablement affecté les relations raciales dans la société britannique. Cette situation se traduit par une interaction limitée des membres de la communauté majoritaire avec la minorité musulmane. Bref, l’incidence des événements géopolitiques sur la situation interne, affecte le rapport intercommunautaire. Celui-ci reste prisonnier du traitement médiatique de la religion musulmane et d’une longue histoire de représentations façonnées depuis des siècles au cours des différentes périodes d’affrontements.

LES RAPPORTS INTERCOMMUNAUTAIRES DU POINT DE VUE MINORITAIRE

S’agissant du rapport intercommunautaire du point de vue de la communauté musulmane, cette dernière a tendance à privilégier, en premier lieu, les rapports avec les membres du groupe ethnico-religieux ou national. Le motif évoqué de ce désir de côtoyer les membres de sa communauté renvoie à une question de mentalité, de parenté et du besoin d’atténuer l’effet de la disparité culturelle. En revanche, ceux qui entretiennent des relations avec la société majoritaire sont indifférents à la nationalité, la culture ou la religion des personnes avec lesquelles ils se mettent en contact. Animés par un besoin d’amplifier leurs réseaux de connaissance et avec l’amorce du processus d’acculturation et de la compréhension progressive des valeurs culturelles de la société britannique, leurs réseaux des relations sociales s’ouvrent au-delà des limites ethniques, culturelles, ou religieuses.

LE CHOIX INTRAETHNIQUE

Le choix intra-ethnique, concernant les rapports communautaires, accentue l’importance cardinale du partage de la même culture. Le choix des réseaux des relations sociales au-delà du groupe national, ethnique, ou religieux devient alors de plus en plus désinvesti et beaucoup plus limité. Le désinvestissement des relations sociales à l’extérieur des groupes d’appartenance est renforcé par une méfiance accrue à l’égard des autres et une moindre adaptabilité aux changements culturels. Ce penchant s’explique, non seulement par une question de mentalité ou de difficulté d’interaction intergroupe, mais également par le souci et l’insécurité manifestés à l’égard de la culture du pays d’origine.

Ce sentiment bafoue l’ouverture sur les autres cultures et aboutit, dans les cas extrêmes, au repli communautaire et à l’isolement. Il est d’ailleurs plus visible chez les personnes ayant un niveau de scolarité très bas et des difficultés d’insertion sociale et professionnelle. En effet, ce choix est justifié le plus souvent par le désir d’être plus à l’aise dans leur mode de vie culturel auquel ils assignent les valeurs de la générosité, la solidarité et la spontanéité, en opposition à un mode de vie britannique jugé matérialiste et individualiste. Les traits de la culture d’origine sont jugés plus avantageux sur le plan affectif et social. Au niveau des relations sociales, l’essentiel de la vie sociale d’une catégorie de la communauté musulmane se passe à l’intérieur de la communauté des compatriotes, avec les membres de leur ethnie dans la logique des liens déjà existants avant l’émigration et des liens renoués dans la société d’accueil.

Les contacts avec les membres de la société majoritaire sont rares, souvent évités et sont décrits comme étant moins positifs. Les motifs évoqués sont souvent la différence culturelle, la mentalité et la religion. Cette perception renvoie une image plutôt négative qui se rapporte à plusieurs traits relevant de la sphère culturelle, sociale, et religieuse. La liberté sexuelle est l’un des traits qui, selon les membres de la communauté musulmane, marque le plus la vie du groupe majoritaire. Cette libération et l’esprit de la liberté individuelle sont déplorés de façon systématique. Cette pratique se manifeste par un refus de ces valeurs, voire une crainte qu’elles ne pénètrent leurs foyers, une crainte qui se traduit par une attitude défensive. Cette vision négative imprègne tellement les esprits au point qu’elle ne se limite pas à une simple opinion neutre mais entraîne des prises de positions au sein des familles et des choix en matière d’éducation des enfants. Ainsi, la divergence culturelle, qui influence souvent le développement des liens sociaux au-delà des groupes d’appartenance culturelle, renvoie souvent aux valeurs de la société musulmane concernant les relations entre les deux sexes.

LE GENRE ET LE RAPPORT INTERCOMMUNAUTAIRE

Le genre a un poids majeur quant à la constitution des réseaux des relations interpersonnelles. Les restrictions des sorties, les limitations des déplacements comme le contrôle familial ou social restreignent d’autant plus les possibilités de relations en dehors du groupe ethnico-religieux. Ainsi, les règles de conduite, qui sont prescrites, notamment aux jeunes filles, rendent leurs réseaux de relations limités au groupe ethnique et national, voire aux personnes du même sexe. Avoir des amitiés ou des liens en dehors du groupe ethnico-religieux demeure difficile pour les femmes. Ces dernières sont poussées vers le repli sur leur groupe d’appartenance et s’attachent souvent à ne pas transgresser le modèle du comportement exigé par les traditions pour ne pas décevoir les parents. La croyance traditionnelle du rôle du genre dans la société musulmane prévaut dès lors chez la communauté musulmane en Grande-Bretagne. Les normes culturelles et religieuses encadrent les femmes autour des limites des réseaux de relations reliant le même sexe, avec un rejet accablant de toute déviation de ces lignes tracées.

LE CHOIX EXTRAETHNIQUE

Une partie de la communauté musulmane favorise l’élargissement du champ des relations interpersonnelles au-delà des groupes d’appartenance ethnique ou religieuse. La fréquentation des membres de la société majoritaire est alors dominante pour différents motifs, qui tiennent principalement aux conditions de vie, de travail ou même parfois au rejet du modèle culturel du groupe d’appartenance. À l’opposé de la première tendance, cette catégorie se sent mieux dans le mode de vie britannique, qui permet à l’individu de choisir sa façon de vivre ; alors que, selon le modèle culturel musulman, l’individu n’existe pas isolement du corps social, dont la famille est l’élément le plus saillant.

Cette catégorie n’apprécie pas de cultiver uniquement des relations avec le groupe ethnico-religieux. Les relations avec le milieu d’accueil, dont la fréquentation est favorisée dans la quête d’un effet bénéfique d’insertion sociale, constituent un mode de relation qui dépasse les simples rapports de politesse entre des individus liés par la proximité due au voisinage ou une insertion dans un réseau de relations intercommunautaires avec un degré d’implication et d’échange plus ou moins grand. En dépit des affiliations culturelles, cette catégorie de la communauté musulmane est plus progressive dans ses attitudes sur les rôles traditionnels et les relations au sein des familles.

LES POINTS MAJEURS DE LA DISCORDANCE INTERCOMMUNAUTAIRE

Divergence d’ordre culturel

L’un des points de la discordance intercommunautaire est le cadre moral qui régit les relations au sein de la communauté musulmane, notamment la vision des rôles sexuels, en particulier, le rôle de la femme. Chez cette communauté, des modèles patriarcaux du rapport entre les sexes et des rôles qui en découlent prévalent jusqu’à présent en majorité. Légitimés par la religion, ils sont enracinés dans la culture. L’individu est généralement incorporé et subordonné à la famille et à l’unité ethnico-religieuse ; tandis que chez la communauté majoritaire, la liberté individuelle est mise en avant.

L’attachement aux traditions et le souci de la sauvegarde d’une singularité culturelle s’opposent au zèle passionné de la société majoritaire pour la libération des mœurs. À la loyauté aux traditions et aux coutumes d’une catégorie de la communauté musulmane, se trouve confrontée la loyauté à tout ce qui est impersonnel dans la société majoritaire. Face au modèle occidental et à ses valeurs de liberté individuelle, la communauté musulmane reste, dans l’ensemble, attachée aux valeurs traditionnelles. Lorsqu’elles sont prises entre deux systèmes culturels contradictoires, les deux communautés peuvent manifester des attitudes variables entre la perméabilité, qui consiste à s’ouvrir sur l’autre culture, et l’imperméabilité ou le rejet des valeurs émanant des autres cultures.

La divergence intercommunautaire provient donc du gouffre culturel qui sépare les deux communautés. L’ethnocentrisme [5] , qui se déplace dans les deux directions, dégrade les rapports intercommunautaires et peut, de manière plus subtile, causer l’aliénation des deux communautés. L’effet de l’ethnocentrisme sur les rapports intercommunautaires s’incarne dans la formation d’une identité culturelle étroite et défensive et la perception des membres des autres cultures en termes de stéréotypes. La divergence culturelle émane dans l’ensemble de la sphère religieuse.

Divergence religieuse

La religion musulmane qui commence à avoir une grande présence en Europe demeure simultanément une prophétie et une législation. Elle englobe le social et le politique sans accomplir la séparation entre les deux. Cela était le cas du Christianisme avant la décision de ne plus soumettre la totalité de la vie sociale et politique à l’Église. L’enjeu, donc, en ce qui concerne le rapport intercommunautaire est celui de la place du religieux dans la constitution des deux groupes.

La société d’accueil de culture chrétienne semble avoir abandonné la référence religieuse. Cela fut le résultat du processus historique de sécularisation, qui différencie d’abord les sphères de l’existence en ramenant le religieux dans la sphère de la vie privée. Par contre, la communauté musulmane dans l’ensemble n’est pas laïque. La religion commande la vie dans tous les domaines, incluant les croyances et le style de vie.

D’autre part, la communauté musulmane n’appartient pas à l’héritage judéo-chrétien comme le reste des immigrants de l’Europe. Elle est simplement étrangère à cet héritage culturel et social. C’est une communauté qui est considérée comme marginale à l’histoire de la Grande-Bretagne et de son empire. La disparité intercommunautaire s’explique par la divergence entre deux mondes culturels. La communauté musulmane tire son originalité de son appartenance à la civilisation arabo-islamique. La société majoritaire appartient à la civilisation judéo-hellénique, ce qui mène à un dialogue de sourds, envenimé par la polémique théologique, toujours plus ou moins latente (Joëlle, 1988 : 280-281). En outre, les relations entre les deux religions ne furent pas seulement marquées par la controverse et la divergence, mais aussi par la rivalité et l’affrontement dont les empreintes restent gravées dans les consciences.

Effet d’une mémoire

L’Histoire ne semble pas rapprocher le monde arabo-musulman et l’Occident chrétien. Leur relation fut dominée par des périodes de conflits et de guerres. La Méditerranée a certainement été un lieu historique de rencontre productive, mais elle a été également un lieu historique de violences et d’affrontements, menés au nom des religions. Ainsi, l’un des points forts de la divergence intercommunautaire est l’effet d’une mémoire qui anime la peur et l’hostilité. Cette mémoire, qui n’est pas à banaliser, est un réservoir de sens qui s’active lors des rencontres entre communautés.

Les conflits historiques, qui se mêlent à des récits imaginaires, s’associent à des réalités contemporaines pour faire la mise à jour d’une expérience historique d’affrontement entre le Christianisme et l’Islam, entre des pouvoirs colonisateurs et les populations colonisées. L’interpénétration de ces divers facteurs d’ordre culturel, religieux ou historique, fait qu’ils s’accumulent pour créer une atmosphère de méfiance réciproque et de divergences entre les deux communautés.

Ces points majeurs de la discordance entre les deux communautés sont aggravés par les médias qui, poussés parfois par la recherche du sensationnel ou le manque d’information et d’objectivité, se lancent dans un processus de noircissement de la représentation de l’étranger. La question de la compatibilité de la culture musulmane avec la culture occidentale est au centre du débat dans les médias. Cette tendance s’est accrue depuis les événements du 11 septembre et 7 juillet à Londres. Les médias furent instrumentalisés pour accentuer la divergence culturelle en contribuant ainsi à la détermination de la perception d’autrui dans un feuilleton de défiguration et de formation des stéréotypes basés sur des antécédents culturels, politiques et historiques.

En outre, la gestion communautaire en Grande-Bretagne peut être considérée comme un facteur de divergence. Le communautarisme ou l’homogénéisation ethnique s’accompagnent d’une tendance à la concentration spatiale et la formation des enclaves. La densité des minorités culturelles influence le taux et le caractère de leur incorporation dans la culture du pays d’accueil. La concentration ethnique dans des espaces géographiques tend à empêcher les processus d’acculturation et de d’assimilation et à limiter le contact interethnique. Ce modèle communautariste tend à durcir et à figer les caractéristiques culturelles des minorités ethniques en exaltant leur différence.

CONCLUSION : QUELLES SORTIES DE L’IMPASSE ?

Globalement, notre étude des rapports intercommunautaires entre la communauté musulmane de la Grande-Bretagne et la société majoritaire révèle qu’il y a des facteurs intérieurs et extérieurs qui entravent l’établissement d’un lien harmonieux. Les facteurs intérieurs s’incarnent par la grande variété des traits ethniques et culturels spécifiques à chaque communauté ; quant aux facteurs extérieurs, il s’agit de l’effet des pratiques sociétales qui accentuent la divergence et réactivent les stéréotypes et préjugés conditionnant les rapports des uns avec les autres. Pour parfaire ce rapport intercommunautaire afin qu’un contact débouche sur une amélioration des rapports intergroupes, la question de la connaissance s’impose, mais également la régulation des dérives médiatiques est d’une importance cardinale.

Pratiques médiatiques : régulation des dérives

Le rapport intercommunautaire est aujourd’hui mis à l’épreuve par les médias qui façonnent la perception et la connaissance d’autrui. La présentation de l’information d’une perspective multiculturelle s’avère primordiale pour développer des liens de la compréhension intercommunautaire et diminuer les discordances culturelles. Sans imposer aucune restriction à la liberté d’expression, les médias doivent adopter un code de conduite et de déontologie. La mise en place d’une modalité de délicatesse à ne pas traiter les événements d’une manière contraire à la nature pluraliste de la société, est d’une importance élémentaire.

À cet égard, la familiarité des professionnels des médias avec les différentes cultures leur sera très certainement utile. Des spécialistes de l’information et des universitaires pourraient participer à cette représentation des faits. Les contacts interprofessionnels sont le plus souvent un bon moyen de rationalisation des passions. De cette manière, la représentation déformée, entachée d’erreurs et tissée sur des conflits historiques et des écrits culturels et littéraires qui dépassèrent les limites de la vérité et de l’exactitude, peut être corrigée.

Éducation : moyen de connaissance

Dans de nombreux cas, les problèmes de relations intercommunautaires ne peuvent être compris si on ne tient pleinement compte de l’effet des mémoires collectives sur les rapports intergroupes. Le rapport intercommunautaire est largement influencé par les stéréotypes et les préjugés enracinés dans les mémoires collectives. La connaissance s’avère, dans ce cas, une porte menant vers une coexistence harmonieuse, qui ne peut pas voir le jour sans une éducation multiculturelle, axée sur le combat des représentations négatives. Cette connaissance constitue une gomme pour effacer les représentations négatives d’autrui, qui sont reconfigurées par les circonstances économiques, politiques et sociales et médiatiques et surtout par la position qu’occupent les producteurs de l’information (COMMISSION ISLAM ET LAÏCITE, 2006 :49-50).

L’éducation multiculturelle qui doit commencer à partir de l’école est le vecteur de la connaissance d’autrui [6]. La transmission des aspects des différentes cultures passe par l’école, qui a une responsabilité colossale dans les processus de la socialisation et de l’acculturation des individus au sein des collectivités. Dans ce sens, le réaménagement des programmes s’avère essentiel afin que la diversité culturelle soit représentée et transmise dans le système scolaire. Ce dernier doit prendre en compte les nouvelles réalités afin d’être ouvert aux apports des diverses civilisations.

Pour conclure, on pourrait se demander néanmoins si la connaissance intercommunautaire est suffisante pour amortir aujourd’hui le choc né de la diversité culturelle, les perceptions, et les représentations construites par différents moyens et à travers plusieurs périodes. Les rapports intercommunautaires dans une société composée ne peuvent pas être dissociés du contexte international. Il est certain que la relation qu’entretient la société majoritaire avec ses minorités ethniques, notamment la communauté musulmane est secouée par les événements dans le monde, notamment le monde arabo-musulman. Cela reflète l’incidence des problèmes géopolitiques sur la situation interne. Depuis des années, la réponse des instances mondiales au malaise, qui domine les rapports intergroupes et interculturels sur le plan international, est de nature culturelle. Nous mentionnerons à ce titre la déclaration universelle sur la diversité culturelle adoptée par l’Unesco à la veille des événements du 11 septembre et la création récemment d’un comité « Alliances des civilisations » présidé par le conseiller économique du roi du Maroc, André Azoulay.

Il nous apparaît donc que l’établissement de rapports interculturels harmonieux, passe en premier lieu, par le politique. Toutefois, l’utilité et l’efficacité de ce type d’initiatives, visant à développer une connaissance et un dialogue culturel, restent insuffisantes, à défaut d’une réelle volonté politique et d’une démocratisation des rapports mondiaux.

BIBLIOGRAPHIE

AKBAR, S. (1993), Living Islam. From Samarkand to Stornoway, London, BBC Books.

BLANKS, D. (1999), Western View of Islam in medieval and early Modern times, Basingstoke, Macmillan

CLAIRE, A. (1998), « Re-imagining the Muslim Community », in, Innovation, Vol. 11 No 4, COMMISSION ISLAM ET LAÏCITE (France), (2006) Islam, Médias et Opinions Publiques / Déconstruire le Choc des Civilisations, Paris, l’Harmattan.

FIELD, C. (1988-2006), « Islamophobia in Contemporary Britain : the Evidence of the Opinion Polls », in, Islam and Christian-Muslim Relations Journal, vol 18, No 4, Octobre 2007, p 447-477.

HIPPLER, J. et al.(1995), The Next Threat / Western Perception of Islam, London ; Boulder (Colo.), Pluto press.

HADDAD, Y. (2004), « The Impact of 9/11 on British Muslim Identity », in, Islam and the West post 9/11, (ed) Yvonne Haddad et al. Aldershot, England ; Burlington, VT : Ashgate.

IFTIKHAR H. (2004), Islam and Modernity/ Muslims in Europe and the United States, London , Sterling, Va.,Pluto Press.

JOËLLE, R. (1988), L’orient arabe Vu par les voyageurs anglais, Alger, Entreprises nationale du livre.

KEPEL, G. (1995), « Between Society and Community : Muslims in Britain and France Today », in, Hitotsubashi Journal of Social Studies 27, special issue 29-41, « Le Dialogue entre les Peuples et les Cultures dans l’Espace euro-méditerranéen », Rapport du Groupes des sages crée à l’initiative du président de la commission européenne.

MODOOD, T. (2000), « La Place des Musulmans dans le Multiculturalisme Laïc en Grande-Bretagne », in, Social Compass 47(1).

MILLAT, G., PARSONS, M. (2007), Le Défi multiculturel en Grande-Bretagne, Paris ,CRECIB.

POOLE, E. (2002) Reporting Islam/ media representations of British Muslims, London, New York , I.B. Tauris.

PINTAK, L. (2006), « Framing the Other : Worldview, Rhetoric and Media Dissonance since 9/11 », in, Muslims and the News Media, (ed) Elizabeth Poole et al. London ; New York : I.B. Tauris,

REX, J. (1992), « The Integration of Muslim Immigrants in Britain », in, Innovation, Vol. 5, No 3.

SAID, E. (1997), Covering Islam. How the media and the experts determine how we see the rest of the world, London, Vintage.

SAID, E. (1978), Orientalism, New York , Pantheon Books VERTOVEC S. (2002), « Islamophobia and Muslim Recognition in Britain », in, Muslims in the West / from Sojourners to Citizens, Oxford ; New York : Oxford University Press.

[1] Suite à l’adoption de la charte canadienne des droits et libertés, promulguée en 1982, par le Premier Ministre Pierre Eliot Trudeau, le gouvernement opte ainsi pour une mosaïque culturelle au lieu du melting-pot américain. En 1988, le Multicultural Act crée un tournant dans la politique du gouvernement canadien qui reçoit la tâche de préserver et de respecter la diversité culturelle et ethnique du pays.

[2] David Davis du parti conservateur a déclaré que le multiculturalisme était une chose du passé et a critiqué l’encouragement des identités distinctes (BBC News, 3 Août 2005).

[3] AKBAR, S. (1993), Living Islam. From Samarkand to Stornoway, London, BBC Books., p.207. L’ignorance et l’incompréhension de l’Islam existe à la fois au sein des communautés musulmanes et non-musulmanes. Ces derniers le craigne. Ils imaginent qu’il menace leurs valeurs les plus fondamentales. Imaginaire, conjectures et stereotypes se mêlent pour modifier les perceptions. De la même manière, les musulmans ont leurs propres visions érronées. Eux aussi, réagissent à la haine et la peur des non-musulmans, créant ainsi une sorte de posture defensive au sein de leur communauté mais aussi un climat combatif basé sur une rhétorique militante.

[4] VERTOVEC S. (2002), « Islamophobia and Muslim Recognition in Britain », in, Muslims in the West/ from Sojourners to Citizens, Oxford ; New York : Oxford University Press.

[5] L’ethnocentrisme est un concept ethnologique qui est apparu au milieu du XXe siècle. Il décrit une tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient.

[6] Le Dialogue entre les Peuples et les Cultures dans l’Espace euro-méditerranéen rapport du Groupes des sages crée à l’initiative du président de la commission européenne.

 

Dernier ajout : mardi 13 janvier 2009. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M