Jan SPURK, « L’engagement sociologique et la pensée du dépassement »

Conférence du 29 avril 2009

Par Júlia Tomás

L’Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques - Centre de Recherches sur l’Imaginaire (IRSA-CRI/E.A. 3025) a organisé une conférence du Professeur Jan Spurk, sous la présidence du Professeur Patrick Tacussel, le 29 avril 2009 à l’Université Paul Valéry, Montpellier.

Jan Spurk est Professeur des Universités à l’Université Paris Descartes, Faculté SHS – Sorbonne et membre du laboratoire CERSES (UMR 8137 CNRS-Paris Descartes). Auteur de plusieurs livres en allemand et en français, il est aussi le président du Conseil National des Universités (19e section, sociologie-démographie) et directeur de la collection Situations & critiques aux éditions PARANGON. Ses recherches portent notamment sur la sociologie européenne, la Théorie critique, les formes de la subjectivité et les intellectuels en Europe.

L’engagement sociologique est ici pris dans le sens phénoménologique en faisant référence au monde vécu subjectivement. Être engagé se traduit de la sorte par être conscient de sa propre intentionnalité. Ce n’est pas par hasard que Max Weber, qui était politiquement fort engagé, soulignait la subjectivité comme étant une structure de réflexion à part entière sur le social. Jan Spurk remarque entre parenthèses que l’engagement est par ailleurs construit autour d’un fétiche : la « neutralité axiologique » (terme introduit dans les sciences humaines par Max Weber dans Le Savant et le politique, traduit par Julien Freund dans la langue française en 1959). Cette traduction de l’allemand Wertfreiheit est, selon Spurk du non-sens, « une déformation positiviste regrettable de la pensée de Weber » et devrait être traduit par « jugement de valeur ». Car en effet, celle-ci n’interdit nullement au chercheur une opinion personnelle quant à l’objet qu’il étudie. Au contraire, Weber l’explicite, l’engagement permet une meilleure compréhension du sens subjectif. Ainsi, Spurk conteste vivement une pensée « neutre » du social car elle est conçue comme une pensée régressive qui ne donne pas de place pour penser autrement, pour dépasser la pensée existante.

La figure du savant, du professeur intellectuel est liée à la tradition allemande de l’université moderne et radicale. Cependant, si l’on voit plus loin, notamment avec Max Scheler, nous trouvons l’idée de la vulgarité universitaire, la tête philosophique mais également « juste le savant qui gagne sa vie ». Quelques réflexions sur l’universitaire s’imposent. D’abord, il accomplit son métier de manière consciencieuse, il s’investit, il est soumis à ses maîtres. Il démontre un savoir réfléchi et dogmatique, par conséquent il craint le changement. Ceci peut être observé dans l’énorme publication de dictionnaires. Ensuite, toujours selon Scheler, l’universitaire est malheureux car il est un éternel insatisfait. Et c’est précisément à ce moment que la notion de dépassement devient importante.

Le dépassement est le mot d’ordre de la modernité et des Lumières. Jan Spurk explique : il existe un rapport triangulaire dans l’analyse sociologique entre le moi, les autres et ma conscience (j’analyse la société dont je fais partie). Je mobilise donc mon raisonnement (qui n’est pas nécessairement scientifique) et je l’ajuste par la suite pour que ce soit le plus cohérent possible. Ainsi, mon engagement est thématisé pour saisir le bon sens, c’est-à-dire « le sens objectivé et la signification subjective », afin de saisir le monde social et les raison d’agir.

Déjà pour Hegel, l’engagement est une quête se de sens où l’on cherche des avenirs possibles par le biais de la philosophie réflexive de la subjectivité. Dans le présent, les théoriciens ne font que systématiser les théories précédentes dans la description du bon sens et tendent à oublier le scepticisme hégélien qui se méfie des évidences. En faisant cela, les théoriciens contemporains se limitent à un éternel questionnement sur la façade des phénomènes. Or, le véritable dépassement n’est pas la critique misérabiliste de la société (état de la sociologie actuelle), mais plutôt, toujours dans le sens de Hegel, la négation de la négation. Autrement dit, il faut que la subjectivité se soulève pour créer du nouveau. La pensée du dépassement doit ainsi être prudente et à long terme pour pouvoir trouver le potentiel de développement de ce que l’on considère injuste.

Ainsi, le dépassement dans la sociologie actuelle consiste à repenser le lien entre le bon sens et la pensée scientifique, à opposer la critique de la philosophie ou de la sociologie de la subjectivité à l’auto-soumission et enfin à penser la négation de la négation. En bref, il faut aller au-delà de la dénonciation pure et penser la recherche des contradictions afin de les dépasser.

Jan Spurk constate en conclusion que « la sociologie est devenue triste » (Jean Duvignaud) car la recherche du dépassement possible est bannie. Selon le sociologue, il faut ramener à la réalité les contradictions de manière patiente pour saisir les petites choses de la vie quotidienne. Il n’y a pas de vie prédéterminée et la chosification du monde n’est pas la seule issue. Le dépassement en tant que négativité créatrice requiert une mobilisation de la subjectivité et non pas une « sage résignation » (Auguste Comte).

Júlia Tomás

1er mai 2009

Bibliographie du conférencier
- Jan SPURK, Soziologie der französischen Arbeiterbewegung, Berlin : Argument-Verlag 1986.
- Jan SPURK, Gemeinschaft und Modernisierung - Entwurf einer soziologischen Gedankenführung, Berlin : Verlag Walter de Gruyter 1990.
- Jan SPURK, Nationale Identität - zwischen gesundem Menschenverstand und Überwindung, Campus-Verlag, Frankfurt/New York 1997.
- Jan SPURK, Approche comparative des entreprises en France et en Allemagne. Le déclin de l’empire des aiguilles (sous la direction de Jan Spurk), L’Harmattan, Paris 1997.
- Jan SPURK, Des sociologues face à Pierre Naville ou l’archipel des savoirs (en collaboration avec S.Célérier et M. Burnier), L’Harmattan, Paris 1997.
- Jan SPURK, L’hétéronomie productive de l’entreprise. Critique de la sociologie de l’entreprise, L’Harmattan, Paris 1998.
- Jan SPURK, Bastarde und Verräter. Jean-Paul Sartre und die französischen Intellektuellen, Syndikat-Verlag, Bodenheim 1998.
- Jan SPURK, Pour un nouveau débat sur l’entreprise, Editions Syllepse/Presses Universitaires de Laval, Paris 2000.
- Jan SPURK, Critique de la raison sociale. La sociologie de l’Ecole de Francfort, Presse Universitaires de Laval/Syllepse, Québec/Paris 2001.
- Jan SPURK, Comparaisons internationales (avec M. Lallement Eds.), Editions du CNRS, 2003.
- Jan SPURK, Le travail dans la pensée occidentale (avec Daniel Mercure, Eds.), Presses Universitaires de Laval, Québec 2003 ; trad. Portugaise : O Trabalho na Historia do Pensamento Ocidental, Editora Vozes, Petropolis, Brésil, 2005.
- Jan SPURK, Europäische Soziologie als kritische Theorie der Gesellschaft, Verlag für Sozialwissenschaften, Wiesbaden 2006.
- Jan SPURK, Pour une théorie critique. 13 interventions, Parangon, Lyon, 2006.
- Jan SPURK, Quel avenir pour la sociologie ? Quête de sens et compréhension du monde social, PUF, Paris 2006.
- Jan SPURK, Désir de penser – peur de penser (Ed. avec Claudine Haroche et Eugène Enriquez), Parangon, Lyon, 2006.
- Jan SPURK, Du caractère social, Parangon, Lyon, 2007.

 

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