Quelle création en réponse à la langue de bois autistique ?

Fabienne POTHERAT
Université Paul Valéry - Montpellier III

RÉSUMÉ

De la résistance du patient à la pathologie autistique et schizophrénique, le lieu de cette impossibilité à libérer la parole ou au contraire à l’endiguer, est la langue mobilisée à la contrainte. Que faire de cette économie de soi, de cette perturbation qui tord la langue et l’immobilise au seul discours faisant autorité en soi : silence ou délire ?
Et si cette langue de bois était la nôtre par nous-mêmes créée ? La création apparaît dans les failles et les interstices de la langue. Du sens peut surgir de ces ratages du langage. Avant de savoir qui tient les ficelles du Pinocchio intérieur, dont le nez s’allonge quand la langue se compromet, nous tenterons de comprendre comment nous pouvons créer du lien, grâce aux pictogrammes, par exemple.

Mots clé :
Résistance du patient - Ratages du langage - Pinocchio - Hermès – Lacan - Association Sésame Autisme - Cri - Pictogramme - Vérité – Illusion

ABSTRACT

Either in the patient’s resistance or in the autistic and the schizophrenic pathology, there is always an impossibility to free, or on the contrary to contain, the spoken word. Then language becomes a form of constrained speech. What can be done with this economising of the self, with these damages which twist the tongue and paralyse it in front of the only discourse that is the only form of inner authority : silence or delirium ?
We all create our own langue de bois*… Some creations can appear through these linguistic slips and mistakes ; psychoanalysis works on them. Before discovering who pulls the strings of our secret Pinocchio, whose nose grows longer when he lies, we shall try to understand how we can nevertheless create some links, with pictograms, for example.
* There is no straightforward equivalent to the French phrase langue de bois although it is akin to political correcteness in the English-speaking world.

Keywords :
The patient’s resistance – Language failures – Pinocchio – Hermes – Lacan – Association Sésame Autisme – The shout – Pictogram – Truth – Illusion


Auguste Rodin, L’Adieu (détail)
deuxième état, plâtre. 1898 env.
Paris, Musée Rodin

Introduction

Pour clore le sujet sur lequel nous avons tous eu la langue bien pendue durant deux jours, nous vous proposons de réfléchir à notre thématique en dehors du champ politique, du champ culturel et médiatique et de l’aborder sous l’angle d’une problématique psychanalytique :
Quelle création en réponse à la langue de bois autistique ?
En effet, dans la cure analytique, depuis son inconscient, le sujet est amené à se structurer à l’endroit de son langage, la parole est son gage. Le sujet s’engage dans un discours, dans un dialogue, qui n’est ni le champ du parler vrai, ni le champ du parler clair.
Et si cette langue de bois était la nôtre par nous-mêmes créée ? Celle qui se pétrifie dans notre bouche avant même de l’ouvrir sous l’injonction d’un : « Ferme ta boîte à camembert, tu l’ouvriras pour le dessert », celle qui nous met en demeure de nous autocensurer, de nous priver de douceurs, de sonorités, de jeu labile sémantique, du sens des mots, et au bout de la chaîne signifiante : du lien avec l’autre. Nous verrons comment certains, privés de ce dessert, ne l’ouvrent jamais ou mal, ou de travers.
La langue de bois est notre propre langue mobilisée à la contrainte. Nous pensons que nous nous la créons nous-mêmes à la place et au lieu de la langue déliée.
Avant de savoir qui tient les ficelles du Pinocchio intérieur, dont le nez s’allonge quand la langue se compromet, nous tenterons de comprendre de quoi elles sont faites et à quoi elles servent et comment, face à la langue de bois, nous pouvons créer du lien. Nous engageons cette communication sur l’empêchement du langage par la psychanalyse, en tant que discours Autre et de l’Autre que nous faisons nôtre.
Si la définition de la « langue de bois » donnée « par extension » dans le dictionnaire est : « toute façon de s’exprimer construite autour de stéréotypes » [1], nous pensons que cette « xyloglossie » (de xylo- « bois », et -glôssa « langue », en grec), qui est aussi l’art du parler-rien-dire, est le langage que tient le patient à son analyste dans un premier temps.

Nous visitons le secret qui côtoie le silence, la vérité et le mensonge, l’altération et le blocage complexe dans le champ symbolique, ou par la pathologie des dyspraxies comme dans l’autisme ou la schizophrénie, les lieux de cette impossibilité à libérer le flux ou au contraire à l’endiguer.
Que faire de cette économie de soi, de cette perturbation qui tord la langue et l’immobilise à un seul discours faisant autorité en soi : silence ou délire ? Quelle création face à ce langage stéréotypé ?

Langue et la langue gage

Le mot “langue” est issu étymologiquement du latin lingua :
La langue est un organe complexe, c’est également un agent double qui sert la noble cause de la mastication, de la déglutition et de l’ingestion des aliments, mais aussi qui articule, régule, oriente le souffle, hors du corps humain, vers l’autre et produit ainsi du son, la voix propre à chacun et véhicule le langage.
Tout mot de langage est à entendre dans son rapport articulé à d’autres mots présents, énoncés, ou absents, refoulés, ayant rapport à l’Autre topique, autre sujet, autre objet, autre monde. Le grand Autre, c’est l’altérité en de ça, au-delà du sujet, c’est le monde étranger d’où émane tout discours, lieu de la famille, de la loi, du père dans la théorie freudienne.
Contrairement aux idées reçues, nous ne viendrions pas au langage pour parler mais pour nous taire, et être parlant à travers ce silence. Parler, c’est déjà être empêché, nous dit Bernard Salignon pour qui parler « c’est empêcher tous les autres mots de venir à cette place » [2].
La puissance du cadre s’articule à l’impuissance du dire, à la résistance du patient.
Lacan dit que dans les symptômes du névrosé gît une parole bâillonnée par manque d’accès à la symbolisation [3]. C’est au fond du symbole que réside toute représentation figurée, une possible figuration propre à l’échange et c’est par nos religions et nos mythes antiques que nous retrouvons, par l’image et la métaphore, la trace de ce langage symbolique, plus simple d’accès, que l’analyse et la synthèse.
Par exemple, dans la Bible, Psaume 137, « Le Chant de l’exilé », les femmes captives à Babylone, répondent à leurs geôliers qui leur demandent des chants joyeux de chez elles :

Comment chanterions-nous
un cantique de Yavhé
sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
Que ma droite se dessèche !
Que ma langue s’attache à mon palais
Si je perds ton souvenir
Si je ne mets Jérusalem
Au plus haut de ma joie. [4]

C’est un psaume qui commence de façon très poétique et qui se termine par une exhortation à la haine et à la vengeance. Nous pouvons retenir que dans ce très court passage nous trouvons des sentiments contradictoires et plusieurs niveaux de lecture.
La parole issue de notre terre originaire ne peut se donner à l’étranger, circuler sans se corrompre. Elle se doit, éthiquement, de rester fidèle et pure à son origine, à ses affects, en se collant au palais.

En progressant dans notre étude nous rencontrons le dieu Hermès, dieu de la communication et du commerce, de l’échange, de la parole circulante, mais aussi le dieu du mensonge. Hermès-Mercure est le fils aîné de Zeus-Apollon et de Maïa et le père de Pan. Hermès est l’enfant précoce, né hors de l’Olympe, qui échappe à la surveillance, défait ses langes-liens. Puis, il vole à son frère Apollon un troupeau de douze bœufs blancs aux cornes d’or, qu’il conduit dans un lieu à l’écart, le lieu de sa naissance, son lieu d’origine, une caverne secrète sur le mont Cyllène. En chemin, il est trahi dans sa fuite par Battos, “le bègue”, témoin de son larcin, Battos, qui devient ainsi celui qui parle et délie le secret.
Hermès-Mercure, le dieu instable, est lié aux concepts de mobilité et de guidage, de passage et de transmission [5], mais aussi d’éloquence et d’imprévu, entre ruse (métis) et révélation, entre le monde immortel et mortel. Le logos, le Verbe divin, s’inscrit dans cet espace vacant, car les dieux n’ont pas d’adresse, ils n’ont que des messagers.
Ce qui nous interpelle, de façon symbolique, c’est que l’infans Hermès, “celui qui ne parle pas”, prend à l’autre son troupeau de vaches sacrées, qu’il faut comprendre comme le vol d’un trésor de dents brillantes, cachées au fond de sa caverne secrète, dans sa bouche, lieu de son origine, nous dit le mythe, et qu’il est trahi par un muet. L’infans, le sans parole, ne vit pas pour autant dans le silence. L’affect, l’empreinte de la parole est cachée comme l’empreinte de ses dents sur la langue. La langue devient son prête-parole au lieu de la symbolisation du monde et ne s’achèvera pas par la prise de parole.
Parler ce n’est pas en avoir fini avec l’enfance, c’est retrouver la parole inter-dite, non-dite ou oubliée, reléguée dans l’inconscient structuré comme un langage selon Lacan. Nous savons que la structure nerveuse arrive à maturité chez l’enfant vers l’âge deux ans, et que c’est à partir des postures, des mimiques, des mots perçus, “volés” à son environnement familial qu’il organise son langage et qu’il transforme indices et signaux en signes et symboles selon une mímésis.
Henri Wallon (1879-1962) pense que le langage relève de la fonction symbolique et que c’est « le pouvoir de trouver à un objet sa représentation et à sa représentation, un signe ».
Pour ce spécialiste de la psychologie infantile, le langage procède de la pensée, en tant qu’évocation mentale, par un dédoublement du monde symbolique à partir du monde perceptif. L’expérience vécue se traduit en images, en mots et en représentations par la fonction symbolique, entre 2 et 7 ans, l’âge de raison, et ce n’est pas, sans raison, que nous accédons à cet âge dit de la maturité symbolique. Cet accès au « Symbolique » ouvre le sujet à la perméabilité, à la mobilité du langage.
Reprenons l’exemple de notre élève Hermès, il est “surdoué”, autodidacte, il apprend vite, il invente l’alphabet en convertissant les sons en signes cunéiformes, il crée ainsi le langage écrit de la communication, de l’échange et du commerce mais qui paradoxalement, du fait de l’utilisation de la trace et du symbole, exhorte au silence, et au secret, « à l’hermétisme ».
C’est un enfant facétieux, dieu de la métis, de l’intelligence habile, aimé de son père Zeus :

- Tu sembles être un petit dieu fort ingénieux, éloquent et persuasif, lui dit-il,
- Alors adopte-moi comme messager, répondit Hermès et je serai responsable de la sécurité de toute propriété divine, je ne ferai jamais de mensonge, bien que je ne puisse promettre de dire absolument toute la vérité. [6]

La langue gâtée ou quand les choses se gâtent

Si la langue gage d’Hermès est celle de la transmission divine, pour nous, pauvres mortels, au même âge, les choses se gâtent. En effet, c’est parce qu’on nous demande de tourner 7 fois notre langue dans notre bouche, afin de ne pas trop dire de bêtises face à nos instructeurs à qui, comme Cézanne, nous nous sentons redevables de quelque vérité savante, que nous apprenons à choisir nos mots, à en taire certains, à en créer d’autres, à les retenir, à les transformer, à les expulser, pour s’accorder au discours de l’autre à ce que l’autre attend d’entendre de nous…
En résumé : si l’autre nous apprend à parler, il nous apprend aussi à mentir et à nous taire et si nous avons quelque chose à dire c’est tout sauf la grammaire de notre désir qui conjuguerait notre Je à tous les temps de la satisfaction.

Le langage, et non plus la voix maternelle, impose au sujet une série de termes qui peuvent seuls permettre de parler l’affect éprouvé, de le communiquer et, à ce prix, d’obtenir de l’Autre une réponse conforme à ce qui sera, dorénavant, le demandé et non plus simplement le manifesté. [7]

Nous cachons nos affects au fond de notre caverne originaire comme Hermès ses vaches sacrées : notre inconscient se structure par ces trous, ces ratages, ces manques de sens, ces ruses symboliques.
Pour Freud, ce sont les condensations (Verdichtung) et les déplacements (Verschiebung), comme dans nos rêves, ces termes reformulés par Lacan en catégories linguistiques comme la métaphore (équivalent de la condensation) et la métonymie, (équivalent du déplacement). Les deux concepts se rejoignent sous la fonction générale de la transposition (Enstellung), qui pour Lacan (La relation d’objet, 1957) est le glissement du signifié sous le signifiant. Le langage inconscient est prolixe en non-dits, démentis, dénis, lapsus, transfert, oubli, silence, etc.
Par exemple, l’invitation : « Allons boire la tasse » est plus ou moins bien reçue selon qu’elle est formulée non loin d’une piscine ou d’une table dressée pour le thé… Dans un cas comme dans l’autre, nous aimerions croire, si nous n’avions pas la représentation symbolique, ou notre brevet de natation, que ce n’est pas la mer qui est à boire mais la porcelaine ! Un même signe énoncé renvoie à plusieurs référents. Ce n’est pas l’existence de la polysémie qui pose problème, c’est son usage dans un contexte particulier.
La psychanalyse étudie l’articulation qui se joue là, entre les signifiants et leur rapport avec le(s) référent(s), c’est-à-dire qu’elle repère « l’angoisse entre jouissance et désir » : que me veut l’Autre ? que me veut-Il ?
Au centre du discours, se tient le signifiant qui parle à la place de l’autre absent. Piaget nous rappelle que le processus de condensation de l’objet primitif en une nouvelle représentation symbolique unique s’effectue par une économie, voire une purge, d’affects intenses. Pour la psychanalyse, il n’y a que du raccourci. Il n’y a que du taire sous du « Ça parle tout seul » (Lacan).
Le sujet apprend à tenir en réserve ces signifiants en manque de cohérence, de représentation, ceux qu’il ne peut nommer, et qui s’organisent entre eux. Dans la cure psychanalytique, nous le savons, ce n’est pas tant ce qui est dit qui compte que ce qui est tu, maintenu hors du contrôle du langage encodé.
Les rituels invariants de l’accueil, de la place assignée de chacun, du paiement de la séance et de la prise du rendez-vous futur garantissent l’étanchéité de ce lieu clos, séparé du monde, en une permanence qui fonde sa structure complexe et différencie l’intime et le singulier, l’altruisme et le soin. C’est dans cet espace trouble et vacant que se met en place le cadre recueillant la parole donnée et la parole reçue et entre la puissance du dire et celle du silence. Nous sommes invités à désirer, à lever nos interdits, nos non-dits, nos inhibitions, nos blessures ou nos colères passées, contenues par une autocensure, ou par une culpabilité, mais tout ce travail de libération semble se heurter à un nouvel interdit et paradoxe : le cadre de la cure puis le transfert autorisent cet épanchement du langage fondamental, ce retour aux sources conflictuelles du patient, mais il ne peut y accéder que par un empêchement.
Dans cette dernière partie, nous tentons de comprendre ce qui se joue là entre l’empêchement et l’engagement. Nous créons notre langage à partir de notre Pinocchio intérieur et quelques fois à force de tirer sur nos ficelles, ça fait des nœuds, pour la bonne cause psychique, car nous pouvons dire que toute l’affaire de la représentation tient grâce à ce sac de nœuds, appelé le noeud borroméen.

La langue nouée-dénouée

Ce processus de figuration mentale, donnant accès à la structure du langage, mobilise le réel, l’imaginaire et le symbolique en une topologie sous la forme de trois anneaux maintenus ensemble.
“Borromeo” est le nom d’une vieille famille milanaise, dont le blason du XVe siècle représente trois anneaux, trois cercles entrelacés de telle façon qu’ils tiennent ensemble. Jacques Lacan renomme cette figure de nodalité le chaînœud ou RSI [8]. Si nous coupons un des cercles, selon le principe du nouage, les trois se défont. L’un s’appelle le Réel (R), l’autre le Symbolique (S), et le troisième l’Imaginaire (I). L’homme ne tient que par leurs liens, leur étroite imbrication tient en cette structure. Si l’un vient à ne plus tenir, le nœud s’effondre sur lui-même, sauf à imaginer un 4e cercle qui s’appellerait Symptôme et qui signifierait, porterait à la connaissance comme signe, la perte de la tension synchrone. Nous sommes là dans la névrose, voire à la limite de la psychose.
Ce réel symbolisable, ce sont les mots, les images, les rêves, les peintures, les fantasmes, tout ce qui naît de la réalité en s’en éloignant. Pour Jacques Lacan, le réel ne se définit que par rapport au symbolique et à l’imaginaire, par ce nouage.
Lorsque ce réel ne rejoint pas cette réalité ordonnée, filtrée par le symbolique, appelée par la philosophie « la représentation du monde extérieur », et qu’il émerge de façon intrusive dans le conscient du sujet, nous sommes en présence de la confusion entre réel et réalité propre à la névrose voire à la psychose. L’espace du symbolique n’a pas eu lieu. Le réel de l’hallucination fait irruption dans le champ de la réalité, faisant retour tel un fantôme, un revenant, entraînant un « hors-Je » vers le hors-monde. C’est la conversion d’une langue pétrifiée en une langue délirante que Lacan nomme le Réel.
Comment se substitue le sujet, être parlé et agi par le discours et le contenu de la représentation de l’autre, par le “Ça parle tout seul” à ma place, que nous trouvons chez les psychotiques schizophrènes ?

Langue pétrifiée, langue délirante, le langage comme symptôme

Du mot, du sens, de la création, peuvent surgir de ces ratages du langage pour délier l’être pris dans les rets du silence ou au contraire emporté par la libération du flux pulsionnel. Pour ces patients, mal dire n’est pas maudire, mais mots dire. Articuler des mots comme des perles, des images comme des symboles, ce “comme” est tout l’enjeu de la représentation, de la mise en forme artistique de ce qui gît en manque, en retenue voire en confiscation, en décalage, par rapport à un discours “normal”.
Le claquement de langue collée/décollée au palais fait un bruit sec, un signe et un écho, une résonance intérieure pour Fred, autiste. Il dit quelque chose de son ressenti, de son corps face à l’émotion. Cécile, régurgite bruyamment lorsque qu’elle change de lieu.
Ce peut être aussi le cri, comme spasme, contraction tonique de l’air, expulsé, libéré, en tant que réaction vitale et moyen d’expression, servant à liquider et à résoudre des tensions pulsionnelles, comme dans l’autisme ou la schizophrénie.
L’autiste n’est pas mutique, il est silencieux. Une syntaxe subjective, chaotique, de type logorrhée, accompagne une régression, une fuite, un enfermement ou une libération d’affects. Ces absences ou désorganisations du langage indiquent le lieu de l’échange et son contenu tout à la fois. Le langage devient inadapté, voire impossible, lorsque se place entre l’objet et le sujet, un flot d’affects complexes envahissant la sphère émotionnelle. C’est ce qui se passe alors avec Dominique, car à défaut de cette articulation, elle libère le cri qui prend la forme d’un trop-plein-de-mots-sans-vide.
Nous devons inventer un langage, un code nouveau pour que chacun puisse utiliser son matériau de communication disponible. En général, le langage “normal” nécessite l’articulation modulée entre des pleins (les mots, les sons, les phonèmes) et des vides (les symbolisations liées à la prise de parole, les blancs, les silences). Ces temps de latence rythment l’échange avec l’autre. Sans ces représentations et constructions mentales entre l’objet et le sujet, le dialogue devient difficile.
Dominique peut se faire comprendre grâce à quelques phrases élaborées entre deux cris. Le cri est mis à la place du désir, il fabrique de l’autre, en tant qu’objet, et désigne, sans le nommer, le brusque réveil d’un profond sentiment de culpabilité quant à la présence de cette relation impossible. Le cri, c’est de la pulsion sans sa syntaxe.
Pour Winnicott, la communication ne devient bruyante que lorsqu’elle échoue. Ce soubresaut vital indique une entrée en matière de contact, car quand je crie l’autre est là pour m’entendre et accueillir ce son. L’impulsivité semble proportionnelle au débordement émotionnel que crée le lien à l’autre, en réaction à sa simple présence parfois. Il n’y a pas de place pour la mise en forme d’une interaction symbolique entre un objet inexistant et un sujet surexistant en lui-même. Le cri est la réponse économique et primitive à l’intensité de la culpabilité mise en “Je”, et en jeu.
La perception de la réalité est altérée, transformée par le sentiment intense de coupure, de dissociation (Spaltung), de passivité, et d’impuissance face à un monde devenu chaotique. Nous sommes en présence de cette impossibilité d’énonciation, cette non rencontre du sujet avec le réel et par conséquent avec la réalité. Nous serions face à ce que Jacques Lacan appelle « la butée du réel », car le réel viendrait buter à une place où le sujet ne le rencontrerait pas.
Cela se pose au Mas de la Sauvagine de Vauvert dans le Gard, qui est un espace, une Maison de vie et un Centre expérimental dirigé par Yves Michelon, pour des adolescents autistes, lorsque, ce qui se répète est toujours l’objet disparaissant, mais pas l’objet re-disparaissant, d’où l’importance d’un parcours balisé réel par des images sur les portes et d’un suivi comportemental par le “bobinoscope” des tâches et des activités à remplir [9].

Dédale et Thésée, à la rencontre du pictogramme sur le fil d’Ariane

Le labyrinthe autistique s’éclaire ainsi d’un fil tenu entre les signes et les symboles, pour éviter que l’objet de l’Autre, ne se perde tout à fait et pour qu’il reste présent, “à leur portée”.
En outre, il semble que le parcours “initiatique” de l’autiste soit propice à minimiser son temps d’ “heure blanche”, de grande détresse : sentiment de vide, de solitude, hébéphrénie, catatonie, stéréotypie gestuelles et corporelles, etc., en lui donnant une fondation, un ancrage dans le réel ; contraindre une déambulation à une démarche intentionnelle, en donnant du sens à sa présence au Mas. L’orientation de leurs temps d’attente, de pauses, passe par des activités socialisées cognitives nouvelles « afin qu’ils puissent passer d’une autostimulation à un apprentissage » [10].
Nous appelons cette impossibilité de symboliser en parole, un autisme résiduel et partiel, ou une « évocation secrète » là où se sujet se fige et se tait, faute de pouvoir symboliser (mettre en mots), mais qui peut-être à nouveau présenter au champ du langage sous la forme de ces pictogrammes notamment .
Les pictogrammes sont des éléments nécessaires au processus de la chaîne symbolique. Ce sont des représentations de substitution, (une image = une référence + une fonction spécifique ou une consigne).
Ils font signe du réel et imposent « aux objets psychiques ainsi transformés par le réel une structure qui va d’un processus originaire (le pictogramme) au processus primaire (la représentation phantasmatique, le phantasme ou le délire) et au processus secondaire, la représentation idéique ou l’énoncé » [11].
Les pictogrammes canalisent l’excès de la fantaisie par l’accès à la représentation.

Si nous avions eu un pictogramme représentant une piscine pour nous autoriser ou au contraire pour nous interdire de « boire la tasse », nous aurions éviter l’angoisse.

Conclusion

Face à l’Autre, comme l’écrit Emmanuel Levinas, et grâce à cet Autre, notre langue de bois façonne une vérité qui n’est ni absolue ni acquise, elle se démarque, se sépare du mensonge, du jugement (vrai-faux) dans le dévoilement et le découvert, dans la dé-liance selon son modus significandi : « ce qui se donne en se voilant, ce qui se manifeste par son retrait » (Heidegger).
À partir de cette muettation ou de ce flux, de cette imposture, l’analyse tente de connaître ce qui n’a de cesse de ne pas nous parler et de ne pas nous regarder à travers ce silence.
Nous tentons de saisir ce quoi, cet objet, qui ne cesse de ne pas nous parler de ce qui, ce sujet, qui ne cesse de nous sommer de voir, à travers ses symptômes développés à partir d’une contrainte et d’une résistance, à partir de sa perception de la réalité. Il ne s’agit pas d’éliminer ou de masquer la distorsion du langage « derrière un jargon facile ou des clichés conceptuels mais d‘en prendre conscience et de se colleter à ce problème » [12].

Nous le savons, le discours psychanalytique doit résister, lui-même, à créer des réponses toutes faites et contre la pétrification, où, comme le suggère Mazud Khan le trop d’interprétation tue l’interprétation, la psychanalyse doit donc à cet endroit rester vigilante. Nous faisons nôtre la phrase de Nietzsche : « Les vérités sont les illusions dont on a oublié qu’elles le sont » [13].

Avant de nous retirer nous-mêmes du discours, nous vous remercions de votre vaillante attention à notre langue de bois, que nous n’avons su tenir, mais ce fut…dit-on, pour la bonne cause.


BIBLIOGRAPHIE

- AULAGNIER Piera, La violence de l’interprétation : du pictogramme à l’énoncé, col. Le fil rouge, PUF, Paris, 1999.

- GRAVES Robert, Les Mythes grecs, Hachette, col. « Pluriel », Paris, 2007.

- KHAN Mazud, Le soi caché, col. « Connaissance de l’Inconscient », éd. NRF Gallimard, Millau, 2003.

- LACAN Jacques, Des Noms-du-Père, Seuil, Paris, 2005.

- LACAN Jacques, « Le séminaire RSI », in Ornicar ?, n° 4 et 5, 1975.

- NIETZSCHE Frederic, Vérité et mensonges au sens extra-moral, trad. française de Nils Gascuel, Actes Sud, col. « Babel », Arles, 1997.

- La Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 1999.

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[1] Dictionnaire Hachette encyclopédique illustré, art. « langue », Hachette, Paris, 1996.

[2] Bernard Salignon, Cours d’esthétique, Université Montpellier III, site de Nîmes Vauban, 2002. Non publié.

[3] Jacques Lacan, Des Noms-du-Père, Seuil, Paris, 2005, p. 31.

[4] La Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 1999, p. 1071.

[5] La trame d’Internet, la « Toile », recèlerait-elle ce nouvel Hermès-Mercure, devenu sorte de Spider-Man ? Ce messager des dieux, rapide et léger, aux pieds chaussés de sandales ailées, « de l’infatigable moteur de l’escompte et du ravitaillement » (Alain, Les dieux) est aussi le dieu des voleurs, dieu du commerce et de la communication entre les dieux et les hommes, ou moins prosaïquement entre les hommes, qui se prennent pour des dieux et dont la science des textes et des images sur la sphère des apparences est devenue la règle. « Surfer », glisser, comme un dieu invisible.

[6] Extrait de Robert Graves, Les Mythes grecs, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2007, p. 76.

[7] Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation : du pictogramme à l’énoncé, col. Le fil rouge, PUF, Paris, 1999, p. 160.

[8] Jacques Lacan, « Le séminaire RSI », in Ornicar ? , n° 4 et 5, 1975.

[9] Le bobinoscope vient des « bobines », qui en langage familier signifie des têtes et des figures.

[10] Yves Michelon, directeur de l’Association Sésame Autisme Languedoc, réunion psycho-éducative du 29 mai 2007, au Mas de la Sauvagine. Non publié.

[11] P. Aulagnier, op.cit., p. 26-27.

[12] Mazud Khan, Le soi caché, Nrf Gallimard, Paris, 2003, p. 161.

[13] Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonges au sens extra-moral, Actes Sud, coll. « Babel », Arles, 1997, p. 21.

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