Jean-Martin RABOT : « Le paradigme religieux, contribution à la sociologie de l’imaginaire ».

Conférence du 23 octobre 2009

Par Marianne Celka et Bertrand Vidal

L’Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques - Centre de Recherches sur l’Imaginaire (IRSA-CRI / EA 3025) a organisé une conférence du Professeur Jean-Martin Rabot (Institut des Sciences Sociales de l’Université do Minho, Portugal), sous la présidence du Professeur Jean Bruno Renard, le 23 octobre 2009 à l’université Paul Valery.

La conférence du Professeur Jean Martin Rabot a porté sur le thème des Pères Fondateurs de la sociologie du phénomène religieux et les liens avec la sociologie de l’imaginaire chez A. Conte, E. Durkheim, M. Weber et W. Pareto. Cette intervention, ponctuée d’une foultitude de références, fût particulièrement intéressante du fait qu’elle était audible pour le grand public et pertinente pour les spécialistes.

Le Professeur a introduit son propos par la religion de l’Humanité chère à A. Conte. Le Professeur a mis en avant l’intérêt de Conte pour la réforme (le changement) de la société qui passe par le rétablissement de l’Harmonie. La société doit suivre l’évolution générale (suivant la loi des trois états). Ce changement doit être coordonné par une analyse scientifique de la société ce qui se traduit par la synthèse objective : classement des sciences qui est conduit par une science nouvelle : la sociologie. Le projet formel de Conte, édicté par le passage des cours de philosophie positive au système de politique positive, est de transformer la science en philosophie puis la philosophie en religion. Une religion positive (non plus révélée mais démontrée) qui doit régler la vie des hommes et les relier entre eux et dans laquelle la logique se laisse pénétrer par les sentiments, les images et les signes. Le Professeur Rabot a montré l’importance d’une religion universelle de l’humanité et du pouvoir de l’affection dans la pensée de Conte, ces éléments feront résonance dans les théories des autres penseurs fondamentaux de la sociologie naissante.

Le Professeur Rabot a poursuit son propos avec Emile Durkheim pour qui les phénomènes religieux sont les germes de tous les autres phénomènes sociaux. Les mythes et les légendes sont pour Durkheim les fondements de la science et de la poésie modernes instituant ainsi la science comme véritable mythologie moderne (la science joue le rôle de la religion). Ce qui relie (religare) n’est pas un dessin rationnel mais un ensemble partagé de sentiment et de passions (cf. les représentations collectives). Durkheim instaure la théorie de l’inconscient collectif : dans les règles de la méthode sociologique, la société se caractérise par son extériorité et par sa puissance coercitive. Caractéristiques qu’il complétera plus tard par une troisième perspective : la capacité de la société à élaborer des représentations collectives, en effet pour qu’une société existe et se maintienne, il lui faut que les agents sociaux se donnent une conscience collective, un système de croyances et pratiques qui unissent en une même communauté tous ceux qui y adhèrent. Ce consensus nécessaire s’exprime par des symboles, des signes compris par tous et pris ensuite pour des réalités. Jean Martin Rabot signale là une promiscuité avec la notion de trajet anthropologique chère à G. Durand et fondatrice de la sociologie de l’imaginaire.

Quant à Max Weber, dans sa théorie sur le désenchantement du monde, il différencie le désenchantement par rationalisation du désenchantement par intellectualisation (cf. J. Freund). Les religions rationalisées (Judaïsme et Christianisme) sont autant de tentatives d’évincer les croyances en la magie ; tandis que l’intellectualisation débouchant sur la notion de loi propre (la loi propre de la science tendant à devenir hégémonique) n’est pas en mesure de ré-enchanter le monde. Ces deux discours (rationnel et intellectuel) plongent tous les autres dans l’irrationnel. D’autre part, rationalisation et intellectualisation ne vont pas de pair avec le progrès dans la connaissance (voir la critique de la notion de progrès que l’on retrouve dans la célèbre conférence de Weber : Le savant et le politique) car elles sont caractérisées par leur incapacité à donner du sens, alors que le social se produit justement au travers d’un réseau de sens par lequel les individus se donnent une identité commune et désignent leurs rapports aux institutions, etc. La vie sociale est ainsi productrice des valeurs et des normes et des représentations qui légitiment en retour les actions des individus.

Enfin, Jean-Martin Rabot a mis le doigt sur l’intérêt de Wilfredo Pareto pour les sentiments comme fondements de l’action humaine. Dans son Traité de sociologie, Pareto différencie les actions logiques d’une part, où il y a conformité entre les moyens mis en œuvre et leur fin et la conscience de cette relation, et les actions non logiques d’autre part, conditionnées par les sentiments, la passion, l’instinct et représentant la quasi majorité des actions humaines. Pareto remarque que le sentiment religieux s’exprime de façon oscillatoire entre foi et scepticisme, le premier étant l’adage des masses conservatrices, le second celui des élites innovatrices. Pareto en vient à l’analyse suivante : masse + sentiment = action. De ce fait, ce-sont les masses (d’essence non logique) donc les sentiments qui gouvernent le monde. Les théories scientifiques peuvent être véritables mais socialement inutiles tandis qu’elles peuvent être fausses mais socialement utiles. Jean-Martin Rabot souligne ainsi la distinction faite entre la notion de vérité et celle d’utilité dans la sociologie générale de Pareto.

Ce qui est ressortie de l’intervention du Professeur Rabot c’est une idée récurrente à la réflexion sociologique des pères fondateurs de la discipline, idée selon laquelle le sentiment religieux et les affects sont les fondements et les ferments de l’être ensemble et gouvernent les impulsions des actions humaines : A. Conte et la religion de l’Humanité, E. Durkheim et les formes élémentaires de la vie religieuse, M. Weber et le désenchantement du monde et W. Pareto où comment prendre compte l’irrationnel de l’action humaine. Au prisme de ces théories, on est dans la capacité de saisir les préceptes qui fondent la sociologie de l’imaginaire et leur caractère inextricable dans la pensée des premiers sociologues.

Marianne Celka et Bertrand Vidal, chercheurs IRSA-CRI

 

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