Préambule

Tristan Vigliano

Notion centrale en rhétorique comme en linguistique, dans l’histoire des arts comme dans l’histoire littéraire, la figure permet à l’homme de restituer à l’extérieur les résultats d’une représentation mentale, intellectuelle ou imaginaire, ou de transposer au contraire une réalité physique (objet, son, image) dans une réalité différente, mais néanmoins perceptible par les sens. Elle résulte d’un processus dit de « figuration ».
Géométrique, mystique, chorégraphique ou christique, de style, de note, ou de silence, la figure crée donc une présence qui fait sens par son rapport au figuré. Mais elle ne vaut que parce que tout n’est pas figure. Quand peut-on dire que la figure est figurante, quand est-elle simplement une image sans puissance figurative ? Quelle sorte de distance existe-t-il entre le produit de la figuration et la réalité de départ, entre la mise en parole et la pensée dont elle procède ? Jusqu’à quel point la figure offre-t-elle la possibilité de différentes interprétations ? La figuration se construit-elle toujours par rapport à une norme, un objet de référence, implicite ou explicite ? Et le rôle du figurant n’est-il pas quelquefois de déjouer cette norme, tout en faisant mine de la respecter (fingere : figurer, mais aussi feindre...) ? Comment la composition de figures devient-elle l’expression d’une mémoire culturelle ?
Telles sont les questions que se sont posées les jeunes chercheurs de l’École Doctorale Langues, Littératures, Cultures de l’Université Paul Valéry, et qu’ils ont soumises à leurs collègues, dans le cadre du colloque « Figure et figuration », qui s’est tenu à Montpellier les 15 et 16 juin 2007. En vous présentant les actes de ce colloque interdisciplinaire, ce sont des horizons très divers que nous vous proposons d’explorer : de l’ethnologie à l’analyse cinématographique, et des littératures à la photographie. Codruta Morari parcourt le Paris de la Nouvelle Vague, et voit dans l’espace tel que le figurent les films de Rohmer, Malle ou Godard, une allégorie de sa propre représentabilité : puisse son étude être, à son tour, une image de la flânerie à laquelle nous convions ici le lecteur curieux.

Les travaux des artistes Paul Seawright, Victor Sloan et David Farrell sont orientés par l’enjeu politique : un regard critique est jeté par eux sur l’Histoire, comme le montre Valérie Morisson, et qui met au jour les ressorts les plus sombres de l’identité nationale irlandaise. Chez Jean Genet et Pierre Klossowski, la critique politique n’est sans doute pas absente. Mais Fabrizio Impellizeri envisage d’abord l’entreprise de figuration à laquelle ils se livrent dans son rapport à la psyché du créateur : le lecteur ou le spectateur est invité par des images du désir, devenues palpables, à s’immiscer en voyeur dans la mise en scène de ses fantasmes. Avec Jean Giono, notre regard se tourne vers le monde, que l’écrivain-poète reconfigure, en estompant les frontières de l’humain et de l’animal, de l’animé et de l’inanimé, du concret et de l’abstrait : l’étude sémantique menée par Sophie Lawson fait ressortir la puissance littéraire des métaphores qu’il invente ainsi. Ces analyses d’œuvres trouvent leur prolongement sous la plume de Nathalie Petibon, qui retrace chez les rhétoriciens le parcours parallèle de la métaphore et de la comparaison, puis rend à cette dernière les droits qu’on lui a trop souvent enlevés : la comparaison propose une vision du monde, quand la métaphore impose la sienne.
Ce qui semble alors se dégager, c’est une éthique de la figure, qui peut aussi justifier qu’on lise parallèlement les études de Julien Achemchame et Frédéric Balard. Lost Highway de David Lynch, dans l’entre-deux de la recherche cinématographique et du geste pictural, met en scène la défiguration de cette figure narrative essentielle qu’est le personnage : le temps d’un long fondu au noir, Fred Madison est devenu Pete Dayton. Les personnes très âgées se débattent pour ne pas changer d’identité dans le regard de l’autre, et d’ancêtres devenir des vieillards : elles figurent un personnage qui, à tout moment, risque lui aussi une radicale défiguration. Mais une défiguration dont nous ne serions pas seulement les spectateurs.

Un mot, pour finir, sur la contribution de Frédéric Delord, qui met en lumière les multiples formes de l’imitation dans le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Bien qu’initialement issu d’un séminaire sur la « Mimésis », ce texte rencontrait des réflexions qui avaient été les nôtres, et sa présence dans ces actes nous semblait toute naturelle : car ici aussi se pose la question de la représentabilité. Nous sommes heureux d’accueillir cette contribution, comme nous avons été heureux d’accueillir les participants du colloque « Figure et figuration ». Si ces actes peuvent figurer l’enthousiasme, la bonne humeur et la fécondité des deux journées passées ensemble, et vous en faire partager les fruits, alors le pari sera tenu. Bonne lecture !

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