Pourtau Lionel, Techno. Voyage au cœur des nouvelles communautés festives

par Vincent Rubio

Lionel Pourtau, Techno. Voyage au cœur des nouvelles communautés festives (Préface de Michel Maffesoli), Paris, CNRS Editions, Collection « Les Imaginaires », janvier 2009, 191 pages, glossaire et bibliographie, 20 euros.

Dans un style vif et direct, au carrefour de la sociologie de la déviance, de la musique et de la jeunesse, Lionel Pourtau nous invite à plonger dans l’univers de la subculture technoïde. Résultat d’une enquête ethnographique de plusieurs années, son livre, Techno. Voyage au cœur des nouvelles communautés festives, présente « l’histoire, le mode de vie et le rapport au monde des technoïdes », ces « teuffeurs amateurs de free parties, profondément attachés à leurs pratiques et à leurs mœurs particulières - allant bien au-delà de la simple participation à des concerts techno [comme le font les technoïstes] -, et ayant radicalisé leur déviance au point de la constituer en subculture » (pp.18-19). Loin de l’image répandue d’une « jeunesse anémiée, de moins en moins impliquée et de plus en plus individualiste » (p.19), Pourtau rappelle ainsi, sans fard ni concessions, qu’il existe une vitalité propre au monde social et que la fête est bien l’un de ses vecteurs privilégiés. « Comment naît une subculture déviante et comment se développe-t-elle ? Pourquoi, à un moment donné de leur histoire et de l’histoire d’une culture plus globale, des individus ressentent-ils le besoin de changer les règles du jeu social dans lequel ils vivent ? Qu’est-ce qui ne « marche plus » et pourquoi construisent-ils une solution alternative ? » (p.17). Telles sont les questions qui guident l’enquête. Elles ouvrent également l’ouvrage. Lionel Pourtau y répond en quatre temps correspondant à quatre chapitres de taille sensiblement équivalente : « Qu’est-ce qu’une free party ? », « La transe techno », « La constitution en Sound System », « Donner une free party ».

Comme son intitulé l’indique, le premier chapitre est consacré à la présentation du phénomène free party. Un rapide historique nous apprend tout d’abord que ce mouvement culturel venu d’Angleterre est né de « la volonté de continuer la fête » (p.24). Dans les années 80 en effet, celle-ci était le plus souvent interrompue outre-manche par la fermeture des clubs fixée à 2h00. Selon Pourtau, il naquit ainsi un «  esprit consistant à détourner un endroit et à en prendre le contrôle » qui « donna naissance aux rave party » (p.25). Les multiples interdits qui frappèrent les raves, « obligeant les amateurs de musique techno à entrer dans la clandestinité pour pouvoir en profiter » (p.27), allaient eux-mêmes frayer la voie à l’apparition des free parties. Ainsi, « comme pour le passage du club à la rave, l’évolution de la rave à la free party s’explique par la réaction négative des pouvoirs publics » (p.28). L’exportation du phénomène d’Angleterre vers la France dans le milieu des années 90 également, un décalage temporel existant entre ces deux pays en matière de législation dans le domaine. Pourtau valide ici un raisonnement développé par Laurent Tessier en 2003 [1]. De même lorsqu’il souligne l’idée que, «  à partir du moment où une opposition institutionnelle s’est créée et que la fête techno a cherché à se maintenir contre les pressions, elle a bénéficié de l’aura de transgression et de la dimension libertaire  » (p.26). Ainsi, « les aspects initialement secondaires engendrés par l’illégalité des raves devinrent primordiaux dans les valeurs revendiquées » (p.27). En d’autres termes, « l’idéologie est secondaire : elle est une conséquence, pas une cause de la forme de la fête » (p.31).

Le secret qui la caractérise - et auquel renvoie en partie son « charme » - est lui aussi le résultat des pressions qui pèsent sur la free party. « En s’installant dans l’illégalité, elle devient une fête incertaine » écrit Pourtau (p.32). D’où l’existence des « passeurs » (p.33), individus chargés de mener les participants jusqu’au lieu de la fête en s’assurant de leur non appartenance aux forces de police. Une fois ce jeu de piste passé, les teuffeurs pourront jouir de la free party. En arrivant, ils croiseront d’abord les dealers, puis les organisateurs de la fête qui les solliciteront pour un don (la participation à ce type de manifestation est en effet gratuite), et, enfin, ils arriveront devant le mur de son, sur le dance floor. Ils pourront également se restaurer au bar, acheter des produits dérivés (disques, sweat-shirt, etc.) dans les différents stands, et éventuellement se reposer au chill out. Telle est la topographie de la free party. A cet égard, il faut également noter que « la fin de la nuit induit rarement la fin de la fête. Avec la baisse de la musique, le régime diurne, l’échange verbal à nouveau possible, l’after est le moment où les sociabilités au sens classique du terme peuvent se développer » (p.39). Très ritualisée - Pourtau parle à ce sujet d’un « déploiement cérémoniel » -, et douée d’une esthétique propre, la free party est en fait « stable dans son dispositif » (p.48). Cette stabilité n’est d’ailleurs pas sans liens avec la formation de la transe, point d’orgue de la free party et maillon essentiel de « la constitution du sentiment de communauté » (p.60).

Ce thème de la transe techno fait l’objet du deuxième chapitre. Pourtau précise que ce terme « a été choisi par les amateurs de fête techno eux-mêmes » (p.59). Il le définit comme « un moyen, un état d’esprit actif pour atteindre un objectif stable, un état mental de jubilation, de jouissance, l’extase ». Mal acceptée par la culture occidentale, on découvre au fil de ce chapitre que la transe nécessite « l’élaboration de conditions externes et internes très particulières pour [devenir] accessible à une catégorie de la population » (p.60). Les premières de ces conditions sont offertes par la fête techno elle-même. Ce sont la foule qui désinhibe, la danse et (notamment) la libération d’endorphines que cette activité implique en free party, ainsi que la musique rythmée et répétitive qui plongent les individus dans un état particulier, quasi hypnotique. Les secondes sont les psychotropes. Quels qu’ils soient - ecstasy, amphétamines, cocaïne, LSD -, ces derniers « jouent le rôle de déclencheur, offrent la perturbation initiale qui va permettre au sujet de faire ses premiers pas dans l’expérience de la transe » (p.73). « Leur effet est potentialisé par la fête techno » (p.84), et leur consommation s’inscrit dans la dynamique spécifique d’un « acte collectif ». Car on va en free party « en bande, on en profite en bande, on s’amuse en bande et on consomme en bande » (p.78).

Dans une perspective n’allant pas sans rappeler celle adoptée par Howard Becker dans Outsiders, Pourtau montre alors qu’il existe «  toute une série de savoirs et de savoir-faire qui se sont développés par rapport à la consommation de substances psychoactives » dans les free parties. Et ceci avec « un double objectif, optimiser les effets agréables et minimiser les effets pénibles » (pp.76-77). Même si « l’usage des produits est lié à la perte comme à l’accroissement du contrôle de soi » (p.79), il est donc question de contrôler la transe. En la matière, la première fois sera décisive. En effet, « la première fois que l’on entre en transe et que l’on ressent l’extase est un moment crucial. Les suivantes ne seront que la recherche de cette expérience initiale, brutale. Recherche vaine, car quand le technoïste pense à la première fois, c’est à l’expérience de la première fois retravaillée, altérée par le souvenir. Ce souvenir étant différent de la première fois elle-même, elle ne sera jamais réellement retrouvée » (p.81). Mythe d’un âge d’or et quête de ce qui n’existe pas en somme.

A travers une étude de cas, le troisième chapitre ouvre les portes de l’univers des technoïdes à proprement parler, c’est-à-dire celui des Sound System. Les Sound System sont des groupes de jeunes réunis en communauté, vivant parfois ensemble et formant une tribu dont le principal objectif est l’organisation de free parties. Le cas de Voodoo’z Cyrkl, - le Sound System étudié par Lionel Pourtau - est paradigmatique en la matière. Installée en zone rurale, on y découvre une population « principalement issue des classes moyennes ou supérieures », ainsi qu’une large surreprésentation d’une « population d’origine européenne » (pp.97-98).

Pour notre auteur, « le passage au mode de vie technoïde a été [pour ces jeunes] une façon de reprendre le contrôle de leur jeunesse » (p.99). Il représente « un sas entre l’encadrement familial et la vie adulte » (pp.133-134). Deux sentiments s’y expriment : « Le rejet, le nihilisme [d’une société que ces jeunes trouvent partiellement inadaptée à leur épanouissement] ; et la tentative de construction d’une société alternative ». Ainsi, la subculture technoïde comprend aussi bien « l’autodestruction par les drogues que la construction d’un modèle de vie communautaire semi-nomade partiellement basé sur l’économie du don » (pp.100-101).

Ce second aspect est essentiel. Il souligne que, avec l’engagement dans « la carrière de technoïde », ces jeunes deviennent actifs. Notamment en multipliant les formations qui leur permette d’acquérir les compétences nécessaires à l’organisation de free parties : « Permis poids lourds, formation en musique, en technique de son, de l’image, en mécanique, électricité et informatique ». Peu à peu, et « pour les besoins de la cause », ils seront même amenés à se spécialiser dans l’une de ces activités. De la même manière, « parce qu’il faut malgré tout de l’argent pour faire avancer les projets, la plupart des membres passent par des activités rémunérées, au moins par période » (p.122). Pourtant, l’engagement de ces jeunes dans le mode de vie technoïde intervient à une période où « leurs activités sont très limitées, chômage, échec à répétition dans les études, etc. » (p.103). Si « l’organisation en Sound System nécessite une altération radicale du mode de vie classique d’un jeune » (p.109) - en particulier une « rupture avec le temps social » (pp.114-115) -, elle « n’est [donc] pas synonyme d’exclusion car elle induit la participation à un projet collectif fort et à un devoir d’activités pour faire exister le groupe et son identité » (p.104). La valeur travail y est même valorisée en réalité. A tel point que, « passé la fondation [du Sound System], le principal vecteur d’admission est le travail » (p.111). Ainsi, « alors que la phobie du travail normé est souvent une des motivations d’entrée dans la déviance technoïde, le travail pour « faire la teuf » est valorisé […] parce qu’il est choisi et non subi, parce que les sujets peuvent saisir la totalité de son sens, de son utilité, de son rôle » (p.113). D’ailleurs, au-delà même du maintien du « confusionnel issu de la transe » (p.119), l’objectif avoué de la vie en communauté est précisément « de mieux et de plus travailler ensemble […] ne plus séparer le travail du loisir, vouer le travail au loisir » (pp.117-118). Ce refus de la séparation s’incarne également dans « un sens élargi de la propriété » – « on arrive avec ses objets et au fur et à mesure, la propriété individuelle s’affaiblit au profit de la propriété de la communauté » (p.125). L’investissement (financier) commun opère en particulier comme un « coagulant du groupe » (p.126) ; groupe qui, au surplus, ne reconnaît pas de leader, mais une multitude de contre-pouvoirs (p.130).

Le dernier chapitre du livre insiste sur l’idée que donner une free party est avant tout (vécu comme) un acte de création dont le coût importe peu. L’organisation d’une fête techno engendre ainsi quasi systématiquement des pertes financières pour le Sound System. D’une certaine manière, les DJ’s qui se succèdent au long de la fête sont les meilleurs représentants de cet aspect créatif et d’une conception originale de l’art. Se référant à une idée bien connue de Gramsci, Pourtau utilise à cet égard l’expression de «  musicien organique » (c’est-à-dire désacralisé). Car « l’électroniste de free party offre une prestation qui s’oppose au culte de la personnalité de l’artiste et sa mise en apothéose lors des interprétations » (pp.150-151).

Au fond, la free party est d’abord un acte de don. Un don à l’étranger qui, par ce biais, intègre la communauté, l’accroît et la renforce. Pour autant, l’idéal communautaire est régulièrement mis à mal selon Pourtau. En particulier par le caractère semi-nomade d’un Sound System. Conséquence de la pression policière, les voyages pour donner des fêtes et « répandre la subculture technoïde » sont fréquents (p.169). Si « les parcours se modifient selon le développement des réseaux technoïdes et le développement de la prohibition dans l’espace européen » (p.164), il est surtout intéressant de noter que « l’inorganisation et la pauvreté » caractéristiques de ces voyages nuisent fortement à la solidarité (p.176). Ils contraignent même régulièrement au vol de nourriture et de carburant. D’une manière plus générale, on peut souligner que « le format et les valeurs de la free party montrent vite leurs limites quand elles tendent à devenir quelque chose de permanent » (p.180).

Cette forme de désenchantement ne doit pourtant pas occulter que les free parties et les Sound System peuvent être tenus pour des indices de ce qui a été nommé ailleurs un réenchantement du monde [2] . Réenchantement aux formes et canaux peut-être inattendus, mais dont l’efficace est bien réelle : « Ici la révolution est impossible, la solution religieuse est dépassée. Une société autre paraissant impossible, on se construit un espace et une altérité ici et maintenant. Si l’action individuelle du teuffeur ne peut s’incarner dans le monde […], l’énergie sera dispersée dans la fête. La jouissance de la domination sera remplacée […] par la jouissance de l’effusion » (p.89). Construits dans la recherche d’un retour à un rapport communautaire (« ne plus être un usager dans la masse, mais un acteur dans une petite assemblée » (pp.40-41)), se revendiquant comme « un espace libéré de la norme sociale et de certains jugements moraux » (p.186), la free party et les Sound System engendrent « une socialité particulière », représentent « une structure transitoire offrant à la fois la protection d’un groupe affectif et une liberté apte à toutes les expériences » (p.185), et, finalement, constituent autant d’occasions d’un « raffermissement identitaire » (p.40) - aussi bien individuel que collectif - dont aucune société ne peut faire l’économie.

Bien sûr, on aurait aimé plus de précisions quant au déroulement du travail de terrain effectué par Lionel Pourtau (un journal d’enquête aurait ainsi été le bienvenu). De la même manière, on peut s’interroger sur le rôle central accordé aux thèses controversées de Gustave Le Bon sur le thème de la foule ; thèses acceptées sans réserve par Pourtau. On reste également dans l’attente d’une réelle discussion avec l’article de Laurent Tessier publié en 2003 dans la Revue Française de sociologie, dont Lionel Pourtau reprend certains aspects tout en aboutissant à des conclusions différentes. Enfin, si l’usage de psychotropes apparaît fondamental dans le phénomène étudié, l’auteur souligne dans le même temps que les protagonistes des free parties ne sont pas nécessairement consommateurs de ces substances. Comment alors, en l’absence de telles pratiques, l’expérience techno (et singulièrement la transe) est-elle vécue ? Ce faisant, de quelle(s) manière(s) peut-elle être décrite et analysée par le sociologue ? Pour autant, le livre de Lionel Pourtau emporte l’adhésion par son caractère stimulant et l’évidente pertinence de sa mise en œuvre de ce que Georg Simmel nommait le « coup d’œil sociologique ».

[1] Tessier L., 2003, « Musiques et fêtes techno : l’exception franco-britannique des free parties », Revue française de sociologie, 2003/1, vol. 44, pp.63-91.

[2] Maffesoli M., 2007, Le Réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table Ronde.

 

Dernier ajout : samedi 14 février 2009. — © RUSCA 2007-2010
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