« De la mer ignorée à la terre partagée : indigènes
et étrangers en Méditerranée nord-occidentale à
l’âge du Fer (VIIIe s.- IVe s. av. J.C.) »

Ghislain BAGAN - Université Paul Valéry Montpellier III

Le monde méditerranéen constitue un espace privilégié pour aborder, d’un point du vue ethnographique, sociologique, politique et historique le thème de l’altérité. Sur ce point, la Protohistoire représente une période particulièrement intéressante au cours de laquelle les populations indigènes évoluant en Méditerranée nord-occidentale entre les Alpes et l’embouchure de l’Èbre (fig. 1) vont pour la première fois établir de manière continue des contacts avec d’autres peuples méditerranéens, qu’ils soient Grecs, Phéniciens, Étrusques ou Romains.
D’emblée, il est essentiel de préciser que la Protohistoire obéit à deux définitions distinctes. Chronologiquement tout d’abord, cette période couvre en Méditerranée nord-occidentale le premier millénaire avant J.-C ; méthodologiquement ensuite, il s’agit d’une étape historique durant laquelle des populations qui ne possèdent pas elles-mêmes l’écriture sont en revanche mentionnées dans des textes émanant d’autres peuples contemporains (les Grecs et les Romains principalement). S’ils contribuent à une meilleure connaissance des relations entre les civilisations classiques méditerranéennes et les sociétés indigènes de la Méditerranée nord-occidentale, ces écrits sont majoritairement conditionnés et empreints de visées politico-coloniales qui les amputent de toute neutralité ethnographique. En réalité, ils ne nous renseignent que sur la perception que pouvaient avoir les Grecs ou les Romains des habitants indigènes avec lesquels ils entraient en contact ; on retrouve alors dans ces textes les habituels prismes déformants reflétés par l’emploi récurrent de certains termes connotés dont le plus célèbre est celui de « barbare ». Or, ce qui nous intéresse en tant que protohistoriens en charge d’étudier les indigènes, c’est justement le rapport inverse, à savoir quelle fût la perception de ces derniers face à l’arrivée sur leur côte d’étrangers. Par conséquent, c’est avant tout par l’intermédiaire de l’archéologie que l’on va tenter de mieux appréhender les processus d’acculturation et/ou de rejet auxquels ont pu être confrontées les structures sociales et économiques des communautés indigènes.

Au bronze final IIIb et au tout début du premier âge du Fer (IXe s. – milieu du VIIe s. av. J. C.), l’implantation de la plupart des centres de peuplement affiche un fort ancrage territorial dans les espaces intérieurs, en marge du littoral. La nécessité de contrôler les voies de pénétration depuis le littoral est loin d’être impérieuse quand on constate la situation géographique des principaux habitats, souvent dissimulés au sein de terroirs individualisés. Les foyers d’innovation technique semblent également situés à une certaine distance du littoral : le meilleur exemple de cette ignorance maritime réside certainement dans le dynamisme que connaît au Bronze final la Catalogne occidentale dans la vallée du Segre, à une centaine de kilomètres de la côte (Lopez 1999). Les centres de pouvoir n’échappent pas à cette règle géographique ; ils sont principalement situés plusieurs dizaines de kilomètres en retrait du littoral. En Languedoc occidental, en Roussillon ou en Catalogne, l’archéologie retrouve la trace d’une forte hiérarchisation sociale à travers de grandes nécropoles, situées dans des espaces systématiquement décalés par rapport aux axes fluviaux majeurs, et donc faisant peu cas de la dimension littorale. Dans ces cimetières, forts de plusieurs centaines d’individus, on retrouve certaines tombes qui livrent un riche mobilier indiquant sans doute le rang social élevé du défunt. Cela montre un certain degré de structuration sociale (Janin 2002). En Provence ou en Languedoc oriental, de riches sépultures situées dans les garrigues, sur les causses et les crêtes, montrent là aussi un enracinement du pouvoir dans ces espaces intérieurs.
Indéniablement, tout se passe donc comme si l’espace était innervé par des voies de socialisation transversales, ancrées dans l’arrière-pays. Le sens des flux, l’expression des pouvoirs, a sans doute emprunté des lignes que notre vision excessivement méditerranéenne efface inconsciemment. En d’autres termes, à cette époque, l’arrière-pays, avec tout ce que cela comporte sur le plan économique, n’est rien d’autre que le littoral (Bagan 2009).

À partir de la seconde moitié du VIIe s. av. J.-C., les choses changent. C’est le moment où apparaissent entre les Alpes et l’embouchure de l’Èbre les premières importations apportées par les Phéniciens, les Grecs ou les Étrusques. Pour autant, si cela trahit déjà une considération réciproque entre les indigènes et les étrangers, si cela montre également que des contacts se nouent immanquablement sur la côte, il n’en demeure pas moins que le littoral n’est encore qu’un espace de rencontre, tout au plus de négociation mais pas encore de redistribution. Il n’existe pas de lieu aménagé pour l’échange bien que ce dernier reste possible, sans doute à travers un troc muet, dont Hérodote, dans un texte dont la valeur ethnographique est incontestable, nous donne un aperçu : « il y a sur la côte libyenne un point habité, au-delà des colonnes d’Héraklès, où les Carthaginois abordent et débarquent leurs marchandises sur la grève, regagnent leurs navires et signalent leur présence par une colonne de fumée. Les indigènes, qui voient la fumée, viennent au rivage, déposent sur le sable de l’or pour payer les marchandises et se retirent : les Carthaginois descendent alors examiner leur offre : s’ils jugent leur cargaison bien payée, ils ramassent l’or et s’en vont : sinon, ils regagnent leurs navires et attendent  » (Hérodote, IV, 196). En amont de ce troc muet, ces premières importations, que l’on interprète comme des biens de prestige et que l’on associe au chieftain’trade, c’est-à-dire à des cadeaux offerts par les premiers navigateurs étrangers aux chefs et aux élites indigènes, sont comme aspirés par les principaux habitats et lieux de peuplement qui sont toujours, dans la lignée de la période précédente, largement ancrés à l’intérieur des terres. On conçoit mieux dès lors le contexte géographique des découvertes de ces premières importations, dont a parfois fait « un fait exceptionnel, compte tenu de la position reculée des sites  » (Gailledrat 1997, p. 73), qualifiés par d’autres de « bouts du monde  » (Gras 2004, p. 229). En ce sens, les indigènes accusent réception mais selon les modalités encore définies par leurs réseaux d’échange traditionnels clairement implantés transversalement dans l’arrière-pays et situés en marge des ornières qui mènent au littoral. C’est peut-être pour cette raison que l’on a tant de mal à définir les articulations territoriales qui président à la circulation de ces premiers biens importés, justement parce que notre point de départ est le littoral. Certes, ce dernier est une étape physiquement incontournable puisqu’il représente le début de l’histoire de l’objet importé en terre indigène ; mais la chaîne indigène s’empresse d’aspirer ces premières importations dans des flux peu attendus car en partie déconnectés de la bande littorale.
Néanmoins, si dans la seconde moitié du VIIe s. av. J.-C. les contacts entre les indigènes et les étrangers ne semblent que très épisodiques, s’il n’existe pas de lieu aménagé sur la côte pour un échange seulement balbutiant et si la mer ne focalise pas l’attention indigène de manière collégiale, les regards indigènes commencent néanmoins à se tourner de plus en plus vers le littoral. L’espace social de l’imitation céramique offre par exemple un terrain d’étude propice qui témoigne concrètement des opérations d’emprunt effectuées par les indigènes sur les modèles méditerranéens. Certains types de récipients indigènes dérivent directement de formes phéniciennes dès la seconde moitié du VIIe s. av. J.-C., que ce soit en Catalogne et en Languedoc occidental. S’il exprime un espace de recréation pour l’artisan potier (Gailledrat 1997), ce mimétisme est dans le même temps révélateur des premiers transferts techniques et d’un certain degré de réception de la part des indigènes. Nous sommes donc à une période charnière où la mer n’est plus ignorée mais où la terre indigène est encore loin d’être partagée avec les étrangers. Autrement dit, que le modèle étranger soit parvenu à transformer en partie le geste technique de l’autochtone est une chose, que des contacts épisodiques soient en mesure de redéfinir en profondeur la trame du peuplement indigène en est une autre.

En effet, pour que l’organisation territoriale indigène se transforme, il en faut plus. Il faut attendre le VIe s. av. J.-C. et la création de la colonie grecque (en l’occurrence phocéenne) de Marseille, pour que les échanges s’intensifient et pour que l’on entre dans une aire commerciale. Les importations méditerranéennes deviennent de plus en plus nombreuses en contexte indigène ; à telle enseigne qu’il s’agit désormais d’un véritable trafic qui a dépassé l’étape précédente où les contacts n’étaient qu’épisodiques. Se créent alors dans l’ensemble de la Méditerranée nord-occidentale tout un maillage de comptoirs littoraux qui constituent dès lors de véritables lieux d’interface entre indigènes et étrangers en institutionnalisant, pour la première fois dans l’histoire, l’ouverture commerciale vers la Méditerranée, ce que l’on appelle l’emporia (Bresson, Rouillard 1993). Des étrangers, particulièrement les Grecs, vont ainsi s’installer et parfois même créer des colonies. L’exemple le plus célèbre est celui de Marseille (Bats 1986, Bats 1992, Arcelin 1992). Ces installations étrangères sont diverses et sont le fruit d’une concordance d’intérêts entre les sociétés indigènes et les acteurs méditerranéens étrangers dont l’implantation revêt des formes distinctes, allant de la simple présence d’un marchand ou d’un artisan à celle d’une implantation massive, et parfois brutale, d’un groupe de migrants (Bagan et al. sous presse). Dès lors, tout au long de ce siècle, le peuplement indigène va s’adapter à cette nouvelle configuration échangiste désormais résolument tournée vers la Méditerranée ; une vague d’agglomérations -– les oppidums – va ainsi former un réseau d’établissements implantés le long des principales voies fluviales ; ces oppidums indigènes vont nouer des liens avec les différents comptoirs littoraux en intervenant comme des sites à la fois récepteurs et redistributeurs des produits mais aussi des idées venues de l’ensemble de la Méditerranée.
Dès lors, certaines parties de l’espace littoral indigène sont désormais partagées avec les étrangers, en l’occurrence les Grecs. C’est le cas à Marseille, mais aussi à Ampurias, certainement déjà aussi à Agde (Nickels 1995) et à Arles (Arcelin 2000). Comment cette terre est-elle partagée ? Qu’est-ce que cela implique, pour ce qui est, en reprenant une expression en vogue, du « vivre ensemble » ? Cette nouvelle situation s’inscrit dans un contexte méditerranéen en mutation ; tensions locales et conflits plus internationaux secouent indéniablement les structures politiques. On sait par exemple qu’au début du Ve s. av. J.-C., les Élisyques, un peuple occupant le Languedoc occidental, va se battre en Sicile aux côtés des Carthaginois contre les Grecs, alors qu’à Agde à la même période, des Grecs sont sans doute déjà installés. En Provence, les relations entre Marseille grecque et les peuplades indigènes n’ont pas toujours été au beau fixe ; l’archéologie et l’Histoire ont depuis longtemps eu raison du célèbre mythe de fondation selon lequel Gyptis, la fille du chef local, aurait offert une coupe à Protis, chef de la flotte phocéenne, en signe de déclaration d’union. La destruction violente de plusieurs habitats indigènes situés aux abords de la cité grecque va plutôt dans le sens d’un climat de tension quasi permanente. Mais au-delà des ces tensions inévitables, il faut surtout envisager une cohabitation locale et régionale des indigènes et des étrangers selon des principes que l’archéologie seule à encore du mal à mettre en évidence ; on peut ici évoquer l’exemple d’Ampurias sur la côte catalane (Aquilué 1999).
Le début du VIe s. av. J.-C. est généralement considéré comme le moment de la première occupation grecque de l’îot de Sant Marti, ce que l’on appelle la Palaiapolis (ville ancienne). Même si les structures d’habitat, au demeurant très peu connues, ne permettent pas de garantir la présence effective d’habitants étrangers, l’augmentation des céramiques importées, particulièrement d’Etrurie, de Grèce et de Marseille, prouve en revanche l’existence d’un lieu d’échange intensifié entre la sphère phocéenne et la sphère indigène. Au milieu du VIe s. av. J.-C., les structures d’habitat évoluent ; les maisons adoptent un plan sub-rectangulaire, la construction utilise de nouveaux matériaux (pierre, adobes). Mais l’îlot de Sant Marti montre très vite ses limites. Pour des raisons peut-être liées à un manque de superficie ou à un environnement désormais inadapté, un nouvel établissement grec est créé sur le continent : il s’agit cette fois de la Neapolis, ville nouvelle. Après une première installation dégagée de prétentions territoriales trop marquées – physiquement et socialement, la solution insulaire représente un compromis idéal pour ne pas exacerber les réactions locales – les Grecs affichent clairement leur présence en s’implantant sur la côte, à l’est de la colline de Turo d’Empuriès. Dès lors, il importe de mieux saisir comment cette terre a été partagée entre les Grecs et les indigènes, de mieux appréhender cette cohabitation ethnique. Par un rapide tour d’horizon de la documentation archéologique, on en vient à supposer que l’oppidum indigène puisse se développer sur la partie septentrionale du Turo d’Empuries. La découverte de silos de type local, ainsi qu’un abondant mobilier céramique indigène, témoignent à cet endroit d’une présence plutôt indigène ; dès lors, on comprendrait d’autant mieux la logique qui préside à l’emplacement des différents espaces funéraires (fig. 2). La nécropole indigène de la Muralla Nord-Est, datée de la première moitié du VIe s. av. J.-C., serait ainsi accolée à l’habitat indigène, tandis que la nécropole grecque de Marti borderait immédiatement à l’ouest la Neapolis. Face à une possible pression spatiale exercée à l’ouest de la cité grecque par les indigènes, il n’est pas étonnant que les Grecs se soient naturellement tournés vers une zone plus libre pour implanter tout un ensemble d’espaces funéraires. Leur disposition aurait ainsi contribué à délimiter l’aire contrôlée par les Grecs. Pourtant, une séparation totale du monde indigène et du monde grec est-elle réellement envisageable ? Ne revient-elle pas à occulter certains arguments, ne serait-ce que celui de la présence d’incinérations dans les nécropoles dites grecques où l’inhumation est de règle ? L’incinération constitue en effet un trait culturel indigène dont la représentation dans les nécropoles dites grecques plaide pour un mélange des deux populations. Mais les sujets indigènes incinérés, largement minoritaires au sein des espaces funéraires grecs, ne font que refléter une présence presque occasionnelle, « en fonction d’intérêts personnels ou de sentiments inégaux qui nous échappent largement  » (Gailledrat 1995, p. 54). Ceci étant, le fait que chacun, indigène ou étranger, puisse accéder au monde des morts selon ses propres codes culturels, nous place indéniablement dans la thématique de l’altérité et d’une notion étroitement liée à la conscience de la relation aux autres en tant qu’ils sont différents et ont besoin d’être reconnus dans leur droit d’être eux-mêmes et différents.

En marge du domaine funéraire, la question de l’altérité résonne également dans l’habitat protohistorique. On peut à ce sujet évoquer l’établissement protohistorique de Lattes dans l’Hérault, où les problématiques concernant les rapports entre les indigènes et les étrangers sont depuis quelques années grandement renouvelées par les découvertes archéologiques (Janin, Py 2008). En effet, de récentes investigations prolongent aujourd’hui la discussion dans la mesure ou l’on sait désormais que des Étrusques étaient présents dès la fondation de la ville à la fin du VIe s. av. J.-C. (fig. 3). Cette présence physique d’une population tyrrhénienne ainsi que la présence massive de productions céramiques d’origine étrusque sont d’autant plus surprenantes à ce moment-là que nous sommes dans une situation où Marseille Grecque exerce en Languedoc oriental un quasi monopole commercial. Comment dès lors expliquer cette situation inattendue ? On peut envisager que les indigènes, dans cette zone-là, aient dès la fin du VIIe s. av. J.-C. entretenu des rapports privilégiés avec les navigateurs étrusques, en tout cas plus qu’ailleurs, et que cela ait débouché sur la formation d’un isolat commercial étrusque au sein de la sphère marseillaise. Mais l’histoire tyrrhénienne de Lattes n’en est qu’à ses débuts, du moins pour l’archéologue ; car pour ce qui est de la Grande Histoire, celle-ci tourne dès le second quart du Ve s. av. J.-C. au profit des Marseillais, Lattes devenant un partenaire privilégié, et peut-être même une terre d’accueil, des descendants de Protis.

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Fig. 1 : La Méditerranée nord-occidentale des Alpes à l’Èbre.

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Fig. 2 : Habitats et nécropoles autour de la colonie grecque d’Ampurias (Catalogne, Espagne).

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Fig. 3 : Vue aérienne de la ville protohistorique de Lattara (premier plan), des étangs littoraux (second plan) et de la Mer Méditerranée (arrière-plan) (cliché centre Camille Jullian).

 

 

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