Morin Edgar, Vers l’abime ?

Par Bertrand Vidal

Docteur Honoris Causa dans plus de quatorze universités (Belgique, Brésil, Italie, Québec,…), directeur de recherches émérite au CNRS, Sociologue et Philosophe Français des plus renommés de son temps, tenant d’une œuvre prolifique qui nous pousse à entrevoir la complexité anthropo-sociale, Edgar Morin, par la rigueur couplée à l’originalité de sa démarche, nous force à concevoir l’entrecroisement des déterminismes tant anthropologiques, sociologiques, philosophiques et cognitifs que biologiques, affectifs et imaginaires. Son travail de réflexion sur les sociétés contemporaines est à la source d’une pensée d’ordre réformatrice, qui invite à réfléchir et à comprendre la « dialogique » de la réalité complexe ; c’est-à-dire, l’antagonisme mère, l’opposition matricielle présente dans toutes choses, indissociable et structurelle dans le monde anthropo-social.

Vers l’abime ? (livre qui est édité en 2007 et construit autour d’un ensemble d’articles parus entre 2001 et 2005 dans Le Monde, Académie de la Latinité, Cahier LaSer, Le partage des connaissances, Education et Management et aussi La Revue du MAUSS ou Diogène et se conclue par un article original : « Vers l’abime ? » pp. 162-181 rédigé en décembre 2007) est à ressituer dans les perspectives et aboutissants de ses ouvrages antérieurs comme Terre-patrie (Edgar Morin, Terre-patrie, Paris, Ed. du Seuil, 1996 (1993), 220p.), mais aussi Introduction à une politique de l’homme (Edgar Morin, Introduction à une politique de l’homme, Paris, Ed. du Seuil, 1980 (1969), 125p.) et Pour une politique de civilisation (Edgar Morin, Pour une politique de civilisation, Paris, Arléa, 1997, 250p.) – ouvrages mentionnés plusieurs fois dans le livre – tout en se référant, bien sur, aux principes édictés dans La méthode (Edgar Morin, La méthode, Paris, Ed. du Seuil, 2008 (1977,1980,1986,1991,2001,2004), 2 Vol., 2462p.). L’auteur poursuit sa réflexion sur l’urgence d’une métamorphose éco-techno-politico-philosophico-anthropo-sociale du monde occidental et de son mode de pensée, de ses pratiques et son éthique. Notre civilisation court-elle tout droit « vers l’abime ? », si oui, quelles sont les perspectives qui restent à l’occident ? Vers l’abime ? d’Edgar Morin tente de répondre à de pareilles questions.

En effet, le constat que fait Morin (« Vers l’abime ? » pp. 9-17 et « La crise de la modernité » pp. 19-33) semble dévoiler d’une future situation catastrophique, si l’on n’est pas tout à fait dans l’abime du progrès, la crise généralisé en occident nous montre que l’on s’y dirige à pleine vitesse : « La crise atteint nos mythes majeurs : progrès, bonheur, maitrise du monde. […] Désormais, le futur lui-même est en crise : il n’y a plus de prédiction possible, sinon des hypothèses, des scénarios. » [1]. Morin ajoute : « Les antagonismes de la modernité ont atteint un degré paroxystique. Tout se passe comme s’il y avait une agonie, au sens originel du mot, c’est-à-dire une lutte entre les forces de vie et les forces de mort » [2], ce qui fait qu’il se diffuse sournoisement dans les esprits occidentaux que « toute idée de pouvoir humain sur l’univers s’effondre » [3]. Tout cela, pour le sociologue de la complexité, relève de la déliquescence de ce qu’il nomme « le quadri-moteur de la modernité » : définit comme une incroyable diversité bouillonnante aux aspects dialogiques, c’est-à-dire à la fois complémentaires et antagonistes, « la modernité se manifeste par trois grands mythes : le mythe de la maitrise de l’univers, formulé par Descartes, Buffon, Marx, … le mythe du progrès, de la nécessité historique, qui s’impose à partir de Condorcet, enfin le mythe du bonheur » [4] ; ces derniers mythes, étant soutenus par le complexe science-technique-économie-profit, auquel s’imprime un mécanisme moteur : la production-prolifération. I.e. Les productions du progrès technique nous ont conduit vers une émancipation de l’homme face aux inconvénients de la nature, mais « régulés ni par la politique, ni par l’éthique, ni par la pensée » [5], ils nous conduisent à la dégradation irrémédiable de notre propre milieu éco-systémique. C’est ainsi que nous découvrons la chute vers l’abime de notre civilisation occidentale en percevant dans un même temps l’ambivalence du progrès, car le phénomène est le même pour le progrès scientifique, économique…

« L’amplification et l’accélération de ces processus sans contrôle peuvent être considérées comme des feed-back (rétroactions) positifs, lesquels constituent une rupture des régulations par amplification et accélération des développements effrénées » [6]. Telle est la problématique soulevée par Edgar Morin, le passage d’une modernité déchainée à une modernité réflexive ou crise de la modernité, c’est-à-dire que nous sommes dans une société (du Progrès) arrivée à son paroxysme (l’étape préliminaire, le moment juste avant la fin – d’où la nécessité, pour Morin, d’une réforme des cadres éthiques issue de la métamorphose sociétale à venir) où tout ce qui la définit et tout ce qui en fait sa substance (« le quadri-moteur science-technique-économie-profit ») est exacerbé et, par là même, en vient à être renversé. Rappelons-nous de la phrase d’Aristote : « l’accident révèle de la substance ».

La crise de la modernité c’est alors la découverte que la crise de la Culture en Occident se généralise et se diffuse : crise de la science, crise de l’intelligence, crise de la raison, crise des fondements, crise de l’âme, de l’esprit, et même, niveau paroxystique, crise du biologique et du vivant. Cette crise sans précédant en occident se répercute dans les consciences dans l’idée que le progrès, loi inéluctable de l’Histoire, guidé par la Raison, ne peut plus être conçu comme une avancée vers le mieux : « De toute façon, le progrès comme certitude est mort. On peut même dire que nous sommes devant une grande incertitude » [7]. En ce sens, Edgar Morin en appelle à une « révolution épistémologique », à une révolution dans la connaissance même des choses, une « dialogique » - selon le mot de Morin - qui réconcilie rationalité et affectivité, et se présente comme rationalité ouverte, dans la tradition de Montaigne à Lévi-Strauss d’une « rationalité autocritique » [8]. « Il faut abandonner l’idée abstraite de l’humain qui se trouve dans l’humanisme. Idée abstraite parce qu’on réduit l’humain à homo sapiens, à homo faber, à homo economicus. L’être humain est aussi sapiens et demens, faber et mythologicus, economicus et ludens, prosaïque et poétique, naturel et métanaturel » [9].

Un peu à la manière de Paul Valéry qui, en son temps, en appelait à une « intelligence de la crise de l’intelligence », ici, se trouvent les enjeux posés par le complexe contemporain, ce que Morin nomme « le défi de la globalité » (« le défi de la globalité » pp. 49-62), c’est-à-dire, la nécessité d’une « réforme de la pensée », qui passe inexorablement par une « complexification des connaissances ». C’est le projet de la complexité de Morin : il faut refuser une pensée en pièces détachées qui abs-trait la vie et fonctionne par spécialisation, compartimentation, disjonction et réduction du réel, une pensée aveugle aux « inter-retro-actions » et à la « causalité en boucle ». D’après Morin, comprendre la complexité du global et du fondamental humain, nécessite une pensée capable de négocier avec « l’irrationnalisé, l’obscur, l’irrationalisable » [10] et par là même, une pensée sociologique qui « comporte du mystère » [11] et se distingue à la fois comme « pensée du contexte » et « pensée du complexe ». C’est-à-dire une « pensée du contexte » qui restitue un cadre à notre « horizon planétaire » contemporain, une pensée qui, toujours, recherche « la relation d’inséparabilité et d’inter-retro-action entre tout phénomène et son contexte, et de tout contexte avec le contexte planétaire » [12]. Et, une « pensée du complexe » radicale, multidimensionnelle, organisatrice du systémique et écologisée, c’est-à-dire, une pensée qui conçoit la « relation auto-éco-organisatrice » de l’objet avec son environnements comme relevant de l’archê, de l’originel et du fondamental. Autrement dit, il faut une pensée du complexe qui relie ce qui était jusqu’alors disjoint (par la raison instrumentale) et qui essaie de relever les interdépendances à la source de toute réalité complexe, de comprendre la complémentarité des antagonismes.

Un changement dans notre mode de pensée qui, pour Morin, est au mieux de comprendre ce qu’il nomme « l’émergence de la société-monde ». La société-monde, c’est à la fois l’extraordinaire importance que revêt la pensée démocratique dans notre monde contemporain (le caractère humaniste et démocratique – souvent vulnérable et instable – véhiculé par les Etat-Nations), mais, la société monde c’est aussi à la fois un mécanisme, sournois mais pourtant bien visible, de l’expansion tout autant extraordinaire du marché : « stade ultime de la planétarisation » qui s’instaure comme une société propre avec ses territoires de communications propres (la Terre entière), son économie propre (le marché mondial), sa civilisation propre (la civilisation mondiale), sa culture propre (métissages, hybridation, cosmopolitismes) et même ses avant-gardes (Citoyens du Monde, Amnesty International,…) et qui, de par ce même fait, en vient à stériliser tout les efforts consentis des Etat-Nations (anciens vestiges, ruines désenchantées de la modernité).

C’est ainsi que s’ébauche par antagonismes et complémentarités (communautarismes et revendications trans-nationales) quelque chose d’un semblant de « citoyenneté terrestre » [13]. Pour Morin, cette dernière se présente aujourd’hui à son stade embryonnaire, et, ce qu’il lui manque pour s’affirmer demain sur la base d’une confédération civilisatrice et non, comme cela parait maintenant, sur l’accomplissement d’un empire-monde, c’est simplement un appareil structurel global de gouvernance : organisations, droits, pouvoirs et régulations mondiales. Pour le sociologue de la complexité l’établissement d’une citoyenneté-monde répondrait de deux principes fondamentaux : un principe d’« anthropolitique » (c’est-à-dire une politique de l’humanité à l’échelle planétaire) et un principe (qui a fait l’actualité) de « politique de civilisation ». De ces deux principes s’expriment une proposition essentielle pour en finir avec notre course vers l’abime : se défaire de l’idée de développement.

Se défaire de l’idée de développement comme générateur du progrès des Civilisations et moteur du développement humain, car « conçu uniquement en termes quantitatifs, il [le développement] ignore les qualités, les qualités de l’existence, les qualités de solidarité, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. » [14]. En bref, en étant aveugle à une certaine réalité, celle-là même qui préfère les qualités aux quantités et que la sociologie appréhende sous la notion de réalité complexe du vécu, « la rationalité quantifiante en est irrationnelle » [15], car débouchant indubitablement sur une connaissance spécialisée, elle est incapable de saisir l’archê, le fondamental de toute chose. Radicalisant encore plus son point de vue, Edgar Morin explique le paradoxe présent au cœur de la notion de développement porté par une civilisation occidentale triomphante dans le monde mais demeurant en crise en son cœur même : « le développement comporte en lui comme bénéfique et positif tout ce qui est problématique, néfaste et funeste dans la civilisation occidentale sans pour autant comporter nécessairement en lui ce qu’il y a de fécond (droits humain, responsabilité individuelle, culture humaniste, démocratie) » [16].

Alors, dans cette crise des valeurs de la modernité, dans ce refus éthique d’un développement déchainée, subsiste, pour Morin, plus qu’une seule alternative : l’involution, c’est-à-dire, une ré-génération métamorphique, comme un « retour aux potentialités humaines génériques », celles-là même qui étaient sclérosées dans les spécialisations et les abstractions-aberrations d’un système que l’on pourrait qualifier d’hypertélique. Ici réside le problème majeur. C’est que ces facultés régénératrices inhérentes au corps social sont, à l’identique des cellules souches du corps humain, « enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales », inhibées car trop rigidifiées, trop ritualisées et trop bureaucratisées, d’où une certaine nécessité d’involution sociétale qui ne soit pas un simple retour à l’archê mais, de par un accroissement des déviances et des résistances [17] à la modernité, soit un nouvel éveil, un ressourcement de l’archê.

Démarche de ressourcement de l’archê qui, d’après Edgar Morin, ne peut s’affirmer comme perspective d’avenir qu’à la condition sine qua non d’être conjuguée et confrontée à une démarche de complexification de notre connaissance : « Complexifier, c’est-à-dire essayer de voir non seulement le jeu multiple et divers des interactions, imbrications, rétroactions, antagonismes planétaires, mais aussi les aspects opposés d’un même phénomène, notamment ce qui dans la mondialisation lie en opposant et oppose en liant » [18]. Ainsi, définissant des complexes ou des ensembles se formant autour de « processus inséparables » [19] aux aspects antagonistes, il nous est plus aisé de comprendre et d’affirmer le double visage de tout ce qui compose notre culture occidentale contemporaine, devenue culture de masse, culture mondialisée à la fois une et plurielle. A ce titre cinq complexes sont remarquables :

1. La mondialisation technique et économique, entre suprématie dominatrice de l’Occident et développement effréné de nouvelles puissances (asiatiques, latino-américaines,…), est emmenée par un processus oscillatoire de monopole/multi-pôles. L’effet de ce processus paradoxal est que, dans un premier temps, il aggrave les dépendances au milieu, mais dans un second temps, il conduit également à l’interdépendance de l’espèce humaine, et, ainsi, à l’édification d’une « communauté de destin », idée chère à Edgar Morin dans le sens où cette dernière est le point crucial où se fixe les bases d’une gouvernance mondiale.

2. La mondialisation c’est à la fois une tendance forte à l’unification ainsi que la multiplication des phénomènes de balkanisation. Si la mondialisation est porteuse de périls d’homogénéisation et de standardisation sans précédant, elle se caractérise aussi par des « tendances aux reflux identitaires », des « déchainements nationalistes », et des certains « retours du religieux » [20] : aujourd’hui, le consensus national a propension d’être porté le plus souvent par un socle mono-ethnique, voire mono-religieux, d’où de réelles difficultés à l’apparition d’une pensée d’optique planétaire et au fleurissement des politiques méta-nationales.

3. Il existe une ambivalence fondamentale des produits du quadrimoteur de la modernité. A la source du pire comme du meilleur de la culture occidentale, ils nous laissent encore présager une aggravation du pire (par de nouvelles formes de terreur et totalitarisme : biologique, génétique, religieux, cybernétique, etc.), mais aussi, ils nous confrontent à un formidable jaillissement du meilleur (par une nécessaire métamorphose de la civilisation/humanité).

4. La crise de la modernité nous a fait découvrir une ambivalence au cœur même de la notion de progrès : à la fois source de liberté et d’émancipation physique et intellectuelle indéniable, le progrès technique comporte une large part de servitude tant au niveau pratique qu’éthique pour l’homme.

5. Le crédo croissance = richesse est mis à mal. En même temps que nous découvrons l’ambivalence de la notion de progrès, nous assistons à l’émergence de nouvelles zones de misères ainsi que de nouveaux malheurs humains (désintégration des solidarités traditionnelles, croissance exponentielle de la corruption, criminalité de misère, etc.), nous faisant douter de l’acception du concept de développement et de son composant : la croissance. Le capitalisme industriel à toujours connue des « antagonismes régulateurs » (l’économie dite socialiste bureaucratique), aujourd’hui, le capitalisme financier, déchainé, ne connais aucune régulation, ajoutant aux anciennes humiliations - de classes - de nouvelles humiliations – locales, religieuses, éthiques, ethniques et même planétaire.

« Ainsi, c’est le même processus qui porte en lui menace et prouesse. Nous allons vers l’abîme ou vers la métamorphose, et peut être l’un dans l’autre » [21] et il semble nécessaire de comprendre la situation actuelle comme « un nouveau et formidable combat interne à l’humanité entre homo sapiens et homo demens, où la rationalité close est au service de demens et l’amour au service de sapiens… » [22], un combat dans la pensée visant à accepter la complexité/contextualité des phénomènes qui nous font et défont, et dont l’inclinaison première est d’ « abandonner le rêve d’un monde maitrisé » [23] par la dynamique du quadri-moteur science-technique-économie-profit et par la rationalité close instrumentale propre à un occident dominateur et déchainé (sans appareils de régulation autant sur le point politique, économique, diplomatique que philosophique, éthique et structurel) mais pourtant en crise dans ses fondements.

Bertrand Vidal, Doctorant de sociologie, membre de l’IRSA-CRI. Mars 2009.

[1] Edgar MORIN, Vers l’abime ?, Paris, Ed. de l’Herne, Carnets, 2007, p. 27.

[2] Idem, p. 30.

[3] Idem, p. 28.

[4] Idem., p. 24.

[5] Idem, p. 9.

[6] Ibidem.

[7] Idem, p. 42.

[8] Idem, p. 43.

[9] Idem, p. 45.

[10] Idem, p. 57.

[11] Ibidem.

[12] Idem, p. 60.

[13] Cf. Idem, pp. 69-72.

[14] Idem, p. 76.

[15] Ibidem.

[16] Idem, p. 77.

[17] Accroissement des déviances et des résistances que Morin interprète comme des « feedbacks positifs » du quadri-moteur de la modernité et qui se définissent comme étant « tout ce qui perturbe les régulations, la stabilité d’un système et par là tend à sa destruction » (Edgar Morin, Idem, p. 157.) et qui, en ce sens, prennent fonction d’amorces métamorphiques de la société complexe d’aujourd’hui.

[18] Idem, p. 163.

[19] Idem, p. 170.

[20] Idem, p. 164.

[21] Idem, p. 180.

[22] Idem, pp. 180-181.

[23] Idem, p. 181.

 

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