Entretien avec Pierre Messmer

Sébastien Matte la Faveur

Réflexions d’un dirigeant sur les satellites militaires. Février 2008

Nota : Dans le cadre de mes recherches de thèse portant sur les liens entre technologies de l’armement, en particulier satellitaires, et Relations Internationales, j’ai eu le privilège de rencontrer Pierre Messmer le 5 avril 2005 à l’Institut de France à Paris. Décédé le 29 août 2007, Pierre Messmer fut un grand résistant et un grand homme politique français. Né en 1916, Pierre Messmer s’engagea dans les Forces Françaises Libres pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il devint ensuite administrateur colonial, ministre des Armées du général de Gaulle de 1960 à 1969, ministre de l’Outre-mer en 1971, puis Premier Ministre de 1972 à 1974 sous la présidence de Georges Pompidou. Il fut également le maire de la ville de Sarrebourg de 1971 à 1989.

Mots-clés : satellite, observation, image, dissuasion, nucléaire, stratégie, France, Etats-Unis, Union Soviétique, Guerre Froide

- PM : Votre première question porte sur le point de savoir pourquoi la France n’a pas développé dès l’époque où j’étais moi-même ministre des Armées et le général de Gaulle Président de la République, c’est-à-dire dès les années 1960, des capacités d’observation spatiale comparables à celles des deux grands pays qui à ce moment-là avaient déjà ces capacités, c’est-à-dire les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Je réponds qu’il y avait une raison très simple. La priorité avait été délibérément donnée au système d’armes nucléaires, et c’est une priorité qui nous coûtait extrêmement cher. On ne pouvait pas donner la priorité à l’observation, car observer si l’on ne peut rien faire, cela ne sert rigoureusement à rien ! Il faut pouvoir agir après avoir observé, en fonction de l’observation que l’on a faite. La priorité avait donc été accordée aux systèmes d’armes nucléaires : les deux premiers ayant été mis en place étant le système aérien : Mirage IV + Bombe A, et puis le système naval SNLE, lanceur d’engins à têtes nucléaires, et puis entre les deux, à titre transitoire, les lanceurs basés à terre, sur le plateau d’Albion, et avec des têtes qui étaient d’ailleurs très semblables à celles embarquées à bord des sous-marins. Et je le répète, cette mise en œuvre des systèmes d’armes nucléaires absorbait tous nos moyens financiers, qui, pourtant, étaient considérables à l’époque, proportionnellement au budget et proportionnellement au produit national brut, bien supérieurs à ce que sont les dépenses de Défense aujourd’hui. On y pensait pourtant, et c’est ma réponse à votre deuxième question, on y pensait d’autant plus que la mise en orbite d’un satellite se fait à partir de lanceurs, et les lanceurs sur lesquels nous travaillions pour les forces nucléaires, pour l’armement des systèmes d’armes stratégiques, en particulier les lanceurs des SNLE, nous mettaient sur la capacité de mettre en orbite un satellite. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé en 1965, où nous avons lancé notre premier satellite, Astérix. Ceci dit, ce premier satellite n’était pas du tout un satellite d’observation : il faisait tout juste des bip-bip, et il avait la taille d’un ballon de football, pas plus. Mais c’était la preuve que nous étions capables de mettre en orbite des satellites, car la technique est exactement la même, qu’il s’agisse d’un lanceur stratégique, c’est-à-dire capable de lancer une charge à quelques milliers de kilomètres, avec une précision souvent très remarquable, ou de mettre en orbite ce qui peut être soit un satellite de transmission, c’est ce que nous avons eu d’abord, soit un satellite de télécommunication, c’est ce que nous avons eu ensuite. Par conséquent, je réponds que s’il n y pas eu un satellite d’observation du temps du général de Gaulle, c’est que la priorité était aux systèmes d’armes, mais la priorité accordée au système d’arme nous permettait d’avoir les moyens de mettre plus tard des satellites, soit d’observation, soit de télécommunications en place.

- SMLF : D’accord. Il est vrai que les Etats-Unis et l’URSS ont joué au chat et à la souris en mettant en pratique une sorte de dissuasion par l’image : connaissant ce que faisaient les autres, et le faisant savoir, les deux camps se sont réfrénés. Cuba est peut être le meilleur exemple ?

- PM : Il est certain que les photographies qui ont été présentées au général de Gaulle au moment de la Crise de Cuba ont été un élément très important dans sa décision de prendre le parti public et catégorique de soutenir les Etats-Unis.

- SMLF : Donc, finalement, peut-on dire que la Crise de Cuba a marqué un point où la politique est devenue plus subtile ? Avant cela, le développement des armes nucléaires influençait une relation de force, mais les systèmes d’observation ont permis d’avoir des outils de persuasion mutuels, d’abord entre les décideurs politiques, et puis plus tard, et avec le développement des médias, de montrer du doigt publiquement un pays mal intentionné. Comme, quand, très récemment Colin Powell a montré les images d’armes de destruction massive en Irak ?

- PM : Oui, mais il faut faire tout de même très attention à cela. D’une part, même d’excellentes images qui peuvent vous donner des précisions à moins d’un mètre, qui peuvent vous montrer des camions, des chars, même les meilleures images ont besoin d’être interprétées. Il y a donc un travail d’interprétation sur lequel on ne peut pas passer. Si vous présentez une image à quelqu’un qui n’est pas compétent, sans être capable de lui interpréter, il n’est pas sûr qu’elle aura l’effet que vous attendiez. Et puis, il faut bien le dire, on peut avoir des images truquées : masquées sur certaines parties. On n’est pas obligé de tout montrer. Et les Américains sont passés maîtres dans cet art de ne présenter que des photographies qui ne viennent qu’à l’appui de leurs thèses.

- SMLF : D’ailleurs, pour poursuivre cette idée, pouvez-vous me dire quelques mots sur les collaborations, les partages d’image entre la France et les Etats-Unis ?

- PM : Les images restaient la chasse gardée des hommes politiques et des militaires américains. Ils ne montraient que ce qu’ils voulaient. Les Américains, et c’est facile à comprendre, se servaient de la présentation de ces images pour étayer leur politique. Par conséquent, ils les sélectionnaient, et je crois qu’ils les sélectionnent encore ! D’où l’utilité de disposer d’images qu’on se procure soit même, avec ses propres moyens.

- SMLF : D’accord. Et, en tant que ministre des Armées, comment avons-vous accueilli les projets de satellites d’observation ?

- PM : Il est parfaitement fondé de dire que les ingénieurs et les techniciens avaient des projets. Leurs premiers projets étaient des projets de satellites de communication. Car, c’était, dans l’urgence, ce dont nous avions besoin. A partir du moment où vous devez agir, et en particulier si vous devez agir à longue distance, ce qui est le cas très souvent outre-mer, il faut que vous ayez des moyens de télécommunications sûrs. Donc, là encore, pour déclencher l’action, il faut d’abord recevoir des informations et donner des ordres, par des moyens de communications sûrs. Donc, notre priorité était les télécommunications. Mais il y avait des projets de satellites d’observation. Ce qui manquait, c’était les crédits pour les réaliser. Ce qui explique que nous les avons réalisés que longtemps après les Etats-Unis et l’Union Soviétique.

- SMLF : On se rend compte aussi que ces projets techniques totalement novateurs ont besoin d’avoir un « champion », quelqu’un qui les défende unilatéralement : un décideur politique ou militaire qui endosse personnellement la promotion d’un projet, un peu comme le général de Gaulle et vous-même l’avaient fait pour la force de dissuasion. Ma question est : d’où vient l’initiative d’un grand projet étatique qui coûte cher ? Est ce que c’est surtout une initiative politique, une opportunité technique ?

- PM : C’est une initiative politique qui devient possible à partir du moment où la technique l’autorise…

- SMLF : Donc, si elle est bien présentée au décideur ?

- PM : Non, cela ne suffit pas. La présentation peut suffire dans un premier temps, pour faire accepter un projet. Mais par expérience, il est clair que si la présentation correspond à un projet qui est techniquement mal monté, cela se traduit par un échec. Il est certain, par exemple, que nous avons eu de grandes difficultés scientifiques et techniques pour passer de la bombe A, à fission, à la bombe H, à fusion. Et pourtant, il y avait une volonté politique inébranlable, et le Commissariat à l’Energie Atomique nous assurait régulièrement qu’ils étaient très capables. L’expérience a montré qu’ils ont longtemps tâtonné.

- SMLF : D’accord. D’autre part, les Etats-Unis fonctionnent avec une puissante communauté du renseignement qui n’existe pas en France ?

- PM : Oui, c’est vrai. Il est certain que les militaires étaient, au départ, les premiers intéressés. Après cela, cela a beaucoup changé. A l’heure actuelle, les civils sont bien plus intéressés que les militaires, car l’observation spatiale présente des intérêts scientifiques, techniques et économiques. On oublie parfois que les photos se vendent…Donc, il a sans doute existé une motivation plus forte aux Etats-Unis qu’en France. A l’inverse, je dirais que nous avions, nous, un autre avantage. Effectivement, comme nous étions partis après, nous savions ce qu’il était possible de faire, et c’était très important. Du moment où l’on sait que certaines choses sont possibles, on sait quels objectifs on peut choisir.

- SMLF : Donc, vous connaissiez les systèmes américains ?

- PM : Oui, oui, dès la fin des années 1960. Pas dans le détail, mais on savait ce qui était techniquement possible et on connaissait la manière de s’y prendre. Nous ne pouvons pas avoir les mêmes prétentions que les Etats-Unis, par exemple en électronique. Mais d’autres pays, qui sont des petits pays en ont eu, comme la Finlande ou Taiwan. Pour les militaires, avoir des informations, et même les transmettre rapidement, n’a pas d’intérêt si cela ne débouche sur aucune action, faute de moyen. Cela peut avoir un intérêt politique, mais sûrement pas militaire. Les satellites étaient d’abord des instruments utilisés pour et par les décideurs politiques. Ce qui compte, c’est le système d’arme. De toute façon, la politique de la France en matière de dissuasion était de viser les grandes villes. Par conséquent, nous n’avions pas besoin de savoir où était telle usine ou tel arsenal. Si on visait une ville d’un million d’habitants, on était sûr de l’atteindre. Nous n’avions pas besoin de satellites pour cela. Après cela, la précision des satellites a augmenté et il est devenu possible de sélectionner les objectifs.

 

Dernier ajout : vendredi 7 mars 2008. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M