Les figures de la personne très âgée : « bien figurer » pour bien vieillir

Frédéric Balard

Dans le cadre d’une thèse d’ethnologie portant sur les personnes âgées de plus de 95 ans, nous avons été amené à problématiser la figure de la personne très âgée. Les personnes très âgées constituent une classe d’âge émergente, encore peu étudiée par les sciences sociales et l’ethnologie, dont la connaissance est restée jusqu’à présent l’apanage des sciences exactes. Afin de mieux délimiter notre sujet, il a donc été nécessaire d’étudier les représentations liées aux personnes de très grand âge. Cette analyse révèle que les personnes très âgées sont des êtres liminaires, dont les représentations oscillent entre le merveilleux et l’horreur. Tantôt mythifiés, tantôt banalisés, ces individus doivent tenir compte de l’image qui est la leur dans leur fin de vie.
Cet article propose d’étudier les deux figures majeures de la personne très âgée, l’ancêtre et le vieillard, puis de montrer en quoi « bien figurer » se révèle impératif pour réussir son vieillissement.

La figure de l’ancêtre

La personne très âgée : ancêtre proche et ancêtre mythique

L’anthropologie distingue deux types d’ancêtre : l’ancêtre proche et l’ancêtre mythique :
Pour le groupe et pour l’individu à l’intérieur du groupe, l’ancêtre est un être auquel on se réfère et qu’on honore au moyen de rituels appropriés, autant pour le tenir à l’écart des affaires des vivants que pour solliciter son intervention. La position d’un ancêtre peut être définie soit par une relation généalogique réelle à ses descendants, soit par une généalogie fictive. Dans le premier cas, il s’agit d’ancêtres « proches » dont le culte concerne une petite unité sociale, du groupe de descendance de faible profondeur généalogique à l’unité domestique ; dans le second cas, il s’agit d’ancêtres mythiques, fondateurs de clan, de tribu, de groupe ethnique [Bonte-Izard, 2000, p. 65].

Dans certaines sociétés, l’ancêtre proche et l’ancêtre mythique peuvent se trouver confondus. L’ancêtre mythique fait alors partie des invisibles, les esprits défunts, ou des vivants. Ce qui caractérise cet ancêtre est qu’il est le détenteur d’un pouvoir magique et mystique et qu’il est l’intercesseur entre les vivants et les morts. Cela lui confère un statut privilégié, qui fait de lui un être à la fois respecté et redouté par le reste du groupe. On vient lui demander conseil pour diverses questions, notamment en matière de sorcellerie, pour réparer des actes offensants ou jeter le « mauvais œil » sur un ennemi :
Ils (les personnes âgées) détiennent même un véritable pouvoir : non seulement, ils transmettent oralement les techniques, assurent la continuité du rituel et la permanence des coutumes, mais ils demeurent les intercesseurs indispensables entre les vivants et les morts. Aussi sont-ils très souvent craints. Chez les Aranda d’Australie, le savoir des grisonnants coïncide avec la possession d’un pouvoir magique : l’un et l’autre grandissent avec l’âge […] Leur condition exceptionnelle les désigne pour remplir un rôle religieux. Celui que son âge rapproche de l’au-delà est le meilleur médiateur, entre ce monde-ci et l’autre. Ce sont les gens âgés qui dirigent la vie religieuse et elle recouvre toute la vie sociale [Thomas, 1998, p. 362].

Louis-Vincent Thomas évoque simultanément les deux types d’ancêtres. En effet, l’ancêtre proche est celui qui par l’expérience qu’il a acquise au cours de sa longue vie se révèle être le mieux placé pour guider son groupe, être le porteur de la mémoire collective et le transmetteur des savoirs. Cette tendance est d’autant plus forte dans les sociétés basées sur l’oralité, telles que les sociétés africaines traditionnelles. Pour reprendre les mots prononcés par Amadou Hampaté Bâ lors du Congrès de l’UNESCO en 1960 : « en Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».
La figure de l’ancêtre des sociétés traditionnelles trouve un écho dans les sociétés occidentales, notamment avec le concept d’ancien. L’ancien est celui dont le grand âge lui a permis d’acquérir une forme de sagesse. Dans l’antiquité, les représentations artistiques de la sagesse se font souvent sous les traits d’un homme âgé portant une barbe. Aujourd’hui encore, les proverbes populaires témoignent de l’association entre sagesse et grand âge : « l’âge sait plus que les livres », « l’âge donne le sens », « paroles vieilles, paroles sages », « les vieux en savent plus que les jeunes », « le vieillard sait parce qu’il a vu et entendu », « on devient plus avisé en devenant plus vieux », « si tu veux recevoir un bon conseil prends-le toujours d’un homme âgé ». Dans l’antiquité grecque, romaine ou hébraïque, les individus âgés bénéficiaient d’un statut élevé, marqué par des privilèges. A Rome, le statut des personnes âgées était plutôt favorable au temps républicain (Albou, 1999). A cette époque, le Sénat était composé pour l’essentiel d’individus âgés et de riches propriétaires fonciers. Cela leur conférait une grande autorité sur le plan politique.
Par ailleurs, c’est surtout par son rôle dans la famille que la personne âgée apparaît comme la figure dominante à travers l’image du « pater familias ». En effet, le pouvoir reconnu à la personne âgée s’est maintenu beaucoup plus longtemps dans le cadre privé que dans la sphère publique, où l’image de l’homme fort du Moyen Age a supplanté celle de l’ancêtre. Le pater familias était l’homme le plus vieux ou de plus haut rang dans une maisonnée romaine. L’expression, latine, signifie « père de la famille ». Le pouvoir détenu par le pater familias était appelé patrias potestas, « pouvoir paternel ». La loi des Douze Tables donnait au pater familias la vitae necisque potestas, c’est-à-dire le « pouvoir de vie et de mort » sur ses enfants, sa femme, et ses esclaves, qui se trouvaient « sub manu  », « sous sa main ». Au fil des siècles, la force figurative de la figure de l’ancêtre s’est amenuisée, en particulier dans la sphère publique. Dans la famille, elle n’est souvent demeurée figurante que parce que la personne âgée était celle par qui se réalisait la transmission de l’héritage. Néanmoins, jusqu’à une époque récente, la figure de l’ancien s’est maintenue dans les représentations collectives, à travers l’image de l’ancien détenteur de savoir-faire. Il est celui qui maîtrise les techniques et l’utilisation des outils, à qui il incombe « d’apprendre le métier » aux plus jeunes. C’est le maître-artisan, le compagnon expérimenté auprès de qui l’apprenti se forme. L’ancien, qu’il s’agisse du maître artisan, du patron ou tout simplement du père est le mieux placé pour apprendre aux plus jeunes.

La personne très âgée : allégorie de l’immortel et des figures divines

Au-delà de la figure de l’ancêtre et de l’ancien, les personnes très âgées ont été sujettes à diverses mythifications, dans la mesure où leur longévité exceptionnelle est souvent perçue comme un don surnaturel. En vivant plus longtemps que la majorité de leurs concitoyens, ces personnes font écho aux figures divines et semblent avoir la capacité de défier, repousser la mort. Pour Lucian Boïa, « le désir de vaincre la mort est la plus forte pulsion archétypale inscrite dans l’âme humaine » [Boia, 1998, p. 13]. L’un des attributs majeurs des dieux grecs, romains, ou du Dieu chrétien, musulman est l’immortalité. Si l’homme ne peut prétendre être immortel, être Dieu, il veut s’en rapprocher via une longévité exceptionnelle. Les personnes les plus âgées d’un groupe revêtent ainsi quelque chose d’exceptionnel qui force l’admiration et le respect. La Bible multiplie les exemples d’ancêtres mythiques ayant connu une longévité exceptionnelle, tels Adam qui vécut 950 ans, ou Seth, le premier fils d’Adam, qui vécut quant à lui 912 ans. Son fils Enosh vécut 905 ans et Mathusalem 969 ans…Plus la longévité est grande, plus l’individu est remarquable.
Nul besoin de remonter très loin dans l’histoire pour trouver des preuves de l’assimilation des personnes très âgées à des ancêtres mythiques symboles du groupe. Au XIXe siècle en France, dépasser l’âge de 100 ans était assimilé à devenir un individu particulier. Les centenaires étaient à ce point à la mode que chaque commune s’efforçait de trouver un ancêtre parmi ses citoyens. Il s’avère que la très grande majorité des cas déclarés étaient des faux. Néanmoins, les centenaires sont longtemps restés perçus comme des êtres hors du commun. Le recensement des centenaires continue d’alimenter les fiertés locales, comme le montre la rubrique « la ronde des centenaires » publiée chaque année dans l’Almanach Savoyard. La science n’est pas en reste, puisqu’en 1990, fut lancée en France une étude intitulée « A la recherche du secret des centenaires ». Ce projet visant à mieux connaître les centenaires français dura 10 ans. On lui doit notamment la « découverte » et la médiatisation de Jeanne Calment.
Si la figure de l’ancêtre a pu devenir figurante dans certaines sociétés et à certains moments de l’histoire, c’est avant tout parce que le groupe lui a reconnu une fonction utilitaire : guide spirituel et social, symbole fédérateur, détenteur de pouvoir…Ainsi, les personnes les plus âgées d’une société détenaient une position sociale particulièrement valorisée et un statut privilégié, de manière d’autant plus évidente qu’elles étaient peu nombreuses.

La figure du vieillard

Les personnes très âgées : des vieillards trop nombreux

Dans les sociétés occidentales actuelles, la puissance figurative des figures de l’ancien et de l’ancêtre semble s’être amenuisée, tandis qu’à l’inverse la figure du vieillard paraît de plus en plus performative. Le phénomène démographique de vieillissement de la population constitue l’un des facteurs explicatifs majeurs de cette transformation de l’image de la personne très âgée. L’espérance de vie à la naissance progresse de trois mois par an et il s’avère que si ces gains d’espérance de vie étaient autrefois dus au recul de la mortalité, ils s’expliquent majoritairement aujourd’hui par un recul de la mortalité aux plus grands âges de la vie. Si l’espérance de vie à la naissance en France est de 77,6 ans pour les hommes et de 84,5 ans pour les femmes, l’âge moyen de décès est de 85 ans. Dans ces conditions, le tiers des hommes et le tiers des femmes meurent après avoir fêté, respectivement, leur 85e et leur 90e anniversaire, et la plupart des projections démographiques actuelles ne montrent aucun ralentissement dans la progression de ces chiffres.
Ce report massif des âges au décès fait augmenter les effectifs des personnes âgées. Selon les données INSEE pour la France, de 1953 à 2000, le nombre de personnes de plus de 95 ans est passé de 4000 à 35000, soit un coefficient multiplicateur de 8,7. A titre indicatif, le coefficient multiplicateur de la population française était de 1,5, celle-ci étant passée de 40 à 60 millions. Le nombre des centenaires a été multiplié par 15 en un tiers de siècle, passant de 200 en 1953 à 3000 en 1988. En 2007, on compte environ 17 000 centenaires en France et environ 80 supercentenaires (110+) dans le monde. Selon l’INSEE, au 1er janvier 2007, on comptait 441 674 personnes de plus de 90 ans (102 892 hommes et 338 782 femmes) alors qu’ils n’étaient que 238 162 au 1er janvier 1990 (49 769 femmes et 188 393 hommes).
Les centenaires et nonagénaires, encore relativement rares au milieu du XXe siècle constituent aujourd’hui un nouveau segment de population. Selon les projections, on estime aujourd’hui qu’une petite fille sur deux née en l’an 2000 deviendra centenaire. Dans ce contexte, les personnes très âgées n’ont plus rien d’exceptionnel, elles se banalisent.

Les personnes très âgées : des vieillards malades et à charge

Par conséquent, être très âgé n’est pas suffisant pour accéder à une position privilégiée. Seules les personnes très âgées en bonne santé et parfaitement autonomes apparaissent encore comme des figures enviables. Le mouvement de rationalisation et de sécularisation de la société a conduit à imposer les représentations médicales et scientifiques comme les seules normes valables. La transmission du savoir ne passe plus par la parole de l’ancien, mais par d’autres médias tels que le livre, la scolarité et les nouvelles technologies. Face aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, les personnes très âgées apparaissent obsolètes.
Les personnes très âgées ne sont plus conceptualisées comme des détenteurs de savoir et de pouvoir. La notion de vieillesse n’est plus associée à celle d’expérience, mais à celle de sénescence. La personne très âgée se trouve ainsi réduite à son vieillissement physiologique et à sa perte d’autonomie. Comme l’indique Patrice Bourdelais :
La multiplication des descriptions cliniques conduit à des tableaux précis, crus et répétitifs de la déchéance physique, d’autant plus qu’ils se développent dans le cadre d’une recherche effrénée de l’anomalie, de ce qui ne fonctionne pas et prouve la détérioration de l’âge. Les approches postérieures, plus générales, qui tentent de raisonner sur des mécanismes d’ensemble, n’abandonnent pas le vocabulaire du dysfonctionnement et de la dégradation [Bourdelais, 1993, p. 388].

Dans les représentations collectives, les progrès médicaux ont ajouté des années à la vie et non de la vie aux années. L’explosion du nombre de personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer et la médiatisation de cette maladie conduit à assimiler vieillesse et démence. Le fait que l’âge soit le principal facteur de risque à l’incidence de maladie y est pour beaucoup. Alors qu’entre 65 et 69 ans, le taux de démence des femmes est de 1%, il passe à 12,6% entre 80 et 84 ans pour atteindre 30,8% à 90 ans et plus [Dartigues, 2002, p. 738].
Dans les représentations collectives, les personnes très âgées ont perdu leurs attributs d’ancêtre et elles se trouvent réduites à l’état de vieillards malades et dépendants, à la charge du groupe, à qui l’on ne souhaite pas ressembler :
Les vieux citoyens des pays occidentaux ne sont plus des anciens plus ou moins totémiques et vénérables à ce titre, mais des ruines dont l’appartenance au patrimoine de l’humanité est discutée quand ils ne sont pas considérés purement et simplement comme des déchets d’humanité non recyclables [Maisondieu, 1999, p 87].

Avant d’étudier la manière dont les personnes très âgées s’efforcent de « faire bonne figure », il convient de préciser que si la figure du vieillard est aujourd’hui figurante et dominante, elle n’est pas nouvelle pour autant. Les représentations scientifiques et médicales lui ont simplement donné un jour nouveau.
L’histoire prouve que la figure du vieillard est très ancienne. S’il n’était pas décrit comme malade, dépendant et sénile, on le disait fou, méchant et mourant. Le vieillard était avant tout un individu caractérisé par ses pertes. Le vieillard est celui qui est moins que les autres parce qu’il a perdu sa jeunesse et s’apprête à perdre la vie. Philippe Albou cite ici Eugène Bizeau :
Et je pense en voyant flageoler ses genoux
Et pencher vers le sol sa faiblesse d’ancêtre
Qu’il fut jeune autrefois et vaillant comme nous [Albou, 1999, p. 30].

Jean-Pierre Bois (1989) reprend les propos utilisés par César-Pierre Richelet, le premier lexicographe en 1680, pour décrire le vieillard :
Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours, les vieillards ne sont pas capables d’amitié.

Demeure également, dans l’inconscient collectif, l’image de la vieille mégère laide et méchante : la sorcière que l’on chassait sous l’Inquisition.
La figure du vieillard faible, avare, mesquin, aigri, fou et méchant est historique, mais semblait jusqu’alors être contrebalancée par celle de l’ancien : l’une et l’autre acquéraient une force figurative et performative en fonction de l’époque considérée ; l’ancien prenait le pas sur le vieillard durant l’Antiquité puisque les âgés étaient détenteurs du pouvoir foncier. Au Moyen Âge, la figure dominante étant celle de l’homme fort, la figure du vieillard supplanta l’ancien. Aujourd’hui, les modèles scientifique et médical semblent légitimer la figure sombre de la personne très âgée.
De leur côté, les personnes très âgées se défendent de correspondre à ces représentations produites par la société. Elles ne se reconnaissent pas dans cette image que leur renvoient les catégories d’âges plus jeunes.

Bien figurer pour vieillir

Dans le cadre de notre thèse d’ethnologie, nous avons constitué un groupe d’informateurs âgés de plus de 95 ans, que nous avons suivi pendant quatre ans afin d’analyser les modes de vie, mode d’être et mode de penser de cette classe d’âge. Au moyen d’entretiens semi-directifs, nous avons interrogé ces individus sur la manière dont ils vivaient leur grand âge. Le discours de ces nonagénaires a révélé que malgré leur âge chronologique élevé, ceux-ci ne se considéraient pas vieux.

« Je ne suis pas encore vieux »

L’enjeu de la recherche ethnologique est de parvenir à comprendre une population « autre » à travers ses propres codes culturels. Pour cela, un décentrement est indispensable, si l’on veut échapper à tout préjugé néfaste. Or, lors de notre « rencontre » avec cette classe d’âge, nous avons été réellement confronté à une autre culture. Alors que nous n’avions jamais pensé remettre en cause le fait que ces personnes âgées de plus de 95 ans étaient vieilles, nos informateurs affirmaient le contraire.
M. Léon, 98 ans : « Quand on est vieux, comme moi, on n’est pas vieux. Compris ? Je me sens jeune encore. Ça (il montre sa tête), ça va bien, ça et les jambes ». Mme Germaine, 98 ans elle-aussi, à qui nous avons posé la question : est-ce que vous vous trouvez vieille ? répond : « Ah non, pour le moment, non ! ». Les entretiens menés par la suite ont permis de comprendre les propos de ces individus. Si les personnes très âgées refusent d’être désignées comme des vieux, c’est parce que les représentations qu’elles se font des vieux sont stigmatisées par les définitions scientifiques et médicales de la vieillesse. Ainsi, à travers les mots de nos informateurs, on comprend qu’être vieux signifie être handicapé, sénile et dépendant.
Bien que les mots employés soient différents, la description que produisent les personnes très âgées du vieux témoigne d’une influence très forte du modèle médical. Pour les personnes très âgées, le vieux est celui qui n’est plus l’individu qu’il a été tout au long de sa vie et qui se prépare à mourir.

Le vieux est celui qui « perd la tête », « ne peut plus marcher », est inutile et « à la merci de tout le monde »

Le discours des personnes très âgées est révélateur de leur appartenance à une génération en train de disparaître. Lorsqu’elles font référence au vieux, les personnes très âgées le décrivent en fonction des valeurs qui font sens dans leur vie. Pour des personnes qui ont toujours mis le travail au centre de leur vie, ne plus pouvoir travailler est le premier indice de la vieillesse.
M. Aimé, 95 ans explique : « Maintenant, ça ne ferait rien de mourir. A mon âge, on est une loque, je ne peux même pas mettre mon motoculteur en marche ». On comprend à travers les mots de cet homme que ne pouvant plus travailler, il se reconnaît aujourd’hui comme vieux et se prépare à mourir. La marche est également un élément primordial pour les personnes de cette génération, et ne plus pouvoir marcher signifie que l’on est vieux. Mme Germaine dit : « Quand on ne peut plus marcher, tout ça, il vaut mieux partir… »
Dans la description produite par les personnes très âgées, le vieux est celui qui ne peut ni travailler, ni marcher et qui devient inutile, et donc une charge pour les autres. Cette classe d’âge considère la dépendance comme une forme de soumission, comme le montrent les propos de Mme Anna : « Pour moi, on est vieux le jour où l’on est dans une maison (de retraite) à la merci de tout le monde ».
Nos informateurs s’avèrent particulièrement réticents, voire effrayés, par la perspective de leur entrée en maison de retraite. Ils assimilent ce lieu à la vieillesse. L’âge importe peu, ce qui compte est d’être chez soi. M. Louis, 99 ans, évoque le cas de son frère cadet qui vit en maison de retraite : « Comme mon frère, là-bas, à Alès, je m’y fatiguerai vite. Parce que là-bas quand même, il y a pas mal de vieux, des gens en fauteuil roulant, tout ça… ».

« Je marche encore », « Je taillais la vigne à 86 ans », « Je me débrouille »

Conscientes que leur entourage risque de les assimiler à des vieux du fait de leur grand âge, les personnes très âgées, s’efforcent de montrer qu’elles ne sont pas vieilles. Cela passe par un jeu de face [Goffman, 1963] qui consiste à bien figurer pour ne pas être vieux.
Les stratégies développées par cette classe d’âge visent les stigmates que leur culture reconnaît comme ceux de la vieillesse. C’est pourquoi, lorsque M. Léon affirme qu’il n’est pas vieux, il fait référence à sa santé mentale et à sa capacité de marcher. Mme Germaine, à qui son médecin a dit : « Ne comptez plus sur vos jambes » remarque avec fierté : « Mais je marche encore… Avec mon déambulateur, je vais presque jusqu’à la gare » (située à 50 mètres de son domicile).
Ce qui effraie le plus les personnes très âgées est d’être inutile et à charge. Dans cette optique, ces individus s’efforcent de prouver leur capacité de travail et leur aptitude à enseigner et conseiller les personnes plus jeunes. Au cours de nos entretiens, M. Léon a maintes fois insisté en disant : « Je taillais encore la vigne à 86 ans ». Bien que de manière générale, rares soient les personnes très âgées à pouvoir encore effectuer une activité physique, elles sont en revanche nombreuses à affirmer qu’elles ont encore un rôle à jouer au sein de leur groupe, du fait leur grande expérience. Ainsi, nos informateurs relèvent qu’il est fréquent qu’ils donnent des conseils à leurs descendants. M. Georges, 95 ans, raconte :
J’ai dit à mon petit fils : Va faucher le terrain, à cause des incendies qu’il y a eu autour de Nîmes, là, il y a 15 jours. Il n’en n’a pas fait grand chose, mais il a fini par y aller. Si je ne lui avais pas dit, je ne sais pas s’il l’aurait fait, voyez. Alors c’est vrai qu’aujourd’hui les choses sont différentes et il me dit : toujours tu t’effraies… mais moi, j’ai l’expérience de choses qui peuvent arriver et dont je ne doute pas, des choses qui me sont arrivées à moi aussi.

Il est fréquent que les personnes très âgées se targuent de posséder un savoir qui leur est propre, comme Mme Anna qui dit : « Je travaille aussi avec un monsieur de Genève, pour le patois. Il vient une fois par mois. Je lui dis un mot et il le note avec sa signification ».
Pour cette classe d’âge, il est primordial de montrer qu’ils ne sont pas seulement des receveurs d’aide, mais qu’ils ont aussi beaucoup à donner et à transmettre. A ce titre, ils ont très fortement tendance à survaloriser leur rôle de guide et à sous-estimer l’aide dont ils bénéficient. Alors que Mme Germaine se fait aider par son fils et sa belle-fille pour se doucher, s’habiller, se coucher et se lever de son lit, elle dit : « Encore, je me débrouille, je ne leur (son fils et sa belle-fille) donne pas trop de peine, vous savez ».

Conclusion

Du discours des personnes très âgées, il ressort donc que pour bien vieillir, il est indispensable de « bien figurer ». Cela passe par différentes stratégies, visant à prouver à son entourage qu’en dépit d’un âge chronologique élevé, il est possible de ne pas être vieux. L’attitude des personnes de cette classe d’âge révèle une lutte contre les stigmates de la vieillesse que sont l’arrêt du travail, la perte d’autonomie, la sénescence et la sénilité. Tous ces éléments défigurent l’identité de l’individu pour le métamorphoser en vieux. L’analyse du discours des personnes âgées de plus de 95 ans révèle que pour échapper à l’identité de vieux, il ne faut pas seulement éviter les marques de la vieillesse, mais aussi trouver les moyens de se rapprocher de la figure de l’ancêtre. A la différence du vieux dont l’âge est synonyme de pertes, l’âge de l’ancêtre symbolise les acquis de l’expérience.
De ce point de vue, il semble indispensable que notre société repense les modèles sociaux du grand âge en vigueur dans les représentations collectives. Permettre à la figure de l’ancêtre de redevenir figurante pourrait être un moyen de contribuer au bien vieillir d’une classe d’âge en devenir.

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