Driss Chraïbi : l’itinéraire d’un acculturé

Marianne FAGES
Université Paul Valéry - Montpellier III

RÉSUMÉ

Driss Chraïbi fait une entrée fracassante sur la scène littéraire française avec Le passé simple, en mille neuf cent cinquante-quatre. Ce roman, rédigé à la première personne du singulier, met en scène un jeune homme de dix-neuf ans, Driss Ferdi, éduqué par le lycée français durant le colonialisme et subissant un déchirement culturel. À travers l’itinéraire de l’acculturé, la verve affûtée de Chraïbi va s’abattre sur cette société sclérosée. Il s’agira de démystifier la littérature antérieure qui livrait au lectorat métropolitain une vision idyllique du Maroc. Driss Chraïbi a voulu faire voler en éclats les assises d’une langue liée, enchaînée, des deux côtés de la Méditerranée, afin d’établir un pont entre ces deux rives, à travers une esthétique de la révolte novatrice.

Mots-clés :
Littérature marocaine d’expression française – Quête d’identité – Double bagage culturel – Colonialisme – Oppression – Révolte – Liberté.

ABSTRACT

Driss Chraibi dramatically burst onto the French literary scene with Le passé simple in 1954. His novel written about his own experiences presents the life of a nineteen-year-old man, named Driss Ferdi, who studied at the French lycée during colonialism and is submitted to a cultural shock. Through the trajectory of the acculturate, the cynical and witty eloquence of Chraïbi attacks this sclerosed society. The aim is to demystify former forms of literature which offered an idyllic vision of Morocco to the metropolitan reader. Driss Chraïbi simply wanted to break down the foundations of a fettered and enslaved language on both sides of the Mediterranean Sea, to establish a bridge between these two shores through an aesthetics of an innovatory revolt.

Keywords :
North African literature – Identity quest – Double cultural background – Colonialism - Oppression – Revolt – Freedom

Introduction

Dans le courant des années cinquante, des œuvres issues du Maghreb font leur entrée sur la scène littéraire française. La langue vient s’inscrire alors comme une urgence, en réaction contre la langue de bois de l’époque, langue fossile qui, par le biais d’une littérature exotique, offrait au lectorat métropolitain des textes mettant en scène du pittoresque et de la couleur locale. Pourtant, une génération résolument moderne vint supplanter cet artifice, laissant apparaître la triste réalité de leur pays. Les écrivains prirent le contre-pied de ce mouvement orientaliste, en dénonçant de façon grinçante l’état des colonies. Ils mirent en avant un usage nouveau de la langue, en détruisant toute écriture factice et en créant une parole libre. Non seulement ils s’attaquèrent à la langue de bois pratiquée en France mais de plus, ils donnèrent vie à un discours subversif afin de transcender l’Interdit.
Les conditions de l’émergence de la littérature maghrébine de langue française furent plus que difficiles. En effet, cette littérature, dite francophone, posait le problème d’acculturation de ces auteurs. Ceux-ci possédaient un double bagage culturel, de par leur scolarisation à l’école française durant le colonialisme et leur héritage arabo-musulman. Cet enseignement leur a permis de se mettre en avant, ce qui est formellement interdit dans leur société car l’Islam ignore le « moi ». Dans la sphère maghrébine, l’être est intrinsèquement lié à la religion, qui est totalitaire et qui ne reconnaît pas l’individu. Ainsi, les écrivains formés par le lycée français eurent tendance à se tourner vers l’Occident et se trouvèrent clivés par deux cultures. La littérature maghrébine d’expression française est donc une littérature hybride, au même titre que ses créateurs, qui vont présenter au public une situation donnée dans un langage hérité de l’impérialisme. Pourtant, grâce à la conquête du français, ils dévoilèrent enfin la réalité de leur monde dans toute sa vérité. Ils parvinrent à se dire librement et imposèrent une forme nouvelle : l’autobiographie, le récit du « moi », qui s’affirme dans toute sa singularité, libéré des chaînes de la tradition qui l’ont opprimé jusqu’à présent. Ainsi, les romanciers furent traités de parjures, d’une part parce qu’ils écrivaient dans la langue du colonisateur, qu’ils se révoltaient contre leur milieu et d’autre part parce que parler de soi à la première personne dans le but de raconter sa vie présuppose que l’on se détache totalement du groupe social. Les auteurs ont donné à leur héros le pouvoir d’utiliser le « je », ce qui a été rendu possible par leur accès à l’éducation française, alors que chez eux, c’est le « nous » qui domine. Chraïbi, dans Le passé simple, nous livre le « je » d’un révolté, qui se dresse contre Dieu et l’Islam. Il a donc quitté l’énoncé divin pour parler de son propre « moi ». Il est sorti de la communauté pour dévoiler sa spécificité et a commis une faute car il s’est séparé de la Umma islamique.

Ainsi, Driss Chraïbi, pionnier de cette littérature, rédige en mille neuf cent cinquante-quatre Le Passé simple, qui, dans ce contexte, déclencha un véritable scandale. Notre novateur y démystifie la littérature antérieure, en dénonçant tous les tabous de sa société. De plus, il parodie le texte coranique, en créant des versets soi-disant extraits du Livre. Du côté français, ce roman fut une aubaine, puisqu’un Marocain prenait la plume pour critiquer le gouvernement de son pays, dénoncer sa léthargie et créditer le Protectorat. De l’autre côté de la Méditerranée, cette œuvre fut accueillie comme un véritable coup de poignard, porté principalement aux nationalistes, qui se battaient ardemment pour la liberté du Maroc. Ce roman, écrit à la première personne du singulier, met en scène un jeune homme, Driss Ferdi, qui se révolte contre son père et contre la société toute entière. Il porte ainsi atteinte à la culture marocaine, à l’enseignement coranique et à l’Islam. Au discours complaisant d’antan vint se substituer une dénonciation violente des maux affectant le Maroc et des tabous existant dans la société arabo-musulmane.
Il s’agira alors d’analyser la puissance créatrice de ce révolté qui, décrivant un pays sclérosé, de surcroît en pleine lutte pour l’indépendance, a su non seulement démystifier le verbiage imposé par la littérature antérieure, mais qui, de plus, s’est attaqué à la langue manipulatrice instrumentalisée alors par le pouvoir et sa politique d’arabisation, soucieux de rétablir l’ordre moral et religieux. Les mots deviennent ainsi une arme, destinés à décrire la réalité et non plus à manipuler le lectorat. Il s’agit pour lui de mettre un terme à cette langue de bois, qui interdit de dire certaines choses, ou plutôt qui les dit d’une certaine façon, qui impose une vision du monde. Notre auteur, par la pluralité des langues et des cultures, mais aussi à travers sa parodie du texte coranique, créa une langue transgressive, libératrice, faisant voler en éclat la langue de bois.

Désacralisation du père

Grâce aux mots et au jeu permis par la langue française, Driss Chraïbi a voulu libérer la syntaxe. À l’aide d’une écriture de la colère, l’écrivain a désiré faire voler en éclats les assises d’une littérature toute empreinte de religiosité. Son flux verbal constitue un immense cri jeté à la figure de sa société. Ici, le discours religieux qui nie la réalité au profit de formules incantatoires et liturgiques est tourné en dérision par un langage percutant et blasphémateur.
Ainsi, dans Le Passé simple, son héros, Driss, se révolte contre l’institution patriarcale, fort de sa culture fraîchement acquise durant le colonialisme. Le lecteur découvre alors deux instances opposées l’une à l’autre, Driss symbolisant l’Occident et son père l’Orient. Couple soudé par la haine, l’amour et un conflit vieux de dix ans. Chraïbi met en scène le combat entre deux entités, à travers une mise en scène scripturale imagée. Il relate l’insurrection de Driss, habité par une rage destructrice due à la relation haineuse qu’il entretient envers son père, et se sert du langage pour illustrer ce combat. Les paroles des personnages traduisent de façon claire et précise leurs rapports conflictuels. Driss, de par son âge, adopte un caractère emporté et agressif à l’encontre de toute forme d’oppression. Nous assistons alors à une guerre du discours au fil des pages : le vieux Ferdi symbolisant le discours du pouvoir, de la religion et le jeune, celui de la subversion. Dans la société musulmane, le père est le chef de famille et incarne l’autorité suprême par rapport à sa femme et ses enfants. Il est celui qui enseigne la connaissance de Dieu, en parallèle avec le m’sid et ses paroles sont ainsi marquées du fer de la religion. Il détient un pouvoir incontrôlable sur les siens et tout ce qu’il dit est irrévocable car il est le détenteur du Logos et personne ne peut réprimer ses dires. Comme le dit Driss : « Sa loi est indiscutable » [Chraïbi, Le passé simple, 1954, p. 14] [1].
Ici, Chraïbi assimile la Loi du Coran à celle du père, qui s’approprie la première. D’ailleurs, nous pouvons remarquer que les propos du Seigneur sont repris à l’identique par le fils et énumérés comme une Loi inviolable. Ainsi, il rapporte une de ses sentences mot pour mot : « ce qui su est su, comme ce qui est mort est mort, le Seigneur dixit » [p. 16]. En fait, comme pour le Livre saint, il faut se contenter de répéter ce qui a été prononcé, sous peine de commettre une fitna. La sacralisation du père passe par ses saintes paroles. Tous les mots qu’il prononce font écho à la religion : « Les mots tombent comme des grains de chapelet secs, sûrs, l’un déduit de l’autre. Je me dis : tel un caillou » [p. 24]. Driss se sent agressé par cette incarnation d’Allah. Chaque soir, c’est toujours le même rituel, le même discours et le père délivre à sa progéniture une vision religieuse figée. Il est « une cristallisation de l’Islam ». Son discours est celui d’un croyant et non d’un père de famille. Il s’exprime par paraboles, énonce des proverbes, des sentences. Tout se rapporte au groupe, à la Umma islamique, ne laissant aucune place à l’individu.
Dès lors, le jeune Driss va s’insurger contre cette figure au fil des pages, implicitement dans un premier temps, puis de façon frontale durant un face à face final. Lors de l’accomplissement de la fameuse prière, le père demande : « Tout le monde est-il encore en ablutions ? » [p. 44] et intérieurement, le jeune homme répond : « Mais oui, mes frères n’ont pas pété, ma mère est en perpétuel état de grâce… Ah si ! Camel a bu et je suis un parjure, mais qu’est-ce cela ? La foi est sauve et Dieu est très puissant et très miséricordieux » [p. 44]. Devant son père, le héros s’oblige à réciter les versets mais en son for intérieur, il pense : « Bon Dieu la lecture du Coran ne m’a jamais fait sourire » [p. 46]. De même, lorsque le « Seigneur » s’adresse à sa progéniture, nous surprenons Driss en train de se raconter une blague obscène, afin d’échapper à ce discours sacré. De plus, il dénonce la cruauté de son père, au nom des préceptes du Coran : « Je fus réveillé dès la première aube […] de nouveau battu […] sur le crâne, sur la plante des pieds, sur le dos, sur les doigts, au nom du Coran » [p. 62]. Les rites ennuient Driss et ne sont que répétitions monotones, ce que dénonce Chraïbi, qui offre au lecteur une littérature démystifiante, en lui livrant des passages hyperréalistes, voir existentialistes. À travers le langage, Chraïbi désacralise sa société et ses symboles, comme le Coran, et prend ainsi le contre-pied de la topique de la littérature exotique. Contrairement à cette dernière qui embellit la réalité avec des mots magiques, plongeant son lectorat dans le rêve, notre auteur dénonce de façon grinçante la réalité. La littérature de voyage, telle que la pratique Joseph Kessel, excède Chraïbi qui veut détruire cette vision idyllique. Il s’oppose à la littérature orientaliste, qui livre du pittoresque au public métropolitain :

Un bon roman genre vieille école : le Maroc, pays d’avenir, le soleil, le couscous, les métèques […] la danse du ventre, les souks […] le thé à la menthe, les fantasias, les djellabas […] c’est tout ? Non… le tam-tam, les sorciers, les pirogues, les mouches tsé-tsé, la savane, les cocotiers […] Pluto, Tarzan, le capitaine Cook. [p. 16]

Avec son roman, il veut dénoncer la triste réalité des choses, en utilisant un langage percutant pour détruire cette écriture factice, tout en la parodiant.

En lutte contre la logocratie religieuse

L’auteur va très loin dans le pastiche et la raillerie en imitant le style intouchable du Coran. Le lecteur se réjouit ainsi d’une langue riche, profondément lyrique, mimant les versets du Livre. Dès lors, Chraïbi transgresse les valeurs morales. Il tisse sa narration sur le mode religieux. Dans Le Passé Simple, le lecteur découvre un langage soutenu, en parallèle avec un français relâché et des expressions grossières.
Donc la désacralisation passe par la langue, grâce à l’usage de l’idiome français. Chraïbi mélange délibérément la langue du sacré avec celle d’un quotidien transgressif, ce qui a provoqué un vif scandale lors de la parution de l’œuvre. Cette délégitimation est encore plus frappante et plus scandaleuse que la révolte même du jeune héros car l’auteur utilise l’argot afin de démystifier la sacralité de la langue coranique. Cette subversion du langage n’est rendue possible que par l’accès au français qui est totalement dénué du poids sacral que subit la langue arabe. Grâce à cet outil, Chraïbi peut dénoncer les tabous de sa société et décrire ainsi des situations malsaines. De plus, le texte est parsemé d’insultes, autorisant l’auteur à établir une situation de pouvoir. C’est une des expressions langagières les plus brutes, permettant à Chraïbi de mettre en place un contre-pouvoir puisqu’il évince les formes sacrales de la langue coranique. La pratique langagière devient le lieu de la colère, de la haine. L’auteur utilise donc une rhétorique bien particulière afin de révéler l’identité, l’état d’âme de son héros tout en détruisant un grand nombre de système de valeurs, comme les relations familiales, les modèles moraux imposés par l’Islam et le Coran. À travers l’insulte, l’auteur se libère du carcan de la langue et des contraintes lexicales ou grammaticales. Il assigne un coup fatal à la poésie, aux versets saints et en même temps s’affirme en tant qu’écrivain, puisqu’il joue avec la langue. L’idiome coranique détient dans sa consistance même une sacralisation, car c’est « une langue destin », ancrée dans la tradition et l’accès à cette parole est plus que restreint. Elle représente l’édifice des valeurs morales et Chraïbi transgresse en employant cette langue sacrée. Il fournit un grand travail sur l’intertexte sacral et use de la parole divine pour nourrir son roman. Nous pouvons dire qu’il en est imprégné car beaucoup de ses formules témoignent d’un héritage arabe. Son écriture est singulière mais nous découvrons en elle un renouvellement du corpus islamique.
Il tisse sa narration grâce aux versets du Livre et cette démarche paraît sacrilège, puisqu’il insère le sacré dans les discours et les monologues. Cela va même plus loin car à travers son héros, qui a un acte verbal au sujet d’un événement religieux, Chraïbi devient blasphémateur.
Il transgresse en s’accaparant la langue divine, de par son statut d’écrivain. Dans Le Passé Simple, il délégitime le Verbe Sacré en l’insérant dans un texte narratif où il devient factice et mécanisé. Il reprend à son compte le Coran et l’interprète alors que Dieu l’interdit formellement. De plus, le romancier nous propose une sorte d’autobiographie et jusqu’alors, il était impossible de se dévoiler et d’analyser ses sentiments. Il se met en avant, ce qui est formellement proscrit puisque l’Islam ignore le « moi ». Il s’affirme en tant qu’individu et donne alors à son héros le pouvoir d’utiliser le « je », face au « nous » qui prédomine dans la société arabo-islamique. La religion islamique reste totalitaire selon le romancier et ignore l’individualité de chacun. Il utilise alors la langue du « je », corrélée à celle de Dieu, ce qui a été rendu possible par son éducation au lycée français. Il a quitté l’énoncé divin afin de délégitimer tour à tour les Lois et les Dogmes édictés par Allah. Il offense ainsi le groupe puisqu’il sort de la société pour crier sa spécificité, afin de se libérer de cette appartenance imposée. En maîtrisant la langue, il acquiert un pouvoir inespéré lui permettant de refuser cet avilissement en dénonçant l’esclavage moral subi. Il veut être reconnu en tant que personne et non plus en tant que croyant. L’auteur donne à son personnage le pouvoir de lutter contre sa situation et en même temps, grâce à l’écriture, il lutte contre la langue de bois. Il est très désobligeant et attaque ce verbiage figé, véhiculé par le pouvoir en place qui, sous couvert du Coran, exige obéissance de son peuple : « Il y avait […] tout le vaste reste des choses qui n’ont poids ni mesure sinon un nom, un mot : est-ce en raison de cet ordre de connexion qu’un fidèle, parlant d’une brosse à dent, dira : « C’est une poire » – si par malheur le Coran a jugé : c’est une poire ? » [p. 125]. Chraïbi refuse catégoriquement d’adhérer à ce système, tout comme il dénigre celui mis en place par la Métropole.

Le discours hypocrite du colonisateur

Le jeune maghrébin, au fil du roman, se sent peu à peu trahi par le colonisateur, ce qui l’amène à la fin de l’œuvre à établir une terrible certitude : « Et je compris que cette génération que l’on instruisait était une génération de pommes pourries [...] la première génération occidentalisée, elle a rêvé de réformes, d’épurations, de tremblements, mais non ! Tu ne comprends rien, tu seras maçon » [p.152]. Il se sent trahi et a de plus en plus l’impression de s’être bercé d’illusions. Il prend effroyablement conscience que l’Occident est en train de lui fermer sa porte, petit à petit. Il ne sait plus où aller et se sent lésé :

Je viens de m’engager dans votre route messieurs. Je ne m’y suis engagé vierge, mais tel dans le mariage un conjoint « ayant beaucoup souffert ». En conséquence, si je dis : « Liberté, Égalité, Fraternité : devise aussi rouillée que la nôtre », vous me comprenez. [p. 163]

Tout ce qu’il a appris, ce qu’il a lu dans les livres est un leurre et malheureusement la réalité semble tout autre. Il comprend douloureusement que le chemin va être semé d’embûches et qu’il va devoir se battre afin de pouvoir se réaliser en tant que personne et trouver sa place. Driss se retrouve face à un mur, tiraillé par l’incertitude. Le monde vers lequel il s’est engagé lui apparaît aussi décevant que celui qu’il vient de quitter, ce qu’il constate ici :

Seulement le monde occidental pour lequel tu es destiné te paraît semé de bêtises et de laideurs, à peu de choses près les mêmes laideurs et les mêmes bêtises que tu fuis. De plus, tu le pressens hostile, il ne va pas t’accepter d’emblée. Et, sur le point d’échanger la loge que tu occupes contre un strapontin, tu as des reculs. [p. 135]

Il s’est bercé de mots mais il est trop tard et il va devoir lutter pour être accepté de l’autre côté de la ligne. Qu’à cela ne tienne, Driss va se battre pour profiter de sa soudaine liberté. Le jeune Ferdi sait que l’accueil va être difficile car une fois que le colonisateur aura fait l’Indigène à son image, que va-t-il devenir ? Et bien le colonisé, armé de ces nouvelles valeurs, va vouloir s’imposer et acquérir une place dans ce monde, ce qui est tout à fait normal. D’ailleurs, Roche exprime son inquiétude face à cela : « Nous Français, sommes en train de vous civiliser, vous Arabes. Mal, de mauvaise foi et sans plaisir aucun. Car si par hasard vous parvenez à être nos égaux, je te le demande : par rapport à qui ou à quoi serons-nous civilisés, nous ? » [p. 126].
Driss, ayant fréquenté l’école française, a cru aux grandes notions de « Droits de l’homme », « Liberté », « Égalité », mais dans la vie de tous les jours, tout cela semble dépassé et utopique. Au nom de ces valeurs, il s’est révolté contre l’oppression familiale, la société musulmane, mais l’Occident lui refuse tout autant sa place. Voici venu le temps des désillusions car la culture européenne n’est pas aussi admirable ni idéale qu’elle n’y paraît : « Épluchons, vous ne m’acceptez pas. Je ne puis être votre égal. Car c’est cela votre peur secrète : que je le sois. Et que je vienne revendiquer ma place à votre soleil ! Eh oui !  » [p. 128]. Pourtant, il prend le risque de quitter son pays, persuadé qu’il réussira à accéder enfin à cette grande nation décrite dans les livres : « Néanmoins, au fur et à mesure de mes pas, j’ose espérer qu’elle se décapera, fourbera, retrouvera cet éclat et ce pouvoir de séduction que les livres m’ont susurrés » [p. 131]. Son plus grand désir est de partir pour atteindre son but et réaliser le rêve qu’on lui a promis. Pour la France, il a sacrifié sa famille, son passé et donc celle-ci a des devoirs envers lui et il va venir réclamer son dû. Maintenant qu’elle l’a acculturé, qu’elle lui a ouvert les yeux, qu’elle lui a appris la notion d’« individu », il refuse de rester dans cet entre-deux. Sa révolte est plus qu’aiguisée et il veut atteindre son trésor : « Et le moi dont je te parlais tantôt, parce qu’encore dans une fausse situation, très décidé. Décidé à vivre en semelle. Et c’est en semelle qu’un jour ou l’autre — je suis tendu vers ce but — je débarquerai en France, aboutirai vers le cœur de la France, Paris » [p. 151]. Pas à pas, il va crier son individualité et la semelle fixera à jamais son empreinte sur le territoire de l’Impérialiste. Ici, le romancier retranscrit son propre itinéraire : en écrivant, il a voulu graver son histoire personnelle. Désireux d’être reconnu en tant qu’individu, il a décrit son expérience douloureuse de l’acculturation dans Le Passé Simple et sa marche vers la liberté, ce qui est on ne peut plus explicite ici :

Parfait ! A conclu Roche. Garde cela en toi, bien ancré dans ta mémoire, cultives-en chaque fait, chaque incidence. Plus tard, lorsque ton vocabulaire comportera quelque huit mille mots et lorsque le recul aura suffisamment aiguisé cette révolte, tu pourras en faire un roman. [p. 32]

Chraïbi, trahi par le comportement de certaines personnes dans son pays, a voulu décrire aux lecteurs la réalité : « Précisément je me dirige vers Paris. Et bon Dieu là bas il doit bien y avoir des individus à qui j’en dirai deux mots et ils m’écouteront » [p. 42]. Cet euphémisme met en avant le souhait de l’auteur d’écrire un roman sur son parcours semé d’embûches jusqu’à présent. Mais voilà, fraîchement débarqué en France, il va se rendre compte que la réalité n’est pas à la hauteur des ses espérances et il va réaliser que les immigrés sont relégués au dernier rang dans la position sociale. Il a écrit son livre pour crier sa révolte contre la société arabo-musulmane mais aussi afin de régler ses comptes avec les Occidentaux.

Conclusion

Avec Le Passé Simple, Driss Chraïbi a fait main basse sur la société marocaine en attaquant sans réserve sa famille, son milieu, sa religion et toutes les valeurs auxquelles cette première se rattache, au moment même où celle-ci luttait pour son indépendance. C’est dans une atmosphère d’animosité et de vif scandale que son premier roman fut accueilli. La haine violente exprimée à travers le récit d’un fils prêt à tuer son père s’épanchera alors sur le monde oriental entier, symbole d’oppression et d’enfermement. Notre auteur ira même jusqu’à lancer des accusations profondes à l’encontre de l’Islam qui, perverti par les hommes, envahit chaque individu au plus profond de son être. Afin de mettre en avant le malaise intolérable qui règne dans son pays, il n’hésite pas à décrire la vie d’un jeune acculturé habité par une rage destructive à l’encontre de sa propre culture. C’est avec lucidité et véracité que l’auteur a dénoncé l’intrusion du religieux dans la sphère privée. Le père lui-même représente une entité intouchable et personne ne peut échapper à cette sacralisation de la société. La voix chraïbienne, tout en imitant la langue sacrée, désacralise celle-ci de façon frontale. Il se trouve ainsi dans un entre-deux : certes, il renie le sacré, ainsi qu’un certain Islam « historique », instrumentalisé par la langue de bois de l’époque, mais il croit en l’Islam primitif, celui de l’amour. Chraïbi, ayant subi l’acculturation, connaît le sentiment d’une déchirure et, arrivé à Paris, il prend conscience de son mal-être. Il est meurtri par une blessure profonde et c’est dans la souffrance de cette plaie toujours ouverte qu’il écrit, puisque cette dernière devient précisément une condition de l’écriture. Le Passé Simple représente un exutoire où il livre aux lecteurs ses désirs, ses déceptions et la réalité de son monde. Dans ce roman déroutant mais si fort en émotion, l’auteur n’hésite pas à mettre en scène le sacré, qui représente pourtant une entité inviolable. Pire, en écrivant « comme » le Livre, il déconstruit la parole divine et en recrée une, en transgressant à la fois la Loi islamique et la Loi de la Grammaire. Notre écrivain farouche met en scène la révolte de son héros à travers le langage, qui est tout sauf harmonieux, comme nous pouvons le trouver dans les romans de la littérature exotique. Chacun de ses mots nourrit l’action de son œuvre, en rendant toute la vivacité des scènes, comme celles notamment où le fils s’oppose à son père. Nous pouvons parler d’un mode performatif du langage chraïbien, car chacune de ses paroles prêtées à ses personnages construisent efficacement son récit. Le saint homme, de par son éloquence endormante, moraliste et religieuse incarne le sacré et notre auteur dénonce cette rhétorique sclérosée. Dès les premières pages, nous trouvons un flot torrentiel de mots, acquérant une certaine présence et une tonalité extraordinaire :

Se courbant jusqu’à la terre, il me laisse passer. Il a entendu parler du Seigneur. Puis serpenter entre les étals lourds d’éclanches, les sans gîtes vautrés sur la chaussée, les morceaux d’ordures puantes, les attroupements pour un serpent charmé, un gosse perdu ou abandonné, une vente au marché noir et à l’air libre, écraser une tomate pourrie, un tibia tendu soudain, d’un pied sûr comme un sabot de mulet, vite, toujours plus vite ! [p. 32]

Nous voyons ici que l’ordre linéaire des évènements est renversé par une violence exacerbée des termes, qui agressent et chutent en cascade. Tout au long de l’œuvre se déploie un affolement du langage sans cesse réactivé. Les mots deviennent des armes, lancées de toute part, accélérant irrémédiablement le cours du récit. De nombreuses phrases nominales dictent la trame narrative et plongent le lecteur au cœur même de la vie marocaine. Le roman nous délivre un message, à l’aide d’une écriture de la colère, faisant voler en éclat les assises d’une littérature. Or, cette révolte ne peut être active sans un langage percutant, blasphémateur et profanateur. L’auteur va très loin dans le pastiche et la raillerie, donnant ainsi une grande claque aux règles de grammaire et de syntaxe, afin d’imprimer à son texte une touche de refus et de mépris. Si l’on veut changer le monde oriental, le sortir de sa léthargie, il faut nécessairement adopter un langage nouveau, incisif, prompt à choquer, afin de réveiller et d’obliger le Maroc à sortir de ses retranchements. Notre romancier a volontairement choisi un verbe touffu, turbulent, fougueux, afin de retenir l’attention de son public et d’éveiller en lui des sentiments de surprise et d’étonnement, pour que celui-ci regarde les choses en face. Il refuse d’offrir à son lectorat « une couleur locale, un Maghreb, Terre de Feu » [p. 54]. Non ! Il doit être autre chose, c’est un lieu où sont nées de nombreuses difficultés, c’est un espace embourbé dans un système dépassé et castrateur. Son langage est tout simplement à la hauteur de ses attentes, à savoir, quitter un monde endormi, perverti, afin de rentrer dans un autre plus vivant, quelque peu démystifié, parfois même violent, mais auquel on ne peut échapper. Il faut tirer un trait sur l’Islam « historique », entravé par des traditions dépassées et par une ferveur exacerbée de la religion, afin de retrouver un Islam libéré du carcan idéologique où on l’a plongé. Que ce soit au plan scriptural ou au plan thématique, la démarche est la même : il s’agit de battre en brèche les systèmes d’ordre uniformisateurs. L’objectif des pratiques de rupture est d’attenter aux règles conventionnelles du discours littéraire. C’est tout un système académique qui est remis en question. C’est une nouvelle conception de l’œuvre, une nouvelle esthétique qui se dessine. Le principe de la linéarité du récit, symbole de la pratique romanesque classique est ici bousculé, le mélange des genres y est prégnant, dans le but ultime d’émanciper l’écriture, constituant une dénonciation des appareils idéologiques, un mouvement de rupture par rapport à l’ordre établi. Chraïbi considère que la structure sociale a toujours été conflictuelle au Maroc : d’un côté le peuple et de l’autre le pouvoir central. Or, ce dernier a toujours eu recours à la notion théologique de l’Un, dispensée par une soumission verbale séculaire sur laquelle il s’appuie pour dominer le peuple, l’enrôler, voire l’enchaîner. Tout comme le discours chraïbien, le Maroc doit radicalement changer, agir et s’armer pour détruire les chaînes qui l’oppriment. Pour Chraïbi, le poids des traditions est trop lourd à porter pour les nouvelles générations, de plus acculturées, et cela lui paraît un obstacle dangereux à leur salut. Il remet clairement en cause l’usage que certains ont fait et qu’ils continuent de faire de l’Islam, au nom d’une bigoterie plus que malsaine, en se servant des textes sacrés à des fins toutes personnelles. Le Maghreb n’a que trop souffert d’un pouvoir politique totalitaire qui, au long des années, s’est replié sur lui-même et a refusé de s’ouvrir au reste du monde.


BIBLIOGRAPHIE

Romans de Driss Chraïbi

- CHRAÏBI Driss, Le Passé simple (1954), Paris, Denoël.

- CHRAÏBI Driss, Succession ouverte (1962), Paris, Denoël.

Autres ouvrages consultés

- BONN Charles, BAUMSTIMLER Yves, dir., Psychanalyse et texte littéraire au Maghreb (1991), Paris, L’Harmattan.

- GONTARD Marc, Violence du texte : études sur la littérature marocaine de langue française (1994), Paris, L’Harmattan.

- MADELAIN Jacques, L’Errance et l’Itinéraire : lecture du roman maghrébin de langue française (1983), Paris, Sindbad.


[1] Toutes les citations suivantes seront extraites de ce même ouvrage ; nous ne signalerons donc que le numéro de la page concernée.

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