Le changement de langue : une arme de création
face à la langue de bois

Laurence KUCERA
Université Paul Valéry - Montpellier III

RÉSUMÉ

Directement associée au pouvoir dont elle véhicule l’idéologie, la langue de bois est devenue un objet d’étude sérieux, depuis qu’elle a contaminé dans l’Histoire le discours politique, médiatique ou syndical. Langue figée, qui enferme le sujet et sclérose la pensée, la langue de bois permet, dans un contexte politique tyrannique, la manipulation des esprits.
Quelle possibilité d’expression et de création s’offre à l’artiste, l’écrivain, dont le principal matériau sont les mots ? Nié dans sa vérité, dans son être, l’écrivain bâillonné, en quête de liberté, préfère fuir vers un autre espace langagier, une autre langue - le français. Il en est ainsi de certains écrivains d’Europe centrale et de l’Est. Le changement de langue devient alors la condition nécessaire pour passer d’une forclusion totale à la liberté d’expression, de création.

Mots-clés :
Langue - Pouvoir - Création - Idéologie - Propagande - Totalitarisme – Identité.

ABSTRACT

Langue de bois* is directly linked with the power whose ideology it conveys, and this type of discourse has become a subject of serious study since it contaminated political speech and the language of the media within History. Langue de bois is a fossilized and stereotyped language which imprisons the mind and paralyses thinking, especially in a context of dictatorship.
How can the writer express himself and create in such a context ? He is gagged and prefers to find another linguistic area and to write in another language to preserve his freedom of speech and thought. Some Central and Eastern European writers have chosen the French language as the only way to go from total debarment to freedom of creation.

* There is no straightforward equivalent to the French phrase langue de bois although it is akin to political correcteness in the English-speaking world.

Keywords :
Language – Power – Creation – Ideology – Propaganda – Totalitarianism – Identity.



Si elle provoque immanquablement dédain, suspicion et condescendance à l’égard de qui s’en rend coupable, la langue de bois, appelée aussi, humoristiquement, « xyloglossie » – autre terme qui pourrait suffire à illustrer ce qu’est la langue de bois – est devenue objet d’étude sérieux depuis qu’elle a contaminé, dans l’histoire, le discours politique, syndical et médiatique.
Paroles vaines, discours creux, vides de sens – « Aboli bibelot d’inanités sonores », pour citer Mallarmé – la langue de bois est une langue figée, fermée qui implique un écart maximal entre le signifiant et le signifié. Directement associée au pouvoir dont elle véhicule la pensée, l’idéologie, elle est l’apanage des hommes politiques.
Au contraire d’une parole vraie, déliée, la langue de bois reste figée, raidie dans des certitudes bien pensantes. Mais pourquoi, à l’entendre, provoque-t-elle une véritable sidération ? C’est qu’elle attaque un corps sain et, à l’origine, plein de bonnes intentions. Quoi de plus beau que de vouloir le bonheur de tous les travailleurs ? Qu’est-ce qui soudain s’est perverti ? Que disent l’apparatchik ou le dictateur aux foules dont les applaudissements frénétiques sont orchestrés et quel drame se joue dans cette parodie de la communication ? Qu’il n’y a pas de rapport entre la trame signifiante du discours et ce qu’elle dit dans la réalité de sa communication. Langue paradoxale, plus elle se développe, moins elle communique car sa portée et sa signification sont comme siphonnées dans la bouche hurlante et péremptoire d’un Maître. Figé, emmuré, ce discours-là invite à se taire, enterre vivant, puisqu’aucune réponse n’est permise. La négation de toute liberté d’expression empêche toute possibilité de création.
Quelles conséquences alors pour l’artiste, l’écrivain dont le principal matériau sont les mots ? Quelles sont ses marges d’expression, ses possibilités de création ?

Nié dans sa vérité, dans sa liberté, dans son être, l’écrivain se voit alors bâillonné par cette parole carcérale qui enferme les esprits avant d’anéantir les corps. Du côté d’une parole pleine, active, créatrice, mais ô combien fragile, l’écrivain n’a plus qu’à se réfugier dans le silence ou résister, fuir vers un autre espace de liberté, vers une autre langue. C’est le cas des écrivains que nous étudions.
Un régime politique tyrannique, ses conséquences dramatiques, des libertés individuelles bafouées, l’impossibilité de s’exprimer – de créer – les ont contraints à s’exiler vers un autre pays, vers une autre langue. La plupart ont choisi la France comme destination ; le français comme langue d’adoption. La littérature s’est ainsi nourrie de leurs récits.
Parmi les écrivains ayant fait le choix du français, nombreux sont ceux originaires d’Europe centrale et de l’Est : de Russie, de Hongrie, de Roumanie, ou encore d’ex-Tchécoslovaquie, la plupart ont fui le régime communiste de leur pays. C’est aux écrivains tchèques que nous nous intéresserons. Parmi les plus connus, citons Milan Kundera, ou encore Petr Král.
Afin de mieux comprendre les raisons qui motivent le choix d’une langue étrangère – le français – comme langue d’expression littéraire, nous verrons quelle influence un régime totalitaire peut avoir sur le langage, la pensée. Nous verrons de quel pouvoir est investie la langue et par quels moyens elle peut servir un pouvoir. Nous cernerons ensuite les conséquences de cette emprise totalitaire sur les esprits, en analysant la situation de certains écrivains pour enfin évoquer la question du changement de langue comme une des réponses, une des alternatives possibles au totalitarisme.

Pouvoir de la langue et langue du pouvoir

De l’influence du langage sur l’esprit

Le langage désigne spécifiquement cette faculté propre à l’homme de s’exprimer et de communiquer, au moyen d’un système de signes produits par la parole ou par l’écriture [1]. Schématisons, simplifions. Autrement dit :

Nous possédons tous dans la partie inférieure de notre visage, une cavité que l’on peut ouvrir et fermer à volonté. Quelque part, au fond de cette cavité, nous avons des sortes de cordes ; il nous est possible, en y faisant passer de l’air, de produire des sons aux innombrables modulations. Ces sons sont projetés par la cavité et, voyageant dans l’air, ils parviennent à ceux qui se trouvent à leur portée et qui, à l’aide d’autres mécanismes complexes, peuvent les capter. Grâce à ces sons, on peut accomplir un nombre prodigieux de choses. On peut, par exemple :
- Transmettre de l’information ;
- Affirmer ou nier un fait ;
- Poser une question ;
- Fournir une explication ;
- Exhorter quelqu’un à faire quelque chose ;
- Donner un ordre ;
- Promettre ;
- Se marier ;
- Émouvoir ;
- Faire des hypothèses ;
- Proposer une expérience de pensée. [2]

Et ce ne sont là, précise Normand Baillargeon, que « quelques exemples parmi des milliers d’autres ». On l’aura compris, le langage est un outil puissant ; il peut s’avérer « une arme redoutable » [3].
« Il est faux de penser que l’usage du langage humain se caractérise par le fait d’apporter de l’information. Le langage humain peut être utilisé pour informer ou pour tromper, pour clarifier ses propres pensées, pour prouver son habileté ou, tout simplement, pour jouer », rappelle Noam Chomsky [4].
Convaincre, persuader, exhorter, le langage peut produire de nombreux effets ; il peut servir à manipuler, à mentir, tromper, endoctriner. Celui qui le maîtrise possède un pouvoir puissant, en témoignent les nombreux tyrans, dictateurs, rhéteurs, prédicateurs, ainsi que le soutient Gorgias, dans l’Éloge d’Hélène :

le discours est un tyran très puissant ; […] la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter la joie, accroître la pitié. Par la parole, les auditeurs sont envahis du frisson de la crainte, ou pénétrés de cette pitié qui arrache les larmes ou de ce regret qui éveille la douleur. […] Les incantations enthousiastes nous procurent du plaisir par l’effet des paroles, et chassent le chagrin […] en détruisant une opinion et en suscitant une autre à sa place, [les rhéteurs] font apparaître aux yeux de l’opinion des choses incroyables et invisibles […] les plaidoyers judiciaires […] produisent leur effet de contrainte grâce aux paroles : c’est un genre dans lequel un seul discours peut tenir sous le charme et persuader une foule nombreuse, même s’il ne dit pas la vérité, pourvu qu’il ait été écrit avec art. […] Il existe une analogie entre la puissance du discours à l’égard de l’ordonnance de l’âme et l’ordonnance des drogues. […] Il y a des discours qui affligent, d’autres qui enhardissent leurs auditeurs, et d’autres qui, avec l’aide maligne de la persuasion, mettent l’âme dans la dépendance de leur drogue et de leurs magies. [5]

Pouvoir de la parole et parole du pouvoir. Cette antimétabole nous permet de mieux cerner l’influence du langage sur l’esprit et voir en quoi le langage peut être le véhicule d’une idéologie.

Le langage possède une influence indéniable sur l’esprit ; il a une incidence sur la pensée ; il peut servir à manipuler. Au service de l’homme, il peut être également au service des tendances les plus inhumaines. En témoignent les propos de Goebbels, ministre nazi de l’Information et de la Propagande.

À force de répétitions et à l’aide d’une bonne connaissance du psychisme des personnes concernées, il devrait être tout à fait possible de prouver qu’un carré est en fait un cercle. Car, après tout, que sont « cercle » et « carré » ? De simples mots. Et les mots peuvent être façonnés jusqu’à rendre méconnaissables les idées qu’ils véhiculent. [6]

Ainsi, la manipulation de la langue entraîne la manipulation des esprits. L’on peut détourner une langue, comme on détourne une rivière de son lit, comme on détourne un transport aérien. Détourner, dévier, dérouter, pirater – en un mot : dénaturer. Le détournement langagier altère la pensée. Détourner une langue à des fins de propagande, dans une perspective totalitaire, sectaire, c’est prendre en otage les esprits, les sujets. D’où ce paradoxe, cette double dimension : le langage, selon Jacques Dewitte, « peut trahir et éclairer la pensée, ouvrir des horizons et retenir prisonnier, lier, délivrer ; il est à la fois une bénédiction et une menace ».
Le langage possède un pouvoir de création. Il n’est pas seulement le revêtement d’une pensée, il peut transformer une réalité donnée. Par le pouvoir de la parole, par le simple truchement des mots choisis, il peut évoquer, convoquer, créer une autre réalité, ou tout simplement l’effacer, la supprimer. Il a, en ce sens, comme l’écrit Jacques Dewitte, dans son essai sur la résistance au langage totalitaire, « un pouvoir d’être et de néant » [7], un pouvoir quasi-magique.

Pour Armand Farrachi, « Changer les mots, c’est changer les choses, voire les lieux ». Selon lui, « le plus grave n’est peut-être pas que les mots, comme on l’entend parfois dire, n’aient plus de sens, mais qu’on leur en ait donné un autre, en fonction de la situation, conforme aux vœux du pouvoir et de son action » [8].
C’est pourquoi, rien dans le langage n’est indifférent et rien aussi n’est essentiel qu’une façon de parler. D’où l’intérêt de rester vigilant, de se surveiller, de rester prudent, de ne pas se laisser manipuler. La première chose qu’il faut, suggère Noam Chomsky, « c’est prendre soin de notre cerveau ». La deuxième est « nous extraire de tout système d’endoctrinement. […] Pour y arriver, vous devez encore reconnaître que l’État, les corporations, les média et ainsi de suite vous considèrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle » [9].

Le langage au service du pouvoir

Lorsque le langage est utilisé à des fins de propagande, l’on peut parler de totalitarisme, de fascisme, de sectarisme.
Qu’est-ce que le totalitarisme ? Quelles sont ses influences sur la langue, ses effets sur le sujet ?
Le totalitarisme est un système politique à pensée unique n’admettant aucune opposition organisée ; il s’agit d’un système tendant à l’unité, à la totalité. Le contrôle de l’activité des hommes, le rejet de la différence, de la diversité au profit du Même, de l’unicité, le fait de s’immiscer jusque dans la sphère intime, privée, de la pensée, d’imposer l’adhésion à une idéologie, à un parti unique en sont les visées. Les conséquences d’un tel système sont celles que nous connaissons : génocides, guerres civiles, camps de concentration.

Hannah Arendt a analysé la nature du totalitarisme, dans un ouvrage qui porte le même nom. D’après ses mots, il « représente la négation la plus absolue de la liberté ». Or, « la liberté est la quintessence de la condition humaine » [10]. Elle rappelle, cependant, que la Terreur, dont il est le plus souvent le maître d’œuvre, n’ampute pas certaines libertés.

Elle ne réussit pas […] à enlever l’amour de la liberté au cœur des hommes. Elle se contente simplement de serrer sans relâche les uns contre les autres les hommes tels qu’ils sont, de sorte que le champ même de l’action libre, c’est-à-dire la réalité de la liberté, disparaît. [11]

Ce système organisé implique nécessairement un contrôle langagier, une mainmise sur la langue. C’est par la langue, à travers elle, qu’une idéologie, un pouvoir sont véhiculés. « J’appelle langage ou langues totalitaires, ces langues idéologiques ou manipulées, mises en place par les régimes nazis et communistes, comme instrument de pouvoir », affirme Jacques Dewitte [12]. « Le totalitarisme désigne aussi une manière de s’emparer, par le langage, de la réalité elle-même. C’est cela qui est proprement totalitaire : créer une situation dans laquelle le langage n’aurait certainement plus d’Autre » [13].
Langues au service du pouvoir, les langues totalitaires se caractérisent par un registre unique – un seul registre de la sensibilité, de la réalité. Cette unicité va de pair avec un rejet de la diversité, de l’altérité – un effacement des frontières. La visée essentielle étant l’homogénéisation, l’uniformisation, le langage perd toute transcendance. Ainsi, les langues totalitaires refusent le Dehors, privilégient le Même au détriment de l’Autre. Une seule langue, un seul pouvoir, une seule réalité imposée : « le totalitarisme langagier correspond à une forclusion de l’altérité » [14], et comme toute identité se construit, avant tout, à travers l’altérité, le sujet – à plus forte raison l’artiste, l’écrivain – se voit ainsi nié dans sa vérité, dans sa subjectivité. La manipulation des esprits, l’intoxication de la pensée, la confiscation de toute vie intérieure entraînent la privation de toute liberté d’expression. Toute possibilité de création est refusée.

Quelques exemples de langues totalitaires

Parmi les langues au service d’un pouvoir figure la langue de bois.
Autrefois désignée sous la métaphore de « langue de chêne », la langue de bois, nous dit Gérald Antoine, « servit aux Russes d’avant la Révolution à désigner pour le railler le style administratif pesant qu’affectionnait la bureaucratie tsariste. Avec l’ère bolchéviste, le « chêne » se mue en bois et la langue de bois sert tout naturellement à baptiser et à brocarder les modes de parler – et d’écrire – figés, codifiés, qui se pratiquent aux multiples niveaux de l’appareil administratif, politique et médiatique. La locution se retrouve en polonais et va faire florès aux beaux jours de Solidarnosc : ses dirigeants osent organiser, en 1978, à Varsovie, en 1981, à Cracovie, des séminaires sur le thème, précisément, de la langue de bois et ses variantes d’expression » [15].
Il est intéressant de noter que la locution n’a pas son équivalent dans la langue anglaise ni allemande. En France, ce n’est que dans les années 1970 qu’elle fait son apparition dans la presse écrite, toujours porteuse d’une claire connotation politique.
Quelles sont ses particularités ?
Elle implique une « manière de s’exprimer sous forme codée, dans une phraséologie stéréotypée et dogmatique ». Il s’agit d’un « langage qui s’alimente au dictionnaire des idées et des formes reçues » [16]. L’on pense d’emblée à Flaubert, aux personnages de Bouvard et Pécuchet. Elle sert à dissimuler, le plus souvent, une pensée indigente, une forme d’ignorance, un manque d’informations précises sur un évènement, un projet. Elle se caractérise par un manque de clarté, un flou dans l’expression ; son discours est fait d’imprécisions, de circonlocutions. Ce discours creux, nébuleux, monolithique est l’apanage des hommes politiques. Il a souvent une utilité sophistique, diplomatique, il peut servir à neutraliser, à adoucir les choses qu’il qualifie. De ce point de vue, il est aussi l’œuvre de la ruse. L’euphémisme, les réductions langagières qui réduisent aussi l’esprit, sont ses formes privilégiées.
La langue de bois se reconnaît, le plus souvent, à sa « mauvaise prose qui frappe par sa lourdeur, ses barbarismes, sa laideur », écrit Jacques Dewitte [17]. Cette langue simplifiée, sans esprit, est comme repliée sur elle-même ; elle est une tentative d’abolition de la réalité au profit d’un langage quasi-solipsiste. Langage fermé, clivé, plombé, le discours en langue de bois se caractérise par sa pauvreté ; il enferme le sujet, sclérose la pensée, ligature les esprits.
Outre la langue de bois, d’autres langues totalitaires peuvent être citées.
Ainsi, la L.T.I. – la Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich, dont Victor Klemperer (1881-1960), philologue et spécialiste de littérature française et italienne, dans un journal rédigé à partir de 1933, a fourni une analyse approfondie. Il a observé « de l’intérieur » les effets du nazisme sur la langue allemande et sur ceux qui la parlent. Plus qu’une habitude, ce journal tenu durant toutes ces années, devient une « stratégie de survie mentale », ce qu’il nomme « un balancier », un moyen de conserver sa liberté intérieure, sa dignité. Il a montré les dégradations de ces manipulations sur la langue allemande.

Autre analyse de la langue brune – la langue nazie : celle proposée par Dolf Sternberger (1907-1989), journaliste et politologue, à travers un dictionnaire dont le titre, Le Dictionnaire de l’inhumain, est révélateur. Là aussi, au cœur de l’Allemagne nazie, deux amis, Dolf Sternberger et Gerhard Storz, se rencontrent pour analyser la langue de l’ennemi. Dans un contexte où toute liberté d’expression est réprimée, ces rencontres sont de véritables oasis langagières – un moyen de préserver sa liberté d’expression et de penser, un moyen de résister. Il définit ainsi la langue nazie :

Comme tout langage, la langue nazie était en effet bien plus qu’un langage, c’était un monde, une sensibilité, une mentalité, une attitude, une manière de décrire et de caractériser la réalité, de figurer l’homme et les relations humaines. Celui à qui elle répugnait se rendait compte qu’il ne pouvait pas la parler du bout des lèvres, sans être lui-même touché par le mal qu’elle contenait. Non pas simplement parce qu’elle était sale et répugnante, mais parce qu’elle amenait à penser et à sentir d’une certaine manière, faisant de vous un autre homme, aussi longtemps que vous la parliez. [18]

Le geste du salut hitlérien, la prononciation des mots Heil Hitler, avaient une incidence sur la pensée. « Le geste imposé par la peur et la prudence se prolongeait pour ainsi dire vers l’intérieur. C’est répugnant mais vrai » [19]. « En toute rigueur, il n’y a donc pas de ‘camouflage’. Chez l’être humain, le mimétisme ne reste pas à la surface de la peau, il pénètre, de manière si fugitive soit-elle, sous la peau et dans l’âme », observe-t-il.
Il est difficile, dans ces conditions, de conserver une indépendance d’esprit. La contamination de la langue implique la contamination de l’esprit ; « la corruption du langage, la corruption de l’homme ».
Dans la même lignée, le poète polonais d’origine juive Aleksander Wat (1900-1967) a analysé, quant à lui, la « sémantique stalinienne », ressort fondamental de la langue communiste. Langage détourné, déformation d’une réalité donnée, distorsion des mots, sens perverti, mensonge et hypocrisie : la visée est ici aussi de manipuler les esprits. « L’asservissement, l’arbitraire, la vie errante, la faim auraient été incomparablement plus faciles à supporter si l’on n’avait pas été forcé de les appeler : liberté, justice, bien du peuple. Les exterminations massives ne sont pas dans l’histoire des accidents exceptionnels, la cruauté est dans la nature des hommes, des sociétés. Mais ici, tout cela prenait une nouvelle, une troisième dimension qui traduisait une expression plus profonde, plus subtile : une gigantesque entreprise de corruption du langage humain. Si seulement cela n’avait été que mensonges et hypocrisie » [20].
Autre langage ayant les mêmes visées, les mêmes intentions et qui utilise les mêmes procédés : la LQR – la Lingua Quintae Respublicae, la langue de la Ve République, décryptée, analysée par Éric Hazan, dans un ouvrage du même nom, hommage à Victor Klemperer. Apparue au cours des années 1960, lors de cette brutale modernisation du capitalisme français traditionnel que fut le gaullo-pompidolisme, elle a atteint son plein développement au cours des années 1990, pour devenir l’idiome du néolibéralisme, dernier en date des avatars du capitalisme [21]. La LQR envahit, par les media, notre quotidien ; elle est, pour reprendre Éric Hazan, une forme de « propagande au quotidien ».

La LQR travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, le “20 heures” des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du néo-libéralisme s’installe : plus elle est parlée, plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité. Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, reprise par les politiciens, la LQR est devenue l’une des armes les plus efficaces du maintien de l’ordre. [22]

« Politiciens, journalistes, idéologues officiels, toute la cohorte des ’communicants’ s’ingénie à neutraliser notre vocabulaire », renchérit Armand Farrachi, dans son Petit lexique d’optimisme officiel [23]. En s’attaquant au langage, ils agissent sur notre faculté même de juger, de penser. La LQR est une forme de langue de bois qui « substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission ».
C’est, en effet, « par le langage que s’est imposée une représentation idyllique, idéale, d’une réalité – obligeant les hommes à dire cette réalité, à y croire ». C’est là que réside le fascisme. « Le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire », comme le souligne Roland Barthes [24]. Dépossédé de sa propre parole, le sujet est parlé par un Autre. « Il ne peut décrire la réalité, à commencer par la sienne propre que par le biais d’un langage détourné » [25]. Il s’agit d’un « assassinat conscient de toute vie intérieure » ; George Orwell parlerait de « crime de la pensée ». Comment ne pas penser, effectivement, à son célèbre roman 1984, à cette langue imaginaire : le newspeak, ou novlangue, véhicule de l’idéologie du régime de l’Angsoc [26] ?

Réelles ou fictives, ces langues ont une visée totalitaire ; elles obligent à dire ou invitent à se taire. Comment dès lors lutter contre l’oppression sourde ? Quelle stratégie de survie s’offre alors à l’artiste, à l’écrivain ? Quelle possibilité d’expression face à un langage qui ne permet aucun jeu langagier, aucune création ? Par quel moyen exprimer son refus, son insoumission, au langage de la domination ?

La situation des écrivains sous domination

Domination politique, joug communiste

Au cours du XXe siècle, Prague a été le témoin d’une succession d’événements dramatiques. Pendant cette période, la ville a vécu deux guerres mondiales, trois révolutions, deux invasions et deux occupations. Elle a été la capitale de cinq républiques différentes. Elle a subsisté au joug de trois régimes, a vécu au rythme de trois dominations politiques :
- la domination austro-hongroise, de 1900 à 1918 ;
- la domination nazie, de 1938 à 1945 ;
- la domination soviétique, de 1945 à 1989.

En 1948, le Coup de Prague sonne le glas du dernier régime pluraliste à l’Est. Les communistes prennent le pouvoir sans tenir compte des normes de la démarche parlementaire. Le président en place, Edouard Beneš est forcé de démissionner ; il est remplacé par Klement Gottwald et meurt quelques mois après. De grandes purges frappent alors l’appareil d’État. Au cours des années 1948 à 1954, une chape de plomb s’abat sur la société tchèque. Deux cent cinquante mille personnes perdent leur emploi ; cent mille personnes sont traînées devant les tribunaux. Des dizaines de milliers de détenus sont expédiés dans les camps de travail forcé. Les églises sont fermées ; moines et prêtes catholiques sont incarcérés. Arrestations, condamnations et exécutions se succèdent. Des photographies à l’effigie de Staline sont placardées partout dans la ville.

À partir des années 1960, le désir de voir s’éloigner le pays de la ligue communiste se fait plus vif. Un souffle plus léger allège le pays, qui mène, en 1968, au Printemps de Prague. Le président en place, Alexander Dubček prône « un socialisme à visage humain ». La censure est moins présente. Prague voit l’explosion de talents artistiques. Les pièces de Ionesco et de Beckett sont données, celles de Václav Havel sont jouées ; Miloš Forman réalise Le Bal des pompiers, satire de la bureaucratie. L’on ose enfin critiquer l’union soviétique. Ainsi, au cours d’une représentation de Hamlet, l’acteur Rodovan Lukavský est frénétiquement applaudi lorsqu’il déclame : « Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark ».

En juin 1968, un manifeste intitulé les 2000 mots, rédigé par Ludvík Vaculík, demande l’accélération de la libéralisation. Dès lors, les chefs du Kremlin précipitent le déclin du Printemps de Prague. Malgré les concessions, Alexander Dubček ne peut éviter une intervention militaire et, en août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent le pays : les médias occidentaux ont les yeux braqués sur la Tchécoslovaquie. Après le souffle de liberté instauré par la vague de réformes du Printemps de Prague, la nation vit cette invasion comme une trahison. De nombreuses manifestations ont lieu pour protester contre l’abandon du programme de libéralisation. Le 16 janvier 1968, en signe de protestation, l’étudiant Jan Palač, s’immole par le feu. D’autres torches humaines suivront. « Quel est ce pays où la seule lumière qui nous montre le futur est le corps embrasé d’un jeune homme ? », dira un journaliste américain.
Les premiers jours de l’occupation, les Tchécoslovaques tentent de résister en optant pour une guerre psychologique : l’avancée des chars est gênée, les panneaux d’orientation détournée, les murs sont placardés de slogans hostiles aux Soviétiques, des caricatures de Brejnev ornent la ville. Dans L’Insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera offre un regard rétrospectif sur ces journées d’août 1968.

C’était vrai : l’euphorie générale n’avait duré que les sept premiers jours de l’occupation. Les hommes d’État tchèques avaient été emmenés par l’armée russe comme des criminels, personne ne savait où ils étaient, tout le monde tremblait pour leur vie et la haine des Russes étourdissait comme l’alcool. C’était la fête enivrante de la haine. Les villes de Bohême se couvraient de milliers d’affiches peintes à la main rehaussées d’inscriptions sarcastiques, d’épigrammes, de poèmes, de caricatures de Brejnev et de son armée dont tout le monde se moquait comme d’une troupe de clowns illettrés. Mais aucune fête ne peut durer éternellement. Pendant ce temps, les Russes avaient forcé les hommes d’État tchèques kidnappés à signer à Moscou un compromis. Après ce compromis, Dubček rentra à Prague et lut son discours à la radio. Ses six jours de séquestration l’avaient à ce point diminué qu’il pouvait à peine parler, qu’il bégayait et cherchait son souffle, marquant au milieu des phrases des pauses interminables qui duraient près d’une demi-minute. […] Mais une chose apparut clairement : la Bohême devait s’incliner devant le conquérant. Elle allait à tout jamais bégayer, bafouiller, chercher son souffle comme Alexandre Dubček. La fête était finie. On entrait dans le quotidien de l’humiliation. [27]

C’est le début de la « normalisation » [28] : l’évolution du pays est bloquée ; le peuple est plongé dans la stagnation. Partout, règne un climat de peur et de suspicion : délations, arrestations, exécutions et déportations en masse en Sibérie se succèdent. Les Tchèques et les Slovaques deviennent méfiants et privilégient une attitude de repli. La plupart ont peur d’être trahis par leurs voisins ou de simples amis. Des purges politiques se mettent en place. Cinq cent mille personnes sont expulsées du Parti. Un million de personnes sont licenciées ou rétrogradées ; l’accès aux universités fermé. Intellectuels et écrivains sont harcelés, espionnés, parfois même emprisonnés. Milan Kundera, dans son essai Le Rideau, parle d’un « petit pays kidnappé » [29].

Des écrivains bâillonnés

Le souffle de réformes insufflé par le Printemps de Prague est anéanti. Les libertés sont menacées. La censure est rétablie ; la plupart des auteurs voient leurs ouvrages interdits. Dans un contexte où le seul mot d’« intellectuel », dans le jargon politique, sonne comme une insulte, comme le fait remarquer Milan Kundera dans Le livre du rire et de l’oubli – « il désignait un homme qui ne comprend pas la vie et qui est coupé du peuple » [30] – , les œuvres majeures de la littérature sont passées au pilon. L’on se souvient du roman de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, apologue de la normalisation – véritable machine à broyer les esprits [31]. Le personnage, un ouvrier modeste, Monsieur Hanta, alimente la presse d’une usine de recyclage, où sont détruits, jour après jour, des livres interdits par la censure. Sa mission : sauver du pilon les chef-d’œuvres de la littérature ; son obsession : sauver la culture. Son rendement finit par baisser ; Monsieur Hanta se voit rejeté et il choisit de rejoindre ses livres bien-aimés, de se laisser happer par sa presse. Bohumil Hrabal évoque, non sans ironie et avec beaucoup de poésie, ces années où il fut, lui-même, victime de la censure.
« Il faut savoir que toute interdiction de publication allait de pair avec la suppression de toute activité sociale, mais aussi, dans la plupart des cas, avec l’interdiction, pour les écrivains, d’exercer le métier pour lequel ils étaient qualifiés », rappelle Ivan Klíma [32].
Ainsi, les situations décrites dans les romans de Milan Kundera ne relèvent pas seulement de la fiction. Artistes, scientifiques et intellectuels se voient proposer des emplois manuels. Dans L’insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera évoque la situation de ces intellectuels déclassés.

Après l’invasion russe, ils avaient tous été privés de leur travail et ils étaient devenus laveurs de vitres, gardiens de parkings, portiers de nuit, chauffeurs de chaudières dans les bâtiments publics et, au mieux, parce que ça supposait déjà des appuis, chauffeurs de taxis. [33]

Tel est le paradoxe de l’écrivain interdit obligé de travailler dans une brasserie, situation mise en scène par Václav Havel, interdit de publication, lui aussi, et dont les pièces sont une parodie de la société de « normalisation » [34]. Paradoxe et absurdité que les Pragois ont l’habitude de nommer kafkárna [35]. Mais les victimes du régime sont nombreuses. Après des années d’une routine abrutissante et épuisante, certaines personnalités, brisées, doivent renoncer à toute activité artistique. « La cruauté, l’injustice d’un tel traitement, ont souvent brisé ceux qui en étaient victimes, quant à d’autres, ils sont devenus incapables d’entreprendre quelque travail créatif » [36].
Une alternative, pourtant, s’offrait à l’écrivain, celle de publier sous le régime et d’accepter que ses ouvrages soient revus et corrigés par certains membres du Parti. Changer les mots pour mieux dire une réalité, exproprier la parole de l’écrivain, la défaire ce qui a été créé est l’œuvre de toute censure. Il s’agit d’une destruction, d’une mutilation.

Le samizdat

Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever leur mémoire. On détruit leurs livres, leur histoire. Et quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, et leur invente une autre Histoire. [37]

Pour Milan Kundera, le président qui représentait le système communiste était « le Président de l’Oubli ». « Ceux qui ont émigré, ceux qui ont été réduits au silence et chassés de leur travail, sont devenus des invisibles, des oubliés » [38].
« Une nation qui a, à sa tête, un président de l’oubli, court à sa perte. Et ce qui vaut pour les nations, vaut aussi pour les individus, pour chacun d’entre nous. Si nous perdons la mémoire nous nous perdons nous-mêmes. L’oubli est symptôme de mort. Sans mémoire, nous cessons d’être humains », commente Ivan Klíma [39].
Il s’agit, par conséquent, de lutter, de résister. Écrire, c’est aussi crier. L’écriture permet de se souvenir, de lutter contre l’oubli, par-delà la nostalgie. « La lutte de l’homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli », précise Milan Kundera [40].
« Le combat pour transcender la mort est consubstantiel à la condition humaine. Résister à la mort, c’est résister à l’oubli, et vice versa : résistant à l’oubli, on peut vaincre la mort. Cette résistance peut prendre une autre forme, celle de l’acte créateur : je crée, donc je résiste à la mort. Exegi monumentum aere perennius » [41].
Pour la plupart des écrivains interdits, la littérature reste le seul rempart contre le mensonge. La devise des Tchèques, « La Vérité vaincra », prend alors tout son sens. Quelques écrivains, artistes, intellectuels, entrent en dissidence, organisent une résistance. Des cercles clandestins – sortes de “salons” tenus par des écrivains interdits de publication – font leur apparition. Ces séances sont consacrées à la lecture de manuscrits interdits. Très vite, la police s’intéresse à ces réunions. Perçues comme des lieux de conspiration, elles sont frappées d’interdiction. Les écrivains prennent alors la décision de dactylographier les œuvres et de les distribuer – ou de les vendre à prix coûtant, celui de la reproduction. Une nouvelle forme de littérature voit le jour : le samizdat. Le mot signifie « auto-édition » [42]. Choisi par dérision et en opposition au gosizdat – édition d’État, ou édition officielle du régime – le samizdat est un système clandestin de circulation des écrits. Il s’agit d’une publication en sous-main, en tirages restreints, de manuscrits ou d’œuvres interdites. Chaque écrivain fait une copie de son manuscrit, le relie et le distribue aux lecteurs. Très vite, les publications en samizdat se multiplient ainsi que les ateliers dans lesquels sont recopiés des exemplaires non autorisés. Les lecteurs deviennent avides de ces lectures clandestines ; le lectorat se fait plus grand mais aussi plus exigeant. Certaines publications sont illustrées par de grands artistes interdits. Les samizdat deviennent les fleurons de collections de bibliophiles. Toute personne en possédant se voit, automatiquement, entourée d’une cour avide d’en obtenir le prêt. Selon la législation en vigueur dans les régimes totalitaires, toute diffusion illégale d’imprimés est perçue comme une tentative de subversion. La police essaie, en vain, de lutter contre ce moyen de diffusion. Des exemplaires découverts lors de perquisitions sont confisqués ; les personnes chargées de les dactylographier, arrêtées et condamnées devant des « tribunaux indépendants ». Mais il est impossible, pour les autorités, de maîtriser ces activités souterraines. « Véritable stratégie de l’invisible » [43], les petites maisons d’édition se multiplient. Le régime a, peu à peu, fait quelques concessions en publiant de grands écrivains tchèques : quelques œuvres de Bohumil Hrabal ou du poète Miroslav Holub, mais les tentatives pour déjouer les pièges de la censure ont lourdement pesé sur les œuvres de ces auteurs.
Véritable « opposition silencieuse » [44], culture underground, le samizdat est, pour la plupart des écrivains, le seul moyen de lutter contre un pouvoir arbitraire et de conserver une activité créatrice. Les samizdat sont, aujourd’hui, « la mémoire d’une littérature et d’une culture qui a résisté à son anéantissement », comme le fait remarquer Václav Richter [45], le témoignage d’une période qui n’est pas synonyme de vide artistique et intellectuel. Au contraire, « la culture jouait, à l’époque, un rôle social essentiel – ce qui n’existe plus aujourd’hui dans notre société de liberté », précise Václav Havel. L’écrivain dissident devenu Président se souvient : « Nous écrivions dans une zone qui se situait entre ce qui était autorisé et interdit. Nous l’appelions la zone grise » [46].

Le choix de l’exil

Face à ce « quotidien d’humiliation », la littérature n’a d’autre solution que de prendre le chemin de la cave ou celui de l’exil. Ainsi, plutôt que de vivre l’expérience de la domination, certains écrivains préfèrent émigrer. Partir, fuir, se sauver. C’est le cas de Milan Kundera, né en 1929, exilé en France depuis 1975 ; de Petr Král [47], né en 1941, à Prague, poète que l’on pourrait qualifier de « promeneur solitaire », ou, selon ses termes, de « poète d’une métaphysique piétonnière », ou encore de Pavel Hak, né en 1962, qui choisit l’Italie, puis la France où il vit depuis 1986. Ils choisissent la France comme pays d’adoption ; le français, comme langue d’élection.

Pour Milan Kundera [48] – un moment communiste, puis exclu du parti – l’exil s’impose comme une évidence. « Chassé de partout, tu n’as plus aucune possibilité de gagner ta vie », confie-t-il [49]. Plutôt que de renoncer à son métier d’écrivain, et encouragé par son éditeur parisien, il choisit l’exil.

Après l’invasion russe en 1968, je suis devenu dans mon pays un auteur interdit. J’ai achevé La vie est ailleurs en 1969, et, en 1970, La valse aux adieux que j’ai écrit comme mon propre adieu à ma vie d’écrivain. Claude (Gallimard) venait alors régulièrement à Prague pour me voir. Il a emporté, en fraude, les manuscrits de ces deux romans, les a édités et a fait ainsi, de la maison Gallimard, mon havre. Si je suis aujourd’hui en France, c’est grâce à lui. Il m’encourageait à émigrer parce qu’il ne voyait aucun autre remède à mon « adieu au roman » qu’il ne voulait pas admettre. [50]

« Aujourd’hui, qui se souvient de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée russe, en 1968 ? Dans ma vie, ce fut un incendie » [51]. En évoquant « l’Histoire, déjà oubliée, des chars russes à Prague », Milan Kundera s’interroge :

Quel était le sens de cette horreur ? Une petite nation centre- européenne s’est vue engloutie à jamais par un monde étranger qu’elle percevait comme une anti-Europe. Un étrange sentiment que je n’avais jamais connu s’est emparé de moi : une douloureuse nostalgie de l’Europe. [52]

Depuis, dans ses récits, il ne cesse d’évoquer l’Histoire de ce « petit pays kidnappé » :

Mon petit pays m’est apparu privé du dernier reste de son indépendance, englouti à jamais par un immense monde étranger ; j’ai pu assister au début de son agonie, bien sûr, mon évaluation de la situation était fausse ; mais malgré mon erreur (ou plutôt grâce à elle) une grande expérience s’est gravée dans ma mémoire existentielle. Je sais, depuis lors, ce qu’aucun Français, aucun Américain ne peut savoir ; je sais ce qu’est, pour un homme, de vivre la mort de sa nation. [53]

La plupart de ses romans ont pour cadre la Tchécoslovaquie communiste. Il y analyse le « kitsch » : « l’ennemi principal de l’art » [54]. Le « kitsch » étant la réduction de toute pluralité à une réalité unidimensionnelle idéalisée et mensongère. En se sens, le communisme est le royaume du « kitsch ». La langue de bois est une forme de « kitsch » linguistique.
Outre Milan Kundera, Petr Král et Pavel Hak, dont la littérature est également écrite en français, préfèrent, eux aussi, émigrer. Pavel Hak se souvient de ce qu’il a pu vivre dans son pays. C’était « une existence marquée par un régime qui ne nous permettait pas d’accéder sur la scène publique et où, d’emblée, il fallait choisir entre une carrière plus ou moins compromettante et un investissement dans la seule vie privée » [55]. C’était « une dictature dans sa version molle mais dans laquelle on se heurte directement au pouvoir ». Aussi, plutôt que de se soumettre et de se compromettre, préfère-t-il s’exiler afin de préserver sa liberté.

Ainsi, les raisons qui ont motivé l’exil sont principalement liées à l’Histoire. L’exil est, bien souvent, la seule issue, le seul moyen d’échapper à l’arbitraire, de fuir une langue totalitaire, de retrouver le libre-arbitre – la liberté. L’exil est alors un choix – bien souvent l’un des premiers pas vers l’écriture en français.

Le changement de langue : une arme de création face à la langue de bois

« Comment contrecarrer cette menace de clôture sur soi et d’emprise absolue sur les esprits ? », s’interroge Jacques Dewitte [56]. « Si l’on a affaire à un charme maléfique, comment le conjurer et rompre l’ensorcellement qui tient captifs la parole et l’esprit » [57]. Quelle alternative s’offre à l’écrivain bâillonné, pris dans les rets d’une langue figée qui l’empêche de s’exprimer – de créer ? Comment recouvrer la liberté d’expression et de création ?
En changeant de langue, tout simplement.

Langue du refus, du rejet

Parce que nous sommes responsables des mots que nous employons, de la façon dont nous parlons, le changement de langue est une réponse – une réponse au dressage, à la domestication des esprits. Plus qu’un exil volontaire vers un autre espace, un autre lieu linguistique, changer de langue permet de résister. Ce choix s’inscrit alors dans une logique de refus, de rejet : rejet de la langue de l’ennemi, d’une langue avilie, abâtardie ; refus de parler une langue contaminée, déformée, manipulée ; rejet d’une langue totalitaire, refus de l’arbitraire ; refus de toute inféodation à une langue idéologique ; refus de tout assujettissement à une réalité imposée ; refus de tout asservissement de l’esprit, de tout endoctrinement, de tout ensorcellement.
Changer de langue permet ainsi de contrer un pouvoir dominant. Le choix d’une langue étrangère – le français – devient un bouclier, une arme, une protection au moyen de laquelle il devient possible de s’exprimer. Changer de langue devient un acte de résistance, une forme de dissidence, le signe d’une insoumission, d’une opposition. Le changement de langue traduit ainsi une stratégie de détournement. Se détourner de la langue ennemie, d’une langue qui manipule les esprits, pour conserver sa liberté de penser, sa faculté de juger.
Langue de refus, de rejet, le français devient alors une contre-langue, un moyen de boycotter une langue ennemie qui est le véhicule d’une propagande, d’une idéologie. Le choix d’une autre langue, le français, permet ainsi d’assurer son « autodéfense intellectuelle » [58].

Liberté et création

Dans cette perspective, le changement de langue permet à l’écrivain de recouvrer la liberté d’expression et de création. Le choix du français permet de « libérer la parole et l’esprit d’une pensée captive », comme le suggère Jacques Dewitte, de recouvrer une parole libre, un esprit libre, affranchi, une certaine forme d’autonomie, d’indépendance d’esprit.

Recouvrer la liberté de l’esprit consistera à se déprendre des rets d’une langue idéologique, en retrouvant les conditions d’une parole puisant ses ressources dans l’épaisseur même des mots. [59]

Le choix du français devient une sorte d’îlot de résistance, un nouveau souffle, une respiration, un espace de liberté qui permet toute possibilité de création.
Face à une langue sclérosée qui enferme le sujet, le nie dans sa vérité, il s’agit de recouvrer une parole vraie, authentique. Changer de langue permet ainsi de « redonner un sens aux mots de la tribu », comme le suggérait Mallarmé, redonner au langage toute sa transcendance.

Langue, identité, altérité

Parce que toute langue au service d’un pouvoir – langue brune, langue de bois, LTI, ou même LQR, toute langue totalitaire – privilégie le Même au détriment de l’Autre, changer de langue permet de retrouver une altérité, sans laquelle ne peut se construire l’identité.
L’identité possède un caractère permanent. L’on ne peut, véritablement, priver personne de son identité. L’identité est ce qui est propre à soi ; l’identité est tout ce qui parle de soi. Ce n’est pas seulement ce qui identifie un individu donné : un nom, une profession, une nationalité – autrement dit, sa carte d’identité ; c’est aussi la résultante d’un ensemble de valeurs dans lesquelles l’individu se reconnaît.
La langue que nous parlons participe de notre identité ; c’est la langue dans laquelle le “je” devient sujet. Elle n’est pas seulement un système de signes qui nous permet de nommer et de communiquer ; elle structure notre vision du monde et notre façon de penser ; elle influe sur nos perceptions et nos représentations. « Un idiome n’est pas seulement un instrument objectif de désignation et de communication ; il est également le moyen par lequel chacun de nous se fait progressivement, ce par quoi chacun se forge un caractère, une pensée, un esprit, un monde extérieur mû par des sensations et des sentiments, des désirs et des rêves. Une langue prend en charge notre conscience et nos affectivités. Et à un degré plus haut, elle est ce par quoi un homme est à même de se dépasser en accédant à une forme de création, puisque toutes nos créations, au sens large, sont un langage », comme l’écrit François Cheng [60]. C’est bien au moyen de notre langue, et à travers elle, que nous nous découvrons, que nous nous révélons, que nous parvenons à nous relier aux autres. « Une langue ne sert pas à communiquer, elle sert à être », affirme Jacques Berque. C’est dire le lien profond qui unit la langue et l’identité. Instrument de création, la langue participe aussi à la création de l’être.

L’on comprend dès lors la volonté de rompre avec une langue imposée dans laquelle il est impossible de se reconnaître, une langue qui privilégie le mensonge au détriment de la vérité, une langue qui refuse toute altérité et que l’on ne peut parler sans trahir son identité. Il s’agit alors, pour l’artiste, l’écrivain, de retrouver son intégrité, de renouer avec une identité niée, par le choix d’une langue neuve, neutre, naïve, nouvelle.
Par le changement de langue se met en place une dialectique subtile du Même et de l’Autre, un jeu entre l’identité et l’altérité – battement impossible dans un contexte où la différence est refusée. Changer de langue permet ainsi de penser autrement, de se sentir différent d’une majorité manipulée, mais d’être, finalement, au plus près de soi, de retrouver confiance dans le langage.
Nié dans sa vérité, dans son être, dans sa vérité, l’écrivain, du côté d’une parole pleine, active, créatrice, préfère, plutôt que de se réfugier dans le silence, résister face à un langue figée ; il préfère, non pas fuir, mais se sauver vers un autre espace de liberté, vers une autre langue. Le changement de langue est la condition nécessaire pour passer d’une forclusion totale à la liberté d’expression, à la création.


BIBLIOGRAPHIE

- ANTOINE Gérald, « De la “langue de bois” au “politiquement correct” », in La Licorne, n°59, 2001.

- ARENDT Hannah, La nature du totalitarisme, Payot & Rivages, Paris 2006.

- BAILLARGEON Normand, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, Montréal, 2005.

- CHENG François, Le dialogue, Desclée de Brouwer, Paris, 2002.

- CHOMSKY Noam, Le Langage et la pensée, Payot, Paris, 1969.

- CHOMSKY Noam, Comprendre le pouvoir, Aden, Bruxelles, 2005.

- DEWITTE Jacques, Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire, Michalon, Paris, 2007.

- FARRACHI Armand, Petit lexique d’optimisme officiel, Fayard, Paris, 2007.

- HAVEL Václav, Audience, Vernissage, Pétition, Gallimard, Paris, 1980.

- HAVEL Václav, Le rapport dont vous êtes l’objet suivi de Plus moyen de se concentrer !, Gallimard, Paris, 1992.

- HAZAN Éric, LQR, la propagande au quotidien, Raisons d’agir, Paris, 2006.

- HRABAL Bohumil, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont, Paris, 1983.

- KLEMPERER Victor, La L. T. I., la langue du IIIe Reich, Albin Michel, Paris, 1996.

- KLÍMA Ivan, Esprit de Prague (trad. française de B. Dunner), Éditions du Rocher, Paris, 2002.

- KUNDERA Milan, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1990 (traduction revue par l’auteur) ; 1984 pour la 1e traduction française, 1997 pour la traduction revue par l’auteur.

- KUNDERA Milan, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1987 (traduction revue par l’auteur) ; 1979 pour la 1e traduction française, 1985, pour la traduction revue par l’auteur.

- MARTIN Patrice et DREVET Christophe, La langue française vue d’ailleurs, Emina Soleil / Tarik, Casablanca, 2001.

- SEARLE John, Mind, Language and Society. Philosophy in the Real World, Weidenfeld & Nicolson, London, 1999.

- WAT Aleksander, Mon siècle. Confession d’un intellectuel européen. Entretiens avec Czeslaw Milosz, De Fallois/ L’Âge d’Homme, 1989.

>>> Accueil Colloque 2008

>>> Haut de page

[1] Voir Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, 1998, article « langage ».

[2] Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, Montréal, 2005, p. 20-21. Normand Baillargeon fait référence ici à John Searle qui présente ainsi, afin de bien faire remarquer ce qu’elle a de fantastique, notre capacité à parler. Voir John Searle, Mind, Language and Society. Philosophy in the Real World, Weidenfeld & Nicolson, London, 1999, p. 135-136.

[3] Normand Baillargeon, op. cit., p. 19.

[4] Noam Chomsky, Le Langage et la pensée, Payot, Paris, 1969, p. 105.

[5] Gorgias, Éloge d’Hélène, passim., in Normand Baillargeon, op. cit., p. 23-24.

[6] Citation in Normand Baillargeon, op. cit., p. 19.

[7] Jacques Dewitte, Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totalitaire, Michalon, Paris, 2007, p. 12.

[8] Armand Farrachi, Petit lexique d’optimisme officiel, Fayard, Paris, 2007, p. 14.

[9] Cité in Normand Baillargeon, op. cit., p. 9.

[10] Hannah Arendt, La nature du totalitarisme, Payot et Rivages, Paris, 2006, p. 55.

[11] Ibid., p.88.

[12] Jacques Dewitte, op. cit., p. 26.

[13] Ibid..

[14] Ibid., p. 18.

[15] Gérald Antoine, « De la “langue de bois” au “politiquement correct” », in La Licorne, n°59, 2001, p. 121-132. Dans cet article, Gérald Antoine fait référence à deux ouvrages importants sur la langue de bois : Françoise Thom, La langue de bois, Julliard, Paris, 1989 et Alain Besançon, Court Traité de soviétologie, Hachette, Paris, 1976.

[16] Le Trésor de la langue française, article « langue de bois ».

[17] Jacques Dewitte, op. cit., p.82

[18] Dolf Sternberger, Gut und Böse, Schriften IX, Insel, Frankfurt, 1988, p.134-136 ; cité in Jacques Dewitte, op. cit., p. 99 (traduction de Jacques Dewitte).
Ce passage est extrait d’un article de Sternberger, « Hypocrisie », paru dans Die Wandlung en juillet 1946 (rubrique Tagebuch), et repris plus tard dans le recueil Gut und Böse.

[19] Dolf Sternberger, in Jacques Dewitte, op. cit., p. 100-101.

[20] Aleksander Wat, Mon siècle. Confession d’un intellectuel européen. Entretiens avec Czeslaw Milosz, De Fallois/ L’Âge d’Homme, 1989, p. 388-389 ; cité in Jacques Dewitte, op. cit., p. 212.

[21] Éric Hazan, LQR, La propagande au quotidien, Raisons d’agir, Paris, 2006, p. 12.

[22] Ibid.

[23] Armand Farrachi, op. cit., p. 13.

[24] Roland Barthes, « Leçon inaugurale au Collège de France », 7 janvier 1977.

[25] Jacques Dewitte, op. cit., p. 221.

[26] En anglais Engsoc : English Socialism.

[27] Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1990, p. 242.

[28] La normalisation est la transformation du pays conformément au désir de l’occupant.

[29] Milan Kundera, Le rideau, Gallimard, Paris, 2005, p. 184.

[30] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1987, p. 17.

[31] Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont, Paris, 1983.

[32] Ivan Klíma, Esprit de Prague (trad. française de B. Dunner), Éditions du Rocher, Paris, 2002.

[33] Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être, op. cit., p. 267.

[34] Comme le suggèrent les pièces dramatiques de Václav Havel, notamment le tryptique Audience (1975), Vernissage (1975), Pétition, (1978). Citons également Le rapport dont vous êtes l’objet (1965) et Plus moyen de se concentrer ! (1967).

[35] Kafkárna ou situation kafkaïenne.

[36] Ivan Klíma, op. cit., p. 42.

[37] Ibid.

[38] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, op. cit., p. 46.

[39] Ivan Klíma, op. cit., p.42.

[40] Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli, op. cit., p. 14.

[41] Ivan Klíma, op. cit., p. 42. « J’ai achevé un monument plus durable que l’airain ».

[42] Pour de plus amples informations sur la littérature en samizdat, nous renvoyons à Jan Rubes, spécialiste de la question : Jan Rubes, J.-M. Horemans, Le livre Tchèque et Slovaque contemporain. De Prague à Bratislava/ le samizdat et l’édition en exil, Bibliothèque royale Albert 1er, Bruxelles, 1993.

[43] David Alon, « L’après août 1968 : parcours d’intellectuels », Radio Prague, 2005.

[44] Ibid.

[45] Václav Richter, « La littérature interdite », Radio Prague, « Rencontres littéraires », 1998.

[46] Václav Havel, « Ce que j’ai vu, ce que je crois », in Le Nouvel Observateur, 12 avril 2007.

[47] Petr Král est né en 1941, à Prague. Lors de l’entrée des chars russes à Prague, il quitte son pays pour s’installer en France.

[48] Milan Kundera est né à Brno, en Moravie, en 1929. Exilé en France en 1975, il est déchu de la nationalité tchèque et naturalisé français en 1980.

[49] Entretien avec Antoine Gallimard, in Le Bulletin Gallimard, nrf, n°457, mars-avril 2005, p. 7.

[50] Ibid.

[51] Milan Kundera, Le rideau, op. cit., p. 182.

[52] Entretien avec Antoine Gallimard, art. cit., p.7.

[53] Milan Kundera, Le rideau, op. cit., p. 183.

[54] Milan Kundera, L’art du roman, Gallimard, 1986, p. 160.

[55] Cité in Patrice Martin et Christophe Drevet, La langue française vue d’ailleurs, Emina Soleil / Tarik, Casablanca, 2001, p. 297-298.

[56] Jacques Dewitte, op. cit. , p. 19.

[57] Jacques Dewitte, op. cit., p. 192.

[58] En référence à l’ouvrage de Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, op. cit. Référence également à Noam Chomsky.

[59] Jacques Dewitte, op.cit., p. 90.

[60] François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brouwer, Paris, 2002.

....

>>> Accueil Colloque 2008

>>> Haut de page

 

 

Dans la même rubrique :


Bookmark and Share
 

Dernier ajout : samedi 30 août 2008. — © RUSCA 2007-2010
Réalisation des étudiants de l'ED60 soutenue par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M