« Nous vîmes alors une merveille » : aspects mythiques et quête identitaire dans la recension epsilon
du Roman d’Alexandre

Christine SEMPERE
Lettres Modernes, Université Paul-Valéry, Montpellier III


Résumé :

La recension epsilon du Roman d’Alexandre, récit byzantin du VIIIe siècle, illustre parfaitement le passage de la biographie légendaire au mythe d’Alexandre. Au cœur du processus des réécritures successives, le texte epsilon s’efforce, paradoxalement, d’ancrer l’œuvre nouvelle dans son époque, pour mieux se libérer ensuite des contingences de la réalité historique. Alexandre réactive dans son parcours et ses exploits les grandes figures mythiques de la littérature grecque, Oedipe, Héraklès, et surtout Prométhée, cependant, ce sont les épisodes de mirabilia qui, en mettant le personnage en contact avec des monstres aux frontières de l’humain, vont dessiner l’image originale d’un héros en quête d’humanité et d’identité.


Mots-clés :

Alexandre le Grand – Roman d’Alexandre – Byzance – mythe – biographie – mirabilia - Intertextualité – réécriture – figure du héros - initiation


Keywords :

Alexandre the Great – Alexander Romance – Byzantium – myth – biography – mirabilia – intertextuality – rewriting - heroic figure – initiation



La recension epsilon du Roman d’Alexandre est l’œuvre d’un chrétien anonyme du VIIIe siècle, avatar byzantin d’un mythe qui a commencé à se développer du vivant même du Macédonien, dont la conquête se place entre 334 et 323. Alexandre, après avoir affermi en Grèce le pouvoir transmis par son père, avait emmené dans son expédition en Orient des historiens chargés de conserver la mémoire de l’événement sans précédent qu’on pressentait. Paradoxalement, par le hasard de la transmission des textes, c’est grâce à des historiens relativement tardifs, entre le Ier siècle avant J.-C. et le IIe après, qu’on connaît la conquête du Macédonien, car il ne subsiste de ces « Historiens compagnons d’Alexandre » [Pédech 1984, p. 25 sq], que quelques fragments. En une dizaine d’années, Alexandre a conquis ce que les Grecs appelaient l’oikouménè, l’ensemble du monde habité, faisant ainsi prendre conscience qu’un individu pouvait changer une destinée collective. Cette conquête marque une charnière dans l’histoire grecque, le passage de l’époque classique à une époque d’ouverture de l’hellénisme au monde, époque d’échanges culturels, qui voit naître l’extraordinaire puissance d’attraction de la figure d’Alexandre sur les littératures grecque, latine, puis vernaculaires.

Le texte du Roman d’Alexandre trouve ses origines au IIIe siècle de notre ère ; ensuite, c’est une réécriture sans fin qui s’est opérée dans une trentaine de langues, jusqu’aux dernières versions qui nous sont contemporaines. Alexandre continue de représenter dans l’imaginaire collectif la plus haute personnification de la gloire et de la puissance humaines, comme en témoigne l’étonnante vitalité du mythe dans ses formes littéraires, de même que dans les arts figurés.

Comment expliquer le succès de ce roman  ? Le caractère fascinant de ce texte consiste à voir naître et se développer le mythe sous nos yeux. Il s’agit dès lors de s’interroger sur les modalités de l’élaboration du mythe, au-delà de l’héroïsation du personnage. C’est précisément dans ce passage de la biographie légendaire au mythe d’Alexandre que le texte epsilon se trouve être un chaînon de première importance [1].

Il apparaît d’abord que c’est par la réécriture que s’élabore le mythe. Celle-ci est à chaque fois vecteur d’une resémantisation, par le jeu de l’intertextualité interne, c’est-à-dire des relations que chaque texte entretient avec les autres versions du Roman. Il s’agira donc d’évoquer brièvement l’histoire de ce roman pour essayer d’appréhender les raisons de cette nouvelle réécriture au VIIIe siècle et la réception de cette version.

Nous nous intéresserons ensuite à l’intertextualité externe, à partir de l’étude de la figure héroïque. Quelles sont les grandes figures mythiques de la littérature grecque qu’Alexandre réactive dans la recension epsilon, et comment se situe-t-il par rapport à elles ?

Nous essaierons enfin de voir en quoi le merveilleux fait de cet Alexandre une figure mythique originale, et en même temps étonnamment moderne.


De la biographie légendaire au mythe

Née cinq siècles après le Roman originel dont nous n’avons plus trace, mais dont la diffusion fut certainement rapide [2], la recension epsilon ne subsiste aujourd’hui que dans un seul manuscrit, mais elle est au nombre des trois familles du Roman, qui, combinées entre elles et/ou à d’autres sources, seront à l’origine de la transmission du texte dans le monde grec jusqu’au XVIIIe siècle et même au-delà dans les arts populaires, mais aussi dans le monde occidental, et oriental.

Le récit a bien sûr connu de multiples transformations, cependant la trame narrative héritée de l’original est relativement stable, épousant la chronologie de la vie du personnage. Les premiers textes présentaient une division en trois livres : le premier était celui des Enfances, relatant la naissance et les premiers exploits du héros, le deuxième s’intéressait aux batailles et aux conquêtes, et montrait Alexandre affrontant le roi perse Darius. Le livre III donnait à la conquête une tonalité à la fois fabuleuse et eschatologique : c’était le livre de l’au-delà, qui transportait le lecteur hors du monde connu à travers l’exploration et la conquête de l’Inde de Poros, puis aux frontières de la vie humaine avec la rencontre des sages indiens, la quête de l’immortalité et la marche du héros vers la mort.

Le mode de composition est conforme à la tradition du Roman : on pense à l’image du rhapsode grec, qui, tel Homère, « coud » des textes d’origines et d’époques très diverses, certains remontant aux origines du Roman, d’autres beaucoup plus récents, pour répondre à des préoccupations plus actuelles [3].

L’auteur avait à sa disposition deux versions grecques du Roman : les recensions alpha et bêta, dont la combinaison constitue la trame de son récit. Alpha correspond à l’état le plus ancien que nous connaissions du Roman : il est représenté par une version grecque et une version latine du début du IVe siècle. Ce texte est empreint d’une couleur égyptienne très marquée, due au fait que le texte originel a très probablement vu le jour dans le milieu alexandrin hellénisé, plein de ferveur à l’égard du conquérant dont le tombeau, à Alexandrie, a longtemps fait l’objet d’un culte. Il s’agit d’un roman haut en couleur, un peu hétéroclite, où coexistent passages en prose, morceaux épistolaires et passages versifiés.

La recension bêta est une réécriture d’alpha, qui s’est élaborée au Ve siècle à Byzance. Son auteur, chrétien, s’est efforcé d’helléniser le récit en réduisant la place accordée aux dieux et héros égyptiens. Il a aussi souhaité uniformiser le texte, qu’il rédige intégralement en prose, dans un grec plus populaire, et il a tâché de le rendre plus cohérent et plus proche des données historiques. Cette version a connu un grand succès à Byzance.

Comment justifier dès lors la composition d’une nouvelle version ? L’auteur de la recension epsilon avait d’abord à cœur de faire œuvre littéraire, dans une perspective d’émulation à l’égard de bêta. Le style est en effet plus soigné, émaillé de réminiscences d’auteurs classiques, et en particulier d’Homère, ce qui atteste une volonté de s’adresser à un public large, mais néanmoins cultivé. La composition montre que l’auteur a utilisé un texte de type alpha comme source principale, auquel il a ajouté des emprunts faits à bêta, qui visent à amplifier le matériau fabuleux. Il a également réorganisé le récit, qui s’articule désormais autour de trois longues lettres d’Alexandre à sa mère Olympias, conçues dans un jeu polyphonique.

Le texte est moins long que celui des recensions précédentes, l’auteur préférant viser à la cohérence du récit plutôt qu’à l’exhaustivité. La guerre contre les Perses de Darius constituait un passage obligé de l’œuvre, cependant ce point est rapidement traité ; l’auteur abrège, supprime des épisodes, et opère des déplacements afin d’associer des éléments auparavant autonomes : c’est ainsi que les ambassadeurs de Darius ne se présentent plus du vivant de Philippe, mais après l’investiture d’Alexandre (9-10). Même concentration des effets dans le regroupement sur les chapitres 15 à 18 des batailles du Granique, d’Issos et de Gaugamèles, autrefois réparties sur deux livres différents.

Ce procédé ménage une place à des apports de matériau nouveau qui contribuent à l’intérêt et à la pertinence de la nouvelle version. En effet, les ajouts réalisés sont d’abord au service d’une volonté politique. La campagne contre les Scythes menée par un héros âgé de huit ans seulement (8), rappelle les incursions des Avars dans l’empire byzantin au cours des VIe et VIIe siècles. On peut également considérer l’épisode des fondations de cités en Cilicie et en Syrie (14) comme un miroir de la puissance de l’Empire au temps où ces provinces lui appartenaient encore, avant qu’elles ne tombent aux mains des Arabes dans la première moitié du VIIe siècle. La soumission de Jérusalem (20), qui avait subi le même sort, et l’épisode de la conquête de l’Égypte (21-22), perdue en 619 au bénéfice des Perses, pourraient relever de la même fonction.

Le Roman s’inscrit ainsi dans la réalité byzantine contemporaine, témoin du développement d’une idéologie nationale qui exalte la Nouvelle Rome et la figure de l’empereur, moyen pour l’Empire de conjurer les menaces et les agressions qui l’ont fragilisé durant tout le VIIe siècle. Dès lors, la scène de course de chars (5) fait l’objet d’un développement et d’un soin tout particuliers : censée se tenir à Rome, c’est bien à Constantinople qu’elle se place, entre des factions évoquant explicitement la civilisation byzantine.

Ces innovations à visée politique s’accompagnent de nouveautés à caractère religieux, qui participent de la même idéologie impériale. Comme l’a montré Gilbert Dagron, « tout pouvoir de fait ne devient pouvoir de droit qu’en se sacralisant, notamment le pouvoir royal, source de tous les autres, dont chaque manifestation est une théophanie » [Dagron 1996, p. 17]. Par la christianisation de la figure d’Alexandre, l’auteur façonne l’image idéale d’un précurseur des basileis appelés par Dieu à régner sur le monde. Mais l’écrivain devait éviter les contradictions en conduisant, étape après étape, le héros sur un parcours spirituel qui rejoint l’histoire du christianisme. Chronologiquement, il s’agit d’abord d’évacuer progressivement du récit les dieux du paganisme : les seuls à subsister, pour leur rôle diégétique, sont ceux qui délivrent des oracles, Zeus et Apollon ; encore Alexandre n’est-il jamais représenté en train de leur rendre un culte, et leur action est-elle souvent supplantée par celle de la Providence divine.

Ensuite, cette « censure chrétienne » imposait de réduire la place que les premières versions, et surtout le modèle alpha, accordaient à la magie. Il va alors de soi que le géniteur, le père magicien, l’égyptien Necténabo, est récusé par Alexandre au bénéfice de Philippe, le père légitime, fondateur d’un lignage. Ce détachement du paganisme se concrétise avec la conversion d’Alexandre au dieu des juifs lors de son voyage à Jérusalem (20). Dès lors, après la fondation d’Alexandrie, le héros vient à rejeter au néant « les dieux de la terre, de l’Olympe et de la mer » et à proclamer qu’il n’y a « qu’un seul Dieu, inconcevable, invisible, qui échappe à toute recherche, porté par les séraphins et glorifié par le nom de Trois Fois Saint » (24, 2), selon les termes des Psaumes et du symbole de Nicée. Ils présentent ainsi Alexandre comme une figure initiatrice du syncrétisme chrétien : après avoir reçu la révélation de la vraie foi, le prosélyte juif devient un néophyte chrétien.

C’est bien cette christianisation du héros d’epsilon qui va permettre au texte de se diffuser largement dans le monde byzantin pendant tout le Moyen Âge et les Temps Modernes. Elle a donné lieu à maintes adaptations, du VIIIe au XVIIIe siècle, dans les domaines d’expression grec, slave et arabe. Le texte vit ainsi par ses réécritures, qui constituent autant de naissances renouvelées, témoins de l’extraordinaire capacité de la figure d’Alexandre à fournir un modèle aux générations successives.


Du réel à l’imaginaire : la construction d’un espace mythique et d’une figure mythique multiple

Le processus de mythification s’opère ici dans l’apparent paradoxe d’un double mouvement. Celui-ci ancre fortement cette nouvelle réécriture dans son époque, avec les implications sociopolitiques et religieuses que cela suppose. Or, parallèlement, le héros évolue dans le flou d’une temporalité et d’un espace qui deviennent symboliques, dévoués à la capacité de la figure mythique à cristalliser les interrogations humaines.

La recension epsilon est en effet étonnamment pauvre en notations temporelles et spatiales. Les premières concernent la progression de la conquête, mais elles sont extrêmement vagues : ce sont des marques chronologiques relatives, qui situent une action par rapport à l’autre — de type « puis », « ensuite », « quelques jours après », « après la mort de Darius », « au bout de cinquante jours » —, et non dans une temporalité absolue qui aurait recours par exemple aux mois du calendrier, comme c’était le cas dans les recensions précédentes et également chez les historiens [4]. Même la mort d’Alexandre n’est pas datée dans epsilon.

Les mêmes remarques s’imposent en ce qui concerne les lieux. La réduction des indications de lieu est particulièrement sensible, notamment dans la conquête de l’Égypte et la fondation d’Alexandrie, ainsi que dans le récit de la conquête perse, où l’on est surpris de ne voir mentionnée aucune des villes de l’empire achéménide qui figuraient dans les recensions précédentes. De même, la progression de la conquête est marquée par de vagues notations de direction : « vers le nord », « en direction du sud », « vers l’occident » [5]…

Il est donc difficile de dresser précisément l’itinéraire du héros. La géographie des conquêtes n’a finalement que peu d’importance ; ce qui compte, c’est leur étendue, leur caractère universel, le fait qu’Alexandre ait véritablement conquis l’oikouménè. Ainsi l’auteur réorganise-t-il l’itinéraire en le dédoublant en deux pôles : les rêves de conquête à l’ouest que certains historiens ont prêtés au Macédonien [6] sont introduits avec la soumission de Rome (13), ici considérablement amplifiée, de manière à rendre le héros maître de la totalité de la terre habitée. Il importe en effet de créer un espace mythique, dans lequel la quête d’Alexandre puisse s’accomplir.

C’est aussi dans cette dimension que la recension epsilon rejoint les grands mythes héroïques. Les lieux sont en effet symboliques, au service du parcours personnel du héros. Les notations spatiales produisent un discret effet de soulignement, tandis que la figure d’Alexandre réactive plusieurs grandes figures mythiques dans son parcours.

Dans la première partie du récit, celle des Enfances, c’est la quête des origines qui anime d’abord Alexandre, avec en filigrane, la figure d’Œdipe. Nous sommes en Macédoine, mais la cité royale de Pella n’est jamais nommée autrement que par « la ville de Philippe », son roi (2, 2-3 ; 8, 5). Alexandre est né de l’union d’Olympias, sa mère, et du dernier pharaon et mage égyptien, Necténabo, venu se réfugier en Macédoine lors de l’invasion de son pays par de mystérieux ennemis venus du nord. Olympias, stérile, avait eu recours aux services de l’Égyptien, pressée par la menace de son mari Philippe, qui menaçait de la répudier si elle ne concevait pas d’héritier. On avait ensuite fait croire à Philippe que c’étaient les dieux Ammon, Zeus, et le héros divinisé Héraklès qui avaient visité la reine. Alexandre lui-même se croyait le fils de Philippe jusqu’à ce qu’il tue Necténabo, par pur hasard, jouet de la destinée comme le fut Œdipe, pire, dans un acte gratuit commis alors qu’il recevait de lui une leçon d’astronomie (1-3).

C’est cet acte fort qui va réellement faire entrer Alexandre dans le lignage de Philippe. À l’occasion du domptage de Bucéphale (4), puis à la course de chars, et dans la guerre contre les Scythes, où il se montre un précieux bras droit pour Philippe, le jeune garçon a l’occasion de faire ses preuves. Il peut alors dignement recueillir la succession du père qu’il assiste dans ses derniers instants, à l’issue du combat qui lui permet de récupérer sa mère enlevée par un tyran voisin (7-9).

La démultiplication de la figure paternelle, entre Necténabo, Philippe, et les dieux, trouve son pendant dans celle des figures maternelles. Olympias se montre une mère abusivement protectrice, ne laissant personne approcher le nouveau-né, puis très soucieuse de son fils pendant la conquête. Alexandre lui écrira à plusieurs reprises, pour lui faire part de l’avancée de l’expédition, certes, et ainsi justifier qu’il ait peu de temps à consacrer à la correspondance, mais surtout pour lui signifier qu’il l’a remplacée, ou du moins qu’il a cherché à le faire, en épousant Roxane, la fille du roi perse Darius (19). Mais celle-ci est vite délaissée au profit d’un mignon, Charmidès « le charmant », dans les bras duquel meurt le héros. Une troisième femme fait figure de mère, mais de mère élective cette fois, il s’agit de Candace, reine du Pont, qui, à l’issue d’une péripétie qui conduit Alexandre à sauver son fils, montre au Macédonien des sentiments maternels qui ne font pas l’objet d’un rejet (43).

La confrontation des trois seules figures féminines humaines du Roman s’avère donc révélatrice de ce qu’on pourrait appeler un complexe d’Œdipe mal résolu. Par ailleurs, le héros se tient à l’écart de l’univers féminin, ne pouvant accéder à une histoire d’amour, trait qui le sépare des héros des romans grecs traditionnels, puis des romans grecs de chevalerie, qui se caractérisent par l’aventure et l’amour. La femme constitue plutôt une menace pour la réalisation éclatante de l’œuvre héroïque [Sellier 1985, p. 20], une entrave aux exploits et à la solarité du héros.

C’est donc à l’écart de celle-ci que les batailles prendront place. Dans sa quête de la gloire, du kléos, Alexandre se place dans la lignée des grands héros solaires grecs. Nous avons vu que la figure d’Héraklès était convoquée dès la naissance d’Alexandre. Le fils d’Alcmène, né lui aussi d’un adultère que permet un subterfuge, illustre la force physique : ainsi, en 4, 3, l’épisode du domptage de Bucéphale renvoie-t-il aux cavales de Diomède, de même que la force du héros à la course de chars en 5, 3. Héraklès illustre aussi la philoponia, l’ardeur à la tâche par ses travaux. Mais le modèle le plus revendiqué est Achille, exemple même du héros solaire par sa vaillance au combat et par sa beauté : en 3, 4, Philippe, frappé par la beauté d’Alexandre enfant s’écrie à sa vue « voilà un nouvel Achille ! ». Ce sont les seules armes d’Achille qu’Alexandre admire quand il visite l’Héroôn de Troie en 14, 6, et qu’il avait à l’esprit quand il a fait fabriquer les siennes (9, 3). Comme Achille au combat dans l’Iliade, la présence d’Alexandre dans un groupe conditionne la victoire dès son enfance (4). Cette force solaire du héros se laisse même deviner dans son regard. Selon la tradition mythique, Achille a l’œil étincelant [Iliade XVIII, 214 ; XIX, 15-17, 365 ; XX, 170-173 (comparé à un lion)], et ses armes resplendissent [Iliade XVIII, 130-131, 609-617]. Le portrait physique d’Alexandre à sa naissance se conforme à ce modèle héroïque :

Il avait trois apparences à la fois : par son audace et son âpreté, on aurait dit un aigle sur le point de s’abattre sur sa proie, sa poitrine était large, son cou solide, et sa chevelure fauve comme la crinière d’un lion ; ses dents étaient éclatantes et pointues comme des clous. Quant à ses yeux, le droit était noir, et le gauche couleur de feu, pour ainsi dire comme de l’or (3, 1).

Alexandre n’échappe pas à la tradition qui associe le héros à des animaux constamment mis en rapport avec le soleil, comme l’aigle, pour son regard perçant, et le lion à la crinière resplendissante. De plus, sa chevelure rappelle ici celle du dieu Apollon, qui représente la beauté solaire et son rayonnement. Il est également significatif que la couleur qu’Alexandre porte à la course de chars, microcosme image du macrocosme, réitération symbolique du trajet de l’astre solaire, soit celle d’anatellon, le rouge du soleil levant.

Cette force solaire n’exclut pas une force raisonnée, qui caractérise les vrais chefs. C’est en tant que héros fondateur de cités, on l’a vu, et au-delà, en tant que démiurge que s’impose la figure héroïque d’Alexandre. Les qualités du démiurge sont d’abord celles du bon chef : la philoponia déjà rencontrée — qui se manifeste aussi par l’agrupnia, la capacité à veiller tandis que les sujets ou les compagnons se livrent au sommeil réparateur — mais aussi la pronoia, la prévoyance, et la philanthropia, la clémence à l’égard des ennemis. Ces qualités, omniprésentes dans le récit, renvoient à la rhétorique de l’éloge : communes aux grandes figures historiques, elles sont finalement assez banales. Plus caractéristique est la mêtis, dans son sens large d’intelligence de la situation, qui comprend la sagesse, la prudence, mais aussi la ruse. La mêtis est la qualité d’Ulysse, « l’homme aux mille tours », polutropos, ou polumêtis. Celle-ci s’exerce tout particulièrement dans la guerre contre le chef indien, le géant Poros, dans un épisode non dénué d’humour, véritable parodie du style épique :

« Puis, au lever du jour, l’armée indienne se lança au combat. Des hommes apparaissaient, comme je l’ai dit plus haut, montés sur des éléphants ; on aurait dit des cités ambulantes, fortifiées de remparts. Dès qu’Alexandre les vit, il réfléchit immédiatement à une parade. En effet, sa vivacité d’esprit lui permettait une action rapide, ce en quoi il suscitait l’admiration. Il ordonna alors aux hoplites de faire ceci : lorsqu’ils seraient près des éléphants, de lâcher devant eux les tout petits porcelets qu’ils avaient emportés et qui grognaient beaucoup. Ainsi, quand les éléphants les virent, ils secouèrent aussitôt de haut en bas les nacelles pour les arracher, et ils s’enfuirent définitivement » (36, 6).

Mais le plus grand des démiurges grecs est Prométhée — « le prévoyant », lui aussi lié à la pronoia —, voleur de feu, titan civilisateur allié de la race humaine. C’est d’ailleurs souvent la mêtis liée au feu qui permet à Alexandre de triompher de ses adversaires, tant humains que monstrueux, en vertu du principe qui fait du feu un élément purificateur [Durand 1969, p. 195]. Alexandre l’utilise dans ses tactiques de guerre. En infériorité numérique contre les Scythes (7, 3) il fait encercler leur camp de torches qu’il allume de nuit, ne laissant qu’un passage qui mène l’ennemi à une embuscade. La figure de Prométhée est aussi présente en filigrane quand Alexandre apprend aux Pygmées à exercer leur pouvoir sur les hommes (26, 2) car c’est lui qui a enseigné aux hommes les connaissances pratiques, les technai. Prométhée est le héros de l’intellect ; il représente l’histoire de l’éveil de la conscience, avec sa matérialisation concrète, le feu, étape importante de l’intellectualisation qui éloigne progressivement de la condition animale l’être humain devenu conscient et capable de s’affranchir de l’emprise immédiate de la nature ambiante [Diel 1966, p. 238]. Guillaume Durand voit ainsi dans le feu un « succédané symbolique de la lumière-esprit » [Durand 1969, p. 196]. Par son statut divin, cousin de Zeus, Prométhée se trouve à la frontière entre l’humain et le supra humain… tout comme Alexandre qui connaîtra, par l’échec de son désir, au moins autant le complexe de Prométhée que le complexe d’Œdipe.

Alexandre, héros civilisateur, croit dominer et organiser le chaos, s’imagine être kosmokrator, le maître du monde. Cependant les étapes de la vie du héros solaire s’apparentent au trajet de l’astre : aurore, zénith, crépuscule…


« Les Chants du crépuscule »

Des voix initiatrices vont guider le héros dans un autre monde où s’opère une nouvelle quête, celle du sens. Les épisodes de mirabilia concentrent la dimension mythique de l’œuvre : ils contribuent au caractère séduisant de celle-ci, se faisant les garants de sa survie par la réécriture, tout en assumant l’une des fonctions essentielles du mythe, qui est d’apporter une réponse aux questions d’ordre anthropologique et métaphysique. Alexandre armé du feu s’avance vers le monde merveilleux, un univers mythique, fait de plaines, de déserts, de lacs, d’îles, de grottes et de pays de ténèbres. En effet, les épisodes merveilleux n’ont pas seulement une fonction ornementale : ils ne se contentent pas d’apporter une note exotique et plaisante au récit de voyage, mais accompagnent un itinéraire à la géographie symbolique, qui se veut aussi spirituel et personnel.

De fait, les curiosités rencontrées posent toutes, à des degrés divers, la question de l’humain. Alexandre combat certes des animaux géants, mais l’auteur passe très vite sur ces épisodes. Les éléments sur lesquels il s’attarde sont ceux qui possèdent avec l’humain un degré plus ou moins grand de proximité. On peut dès lors dresser la typologie suivante, qui fait apparaître trois grandes catégories :

— les êtres hybrides, intermédiaires entre l’homme et la bête, ou au corps monstrueux (géants sauvages et anthropophages, sirènes, centaures, cynocéphales, acéphales, bicéphales et ophiopodes) ;

— les presque humains, qui présentent des déviances morphologiques, ou comportementales, mais qui sont doués du langage (Amazones, Pygmées, nains unijambistes) ;

— les humains de l’au-delà : curieusement, ils apparaissent en fin de parcours, comme s’ils étaient le but de l’expédition. Ils sont en effet les vecteurs de la révélation, qu’il s’agisse des Gymnosophistes, sages ascètes détachés des besoins matériels, ou des Bienheureux, préfiguration des occupants du Paradis, et des oiseaux ailés à forme humaine, autrement dit, des anges.

Ces éléments établissent une définition progressive de l’humain, pour conduire Alexandre à la prise de conscience et à l’accomplissement de son destin. Cette définition est relative, elle se fait a contrario. De la diversité des rencontres, il ressort les critères de définition suivants :

— la taille, le monstre se définissant à l’aune de la taille humaine [7] ;

— la forme du corps, que celui-ci soit hybride ou non. En 33, 4, l’intervention du narrateur dans l’épisode des Hippocentaures bernés par une ruse guerrière d’Alexandre montre que l’aspect anthropomorphe est une condition sine qua non, nécessaire mais non suffisante, de l’humanité : « là où la forme humaine n’apparaît pas accomplie, de même, l’intelligence n’est pas entièrement donnée comme aux hommes » ;

— le vêtement, signe extérieur de la civilisation [8] : les monstres sont velus, et certains êtres au-delà de l’humain sont nus ;

— la nourriture : la cruauté du monstre se caractérise par sa nourriture horrible [9] ;

— le langage, élément essentiel, qui conditionne l’appartenance au genre humain [10], et qui, parallèlement, offre une mise en abyme de l’acte d’écrire.

Entre les mirabilia d’occident et ceux d’orient se place l’épisode central, nouveauté de la recension epsilon, du voyage d’Alexandre à Jérusalem. C’est à partir de ce moment que transparaît une angoisse existentielle. Dans la confrontation à un autre monde, les figures mythiques de désir et de pouvoir qui marquaient le portrait d’Alexandre laissent progressivement place à la réflexion sur soi d’un héros chrétien. Alexandre sort renforcé de sa conversion avant d’accomplir un miracle en récitant la profession de foi que constitue le Credo de Nicée [11]. Mais celui qui fut, comme le Christ, anatellon, soleil levant, est désormais gagné par le doute, et la révélation le conduit à une forme d’humilité.

Ce sont des figures presque christiques qui assument l’initiation du héros. Les Gymnosophistes, maîtres du langage, ont connaissance du nom d’Alexandre avant que le héros ne l’ait prononcé. Ils lui révèlent la puissance du langage et l’enjoignent de prendre la direction de l’île des Bienheureux, qui vont compléter leur enseignement. Leur chef Évanthès consent à Alexandre la révélation ultime, celle de sa mort prochaine, après la fin de la conquête (31, 2). Il annonce aussi la révélation du vrai Dieu, et de la fin du paganisme, dont les prétendus dieux se trouvent enfermés au pays des Ténèbres, dans la grotte d’Hadès. Alexandre, au risque de devenir fou, d’être possédé par un démon, va visiter ces grottes, où il trouve, enchaînés, les dieux du paganisme, accompagnés de tous ceux qui ont eu l’outrecuidance de se proclamer dieux (42, 3).

Il en sort sain et sauf, mais étreint par une terrible angoisse. Finalement, quel est le sens de son parcours s’il doit mourir ? Les recensions précédentes résolvaient le problème par une mort héroïque, une semi apothéose, avec l’arrivée d’un aigle, et une étoile qui s’élève dans le ciel. Mais nous sommes ici dans un roman chrétien… Si les héros chrétiens meurent aussi, l’auteur choisit de donner à Alexandre une mort modeste, mais pas celle d’un héros d’hagiographie. Une fois empoisonné, Alexandre meurt dans l’angoisse ; après des velléités de suicide, il quitte ce monde non sans larmes. Le peu de sérénité gagnée viendra de la vue de son meurtrier châtié par le cheval Bucéphale, et la présence réconfortante de son mignon pour ses derniers instants. Curieuse hagiographie qu’une hagiographie dont Dieu est finalement le grand absent…

Sans prétendre proposer ici une définition du mythe, il semble que l’on rencontre dans la recension epsilon certains de ses grands aspects. D’abord chaque recension du Roman opère l’inscription du mythe d’Alexandre dans la durée par sa réitération. Le recours au genre narratif, élément fondamental de la transmission du texte, présente un cheminement qui peut être celui d’un vécu : il raconte l’histoire d’un homme, dans laquelle d’autres hommes se reconnaissent. Le héros mythique, à la fois si loin et si proche par son caractère exceptionnel, est fortement individualisé, et détient une valeur d’exemplarité dans son parcours. De là s’opère un phénomène de projection qui fait de ses réexploitations et réécritures autant de resémantisations : Alexandre reste un héros insaisissable, dans lequel néanmoins chaque époque et chaque culture se reconnaissent en se l’appropriant, vivifiant ainsi le mythe.

Ensuite, différents mythèmes [12] concourent à la construction d’une figure mythique humaine. Paul Diel a montré comment le mythe se fait étiologique, soucieux d’expliquer la condition et la psychologie humaines. Ainsi les figures mythiques incarnent des types humains dont les mythes dévoilent les passions radicales. « Le héros lui-même et son combat représentent l’humanité entière dans son histoire et dans son élan évolutif. Le combat du héros est moins historique que psychologique. Ce combat n’est pas une lutte menée contre les dangers accidentels et extérieurs. C’est la lutte menée contre le mal intime qui toujours arrête ou ralentit l’essentiel besoin d’évolution » [Gaston Bachelard, préface à Diel 1966, p. 9].

En définitive, la figure d’Alexandre illustre le mythe de la connaissance : le désir, phénomène central de la vie humaine, désir de conquête, de connaissance du dehors, ce que les Grecs appellent le pothos, manifeste en réalité la volonté de connaissance de soi et de son destin, chère aux héros du roman médiéval, tels Perceval ou Guinglain. Dans la recension epsilon, cette volonté de connaissance s’exprime dans la dialectique du dehors et du dedans : par les rencontres des mirabilia s’exprime ce processus psychique qui, pour appréhender l’autre, renvoie toujours à soi, et aux mystères de l’humain. Comme si, dans cette hagiographie manquée, bien vivre, même lorsqu’on est un Alexandre, c’était apprendre à mourir…


Bibliographie

- DAGRON Gilbert (1996), Empereur et prêtre, étude sur le « césaropapisme byzantin », Gallimard.

- DIEL Paul (1966), Le symbolisme dans la mythologie grecque, Paris, Payot.

- DURAND Gilbert (1969), Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 11e éd. Paris, Dunod, 1992.

- DURAND Gilbert (1977), « À propos du vocabulaire de l’imaginaire. Mythe, Mythanalyse, Mythocritique » in Recherches et travaux, l’Imaginaire, bulletin n° 15.

- JOUANNO Corinne (2002), Naissance et métamorphoses du Roman d’Alexandre, domaine grec, Paris, CNRS Éditions.

- PEDECH Paul (1984), Historiens compagnons d’Alexandre, Les Belles Lettres.

- ROSS, D.J.A. (1985), Studies in the Alexander Romance, Londres, The Pindar Press.

- SELLIER Philippe (1985), Le mythe du héros, Paris, Bordas.

- TRUMPF Jürgen (2006), « Pap. Berl. 21266 – Ein Beleg für die historische Quelle des Griechischen Alexanderromans ? », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 155, p. 85-90, Bonn, Rudolf Habelt GMBH.

[1] Ma thèse de doctorat, soutenue en décembre 2005, propose une traduction et une étude littéraire de ce texte, édité en 1974 par Jürgen Trumpf, qui prépare actuellement une nouvelle édition, avec une traduction allemande.

[2] Des mosaïques de la villa de Baalbek-Héliopolis (Soueidié au Liban), datées de la fin du IVe siècle, reproduisent des scènes du Roman [Ross 1985, p. 339-365] ; l’analyse que mène Jürgen Trumpf d’un papyrus du IIIe siècle récemment édité tend à prouver qu’il existait déjà à cette époque plusieurs rédactions du Roman [Trumpf 2006].

[3] Sur l’histoire du Roman, l’ouvrage de référence est celui de Corinne Jouanno, paru en 2002.

[4] Le chapitre 12, qui évoque la campagne d’Alexandre en Grèce (336), ainsi que le débat des orateurs, qu’il avait demandé à Athènes de lui livrer en raison de leur politique antimacédonienne (en 335, cf. Arrien, Anabase I, 10) illustre bien ce procédé. Non seulement les événements ne sont pas datés, mais le texte témoigne d’une grande fantaisie, substituant un homme de lettres et des philosophes aux orateurs du texte alpha, dans un récit émaillé d’anachronismes.

[5] Seuls deux épisodes font exception à cette règle : celui de l’enfermement des peuples impurs, hérité d’une apocalypse d’origine syriaque, et celui des fondations de cités en Asie, où les toponymes font l’objet d’une réinterprétation.

[6] Sur les projets de conquête d’Alexandre à l’ouest, voir Arrien, Anabase VII, 1-4, Plutarque, Alexandre, 68, 1-2, Quinte-Curce, 10, 1, 17-19, et Diodore, 18, 4, 2-6.

[7] Voir les femmes géantes et ailées en 13, 6, les femmes sauvages en 25, 2, les pygmées en 26, 2, les hommes géants et sauvages en 28, 1...

[8] On pense à Ulysse naufragé qui reçoit des vêtements de Nausicaa [Odyssée VI, 191-122].

[9] Les femmes sauvages lèchent le sang des soldats blessés (25, 2).

[10] Cf la présentation des Gymnosophistes par le narrateur : « des hommes semblables à nous en tous points, et qui parlaient la langue grecque » (30, 4).

[11] Deux montagnes se rapprochent pour enfermer les peuples impurs et épargner à la terre entière leur souillure (39, 8).

[12] Selon la définition qu’en donne Gilbert Durand, c’est-à-dire « la plus petite unité de discours mythiquement significative ; cet « atome » mythique est de nature structurale (...) et son contenu peut être indifféremment un « motif », un « thème », un « décor mythique » (...), un « emblème », une « situation dramatique » » [Durand (1977), p. 5-9].

 

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