La condition littéraire, la double vie des écrivains, de Bernard Lahire

Par Vincent Seveau

Bernard Lahire (avec la collaboration de Géraldine Bois), La condition littéraire, la double vie des écrivains, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », série « laboratoire des sciences sociales », 2006.

Sur sa nature, le livre de Bernard Lahire, La condition littéraire, la double vie des écrivains, ne souffre pas d’ambiguïté. C’est une enquête sociologique sur les conditions économiques et sociales de l’écrivain en Rhône-alpes. Elle étudie les conditions objectives de l’activité littéraire, les croise avec ses conditions de possibilité, ses pratiques effectives, ses productions ainsi que les représentations qui y sont associées.

Ce travail questionne également les conditions de la connaissance vis-à-vis de cette pratique hétérogène et peu structurée. Son but est autant de construire un espace théorique approprié (grâce à la métaphore du jeu), que de formuler les différences facettes afférentes à ce qu’il apparaît inadéquat de comprendre comme une profession. Deux questions principales traversent ainsi les chapitres : quelles sont les conditions sociales de l’écrivain ?, et comment étudier et décrire les relations intra-individuelles des inscriptions sociales ?

A ces deux questions, qui s’appuient l’une sur l’autre, Bernard Lahire et son équipe appliquent un appareil sociologique multidirectionnel. Des entretiens individuels complètent les données statistiques et l’étude de dossiers de subvention, axée sur l’expression des demandes d’aides, est mise en perspective avec des lectures historiques d’autobiographies comme celle de Franz Kafka. Les corpus utilisés sont fonctionnels et s’accordent aux questions que pose la pratique de l’écriture selon les nivaux d’échelles qui oscillent entre le rapport personnelle ou la valeur sociale. On trouve par exemple un traitement des notices bibliographiques dans les dictionnaires (p. 16) même si les témoignages et questionnaires tiennent la part la plus importante de l’ouvrage.

Dans l’« avant-propos » (p. 9-15), ainsi que dans l’« entrée en jeu » (p. 16-33), l’accent est mis sur le problème de la signification de l’activité littéraire : ni véritable métier, ni loisir. Non seulement élément de représentation mais aussi espace physique et temporel de négociations existentielles et pratiques d’une condition duale. Le programme énoncé dans ces parties introductives s’organise autour de ce diagnostique de l’hétérogénéité du jeu littéraire (qui vise les écrivains plus que le « monde » de la littérature). D’un point de vue théorique, c’est un « essai de spécification de la théorie des champs » (p. 13), théorie qui ne permet pas de rendre compte de la spécificité de ce jeu, au vu de l’importance des passages d’un univers social à un autre (contrairement au champ scientifique, qui fait l’objet d’un parallèle régulier dans l’ouvrage) ; pour l’analyse empirique, il s’agit de croiser des facteurs tels que les grandes propriétés sociales (age, sexe, origine sociale etc.), les conditions socio-économiques de vie, le degré d’intégration « professionnel », les modalités de production, le rapport aux activités para-littéraires, le degré de reconnaissance nationale ou littéraire et le degré du sentiment d’être écrivain (p. 29-30).

Dans la première partie : « théorie du jeu littéraire et méthodes » sont affinés les contours du jeu littéraire, impossible à catégoriser comme profession ou champ autonome. La faible institutionnalisation d’une hypothétique profession d’écrivain, la position relative de l’auteur dans le champ de la littérature, les règles tacites et non officielles, démontrent le caractère instable, les entrées et sorties constantes, du jeu. Les conditions d’une réalisation effective qui incluraient les personnes prises au jeu sont à mettre en rapport avec les situations réelles. Dans la mesure où cet univers ne permet pas une participation constante – une stabilité de position – il est improbable de décrire un champ homogène et surtout d’en décliner des habitus, étant donné la place réduite de l’écrivain dans l’économie du livre [1] . Il est plutôt nécessaire de statuer sur les différents lacis d’existence autour d’un jeu aux caractéristiques stabilisées par l’observation de constantes statistiques ou significatives. De ce rapprochement des pratiques et du structuré informel mais observable, l’ouvrage propose trois types idéaux d’investissements dans le jeu qui seront déclinés par la suite. Le joueur par loisir, qui pratique « sans souffrance » ; le « mordu du jeu », joueur pathologique qui investit à perte ; le joueur professionnel qui ne participe plus véritablement au jeu mais joue pour en vivre. (p. 78-79)

La seconde partie : « des populations d’écrivains et de leurs constructions » précise les outils techniques d’échantillonnage, rendus problématiques par le regroupement d’une population globale (des auteurs ayant publié au moins un livre) au sein d’une structure de sécurité sociale ou d’une catégorie professionnelle stable et repérable. Les données sont recoupées et complétées par des passages en salon, le tout étant facilité par le choix d’une restriction géographique (échelle régionale). Cette partie précise également les variables utilisés pour croiser les données objectives. A savoir : la reconnaissance littéraire, la reconnaissance nationale, l’inscription professionnelle, les conditions favorables à l’écriture, les compétences vis-à-vis du jeu et la croyance en la valeur de l’écriture.

La troisième partie intitulée : « situations socio-économiques et littéraires des écrivains » analyse les statistiques à la lumière des variables proposées. Il présente les différents thèmes qui permettent de lire la condition littéraire dans ce qu’elle a de plus concret mais surtout de significatif (p. 107). Ainsi des classiques genres et origines sociales à la question du genre littéraire (rentable ou non, valorisé ou non) ; des sorties du jeu par une implication professionnelle extérieure, à l’organisation des temps d’écriture ; Bernard Lahire entre en discussion avec la question des représentations à travers la notion d’investissement littéraire. La dépendance des représentations à leur condition de possibilité permet de préciser les types d’investissement en rapport avec la situation économique des personnes. Cette critique non-dissimulée d’une sociologie trop axée sur les représentations (p. 161, évoquée en introduction et reprise en conclusion) fait transition pour une analyse de la reconnaissance littéraire et sociale à travers les filtres objectifs de la publication, de la visibilité et des manifestations concrètes de reconnaissance à différentes échelles. En complément de cette présentation des règles, la question des activités paralittéraires (p. 212) trace la frontière entre le jeu littéraire et le caractère professionnel qui balance entre l’indétermination et l’injonction sociale.

Les deux parties suivantes : « portraits d’écrivains à second métier » et « portraits d’écrivains sans second métier » sont organisées : par métiers exercés pour la première ; en deux temps pour la seconde : un temps qui nuance fortement son titre (« écrivains sans second métier…ou presque »), l’autre qui contextualise les modes de vie incertains des écrivains notamment à travers l’analyse des demandes de bourses. Suivant la démarche de l’auteur, il convient de lire d’une manière croisée les portraits au fil de la lecture des premières parties (jongler entre les pages plutôt qu’effectuer une lecture continue et linéaire), en tant que « variations du possible » (p. 235). Les dernières pages de ce passage relèvent plus précisément d’une perspective critique du point de vue social : « car les acteurs font toujours avec ce que l’histoire leur impose et, en l’occurrence, avec la manière dont les sociétés de marché peuvent traiter l’art et la culture. » (p. 491) Mais aussi d’un point de vue méthodologique : « C’est sans doute un enjeu crucial de l’interprétation sociologique que de ne pas céder aux facilités de l’esthétisation et de la valorisation d’un mode de vie incertain et aventureux, et ce, même lorsque certains discours littéraires peuvent suggérer, ou sublimer, la beauté de l’incertitude, de la marginalité ou de l’errance sociales. » (p. 491)

Car c’est là qu’en arrive la conclusion de l’ouvrage, la « fin de partie », qui synthétise les « disposions et dispositifs littéraires » (p. 495). Liant, parfois aux dispositions personnelles (le goût de la solitude par exemple p. 500) ; parfois aux conditions matérielles le « jeu » et ses participants (la possibilité de s’extraire physiquement du monde pour écrire, thème récurrent dans tout l’ouvrage, qui revient à travers la comparaison avec le travail intellectuel des XVe et XVIe siècles p. 503) ; l’ouvrage se conclut par une question plus générale sur la place de l’écrivain dans la société qu’il n’hésite pas à placer sur un plan politique. La littérature, à l’instar des sciences humaines (p. 542), propose, dans un tout autre registre, des modes de compréhension du monde et de formation du citoyen (p. 544). Cette proposition renvoie au problème, analysée p. 522, de la « vraie vie », question transversale qui renvoie à la « position du sociologue [qui] est bien héritée de cette saine prise de distance [vis-à-vis d’une forme de vie particulière : étalon ou objet de critique] : appartenant à un microcosme social spécifique (l’univers sociologique), il a pour objectif non normatif de penser la pluralité des univers sociaux dans nos sociétés différenciées, les rapports de concurrence et, parfois de domination qu’ils entretiennent entre eux, la position (qui peut être un multipositionnement) des individus dans ces univers et leurs éventuelles circulations plus ou moins lentes ou rapides, d’un univers à l’autre. » (p. 528) On ne manquera pas de relier cette question de la pluralité des univers à une théorie des valeurs ou une mise en perspective des sphères de l’existence, question brûlante des sciences sociales.

Cet ouvrage sera lu avec intérêt par certains, participants du jeu ou non ; universitaires aussi, qui y trouveront des points de remise en question de leur position ; lecteurs prêts à penser leurs modèles littéraires à la mesure d’une réalité sociale partagée ou « candidats » qui trouveront là des exemples d’ajustement à un jeu essentiellement et socialement éprouvant.

L’intérêt des enquêtés pour ce travail (p. 26) montre à quel point l’écrivain est en passe de prendre ses distances avec une vision très romantique de sa propre condition et d’affirmer la matérialité d’un travail qui, en cela, ne semble pas en phase avec la vision sociale qu’on (le lectorat, le public ou ses représentants politiques) lui porte encore. Est-ce là l’élément d’une véritable revendication professionnelle ? L’ouvrage est discret, prudent sur ce point. Délaissant le « terrain de jeu » à partir duquel ses règles se dessinent aussi, celui de l’édition, de l’appropriation par les pouvoirs publics, il ne permet pas de comprendre la manière dont cette première rencontre d’univers sociaux différents avec les pratiques des participants littérateurs, transforment effectivement ces règles d’un point de vue historique. Mais cette faiblesse est aussi la force de cet ouvrage qui reste impassiblement orienté vers la condition des écrivains. C’est pourquoi cette enquête doit être entreprise en complément d’autres textes, d’autres approches, pour aiguiser la curiosité sur le sujet plutôt que rester l’ensemble clos qu’il veut être pour des raisons méthodologiques. Pièce maîtresse d’une analyse sociologique de la littérature, elle n’est valable qu’au regard de questionnements épistémologiques, littéraires, historiques et politiques qu’elle n’aborde pas de front et laisse au lecteur le soin d’y regarder de plus près.

Vincent Seveau (Doctorant en Sociologie) Mai 2008

[1] « S’il existe de toute évidence un monde éditorial professionnel avec des métiers à temps plein chargés de la sélection des manuscrits, de la fabrication, de la distribution, de la diffusion et de la promotion des livres, il faut tout de même relever le fait le plus étonnant de cette situation : ceux qui sont au cœur de cette vaste industrie du livre ne sont le plus souvent pas des « professionnels du livre » – ce ne sont d’ailleurs pas eux que l’on désigne généralement par cette expression, mais les éditeurs, les diffuseurs, les distributeurs, les libraires ou les bibliothécaires – entièrement tournés vers leur activité littéraire. […] Même si elle reste très abstraite étant donné la grande variabilité des ventes selon les genres de littérature et les auteurs, la répartition des gains liés à la vente des livres indique d’ailleurs assez nettement la place restreinte réservée aux auteurs. » p. 126

 

Dernier ajout : jeudi 22 mai 2008. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M