La compétition en questions. Réflexions naïves et moins naïves sur une évidence jamais discutée en Education Physique et Sportive

Claude Castelain

Claude Castelain a d’abord été ce que l’on nomme un « sportif de haut niveau » depuis sa plus tendre enfance, pour devenir plusieurs fois champion de France de kayak. Mais il abandonna la compétition pour se consacrer au kayak extrême et à l’ouverture de petites et grandes rivières. Puis, pour partager ces sites souvent grandioses de chutes et de cascades, Claude Castelain était même devenu « cinéaste » de ses propres descentes. (On peut voir toutes ces images sur le site kayak-extreme) Enfin, pour étayer ses idées sur le sport de compétition il avait entrepris un Master de Sociologie. Rusca a bien voulu publier ici ses travaux à titre posthume.

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Cet article porte sur les différences entre « être en concurrence, en compétition avec autrui » et « être en coopération, en bonnes relations avec autrui ». L’étude a commencé par l’observation des Activités Physiques Récréatives, pour s’étendre ensuite aux autres domaines de la vie sociale : le travail, l’éducation, la santé, le lien social, les représentations sociales et l’imaginaire de la performance.

Curieusement, il n’est pas simple de constater qu’il y a deux types d’activités celles où les participants s’opposent et celles où ils ne s’opposent pas. Cela semblait échapper à un grand nombre d’observateurs, à plus forte raison les différences entre ces deux types d’activités, ainsi que leurs effets. Suivant la même idée, nous avons constaté que presque seules les Activités Physiques Récréatives d’opposition étaient subventionnées par les pouvoirs publics, alors même qu’ils financent des opérations de promotion du lien social, du vivre ensemble, de la coopération dans la société en général. Cela apparaît paradoxal. Ne doit-on pas y voir l’effet d’une forme ?

Il est à bien considérer que même si ce sujet paraît d’une importance secondaire pour la société, il n’en est rien, car personne n’échappe à l’influence du modèle d’opposition que constituent les compétitions, dans l’éducation, le travail, les relations interpersonnelles. En effet ce modèle impose sa présence par la promotion des compétitions sportives. Qui a échappé au battage médiatique au moment de l’annonce des compétitions, de leur résultat ou de leur utilisation dans la publicité ? Comment ne pas faire le rapprochement entre la catastrophe majeure que représentent les accidents de la route et l’influence du modèle de vitesse de la compétition, qui se retrouve jusque sur l’aspect des véhicules ? Jantes larges et becquets aérodynamiques sur les voitures, apparence et performances des motos, copies conformes des modèles de compétitions, qui nous ont tous fait une fois ou l’autre sursauter en nous doublant à des vitesses effrayantes ! Qui n’a pas eu à s’opposer à d’autres personnes au moins dans les cours d’Education Physique et Sportive, ou même dans des compétitions, avec le trac, la peur des autres concurrents. Si ce n’est nous, ce sont nos enfants ou nos proches. Qui n’est pas au courant des dérives que provoquent inévitablement les situations d’opposition dans les Activités Physiques Récréatives ? Ces dérives sont les manques de respect des adversaires, sanctionnés par l’arbitre dont la seule présence atteste de la fréquence de ces cas, les agressions, la souffrance, le dopage.

Cette comparaison point par point met en évidence que les activités avec opposition et les activités avec coopération ne peuvent pas avoir le même impact sur la formation de la personne et sa manière d’être en société. Cet article présente une étude qui esquisse la description de deux formes idéal-typiques de ces activités, comportant vingt items regroupés en catégories caractéristiques fondamentales. Nous allons présenter ces caractéristiques sous forme de tableau pour souligner leurs propriétés contradictoires. Puis nous discuterons chacun des vingt items.

Nature des variables Activités Physiques Récréatives avec opposition Activités Physiques Récréatives avec coopération
1 Activité S’opposer Coopérer
2 Activité Centrée sur la Performance Centrée sur la Personne
3 Geste Faire perdre ou dominer l’autre Faire plaisir
4 Geste Entraînement pour vaincre Entraînement pour le progrès
5 Acteurs Adversaire Partenaire
6 Imaginaire De la performance De la solidarité
7 Représentations Gagnant-perdant Gagnant-gagnant
8 Valeurs Insatisfaction/satisfaction Satisfaction partagée
9 Valeurs Mauvaise conscience Bonne conscience
10 Lien social La pratique oppose et sépare La pratique réunit et réconcilie
11 Lien social Hiérarchisation Egalité
12 Politique Hégémonie Partage
13 Communication externe Mensonge Vérité
14 Communication interne Tromperie Information
15 Communication Cas Feinte Honnêteté
16 Intention Contrarier la volonté de l’autre S’adapter à la volonté de l’autre
17 Intention Chercher à mettre l’autre en faute Chercher à lui éviter les fautes
18 Intention Ne pas donner à l’autre ce qu’il souhaite Partage, don
19 Intention Essayer de lui prendre ce qu’il a Respecter ce qu’il a
20 Intention Don forcé comme donner des coups Don souhaité

Explication du tableau et analyse

Ce tableau réunit 2 types d’activités présentées sous le point de vue de l’opposition versus la coopération, soit deux idéaux-types d’activités, appliqués aux Activités Physiques Récréatives. Ce point de vue permet de distinguer et de séparer les activités avec et sans opposition.

Les deux titres de colonnes permettent de délimiter notre objet dans l’ensemble des Activités Physiques Récréatives. La nature des variables représente les deux dimensions de l’objet, avec et sans opposition.

Nature des variables Activités Physiques Récréatives avec opposition Activités Physiques Récréatives avec coopération

Les « Activités Physiques Récréatives avec opposition » désignent tous les sports où la compétition est le but majeur, codifiée, institutionnalisée, avec des résultats publiés, ainsi que toutes les situations avec opposition, mais hors compétition, des jeux pour s’affronter, le sport au sens restrictif. Toutes ces activités, même si elles n’ont pas les mêmes inconvénients que lorsque la compétition est le but majeur, elles ont néanmoins une influence différente que les jeux de coopération sur la formation de la personne et sa manière d’être en société.

Tandis que les « Activités Physiques Récréatives avec coopération » désignent tous les sports en général (jeux, exercices, pratiques) sans opposition, ainsi que les situations informelles de jeux dans le but d’un plaisir partagé, le sport au sens extensif. Ces situations et activités sont caractérisées notamment par l’absence d’opposition, mais surtout et tout au contraire par la présence de la coopération. Ces situations conduisent au bénéfice de toutes les parties. Elles pourraient être définies comme « non-malsaines » c’est à dire non orientées vers la domination de l’autre, ni pour lui faire du mal, ni pour l’utiliser en tant que moyen. Dans ces situations, il existe en outre souvent le plaisir de faire plaisir à l’autre. C’est, pour prendre une expression actuelle ré-apparue avec la notion de développement durable, une stratégie gagnant-gagnant.

1 Activité S’opposer Coopérer

L’item 1 nous permet de définir le type d’activité : s’opposer versus coopérer. Dans le premier type d’activité, nous classons toutes les activités où les participants s’opposent individuellement ou collectivement. Il peut s’agir d’un cadre formel, les compétitions ou les matchs, soit d’un cadre informel, le simple fait de jouer la balle avec l’intention que l’autre ne puisse la rattraper ou s’en emparer. Dans le second type d’activités nous classons toutes les activités où les participants coopèrent pour leur bénéfice mutuel.

Les deux types d’activités étant ainsi définies conceptuellement, nous sommes à présent capables de reconnaître l’opposition ou la coopération dans n’importe quelle situation, que nous soyons acteur de la situation ou bien sûr spectateur.

Si deux personnes, même amies, font un match ou une autre activité dans le but de déterminer un gagnant, même si elles prennent plaisir à cela, leurs motivations sont ce qu’elles sont, mais l’opposition reste néanmoins intentionnelle. Peut-être pensent-elles que sans cela elles vont moins se donner à fond ou qu’une forme d’opposition est nécessaire pour assurer une bonne motivation. Certains pensent même que l’on ne peut pas jouer correctement au poker ou au tarot sans un minimum d’enjeu financier. Leurs motivations leur appartiennent et il n’y a pas à les discuter ici, mais l’opposition étant intentionnelle, ces activités ne peuvent pas être classées dans la colonne sans opposition.

Etudions un cas d’opposition apparente, qui est en fait une coopération. Prenons l’exemple de deux personnes qui jouent au tennis, on pourrait penser qu’elles sont forcément en opposition, ce n’est pas le cas si elles jouent la balle pour que l’autre puisse la renvoyer. Ce n’est pas une question de niveau de jeu mais d’intention des joueurs Si le joueur n’a pas bien contrôlé son tir et que la balle arrive hors de portée de son partenaire, il ne s’agit pas d’une malveillance mais d’une erreur et souvent il s’excuse. En situation de compétition, il en tirerait au contraire une satisfaction. Tandis qu’en situation de coopération, il n’y a pas de perdant mais deux gagnants.

Etudions à l’inverse un cas de coopération apparente, qui serait en fait une opposition. Le besoin de trouver des adversaires à la hauteur pour faire une bonne opposition, permettant de pratiquer les techniques mises au point pour mieux s’opposer. C’est une forme de coopération apparente, mais cela reste de l’opposition.

Nous voyons donc qu’en matière d’opposition ou de coopération, l’intention a une importance primordiale. L’importance de l’intention est notamment démontrée dans l’œuvre d’un sociologue comme Max Weber [1] dans sa définition des activités sociales.

2 Activité Centrée sur la Performance Centrée sur la Personne

L’item 2 permet de décrire l’activité comme un ensemble de pratiques et de gestes, centrés sur la performance dans le cas de l’opposition, versus centrés sur la personne dans le cas de la coopération. Dans le premier type d’activités c’est l’homme qui s’adapte à la pénibilité ou à la dangerosité de l’activité. Dans le second type d’activité, c’est l’activité qui est adaptée, pour n’être ni trop dangereuse ni trop pénible pour la personne.

Dans le cas particulier des sports extrêmes, il s’agit de sportifs dont les compétences sont exceptionnelles, mais l’idée de comparaison avec d’autres reste inexistante ou secondaire. Le caractère exceptionnel du risque peut faire penser à une mise en danger, qui serait une forme de violence contre soi, mais qui en tout cas n’est pas dirigée vers une tierce personne, et ne rentre donc pas dans le cadre de l’opposition.

3 Geste Similitude du geste, mais différence d’intention : faire perdre ou dominer l’autre Similitude du geste, mais différence d’intention : faire plaisir à l’autre

L’item 3 précise la description du geste avec son intentionnalité, et nous permet de signaler une similitude importante entre nos deux catégories. Prenons un même exemple dans les deux cas on joue au tennis, taper dans une balle avec une raquette. Le geste, l’apparence extérieure de l’activité, laisse à penser que les activités sont identiques. Cependant dans le premier cas l’intention du joueur reste bien de faire perdre l’autre, c’est à dire par exemple, de jouer la balle de telle manière que l’autre ne puisse pas la rattraper.

Tandis que dans le second cas, le geste reste de taper la balle, mais dans l’intention que l’autre puisse la rattraper, il s’agit de faire plaisir. Prenons un second exemple avec la course à pied. Dans les deux cas il s’agit de courir, mais le fait de s’opposer impose de courir le plus vite possible ce qui revient à tenter de dominer l’autre, et ne procure du plaisir, au mieux qu’à l’un. Tandis que dans l’intention de coopérer, il s’agit de courir avec l’intention de rester ensemble, courir avec l’autre, c’est ce qui procure du plaisir chez l’un et l’autre.

4 Geste Entraînement pour vaincre Entraînement pour le progrès

De la même façon, dans l’item 4, si nous étudions le geste particulier que constitue l’entraînement, nous pouvons distinguer deux types d’entraînements selon le but de situation d’opposition ou de situation de coopération. Dans un cas l’entraînement a pour but de vaincre l’autre. L’idée d’augmentation des performances comprend principalement la comparaison aux performances des autres. Tandis que dans les activités de coopération, l’entraînement a pour but le progrès, principalement personnel. La notion de comparaison aux autres n’est pas le but premier. Il s’agit dans ce cas de s’améliorer ou de s’entretenir, c’est-à-dire d’augmenter ou maintenir ses performances sans comparaison.

Dans le premier cas de l’entraînement pour préparer des compétitions, beaucoup d’exercices ne se font pas dans l’opposition directe en acte. Cependant, comme le but reste la compétition, cela a une influence sur l’ambiance, les relations entre compétiteurs, les relations avec l’entraîneur et sur le contenu de la séance notamment des exercices qui visent à vaincre l’autre. Tout cela impose de classer ces entraînements dans la colonne de gauche : « Sport avec opposition ».

5 Acteurs Rôles Adversaire Partenaire

L’item 5 précise ce que les acteurs ou joueurs représentent les uns pour les autres ou comment ils se perçoivent les uns les autres. Les rôles qu’ils sont censés jouer ou assumer. Dans le premier cas de la compétition, l’activité se caractérisant par l’opposition, cela définit une situation où le mot adversaire définit l’autre joueur. Tandis que dans les activités de coopération ou d’association, l’intérêt commun définit pour tous les acteurs une stratégie gagnant-gagnant à laquelle correspond bien le mot partenaire. Ainsi P. Parlebas [2] distingue lui aussi, la « co-action contre adversaire » pour désigner l’opposition et la « co-action avec partenaire » pour désigner la coopération, individuellement ou en équipe.

6 Imaginaire De la performance Volonté de vaincre De la solidarité Volonté d’échange, partage

Avec l’item 6 nous allons esquisser l’ensemble des représentations qui constituent d’une part l’imaginaire de la performance versus d’autre part l’imaginaire de la solidarité.

La piste d’un imaginaire de la performance a été montrée par Ehrenberg dans son étude sur le culte de la performance [3]. Tous ces rituels voués à la performance révèlent bien un imaginaire ou encore une mythologie fondée sur les valeurs et symboles de la performance. La « Volonté de vaincre », avoir une envie de gagner, est une application concrète en compétition de cet imaginaire : il s’agit de vaincre les performances de l’adversaire. Accepter d’être en compétition, c’est accepter cet « allant de soi », c’est-à-dire être là pour gagner. Même ceux qui n’espèrent pas gagner au vu de leur propre score, acceptent de participer à cette situation dont la finalité, est la victoire. Pour suivre le mot d’ordre des compétitions, il suffirait de se montrer le plus rapide ou le plus fort. Or, ce n’est pas toujours ce qui se passe dans le mental des compétiteurs. Rares sont les compétiteurs présents uniquement pour appliquer leurs capacités. La volonté de vaincre est débordée à différents niveaux par la « gnac » (ne pas lâcher prise), le « fighting spirit » (se battre), le « killing spirit » (le tuer), qui sont des fantasmes de guerre dans une situation qui n’est qu’un combat euphémisé.

La volonté de vaincre est indépendante de la violence physique de la discipline : un compétiteur de course à pied peut avoir une plus grande volonté de vaincre qu’un compétiteur en boxe, même en boxe thaï ou karaté full contact, les disciplines les plus violentes.

Notons que dans cet imaginaire de la performance, le « dépassement des limites » est teinté de représentations associées à la souffrance. La souffrance est aussi une des dimensions de l’imaginaire de la performance, donnant une valeur supérieure aux activités avec opposition sur les activités sans opposition. Il y a tout de même une différence entre le dépassement de soi et l’augmentation des performances, l’un se réfère à l’opposition aux adversaires, l’autre se réalise grâce à l’entraînement et le dépassement de soi.

L’imaginaire de la solidarité que révèle à l’inverse la colonne des activités de coopération semble se construire sur un mouvement culturel et social encore plus vaste. Il existe en effet une éthique de la solidarité que l’on retrouve dans les grands mouvements religieux ou politiques, comme dans le scoutisme, le christianisme, le solidarisme et la devise même de notre République, « Fraternité »… Nous verrons à l’œuvre cette éthique de la solidarité dans certaines disciplines sportives, comme l’alpinisme, qui demeure le prototype du sport solidaire et dans les Activités Physiques Récréatives de coopération. Dans les activités de coopération, on constate bien l’absence de cette volonté de vaincre. Elle n’existe pas en tant que volonté de dépasser, de dominer une autre personne. Elle existe tout au plus comme une volonté de se montrer fort, en dehors de toute hiérarchisation des acteurs, et sans publication aucune d’un résultat. Si une volonté de même type existe, elle est orientée non pas contre un adversaire, mais elle est orientée pour réussir une activité, malgré ses difficultés. Car l’idée de dépassement de soi est illusoire, et correspond à l’idée concurrence avec autrui, de dépasser une autre personne. En sport de coopération, le moniteur ou les copains disent plutôt « Approche tes limites mais ne les dépasse pas ! » ; pour ne pas risquer l’accident, tandis que en compétition l’entraîneur, le public disent « dépasse-toi ! ».

Nous retrouvons cette idée de prégnance de la forme opposition versus coopération dans les items sur les représentations et valeurs, car il y a bien sûr la dimension psychologique qui concerne à la fois la souffrance, et la notion opposée de plaisir, ou le bien-être et au-delà le développement personnel

7 Représentations Gagnant-perdant Gagnant-gagnant

L’item 7 précise un point important de l’imaginaire des deux activités, des effets sur les représentations en terme de victoire.

Dans les activités d’opposition il y a forcément un gagnant et un perdant, une stratégie « Gagnant-perdant ». Dans la théorie des jeux, c’est défini comme des jeux à somme nulle, sans bénéfices puisqu’il y a forcément un joueur perdant et malheureux. Le cas particulier du match nul, parfois appelé abusivement égalité entre les joueurs, ne signifie ni la victoire, ni la défaite des deux parties ensemble.

Il faut souligner le statut particulier du vainqueur ou de celui qui arrive le premier. En compétition, aucun doute, le premier est honoré, on honore celui qui arrive seul devant. Il est l’objet de l’estime et de la considération des autres.

A l’inverse dans les activités de coopération, tous les acteurs sont gagnants. Il n’y a pas de perdant, car ils n’ont pas envie de compter leurs points, ou prennent la décision de ne pas jouer pour faire perdre l’autre. La stratégie est alors de type « Gagnant-gagnant ». Dans la théorie des jeux c’est défini comme un jeu à somme non-nulle. Le bénéfice tiré du jeu est partagé collectivement : c’est du plaisir, de l’amitié, de l’entretien physique, du bien-être. En terme de psychologie, les acteurs en tirent aussi des bénéfices : des situations agréables, de la dépense physique, pouvant aider à la résolution de tensions psychiques. Dans les Activités Physiques Récréatives sans opposition, le résultat n’a pas d’importance, le but n’est pas de désigner un vainqueur. A celui qui arrive seul devant, on reproche plutôt de ne pas attendre ni d’aider les autres. Le statut de celui qui arrive seul devant s’inverse et prend une valeur négative. Imaginez une randonnée où celui qui connaît le parcours part seul devant, laissant les autres chercher leur itinéraire ou même se perdre.

8 Valeurs Insatisfaction/satisfaction Satisfaction partagée

L’item 8 décrit le rapport aux valeurs et le degré de satisfaction par rapport aux valeurs. Dans les activités d’opposition la satisfaction du vainqueur et de ses supporters est basée sur l’insatisfaction des autres, tandis que dans les activités de coopération la satisfaction est partagée. On réussit ensemble, on fait ensemble.

Dans l’opposition, il y a toujours un ou des perdants qui sont insatisfaits, seul le vainqueur est satisfait. Comme les supporters sont dépendants du plaisir ou du déplaisir de leur champion, il y en a toujours qui sont insatisfaits. D’ailleurs, curieusement en cas de défaite, les supporters sont apathiques comme leur équipe perdante. Tandis que dans les activités de coopération, la satisfaction est partagée. Les bénéfices tirés des jeux de coopération sont partagés collectivement : du plaisir, de l’amitié, de l’entretien physique, du bien-être. Il ne peut y avoir de perdant, c’est la caractéristique même des activités de coopération, où les joueurs refusent de compter les points ou de s’opposer. Même quand les joueurs n’atteignent pas leur but, comme des alpinistes un sommet, la notion de perdant ne s’applique pas, et l’état de satisfaction de l’effort accompli reste partagé.

9 Valeurs Mauvaise conscience Bonne conscience

L’item 9 décrit la contradiction par rapport aux valeurs qui peut arriver dans les activités d’opposition et provoquer la « mauvaise conscience » des acteurs. Tandis que dans les activités de coopération, tous les acteurs ont « bonne conscience ».

Dans le premier cas, les acteurs ont mauvaise conscience parce qu’ils ne parviennent pas à justifier à leurs propres yeux certains de leurs gestes agressifs. Ainsi frapper l’adversaire, franchement à la boxe ou sournoisement au football ou d’autres sports, où ce geste est interdit provoque un malaise. Pour sauvegarder l’estime de lui-même, le compétiteur peut soit refouler dans l’inconscient, soit construire une justification à partir du regard favorable des autres. Ainsi, dans le cas de l’opposition, le joueur doit attendre que la justification des actes vienne de l’extérieur. Il doit attendre l’euphorie de la victoire ou les félicitations, les médailles, les honneurs, tout ce qui peut se substituer à sa conscience et le remettre en accord avec lui-même. Dans le second cas, les acteurs ont bonne conscience parce qu’ils pratiquent des gestes que rien ne vient contester ni dans leur conscience ni dans la société. Ils peuvent ainsi facilement justifier leurs actes à leurs propres yeux, ils sont satisfaits d’eux-mêmes pleinement dans l’activité. La justification des actes vient de l’intérieur.

Cet item nous conduit à poser la question de la conscience. Car il existe une forme de causalité qui fait que l’on ne peut pas faire n’importe quoi et être en paix avec soi-même. Le seul cas d’une attitude d’opposition qui n’empêche pas la construction d’une bonne conscience est le cas de l’activité de résistance politique ou sociale. Mais une compétition ne constitue pas un tel acte de résistance, au contraire, c’est une situation spécialement créée pour s’opposer « gratuitement ».

10 Lien social La pratique oppose et sépare La pratique réunit et réconcilie

Avec les items concernant le lien social nous allons aborder les effets d’opposition et de coopération sur différentes formes du lien social entre pairs (lien horizontal) et les formes de hiérarchie (lien vertical ou politique).

Dans les activités d’opposition, la pratique oppose et sépare. Les joueurs se parlent peu, se prêtent rarement du matériel, ne partagent presque jamais de repas et ne voyagent évidemment pas ensemble. A l’intérieur d’une équipe, la situation d’opposition entre les joueurs crée une tension qui ne favorise pas les échanges amicaux. Mais il y a des échanges à propos de la technique de l’activité, ou pour favoriser la cohésion du groupe, ou des paroles d’excuses en cas d’erreur. Avec l’équipe adverse, il n’y a rien de tous ces échanges, mais une communication d’intimidation ou trompeuse.

Tandis que dans les activités de coopération la pratique réunit et réconcilie. Les joueurs se parlent facilement, se prêtent aisément du matériel, partagent naturellement les repas et voyagent évidemment ensemble. Les joueurs échangent beaucoup de paroles autour de leur lien amical, en plus des propos sur la technique de l’activité, ou pour favoriser la cohésion du groupe, ou des paroles d’excuses en cas d’erreur. Les communications d’intimidation ou trompeuses n’ont pas leur place.

11 Lien social Hiérarchisation Egalité

L’item 11 décrit les effets sur le lien social des activités d’opposition et de coopération. Notons que la partie opposition est définie par une action alors que la partie coopération ne l’est pas. En effet, en compétition il s’agit de classer les individus et une action de ce genre n’est pas effectuée dans les activités de coopération. Dans le premier cas le principe d’égalité est nié, au profit d’un lien hiérarchique. Dans le second cas, les individus sont traités selon le principe d’égalité. Dans les activités d’opposition, la valeur de la performance devient la valeur de l’individu et produit un classement des joueurs. Les joueurs les mieux classés se retrouvent en tête d’un système très hiérarchisé, avec un traitement de faveur. Tandis que dans les activités de coopération, le principe d’égalité est respecté, les individus ne sont pas comparés entre eux, le système demeure égalitaire. Dans le monde de la compétition, on peut distinguer deux types de hiérarchies à partir des performances qui classent les joueurs et à partir des rôles sociaux qui classent les différents acteurs du monde de la compétition. Dans la hiérarchie les rôles sont bien définis : viennent en premier les organisateurs et les dirigeants, puis les compétiteurs, et finalement les supporters.

Néanmoins, le champion, celui qui monte sur la plus haute marche du podium n’est pourtant pas en haut de cette hiérarchie des rôles sociaux car sa position n’est que momentanée, limitée dans le temps et la plupart des décisions ne lui appartiennent pas.

Tandis que dans le monde du sport hors compétition, ou des Activités Physiques Récréatives avec coopération : tout d’abord pas de classement et ensuite chacun est amené à jouer différents rôles, suivant les sorties, suivant ses compétences. Chacun peut être tour à tour dans les différents rôles sociaux : organisateur ou élève ou enseignant sur tel point technique ou à tel moment.

Il existe cependant une double hiérarchie dans les activités de coopération. La première concerne la hiérarchie au sein du groupement sportif, en général club ou association : les membres et les dirigeants élus. Journalistes et supporters ne sont en général pas présents dans ce cas. La seconde hiérarchie concerne les situations d’accompagnement ou d’enseignement en EPS ou club fédéral, ou centre de loisir. Le diplôme de l’accompagnateur, du guide, du moniteur, les distinguent de leurs élèves, ou clients. Ils sont censés prendre davantage de décisions, exercer une autorité. Ce lien hiérarchique entre les deux rôles sociaux, professeur/ élève ne nie pas le principe d’égalité. En revanche le classement à l’intérieur d’un même rôle social comme dans la compétition est ce qui nie le principe d’égalité.

12 Politique Hégémonie Partage, égalité

L’item 12 décrit les effets sur le lien politique ou organisationnel des activités d’opposition et de coopération.

Dans le premier cas le lien hiérarchique issu de la compétition donne lieu à une organisation des sports très hiérarchisée et dans une volonté d’hégémonie. Cette hégémonie s’exprime, dans le fait que les acteurs du monde de la compétition estiment que leurs pratiques d’opposition sont supérieures aux pratiques sans opposition. Ils se sentent donc supérieurs aux sportifs non-compétiteurs, plus importants pour la société. Cette hégémonie s’exprime aussi dans le fait qu’ils trouvent normal qu’on leur attribue tous les honneurs et les moyens financiers et humains. Dans la mesure où ils ne représentent qu’une petite fraction de l’ensemble des sportifs, cette répartition n’est pourtant pas démocratique. Muriel Bousquet a montré que cette organisation hégémonique de l’ensemble du sport en faveur de la compétition est une des causes qui entrave la pratique sportive coopérative alors que c’est cette dernière que la plupart des gens préfèrent [4].

Dans ce monde compétitif règne la loi du plus fort, de celui qui a le plus envie de s’opposer, de celui qui aime dominer les autres [5]. A l’intérieur du petit monde de la compétition, chacun cherche à dominer l’autre dans les différents systèmes hiérarchiques vus précédemment. Et à l’extérieur, tout se passe comme si cette classe minoritaire des compétiteurs tendait à dominer la classe des sportifs en général. Le terme de classe peut être utilisé, car le monde de la compétition détient une même idéologie celle du culte de la performance, qu’il tend à imposer au reste des sportifs et au reste de la société y compris le politique.

Dans le second cas, grâce au lien égalitaire issu de la coopération, les acteurs du monde sportif non-compétitif restent dans une ambiance de fraternité et de partage du lien amical, loin d’une intention de domination. Ces sportifs ne se sentent supérieurs de personne mais ont conscience de faire une activité bonne pour le corps, bonne pour l’esprit, bonne pour la vie en société.

Dans des disciplines purement coopératives comme l’alpinisme, ou mixte coopérative/oppositionnelle comme le canoé-kayak, les moyens financiers sont énormément inférieurs aux moyens financiers mis à la disposition des activités d’opposition comme le football. Au point qu’il n’est souvent pas possible de rémunérer un moniteur pour la formation des débutants et des enfants, ce sont des bénévoles qui s’en occupent. Ce qui nous permet d’expliquer la faible capacité d’accueil de ces petites structures non-hiérarchiques.

La société n’est pas habituée à donner des marques de reconnaissance ou des honneurs à ceux qui ne s’opposent pas. Ainsi, les non-compétiteurs qui ont reçu la Légion d’Honneur sont rarissimes, tandis que de nombreux compétiteurs l’ont eu. Heureusement, ce n’est pas dans la logique de ces disciplines de coopération de rechercher autant le regard des autres. La motivation principale réside dans le développement de soi et de ses capacités ainsi que dans le développement des autres acteurs. Comme on l’a vu dans ces disciplines, ces acteurs sont tour à tour enseignants-enseignés. Dans ces activités c’est la loi du partage et du développement interpersonnel qui compte.

13 Communication externe Mensonge Vérité

Les items 13, 14 et 15 concernent les formes de la communication issue des deux types d’activités. L’item 13 se centre particulièrement sur la parole de mensonge propre aux activités d’opposition, tandis qu’il s’agit d’une parole de vérité dans les activités de coopération.

Dans les matchs de football, le joueur fautif et repéré par l’arbitre, qui nie sa faute est un cas très fréquent. Il y a des mensonges beaucoup plus graves et célèbres dans les activités d’opposition. Le cas du cycliste Virenque qui a longtemps nié, environ 2 ans, puis avoué au tribunal qu’il se dopait. Il est de notoriété publique que la compétition est gangrenée par les problèmes de dopage, au point que le Dr Mondenard dit que le seul moyen d’arrêter le dopage c’est d’arrêter les compétitions.

A l’inverse dans les activités de coopération, le mensonge est inutile, c’est la vérité échangée sur la pratique qui permet qu’elle existe. Comment imaginer dans la pratique de l’alpinisme, qu’un participant donne de fausses informations à sa cordée comme par exemple diriger un membre vers les précipices.

De la même façon, l’activité de coopération ne conduit pas au dopage mais plutôt à des pratiques de vie saine : bien manger, sommeil équilibré, une bonne santé pour être alerte, ne pas mettre sa vie et celle des autres en danger. Parce que la coopération ne demande pas d’être plus fort que les autres ou de se surpasser, mais simplement être à son meilleur niveau. Les acteurs peuvent être eux-mêmes, inutile de prendre les béquilles du dopage pour atteindre des performances. Ainsi, dans le sport pris dans son sens de « hors compétition », le dopage est presque inexistant. On a des cas en culturisme mais le coût du dopage fait qu’il reste limité, il ne peut se développer pleinement que dans des compétitions très lucratives. En très haute montagne, ou dans différentes disciplines par des individus isolés, il y a des cas de dopages ponctuels, mais pas de programme à long terme d’amélioration des performances par le dopage.

14 Communication interne Tromperie Information

L’item 14 se centre particulièrement sur le contenu de la communication interne à l’activité.

En compétition, le mode de communication avec les adversaires est fondé sur la tromperie. La communication est limitée car ils ne se disent pas leur stratégie, leurs « secrets », ils ne font pas partager leur technique, et cette ambiance de secret nuit à la plus simple communication, voire à la politesse. La communication verbale ou non-verbale est une communication à but d’influence, d’intimidation, trompeuse et ne profite qu’à la partie qui les émet au détriment de l’autre. Il s’agit d’une contre-communication selon Parlebas [6].

Tandis que dans les activités physiques récréatives, hors situation d’opposition au contraire, les connaissances sont partagées. La tromperie ou le secret ne sont même pas imaginés. La communication est libre et plutôt sur le mode informatif, et concerne le contenu technique, les stratégies. La communication a aussi un mode affectif puisque l’interlocuteur est un partenaire et non un adversaire. La plaisanterie, la blague existent dans les activités physiques solidaires, cela peut avoir l’apparence d’une communication dans le but d’induire en erreur. Mais elles n’en sont pas, car la différence est que la réalité peut être facilement rétablie. Le plaisir de la tromperie momentanée, et sans conséquences, est partagé par les deux parties. Au contraire en compétition les messages erronés ne sont pas démentis.

15 Communication Cas Feinte Honnêteté

L’item 15 explore un cas particulier de la communication : la feinte dans l’opposition versus l’honnêteté dans la coopération. Dans les comportements, propre à la compétition, la feinte est bien l’effet d’une intention de tromper. Il s’agit de plus, de dissimuler cette mauvaise intention. Nous sommes tous tellement habitués à ces comportements des compétiteurs que certains y voient une qualité, mais c’est vraiment tromper un autre être humain. Et c’est fréquent, presque une règle. Ainsi la compétition apprend à tromper, alors que dire la vérité est si difficile.

Tandis que hors compétition tout cela n’existe pas. Les comportements sont basés sur l’honnêteté, il s’agit d’exprimer clairement ses intentions. Et il n’y a rien à dissimuler. On n’imagine pas un alpiniste indiquant à son partenaire le chemin qui mène aux crevasses, ou un acrobate qui esquive pour que son partenaire ne puisse l’attraper. Prenons l’exemple du tennis où les deux types de comportements se laissent appréhender. En compétition la balle est jouée de telle manière et avec l’intention que l’adversaire ne puisse la renvoyer, raccourcissant l’échange. Mais dans un jeu avec coopération, la balle est jouée différemment. De telle manière et avec l’intention que le partenaire puisse la renvoyer, et jouer l’échange. Dans ce cas ce sera davantage un jeu. Les partenaires tapent peut-être très fort, si ils aiment cela, mais dans le but de faire plaisir à l’autre, de lui servir les balles qu’il aime, prolonger l’échange.

16 Intention Contrarier la volonté de l’autre S’adapter à la volonté de l’autre

Avec l’item 16 nous abordons la série des cinq items qui concerne l’intention des acteurs.

L’activité d’opposition peut se définir fondamentalement comme une activité guidée par l’intention de contrarier la volonté de l’autre. Ces intentions contrariantes ont été soulignées pour ce qui se passe en compétition et dans les activités d’opposition dans les items sur le mensonge, la tromperie et la feinte. Dans l’opposition, chacun cherchant la victoire, les intentions des joueurs sont forcément en contradiction et en opposition avec celles des autres. Dans un combat de judo, au moment où le premier adversaire essaie de placer une prise, l’autre résiste et contrarie ainsi la volonté du premier. Au contraire lors d’un kata, celui qui tombe est d’accord pour que l’autre le fasse tomber, nous sommes bien dans le cas des activités de coopération.

Ainsi, a contrario, l’activité de coopération se construit donc à partir de l’intention de s’adapter à la volonté de l’autre.

Dans l’alpinisme, un accord se construit sur l’itinéraire à choisir. L’intention de chacun des membres de la cordée est en accord avec celle des autres, sur l’itinéraire comme sur chaque question. Si un désaccord survient, il est résolu dans la discussion, la cordée ne se sépare qu’exceptionnellement. En effet, c’est dans la nature de l’activité de coopération que de chercher toujours un consensus.

17 Intention Chercher à mettre l’autre en faute Chercher à lui éviter les fautes

Dans certaines activités d’opposition, une des intentions qui guide les acteurs peut être de chercher à mettre l’autre en faute, pour l’empêcher de gagner, ou prendre sur lui un avantage. Par exemple en football le hors-jeu est utilisé par certaines équipes comme une stratégie. L’attaquant près des cages de but est mis hors-jeu, c’est-à-dire en faute par la montée de la ligne de défense, car il n’a pas le droit de recevoir un ballon tiré au moment où il se trouve plus près des buts que les défenseurs.

A contrario, dans les activités de coopération, les acteurs cherchent à éviter les fautes à leurs partenaires. Ils acceptent de modifier leur comportement en fonction de l’autre. Par exemple en alpinisme, chaque acteur doit vérifier le nœud d’encordement de l’autre, et le conseiller sur son placement sur la paroi ou sur un pont de neige. Quand l’un grimpe l’autre l’assure, leurs comportements sont complètement conditionnés réciproquement.

Chercher à mettre l’autre en faute est effectué par rapport au règlement de la discipline. Selon les critères moraux c’est plutôt celui qui cherche à mettre l’autre en faute qui est fautif, qui a un mauvais comportement. C’est un peu comme tenter un voleur

18 Intention Ne pas donner à l’autre ce qu’il souhaite Partage, don

Dans les situations d’opposition, il faut jouer avec l’intention de ne pas donner à l’autre ce qu’il souhaite. Selon Godbout, pour que le jeu compétitif existe ou conserve un sens, il ne doit pas y avoir de don [7]. En effet pour gagner, mais aussi pour jouer, tout simplement, les acteurs ne peuvent pas donner. Par exemple en football si un joueur donne le ballon à son adversaire, celui-ci va certainement en profiter pour prendre un avantage ou marquer un but : on ne gagne pas en donnant [8]. Et si ce don se répète c’est le jeu lui-même qui devient impossible et s’arrête. Le don supprime tout intérêt du jeu d’opposition et constitue une injustice pour les autres joueurs [9].

A l’inverse, les activités de coopération sont fondées sur les intentions de partage et de don. Par exemple dans l’activité de coopération qu’est le canoé biplace, les acteurs partagent la même embarcation, donc partage le même destin pour le temps de l’activité. Les acteurs partagent sinon un même corps, du moins un même ensemble. C’est un lien social particulier permis par l’intention de donner, de coopérer, presque d’être l’autre, et introduit à la notion d’altruisme. La notion de partage naît très tôt chez l’enfant. Ainsi que le montre Corradini l’enfant passe du jouet au jeu quand il comprend qu’il peut être plus amusant de « laisser aller » son jouet de le faire circuler, le faire circuler plutôt que le garder pour lui [10]. Il semble bien que les activités de coopération poursuivent et renforcent ce premier apprentissage de l’intention du partage et du don.

19 Intention Essayer de lui prendre ce qu’il a Respecter ce qu’il a, ce qu’il est

Dans les situations d’opposition, il faut jouer avec l’intention de prendre ce que l’adversaire détient. Par exemple dans les sports de ballon, il faut lui prendre le ballon, et occuper son terrain, envahir le camp adverse. Du point de vue métaphorique, il faut lui prendre l’avantage ou la victoire. Il s’agit bien de contrarier son intention ou sa volonté.

C’est le corollaire de ne pas donner à l’autre ce qu’il souhaite. En compétition chacun joue alternativement le rôle d’essayer de prendre à l’autre ce qu’il a et de ne pas lui donner ce qu’il souhaite.

A l’inverse en sport avec coopération, il s’agit de donner à l’autre ce qu’il souhaite, matériel, conseils, place, encouragements…etc, ou au moins respecter ce qu’il a et ce qu’il est. Il est difficile de donner un exemple dans un jeu de balle car la plupart sont construits pour permettre une opposition, il faut choisir un autre domaine de discipline spécifique de la coopération comme l’alpinisme, ou au moins un sport dans lequel les deux modes de pratiques sont possibles comme le canoé. Dans un même bateau, il faut respecter le rythme de l’autre, tenir compte de ses compétences, pour arriver à faire la meilleure somme des qualités de tous les partenaires.

20 Intention Don forcé, donner ce qui n’est pas souhaité. Don souhaité

Une des caractéristiques étonnantes des activités d’opposition est la possibilité de faire des dons forcés, de donner à l’autre ce qu’il ne souhaite pas, et contre lequel il résiste.

Par exemple en boxe, le don forcé consiste en don de coups de poings, que l’adversaire ne souhaite pas recevoir. Il peut juste résister ou essayer d’esquiver les coups. De même en judo, s’il ne s’agit pas de coups mais de prises, il reste que l’adversaire résiste, esquive, tandis que l’autre essaie de lui imposer ses prises donc sa volonté, un « don forcé » ! La seule réponse permise en compétition est de tenter à son tour d’imposer sa volonté à l’autre.

A l’inverse, dans les Activités Physiques Récréatives sans opposition, il s’agit uniquement de donner ce qui est souhaité : matériel, conseils, place, encouragements et surtout plaisir. Le don forcé n’existe pas. Entre les partenaires, la réponse attendue n’est évidemment pas de tenter à son tour d’imposer sa volonté à l’autre, ou de contrarier ses intentions. Dans ce type d’activité, l’intention des joueurs en interaction positive a déjà été bien soulignée.

Conclusion :

Apprendre aux enfants dès trois ans à jouer aux cartes comme « la bataille », montre bien que les activités d’opposition sont sous-estimées en terme d’influence dans l’éducation. Leur faciliter ensuite l’accès aux jeux vidéos et dessins animés violents, et y compris jusqu’à l’âge adulte, continuer à se divertir par des bandes dessinées et films violents, enferme dans le modèle d’opposition.

La différence entre les activités d’opposition et de coopération a pourtant été montrée, tant au niveau de la nature du geste que de son intention, et de la perception réciproque des acteurs en adversaire et partenaire. Dans leurs conséquences sur le lien social, les effets sont aussi complètement opposés, mais néanmoins très prégnants au point que l’hypothèse d’une forme sociale paraît une bonne piste pour décrire ces activités idéal-typiques.

Ainsi, quand il y a opposition il n’y a pas coopération, ces deux activités sont donc exclusives l’une de l’autre.

Enfin les deux imaginaires suscités par ces deux types de pratiques sont aussi très différents et semblent faire référence à des représentations culturelles plus anciennes et plus étoffées. L’imaginaire de la performance se construit autour des valeurs et des pratiques de la volonté de vaincre et du « killing spirit ». Tandis que l’imaginaire de la solidarité prend sa source dans différents mouvements sociaux et culturels de long terme.

Une enquête de terrain pour confirmer ou infirmer ce type de représentations chez les compétiteurs et dans le grand public sera désormais la bienvenue pour parfaire cette première esquisse prospective.

Claude Castelain

Le 16 dec 2007

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[1] Max Weber, Economie et société, Plon, Paris, 1995

[2] Parlebas P., Jeux, sports et société, lexique de praxéologie motrice, INSEP, Paris, 1998, p80, fig3B

[3] Ehrenberg Alain, 1991, Le culte de la performance, Hachette littératures, Paris

[4] Bousquet M., 1997, Analyse des représentations et des locus de causalité dans les domaines du sport et de la santé des adolescents de l’Hérault, Montpellier, Thèse Ufr Staps, Montpellier.

[5] Ehrenberg Alain, 1991, Le culte de la performance, Hachette littératures, Paris

[6] Parlebas P., (1986), Eléments de sociologie du sport, Paris, Presses Universitaires de France.

[7] Godbout J., 2002, « Ni égoïsme, ni altruisme Don et théorie des jeux », in Revue du MAUSS, n°20, Paris, La découverte.

[8] Godbout J., ibidem.

[9] Godbout J., ibidem.

[10] Corradini, 2001.

 

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