La figuration de la comparaison, une virtualité fictionnelle

Nathalie Petibon

Introduction

Chez les théoriciens, la comparaison fait souvent « pâle figure » aux côtés de sa consœur la métaphore. Depuis l’Antiquité, elle n’a en effet jamais été considérée de manière véritablement autonome : l’observant comme forme analogique, on l’a toujours envisagée dans sa relation avec la métaphore, et généralement en relation d’infériorité, voire de subordination à celle-ci. Ainsi, selon Henri Meschonnic, ce sont « deux mille ans de dépréciation rhétorique et logique » [Meschonnic, 1970, p. 120] qu’a subis la comparaison.
Pourtant, en pratique, l’un des procédés favoris de la langue consiste à articuler au sein des discours les métaphores aux comparaisons, les unes étayant les autres dans un rapport étroit d’interdépendance, sans domination de l’une ou l’autre. Voyons par exemple ce passage bien connu de Madame Bovary de Flaubert, où Emma se désespère du départ du jeune Léon :
Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il y pétillait plus fort que, dans une steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyer près de s’éteindre, elle allait chercher tout autour d’elle ce qui pouvait l’aviver davantage ; et les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu’elle éprouvait avec ce qu’elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse [Flaubert, 2001, p. 187].

Comparaisons et métaphores s’allient ici de manière inextricable : la première comparaison, associant le souvenir de Léon à un feu de voyageur sur une steppe, est prolongée par la métaphore filée du « foyer », au sein de laquelle se développe, entre autres, une nouvelle comparaison (« ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts »).
Comment, dès lors, comprendre le traitement inégal généralement accordé aux deux figures ; comment expliquer la dépréciation communément réservée à la comparaison ? Peut-être est-ce l’idée de figure de la comparaison qui pose problème. En effet, nombre de commentateurs s’accordent à dénier à certains types de comparaisons la dénomination de figures. Depuis l’Antiquité s’est ainsi établie une distinction entre la comparaison dite simple, qui opère de manière quantitative et que l’on ne considère pas comme une figure, et la comparaison dite, elle, figurative, qui opère de manière qualitative. Certains grammairiens vont même jusqu’à mettre en doute la qualité de figure de la comparaison en général : « Peut-on dire que la comparaison est une figure […], puisqu’elle n’opère aucun écart entre la pensée et l’expression attendue ? » [Henry, 1971, p. 62]. La comparaison est ici clairement mise en concurrence avec la métaphore, envisagée comme écart de langage, comme formulation déviante. Ainsi, c’est non seulement la permanente appréhension des comparaisons par rapport à la figure de la métaphore, mais aussi leur diversité qui semblent nuire à une intellection claire de leur « figurabilité ».
Pourtant, l’hétérogénéité constitutive de la comparaison, ainsi que ses différences avec la figure de la métaphore forment peut-être autant d’occasions d’appréhender le processus de figuration en sa naissance même. En d’autres termes, puisqu’il est possible de discriminer la comparaison simple de la comparaison figurative, et celle-ci de la métaphore, on postulera ici que l’étude de la comparaison peut fournir un point de vue pertinent pour envisager le processus de figuration.
Pour ce faire, il sera bon, en premier lieu, d’examiner les conceptions rhétoriques les plus prégnantes de la tradition interprétative de la comparaison, c’est-à-dire celles d’Aristote et de Quintilien essentiellement. Nous examinerons ensuite l’évolution de ces conceptions dans les époques ultérieures. Et enfin, la question de la figuration de la comparaison sera directement envisagée, non plus dans les termes d’une rhétorique du discours, mais dans ceux d’une rhétorique de la pensée.


1. Comparaison et rhétorique

1.1. Aristote : la comparaison et la métaphore comme opération analogique

Aristote, dans le troisième livre de la Rhétorique, cherche à définir un genre langagier qu’il nomme metaphora [1]. Ce genre regroupe toutes les expressions qui font apercevoir une ressemblance. La metaphora n’équivaut donc pas seulement à ce que nous entendons aujourd’hui par « métaphore », mais elle ressortit à toute opération d’intellection analogique. Ce genre regroupe, entre autres, deux espèces distinctes, l’une, développée, qu’Aristote nomme eikon, et l’autre, plus resserrée, que le philosophe nomme – étrangement – du même terme que le genre lui-même, metaphora (qui équivaut, dans ce cas, à « notre » métaphore). Cette dernière est définie comme l’attribution à une réalité d’une dénomination qui n’est pas la sienne. L’eikon est, quant à lui, défini comme cette métaphore augmentée d’une prothesis, c’est-à-dire d’un discours développé. En effet, au sein de l’eikon, un discours que nous appellerions aujourd’hui « comparant » est joint au « comparé ». L’eikon aristotélicien équivaut donc à ce que nous appelons aujourd’hui « comparaison ». Pour différencier ces deux espèces discursives appartenant au genre metaphora, Aristote cite les fameux exemples : « Achille s’élança comme un lion » (eikon) et « le lion s’élança » (métaphore). En réalité, peu importe à Aristote la différence de verbalisation entre comparaison et métaphore, puisque l’essentiel, à ses yeux, est le fait que la comparaison et la métaphore fassent toutes les deux apercevoir la ressemblance présente entre Achille et l’idée du lion selon une seule et même opération analogique.
L’association aristotélicienne de la comparaison et de la métaphore est la première d’une longue lignée. Malheureusement, les rhéteurs ultérieurs vont retenir de cette conception essentiellement la différence de longueur entre la comparaison et la métaphore, omettant ainsi l’idée pourtant primordiale de l’existence du genre global metaphora. Ils vont alors, par l’élaboration de nouveaux systèmes rhétoriques, restreindre leur attention à de plus petits éléments discursifs et non plus s’intéresser au processus de ressemblance. La rhétorique consistera alors de plus en plus en une identification de ces différents éléments comme figures de langage et en une classification.

1.2. Quintilien :
comparatio n’est pas similitudo

Héritier d’Aristote, Quintilien, dans l’Institution oratoire, définit la métaphore comme similitudo brevior (VIII, 6, 18), c’est-à-dire comme une similitude assez brève – « similitude » signifiant pour lui ce que nous appellerions aujourd’hui le « comparant » d’une comparaison [2]. Quintilien reprend les exemples « léonins » d’Aristote et écrit : « Je fais une comparaison (comparatio) quand je dis d’un homme qu’il a agi en telle occasion comme un lion ; une transposition métaphorique (translatio) quand je dis de cet homme : « c’est un lion » ». On voit donc que Quintilien use, dans son écrit, de deux termes différents : similitudo et comparatio. Quand il appelle la métaphore similitudo brevior, il veut donc juste indiquer le caractère bref et frappant de la métaphore, sans l’associer à la comparaison proprement dite.
Mais les successeurs de Quintilien vont ignorer cette subtilité. Confondant les termes similitudo et comparatio, ils vont comprendre la métaphore comme une comparaison abrégée, c’est-à-dire privée de son outil comparatif. On assiste donc là au retournement de la conception aristotélicienne, puisque ce n’est plus la comparaison que l’on explique comme étant une métaphore complétée par un comparant, mais c’est la métaphore que l’on explique comme étant une comparaison amputée. L’intérêt des rhétoriciens se focalise en effet de plus en plus sur la figure de la métaphore, particulièrement prisée en raison de la puissance de son effet par rapport à l’économie de ses moyens.

1.3. La « rhétorique restreinte » et la comparaison
La rhétorique classique s’attache essentiellement à la classification des figures, se « restreignant » ainsi, selon le terme de Gérard Genette [Genette, 1972], à un seul aspect (les figures) de la seule elocutio des Anciens (alors que le champ rhétorique antique comprenait les cinq éléments suivants : inventio, dispositio, elocutio, actio, memoria). Dans son traité des Figures du discours, « que l’on peut à bon droit considérer comme l’aboutissement de toute la rhétorique française, son monument le plus représentatif et le plus achevé » selon Genette [Fontanier, 1977, p. 5], Fontanier classe la métaphore (après la métonymie et la synecdoque) parmi les tropes proprement dits, tandis qu’il appréhende la comparaison comme un non-trope (mais bien comme une figure – plus précisément, comme une « figure de style par rapprochement »). Il définit les figures comme « les formes, traits ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux par lesquels le discours […] s’éloigne plus ou moins de ce qui eût été l’expression simple et commune » [Fontanier, 1977, p. 279], c’est-à-dire que la figuration est uniquement comprise en termes d’écart, de déviance. Le trope, quant à lui, est entendu comme le changement de sens d’un mot. La comparaison est donc considérée par Fontanier comme une déviance langagière, mais sans changement de sens des mots qui la composent.
Par la suite, la rhétorique moderne se focalise sur les figures de la métaphore et de la métonymie, puis uniquement de la métaphore, « figure des figures » selon l’expression de Michel Deguy [Deguy, 1969], et n’accorde que très peu d’intérêt à la comparaison. Dans la pratique littéraire, à la fin du XIXe siècle, l’attitude d’un Mallarmé se flattant d’avoir banni de son langage la comparaison (« Je raye le mot comme du dictionnaire », écrit-il dans une lettre) témoigne bien de la suprématie accordée à la métaphore sur la comparaison. Et au début du XXe siècle, la façon dont Proust nomme « métaphore » ce qui s’avère bien souvent être une comparaison (par exemple dans son fameux article intitulé « À propos du « style » de Flaubert » [Proust, 2006]), reflète une certaine conception idolâtre de la métaphore, en même temps qu’elle exprime la confusion régnant entre les termes de comparaison et métaphore.
Vers le milieu du XXe siècle, la pratique et les théories surréalistes, en particulier celles d’André Breton, présentent l’état le plus avancé de l’assimilation conceptuelle entre tournures métaphorique et comparative. Mais elles se doublent aussi d’un intérêt marqué pour la comparaison. Breton écrit ainsi, en 1947, dans un article intitulé « Signe ascendant » :
Au terme actuel des recherches poétiques, il ne saurait être fait grand état de la distinction purement formelle qui a pu être établie entre la métaphore et la comparaison. Il reste que l’une et l’autre constituent le véhicule interchangeable de la pensée analogique et que si la première offre des ressources de fulgurance, la seconde (qu’on en juge par les « beaux comme » de Lautréamont) présente de considérables avantages de suspension. […] Le mot le plus exaltant dont nous disposons est le mot COMME, que ce mot soit prononcé ou tu [Breton, 1953, p. 138].

Le suspens analogique dû à la présence du « comme » qui maintient une tension à résoudre est désormais envisagé comme une qualité et non pas déprécié au regard de la vision « éclair », tout à la fois lumineuse et mystérieuse de la métaphore.
Dans son article sur la « rhétorique restreinte », Gérard Genette fait le bilan de cette réduction progressive des figures à la seule métaphore et s’intéresse aux rapports entre la comparaison et la métaphore dans un tableau synthétique [Genette, 1972, p. 30] dont la visée est tout à la fois de signaler le crédit abusif accordé à la métaphore, de clarifier certaines confusions présentes entre les deux figures d’analogie, et de montrer la continuité existant entre elles. Pour finir, ayant pointé l’impasse de la rhétorique classique, Genette appelle de ses vœux une nouvelle rhétorique, qui soit non plus taxinomique, mais qui ressortirait à une « sémiotique des discours » [ibid., p. 40]. C’est donc le processus de figuration qu’il importe d’étudier et non pas la simple forme des figures.
Il semble ici, qu’en un cercle parfait, nous soyons ramenés à revenir vers Aristote, puisque, comme nous l’avons vu plus haut, il comprenait la comparaison non pas comme figure de mots, mais comme opération analogique au sein d’un discours – metaphora où la distinction entre métaphore et comparaison s’avérait secondaire. Mais qu’en est-il donc de la figuration de la comparaison ? Ressortit-elle au même processus que celui de la métaphore ou bien relève-t-elle d’un tout autre principe ?

2. Le processus comparatif

2.1. Entre ordres scientifique et poétique

Comme l’analogie, tout à la fois proportion mathématique et similitude de rapports poétique, la comparaison témoigne d’une polarisation double, entre ordre scientifique (au sens large d’ordre mesurable, quantifiable, vérifiable) et ordre poétique, alors même qu’elle ne présente qu’une seule et même structure syntaxique. D’un côté, la comparaison ressortit à l’analyse, à la décomposition quantitative, logique, d’éléments différents ou semblables existant entre deux ou plusieurs objets (par exemple : « Pierre est grand comme son père »). Et, de l’autre côté, la comparaison, comprise comme rapport établi dans la langue entre deux objets, ressortit, cette fois-ci, à la réunion qualitative d’éléments différents, à une sorte de synthèse, c’est-à-dire à l’exact contraire de l’analyse (par exemple : « Pierre est grand comme un gratte-ciel »). On a donc d’une part un type comparatif, quantitatif et analytique, qui est de l’ordre du scientifique, et d’autre part, un type, qualitatif et synthétique, de l’ordre du poétique.
Le premier type constitue ce que les Anciens nomment une comparatio, c’est-à-dire une comparaison simple, qui met en rapport quantitatif des réalités comparables, sans introduire de rupture dans l’isotopie du contexte, c’est-à-dire sans rien introduire de différent, d’insolite, d’inattendu dans l’univers sémantique homogène fabriqué par le contexte. Ici, l’égalité de taille existant entre Pierre et son père est quantifiable, mesurable, vérifiable. « Pierre est grand comme un gratte-ciel » constitue pour sa part une similitudo [3], comparaison figurative car l’isotopie du contexte immédiat est rompue. En d’autres termes, il n’y a pas de similarité réellement possible, pas de commune mesure entre la taille de Pierre et celle d’un gratte-ciel, mais instauration d’une égalité imaginaire entre la taille humaine et une hauteur superlative. Il se crée ainsi dans l’esprit une représentation qualitative nouvelle. On peut aussi remarquer qu’il est possible de transformer la comparaison figurative en métaphore. Dans un contexte spécifique, on pourrait en effet surnommer Pierre « le gratte-ciel » – ce qui n’est pas envisageable avec la comparaison simple, puisque surnommer Pierre « son père » n’aurait ici aucun sens.

2.2. Le rôle de l’isotopie

Comme le note Paul Ricœur dans La Métaphore vive, la comparaison figurative met en jeu le rôle de l’isotopie tout comme la métaphore (c’est-à-dire qu’elles introduisent du « différent », de l’insolite dans l’énoncé) [Ricœur, 1975, p. 234]. Mais, si toutes deux présentent le même écart par rapport à l’isotopie du contexte, elles ne signifient pas de la même façon. En effet, dans la métaphore, l’incompatibilité sémantique entre un terme et son contexte va motiver une interprétation figurée. Par exemple, dans « Pierre est un gratte-ciel » (métaphore dite in praesentia car le comparé et le comparant sont en présence), ou bien dans la formule « le gratte-ciel arrive » désignant Pierre (métaphore dite in absentia), le sens littéral des deux phrases est irrecevable ; pourtant elles sont compréhensibles. En effet, leur interprétation se fait en sélectionnant le trait considéré comme le plus caractéristique du comparant (la hauteur d’un gratte-ciel) pour le projeter dans le comparé (Pierre), rétablissant ainsi la recevabilité de la phrase.
Au contraire de la métaphore, dans la comparaison, le comparé et le comparant sont compris dans un sens propre, le sens figuré restant latent. Dans « Pierre est grand comme un gratte-ciel », il y a à la fois différence entre Pierre, qui reste un humain, et le gratte-ciel, qui reste un bâtiment très haut, et identité entre Pierre et le gratte-ciel, compris cette fois en tant que représentant de l’idée de haute stature. L’adverbe « comme » permet la juxtaposition de deux éléments, les mettant en tension sans les faire fusionner. C’est en cela que réside « l’originalité syntagmatique » [Meschonnic, 1970, p. 122] de la comparaison : dans ce « pouvoir de retardement » [ibid.] ou de « suspension » [Breton, 1953, p. 138] par un terme comparatif explicite.
Ainsi, alors que la métaphore agit en imposant sa vision (Ricœur parle à ce propos de « véhémence ontologique » [Ricœur, 1975, p. 321]), la comparaison, elle, propose une vision, elle fait miroiter les possibles tout en gardant pied dans la réalité.

2.3. Catégorisation virtuelle ou effective

Catherine Détrie, dans son ouvrage intitulé Du sens dans le processus métaphorique, paru en 2001, compare la comparaison et la métaphore et arrive à la conclusion qu’elles ne procèdent absolument pas à la même opération intellective : « Le processus métaphorique vise la représentation, par un sujet, d’une réalité perçue, soumise au filtre perceptif qui la construit. [C’est-à-dire que, par la métaphore, le sujet construit sa propre représentation de la réalité qu’il perçoit.] La comparaison procède d’un autre processus puisqu’elle manifeste que la réalité perçue évoque un autre domaine, mais n’est pas de l’ordre de cet autre domaine, l’outil comparatif explicitant cette approche » [Détrie, 2001, p. 255]. Pour Catherine Détrie, la métaphore dit ainsi ce qui « est pour », tandis que la comparaison dit ce qui « est comme ». La linguiste infère alors que la métaphore dit ce qui est, tandis que la comparaison dit ce qui n’est pas. Selon elle, la métaphore permet la catégorisation du réel car le locuteur sélectionne le terme qui est à ses yeux le plus apte à manifester son rapport au réel non encore nommé, dont il souhaite rendre compte dans son discours, tandis que la comparaison ne travaille pas la catégorisation conceptuelle du réel, mais « se contente d’opérer une analogie, toujours explicitée par un outil comparatif, entre deux entités du réel, déjà catégorisées » [ibid.]. En d’autres termes, chez un autre commentateur : « Dans la comparaison, le mot ne signifie pas autre chose que ce qu’il signifie habituellement, alors que dans la métaphore, il se charge d’une signification nouvelle » [Moreau, 1982, p. 25].
Pour convaincante et vivifiante que soit la pensée de Catherine Détrie concernant la métaphore, il semble toutefois abusif d’assimiler le être comme de la comparaison uniquement à un n’être pas. En effet, être comme signifie tout à la fois et de manière égale « n’être pas identique » et « être identique ». Michel Deguy résume cette idée, qu’il reprend des analyses de Paul Ricœur, en disant que comparer, c’est « tenir le être-et-n’être-pas dans le « être comme » » [Deguy, 1999, p. 27]. Plutôt qu’une existence à l’identique de deux éléments, la comparaison figurative exprime donc une potentialité d’existence. Elle ne dit pas ce qui est, mais ce qui pourrait – ou aurait pu – être. Il y a bien, ainsi, dans la comparaison une catégorisation nouvelle, non édictée mais posée comme virtualité.
Si l’on reprend les premiers mots du passage de Flaubert déjà cité : « dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui », on peut noter que l’écrivain modalise par un « comme » l’assertion attributive (métaphore in praesentia) « ce souvenir fut le centre de son ennui ». C’est cette modalisation, cette proposition de fiction qui est ensuite développée en quelques lignes – développement que la métaphore n’aurait pas pu provoquer puisqu’elle s’« auto-satisfait » dans la vision qu’elle impose.

2.4. Une fiction en miniature

Cette catégorisation « en puissance », présente dans la comparaison figurative, rend celle-ci proche de la métaphore, mais sur un mode non assertif. Ainsi, le processus de figuration à l’œuvre dans la comparaison figurative consiste à suggérer un autre point de vue possible sur le monde. En proposant des ressemblances, des rapports, la comparaison feint, simule une voie vers une nouvelle catégorisation potentielle. En ce sens, comme la métaphore bien que de manière différente puisque développée, la comparaison constitue une construction imaginaire, une fiction en miniature, et donc une figure. Irène Tamba-Mecz, dans son ouvrage consacré au sens figuré, développe cette idée : « Envisagé dans une perspective relationnelle synthétique, le sens figuré apparaît comme un indice de fiction, affecté à certaines des représentations que construit le discours » [Tamba-Mecz, 1981, p. 190]. La figuration de la comparaison a donc lieu lorsque la comparaison s’éloigne du simple constat d’une ressemblance (comparaison simple) pour forger une fiction de ressemblance (comparaison figurative). Cette figuration se produit alors dans la tension relationnelle présente entre les deux membres de la comparaison. La comparaison figurative propose « une vision autre, distincte de celle composée par l’intelligence pragmatique ou scientifique » [ibid, p. 192]. Dans la relation nouvelle qu’elle crée, la comparaison dé-figure la représentation existante du réel pour mieux figurer celui-ci.

2.4. Échange de rôles

Comme nous venons de l’évoquer, si la comparaison et la métaphore produisent toutes deux un sens figuré, elles ne procèdent toutefois pas de la même manière : la métaphore impose une vision, tandis que la comparaison propose. Il semble s’être produit récemment une sorte de renversement des prérogatives accordées jusqu’alors aux deux figures : ne considérant plus la métaphore comme la figure typique de la poésie, on a pu reconnaître dans la comparaison – comme Breton déjà – un moyen privilégié pour l’écriture poétique.
La métaphore est vue comme le fondement même du langage ordinaire. Comme le remarque Catherine Détrie, « la métaphore n’est pas du côté du poétique (rôle qu’on lui confère souvent, et que contredit le langage ordinaire, qui la sollicite abondamment), mais elle est du côté de l’idiolecte revendiqué, d’un je qui s’inscrit dans son propre discours […] Elle manifeste, de la part de l’énonciateur, le désir de faire partager (version irénique) / d’imposer (version agonale) son point de vue en le rendant représentable […] elle est violence à la langue » [Détrie, 2001, p. 180]. Entendue du point de vue d’une rhétorique de la pensée et non plus du discours, la métaphore ne peut plus être considérée comme trait distinctif du poétique, par contre la comparaison paraît pouvoir s’y prêter. Henri Meschonnic voit dans le comme « le « sésame » d’un rapport nouveau, du mystère possible, le mot même qui signifie « poésie », depuis le Comme de Desnos (« Comme, je dis comme et tout se métamorphose ») jusqu’au livre de Marcelin Pleynet intitulé Comme, poésie et au vers de Michel Deguy : « Ma vie / Le mystère du comme » » [4] [Meschonnic, 1970, p. 121]. La comparaison est ainsi investie d’un pouvoir poétique décerné auparavant à la métaphore.
Il semble toutefois que les deux figures soient avant tout à penser en étroite interdépendance, comme nous le notions à propos du passage de Flaubert cité ci-dessus. Toutes deux participent du « démon de l’analogie » et élaborent, en se renforçant mutuellement, des mondes nouveaux.

Conclusion

La confrontation permanente de la comparaison figurative avec la métaphore au fil des siècles révèle ainsi, par-delà leurs différences formelles, l’identité de leur processus figuratif, déjà relevée par Aristote. Toutes deux sont des fictions à l’échelle miniature, que ce soit en acte dans la métaphore, ou en puissance dans la comparaison. Chaque comparaison figurative semble ainsi signifier : « on pourrait dire que… ». À ce titre, la comparaison participe d’une reconfiguration possible du monde, d’une catégorisation virtuelle. Elle fait apercevoir les correspondances et expérimenter l’« autre ». En ce sens, elle opère bien de la même manière que la métaphore, qui « permet de comprendre quelque chose (et d’en faire l’expérience) en termes de quelque chose d’autre » [Lakoff et Johnson, 1985, p. 15]. Ne transformant pas la configuration de la réalité comme la métaphore, la comparaison permet de défigurer momentanément, par l’entremise du comme, la réalité pour laisser entendre ses possibles au sein d’une petite fiction poétique.

Bibliographie

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[1] Sur la conception aristotélicienne de la métaphore et de la comparaison, voir Tamba-Mecz et Veyne, 1979.

[2] Sur la conception quintilienne de la comparaison et de la similitude, voir Arpad Vigh, 1975, et Le Guern, 1973, p. 54.

[3] Sur les termes comparatio et similitudo, voir Le Guern, 1973, p. 52.

[4] Henri Meschonnic fait successivement référence aux ouvrages suivants  : Robert Desnos, Domaine public (Les Sans-cou, Comme), 1934, Paris, Gallimard, p. 257 ; Marcelin Pleynet, Comme, Paris, Le Seuil, 1965 ; Michel Deguy, Ouï-dire, Paris, Gallimard, 1966, p. 37.

 

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