INTRODUCTION

PAR THIBAULT DANTEUR

CHEMINEMENTS PLURIELS

DOCTORANT EN SOCIOLOGIE UNIVERSITE PAUL VALERY, MONTPELLIER III, IRSA-CRI LOYOLA COLLEGE IN MARYLAND, BALTIMORE, MD, USA

Science complexe par nature, la sociologie n’est pas unifiée : elle est multiple. C’est ainsi que la force et l’attrait de la discipline découlent certainement pour grande partie de cette diversité intrinsèque.

Puisque tout ou presque est analysable au prisme du social, il n’est alors pas étonnant de voir les différentes recherches s’étirer dans toutes les directions, s’entrechoquant, se croisant, s’affrontant ; et cela au gré de méthodologies variées, entraînant polémiques et débats, qui sont le sel de notre science.

Les congrès internationaux, comme celui dont sont tirés les articles qui suivent, sont autant d’opportunités de saisir avec plus de clarté combien la sociologie est bigarrée. Avec près de 1500 sociologues francophones, venus de tous les horizons, qui se rencontraient et échangeaient au sein d’une cinquantaine de tables rondes pendant une semaine, l’évidence sautait alors aux yeux : la Sociologie est une science dont la grande richesse réside très exactement dans ce caractère hétéroclite. Elle ne s’interdit rien, et doit tout s’autoriser pour produire des enquêtes, des analyses et des résultats aussi divers que la multitude d’objets auxquels elle s’attaque et qui furent présentés sous nombre de leurs formes lors de ce 18e Congrès de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française.

Ce fut une semaine pleine de découvertes, un moment des plus stimulants, autant qu’un souvenir inoubliable.

Mais, outre la chance d’y présenter des communications ou de participer à l’animation des tables rondes du Comité de Recherche sur l’imaginaire dans la vie collective, ce qui frappait le plus était le lieu même du rassemblement.

Istanbul. L’antique Constantinople. Byzance. Des millénaires d’Histoire, un mythe, centre séculaire d’échanges et d’affrontements culturels, où se rencontrent et s’opposent dans un même mouvement les mondes de l’Orient et de l’Occident. Enjeu stratégique majeur dans les relations commerciales pendant des siècles et des siècles, la ville tentaculaire s’étend à perte de vue sur deux continents et deux civilisations, à cheval entre Europe et Asie.

En osant une métaphore un peu facile, empruntée au vocabulaire de la vulcanologie, Istanbul donne vraiment cette sensation d’être l’épicentre d’une « subduction culturelle ». Les plaques des civilisations orientales et occidentales s’y rencontrent, s’y affrontent, s’y frottent pour finir par y fusionner, tant bien que mal, donnant à l’immense cité, de plus de 12 millions d’habitants, des airs de mosaïque à l’équilibre fragile. Impossible pour l’œil étranger de ne pas y déceler cette tension perpétuelle, ces abrasements, qui engendrent, de-ci, de là, des craquements au gré de quelques irruptions, la « sismologie culturelle » allant parfois même jusqu’à de tragiques événements, comme les attentats de vaste ampleur qu’a connues la ville ces dernières décennies.

En dix jours passés dans cette ville, nous fûmes les témoins d’une tentative de renversement du gouvernement islamiste modéré et d’une attaque terroriste contre le consulat américain. Deux évènements que certains pourraient considérer comme des résurgences de ces frictions issues du caractère et de la situation exceptionnels de cette cité. Des secousses culturelles pourrait-on dire, sans toutefois vouloir en amoindrir la gravité. L’enlacement, l’entrechoquement des civilisations y prend alors un aspect des plus concrets, parfois violent. Istanbul est son « point de convergence », le point chaud où se cristallisent les tensions des deux mondes qu’elle joint.

Le cas de Sainte-Sophie est à ce titre tout à fait exemplaire : cette ancienne basilique, qui fut longtemps le plus grand édifice chrétien au monde, est passée du statut d’église à celui de mosquée plusieurs fois au gré des conquêtes et reconquêtes de la cité durant les nombreux siècles de son existence. Aujourd’hui devenue musée, pour mettre un terme aux luttes d’influence qui existent toujours autour d’elle, ce bâtiment à la beauté aussi spectaculaire que métissée, est le symbole même de l’histoire de cette ville posée sur deux continents, le séant entre deux chaises. Une imbrication de deux ensembles puissants, un melting-pot, où se forgent et fusionnent les cultures, et ce non sans remous.

Istanbul est donc une cité sur le fil. Elle semble ne tenir à rien, mais elle tient. Dans un sens, ces mouvements antagonistes s’y opposent et du coup s’y entretiennent, au point que l’on peut se demander, si, à la manière des processus auto-récursifs attenants à la complexité de Morin, la ville tiendrait encore sans cette « subduction culturelle ».

Or, il est tout à fait intéressant de faire ici le lien avec la tenue, en ce lieu qui est donc tout sauf anodin, d’un congrès de Sociologie. Comme cela a été largement souligné lors de la séance inaugurale du 7 juillet, par Alain Touraine entre autres, le lieu se prêtait donc tout à fait au thème du congrès qui portait sur le lien social, ainsi qu’à la présentation et la confrontation, parfois houleuse, des différents champs d’application de la Sociologie. Une science bigarrée donc, dans une ville à son image.

Et en son sein, le CR09 n’a pas fait exception. Le lecteur pourra ainsi, au gré des différents articles compilés ici, constater et, espérons le, apprécier la diversité des contributions des auteurs qui sont intervenus au cours de nos tables rondes, portant sur l’imaginaire dans la vie collective. Car si l’imaginaire et les représentations sociales sont depuis longtemps des centres d’intérêts pour de nombreux chercheurs, ils font encore et toujours débat et polémique au sein de la communauté scientifique, ce qui semble agir comme un stimulant puissant. Les échaudements, les oppositions de point de vue visibles dans la sociologie en général, sont décelables au même titre au cœur du champ de l’imaginaire. Et comme c’est le cas pour la ville d’Istanbul, cette diversité et ce caractère cosmopolite sont une source intarissable de richesse pour le champ et pour la discipline en général. C’est ainsi que le présent numéro renferme des contributions portant sur des thématiques aussi variées que l’immigration et les rapports inter-culturels en Grande-Bretagne ; les problématiques de stéréotypes liés aux groupes culturels en Roumanie ; la photographie et l’exclusion spatiale au Brésil ; les sous-cultures postmodernes comme les skaters ou encore les gothiques ; mais aussi des analyses plus économiques sur le procédés de la grande distribution ou des approches conceptuelles critiques sur la foule. Des travaux variés certes, mais toujours dans l’optique de la représentation, du symbole, du mythe et de la perception. En bref, les thématiques de l’imaginaire dans toutes leurs variantes, telles qu’elles sont étudiées un peu partout par des chercheurs venus d’horizons tout aussi multiples. La force de ces tables rondes résidait, en effet pour grande partie, dans le fait qu’elles ont réuni sur un même thème des sociologues du Brésil, de Roumanie, de Belgique, du Canada, du Maroc, de Suisse et de France.

Ainsi, le terme « d’imaginaire tigré », qui a servi d’accroche au travail du comité, s’il pouvait apparaître quelque peu incongru pour certains collègues, nous semble faire écho à ce caractère bouillonnant, multiple, diversifié et hétéroclite, tant au niveau des approches théoriques, des objets d’études que de l’origine et du parcours des participants.

Toutefois, force est de constater que par-delà ces différences, ces travaux convergent en certains points. L’organisation de notre publication, autour de deux axes majeurs, en témoigne. Ainsi, notre première partie intitulée « Minorités et différences culturelles », regroupe trois contributions, qui, si elles portent sur des objets et des terrains différents, semblent faire plus que se rejoindre sur certains aspects : elles tendent vers une même compréhension et une même analyse de l’imaginaire collectif.

Toutes trois portent, en effet, sur la notion de stéréotype, en particulier les deux premiers articles de Labari et de Zamfira, qui posent un même regard sur des situations interculturelles différentes. Les prénotions et autres idées préconçues y sont analysées, tantôt de manière qualitative pour Labari, tantôt plus quantitative pour Zamfira qui se base sur une sociologie électorale assez novatrice dans le champ de l’imaginaire. Cependant, les deux auteurs accordent à ces préjugés culturels, une même influence sur les rapports entre groupes minoritaires et majoritaires au sein d’un contexte d’immigration. Ce caractère néfaste se retrouve donc en ce qui concerne les populations maghrébines en Grande Bretagne, mais aussi pour ce qui est des diverses minorités linguistiques et culturelles de la Roumanie. La contribution de Vel Zoladz est plus atypique, tant par sa méthodologie clairement ethnographique, que par sa forme puisqu’elle repose sur le portfolio d’un photographe brésilien. Cela dit, l’article et les photographies de Miguel Rio Branco qui y sont rattachées témoignent de cette même prégnance de l’imaginaire, des perceptions déformées que se font les groupes sociaux les uns des autres, dans leurs rapports. Notamment concernant les échanges symboliques qui les lient au sein d’un même contexte social, ici la société brésilienne qui présente, en effet, un pluralisme et une diversité culturelle propres. À travers les images captées dans les favelas, le photographe puis la sociologue qu’est Vel Zoladz, non seulement témoignent des stéréotypes quant à la vie dans les quartiers pauvres, mais aussi les contrecarrent d’une certaine manière, en y trouvant la beauté, l’esthétique.

La seconde partie de ce numéro, « Tigrures des imaginaires post-modernes », renvoie à une vision spécifique des imaginaires collectifs au sein des « tribus postmodernes » maffésoliennes : les représentations, les perceptions, les stéréotypes s’y déplacent. En d’autres termes, les imaginaires postmodernes ne sont plus uniquement liés à des questions ethniques ou religieuses, mais au-delà de ces frontières usuelles, ils se diversifient au sein de communautés choisies et adoptées par les individus. En ce sens, les contributions de Calogirou et de Lachance vont dans le sens de la néo-tribalisation décrite par Maffésoli comme attenante aux sociétés postmodernes. En effet, que ce soit pour le cas des skateurs ou des gothiques, que l’on considère ici comme deux contre-cultures possédant leurs règles propres, leurs normes particulières et bien sûr leurs imaginaires spécifiques, il s’agît de communautés choisies et non subies. L’individu les accepte, les adapte, voire les modifie, à son bon vouloir, sans qu’il n’y est pour cela de rapport de type hiérarchique, et sans influences imposées. Ces « tribus » sont donc fondées sur un partage de valeurs, de goûts musicaux, artistiques, de modes vestimentaires, et cela leur confère des imaginaires, des perceptions tout à fait spécifiques. Les deux autres contributions, par Danteur et Rubio, traitent différemment de la postmodernité, en ce sens qu’elles s’attardent moins sur la tribalité que sur l’importance du symbole mythologique dans les imaginaires. Ces deux articles se rejoignent d’autant plus du fait de leur nature critique. Le premier analyse, de son côté, les procédés mondialisés et rationalisés mis en place par la grande distribution, ainsi que l’utilisation d’une imagerie presque mythologique pour faire croire à l’illusion d’un monde d’abondance, tant au sein qu’à l’extérieur de nos sociétés. Rubio, lui, traite et analyse le phénomène de foule tel qu’il fut présenté par Le Bon, et dont il constate une sorte de réification, lui donnant une place particulière au panthéon de la mythologie républicaine française. Les deux auteurs présentent donc tous deux une analyse critique similaire des mythologies postmodernes, dénonçant une tentation si ce n’est d’instrumentalisation au moins d’utilisation, tantôt à but commercial, tantôt à but politique, des imaginaires collectifs.

Le lecteur pourra donc, au sein de ces deux grands axes, avoir une meilleure idée de l’ensemble des objets parcourus par le champ de l’imaginaire. Mais il aura aussi l’occasion de constater que si, tout comme l’est Istanbul, les travaux sur les représentations rappellent une mosaïque bigarrée, « tigrée », il s’en dégage tout de même certaines tendances. Une certaine idée de nos sociétés et de l’importance de ce qui n’y est pas concret, logique ou rationnel, pour permettre une meilleure appréhension de leur fonctionnement.

Finalement, le champ de l’imaginaire est à l’image de la discipline dans son ensemble : complexe, au sens de Morin. À la fois divers et uni, différent et semblable, antagoniste et complémentaire. À l’instar aussi de cette cité millénaire, à la frontière des mondes, des civilisations et des continents, propice s’il en est à déchaîner les imaginaires.

 

Dernier ajout : mardi 13 janvier 2009. — © RUSCA 2007-2010
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