Spurk Jan, Quel avenir pour la sociologie ? Quête de sens et compréhension du monde social

Par Julia Sa Pinto Tomas

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Selon Jan Spurk, la sociologie est devenue triste et inerte, un moule impersonnel et topologique offert comme une vérité en soi que les étudiants doivent connaître pour réussir les examens. Cette pensée sociologique établie et normalisée est de plus en plus inapte à faire comprendre notre société. La canonisation des idées classiques a réduit la sociologie à « un système de techniques, d’idées vidées de sens social et de sensibilité sociale » (p. 9).

Le problème gravite autour de quelques pôles bien précis. Dans un premier temps, le rapport entre le sociologue et la société devrait être clarifié. En effet, la compréhension de la société est une pratique sociale en soi. Les sociologues sont doublement concernés car la société est leur métier, mais aussi leur vie. Comprendre la société se traduit par une quête de sens, et ce travail est fait non seulement par les sociologues, mais aussi par les individus conscients de leur société. La pensée sociologique se fait dans la subjectivité individuelle et collective. Autrement dit, la subjectivité et les quêtes de sens de chacun apparaissent comme des grilles de lecture propices pour comprendre le monde social contemporain. En sachant que le sociologue ne peut pas analyser un fait social d’un point de vue extérieur et totalement objectif, il faudrait que le chercheur accepte l’impossibilité d’une neutralité axiologique. Le sociologue a nécessairement sa propre vision du monde et c’est précisément grâce à sa subjectivité qu’il peut construire une théorie critique, et non pas seulement une description topologique.

Dans un deuxième temps, nous vivons dans un « individualisme sériel » qui, selon l’auteur, a pris forme depuis les évènements marquants de l’Allemagne entre 1930 et 1950 et de la France entre 1960 et 1970. Ces deux pays sont non seulement le noyau de l’Union Européenne, mais aussi les piliers de la tradition sociologique. En effet, la sociologie, venant de la société capitaliste, est spécifiquement occidentale et européenne, basée sur la Culture Industrielle (Adorno et Horkheimer, 1939). Jan Spurk décrit clairement cet individualisme contemporain : « narcissique, ludique, jouissif, souffrant, pathologique et souvent autodestructif » (p. 46). La consommation et la production industrielle se traduisent par une dévaluation symbolique et une banalisation. Le capitalisme est devenu une fatalité. « La situation sociale est profondément opaque, la vie est standardisée et préfabriquée, elle est au fond ennuyeuse et triste » (p. 54). La sociologie actuelle évolue parallèlement avec la société sérielle : dormante, fragmentée, insaisissable, mais surtout, indépassable. La rationalité est devenue totalitaire et les mythes des dogmes. Vu que le présent des phénomènes sociaux est « leur passé dépassé » (p. 63), leur devenir est opaque et fatal. L’auteur explique que la sociologie contemporaine a oublié les débats sur le vivant et sur les expériences vécues de l’individu, qui expriment ses angoisses, ses rêves, ses imaginations, au profit d’une analyse froide des structures institutionnelles.

Ceci nous conduit au troisième moment de la critique de la sociologie contemporaine : le positivisme. La pensée positiviste n’est pas compréhensive, elle propose un classement identique aux sciences du vivant en oubliant l’importance de la subjectivité humaine. Dans cette logique, l’espace universitaire devient une entreprise qui n’analyse que quelques phénomènes considérés comme donnés et inchangeables. Or, comme le rappelle Alfred Schütz, les théories du social ne sont pas des recettes de cuisine. En faisant référence aux classiques de la sociologie, il ne faudrait pas oublier que les auteurs appartiennent à leurs époques, tout comme les sociologues actuels appartiennent au monde sériel. Ceci est clairement exprimé sous la plume de Spurk :

« La focalisation sous les aspects inertes de la construction de la société permet aux chercheurs d’éclipser l’acteur en tant qu’être humain. […] La société telle qu’elle est, apparaît comme la seule possible et elle est analysée ainsi. » (p. 123)

Le quatrième et dernier problème de la sociologie actuelle est l’espace public. Le fondement de la société démocratique dépend de la volonté des hommes qui la constituent. Désormais, les normes s’établissent car les acteurs comprennent et acceptent la constitution. Lorsque l’espace public a émergé au 18e siècle dans la bourgeoisie, l’objectif était le « Aufklärung » kantien. Autrement dit, cet espace offrait à l’homme la possibilité de sortir de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. Cependant, l’industrie culturelle a transformé le raisonnement public en consommation et, par conséquent, l’homme s’est créé une nouvelle auto-tutelle basée sur les formules préfabriquées de la publicité. Habermas, dans son analyse sur l’espace public bourgeois constate en effet qu’il y a eu une métamorphose qualitative de l’espace public : de celui qui raisonne sur la culture à celui qui consomme de la culture. Le résultat direct de cette transformation est visible dans la reconnaissance intersubjective des liens sociaux.

Suite à ses critiques claires et concises de la société contemporaine, Spurk propose à ses lecteurs un cadre théorique très répandu dans les pays germanophones et anglophones : la théorie critique. La théorie critique du social contribue à donner du sens car elle se concentre sur les visions du monde des acteurs. Celles-ci se traduisent par la dialectique entre l’acteur et son monde. Chacun dispose de la vision du monde qui lui est propre basée sur les souvenirs, la vie quotidienne et les rêves du futur. Théorie sociale et vision du monde sont deux rapports intellectuels au monde social. Le théoricien a aussi sa vision du monde, tout comme la théorie n’est pas réduite à l’académisme. Tous les deux pensent l’avenir, évoquent les manques et font référence au passé.

La sociologie contemporaine apparaît ainsi comme une image du monde statique qui ne correspond pas au dynamisme des visions du monde des acteurs. Paradoxalement, la sociologie positiviste transmet une sorte de métaphysique sous-jacente en ce qui concerne le fatalisme. Par conséquent, « la plupart des sociologues s’inscrivent dans la société telle qu’elle est, et la société, telle qu’elle est, s’inscrit en eux. […] Ils s’adaptent à la société et en s’y adaptant, ils rendent ce moule de plus en plus inerte » (p. 192). Si le sociologue se situe dans une position d’extériorité, il ne veut plus intervenir dans le changement et la contingence. Ceci se traduit par une observation passive, l’image du monde qu’il ou elle regarde.

La théorie critique refuse précisément cette extériorité et ce pacifisme. La critique est nécessairement négative dans le sens hégélien où elle est « la conscience de ce qui est et de ce qui n’est pas encore » (citation page 194). Le fil rouge de la constitution des phénomènes sociaux est le passé certes, mais surtout le futur, le devenir de ce qui est devenu. La sociologie critique est un regard microsociologique caractérisé par le détail, le singulier et le quotidien. In fine, les quêtes de sens des acteurs doivent être un pôle central autour duquel gravitent les idées du social. La sociologie contemporaine, selon Ian Spurk, doit exprimer la possibilité du dépassement et ce dépassement n’est envisageable que si l’on critique la société afin de souligner les manques matériels et psychiques. Penser peut être un signe de résistance et communiquer c’est déjà agir. Il faut ainsi une nouvelle dialectique entre la théorie critique et l’acteur conscient agissant dans un espace public. Là réside une des grandes batailles de la sociologie contemporaine.

« La critique résulte d’une volonté et non d’un déterminisme. Ce ne sont pas les plus misérables qui se lancent dans des critiques, mais ceux qui défendent leur autonomie et leur liberté » (p. 210).

Mots clés : la société sérielle, théorie critique, sociologie critique, dialectique, Aufklärung.

Julia Sa Pinto Tomas (Dir.Rech. : Jean-Bruno Renard - IRSA-CRI)

Cet article est publié sur papier dans la revue « Cultures et Sociétés, Sciences de l’Homme », n°4, oct. 2007. Contact : Téraèdre, 48, rue Sainte-Croix-de- la-Bretonnerie, 75004 Paris.

 

Dernier ajout : lundi 11 juin 2007. — © RUSCA 2007-2010
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