Le mythe d’Ixion revu par les poètes amoureux élisabéthains

Gaëlle GINESTET
Études Anglophones, Université Paul-Valéry, Montpellier III




Grâce à l’omniprésence de la mythologie classique dans la culture de la Renaissance, Ixion jouissait à la période élisabéthaine d’une grande popularité, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, contrairement à d’autres figures de l’hubris, condamnées comme lui à un châtiment éternel : Prométhée, Sisyphe ou Tantale. Avec pour héros un roi déchu, la fable d’Ixion met au premier plan l’ingratitude, la trahison, le crime, le désir et la douleur.

Que reste-t-il de la fable dans le texte poétique élisabéthain ? Le matériau mythique se voit nécessairement transformé, par simplification, déviation, ou adjonction, ne serait-ce que par la brièveté de certaines formes poétiques comme le sonnet. La sélection des motifs est évidemment conditionnée par le genre de la poésie amoureuse. Selon la stratégie de chaque poète, le mythe peut acquérir de nouveaux sens.

Il convient tout d’abord de rappeler la fable d’Ixion telle qu’elle était connue à l’époque élisabéthaine, par les auteurs antiques et les traités mythographiques. Nous examinerons ensuite des textes où Ixion est conforme à son modèle antique. Il figure peu en solitaire dans les poèmes élisabéthains : bien souvent, il est accompagné de ses frères d’infortune, les autres suppliciés, formant un groupe à géométrie variable. Enfin, Ixion est de nouveau singularisé dans d’autres textes, mais cela ne va pas sans une importante modification de son sens : le criminel méprisé de la littérature classique devient chez les Élisabéthains un objet d’envie et de pitié.

La fable d’Ixion

Parmi les écrits antiques où apparaît Ixion, on trouve les Géorgiques et l’Énéide de Virgile, les Métamorphoses d’Ovide, ou la Mythologie des Grecs de Diodore de Sicile. Cependant ces grands textes ne donnent pas un compte-rendu complet de la fable. Par exemple, les Métamorphoses ne font que décrire brièvement le châtiment d’Ixion aux Enfers, comme ici dans la traduction anglaise d’Arthur Golding (1567) :

Ixion on his restless wheel, to which his limbs were bound,
Did fly and follow both at once in turning ever round [1] [Golding 2002, IV, 571-572, p. 137].

Il faut lire les Fables d’Hygin ou La Bibliothèque d’Apollodore pour en savoir plus sur la fable d’Ixion, bien que ces auteurs n’en racontent pas la première partie. Mais ces livres n’ont pas été publiés en Angleterre à la période élisabéthaine, ni en grec, ni en latin, ni en anglais. La fable est parvenue aux Élisabéthains par les mythographies médiévales ou renaissantes, telles la Genealogie Deorum Gentili de Boccace et Mythologiae de Natalis Comes, plus connu sous le nom de Natale Conti. Voici la fable vue par ce dernier. Ixion, roi de Thessalie, conçut le projet d’épouser Die, fille du roi Déionée, à qui il promit de somptueux cadeaux s’il lui accordait la main de sa fille. Après les noces, Ixion ne tint pas ses promesses, et, pire, poussa son beau-père dans une fosse emplie de charbons ardents. Ce fut le premier cas de meurtre familial dans la mythologie grecque. Suite à ce drame, Ixion fut banni. Malgré son parjure et son crime, il fut pardonné et purifié par Jupiter, qui l’invita même à la table des dieux sur l’Olympe, où il but l’ambroisie qui rendait éternel. Mais Ixion, décidément bien ingrat, ne s’arrêta pas là. Il tenta de posséder une femme doublement interdite : Junon, déesse et épouse du grand Jupiter. C’est donc la femme de son bienfaiteur qu’Ixion chercha à prendre de force. Junon informa son mari, qui voulut savoir si elle disait la vérité. Selon le texte de Natale Conti traduit en français par Jean de Montlyard, Jupiter

amoncela doncques vne nuee en vn corps, & forma vn phantosme à la semblance de Iunon, & le mit en la chambre où Ixion se souloit retirer. Le compagnon cuidant que cette image fust Iunon mesme, accomplit son desordonné desir […]. Dequoy ne se pouuant taire, ains se glorifiant en toute compagnie d’auoir connu charnellement la Dame du Ciel & Royne des Dieux, il en causa tant que son babil le fit tout vif precipiter du Ciel aux enfers [….]. Là fut-il pieds et mains garroté sur vne rouë de fer, autour de laquelle couleurinoient grand’ quantité de serpens, & estoit là sans cesse bouleuersé d’vn perpetuel tournoyement de ladite rouë, sans iamais pouuoir prendre repos [Comes 1976, VI, 14, p. 621].

La fable se découpe donc en trois parties : la trahison envers Déionée, l’accouplement avec Junon, et la punition. Ixion est un personnage bien peu recommandable, criminel, parjure, ingrat, paillard, et audacieux puisqu’il ose défier les dieux, bref un exemplum d’hubris à ne pas suivre. Il est condamné à un châtiment atroce, douloureux, et éternel.

Ixion singularisé : conformité du sens

Ixion est l’une des figures mythologiques préférées des poètes amoureux élisabéthains. Il est le plus cité des suppliciés des Enfers dans leurs recueils de sonnets. Plusieurs poèmes sont conformes à la fable antique, dans lesquels Ixion est singularisé : il est le centre de l’attention, sans être accompagné des autres condamnés. La nature de son crime (le viol) est sans doute la raison de son omniprésence : son mythe est un mythe du désir. Dans le supplice d’Ixion, le Poète trouve un miroir de sa souffrance morale et physique.

Dans le sonnet II, 40 de la Laura de Robert Tofte (1597), le Poète illustre la perpétuité de sa douleur en se comparant à Ixion mais aussi par une métaphore cosmique. La nature de la faute d’Ixion est laissée de côté. Ce qui importe est la représentation de la douleur et surtout de son éternité, à l’aune de laquelle se mesure l’intensité de l’amour éprouvé par le Poète : « always » (« toujours »), « continual » (« continuel »), « without end » (« sans fin »), « never ceasing » (« incessant »), « continually » (« continuellement ») [Tofte 1904, p. 400]. Tofte évoque une série de mouvements rotatoires, d’abord trois rotations microcosmiques, qui sont celle de la roue du Poète comparée à celle d’Ixion (« And I, IXION-like still, in my love, / Do roll [2] »), et celle de Laura (« And thou, like [the Heavens], to roll dost mean thy fill [3]  »). La roue d’Ixion est reliée à la roue de Fortune, qui pour les Élisabéthains, déterminait tout changement, bon ou mauvais, dans le cours de la vie. Dame Fortune, pour Shakespeare, est « instable et inconstante, toute en mutabilité et variation [4] », à l’instar de la Laura de Tofte, dont l’intérêt pour le Poète est très variable. En conséquence, le moral de l’Amant connaît des hauts et des bas. Ensuite, conformément à la conception Ptoléméenne du monde, Ixion, Laura et l’Amant sont tous trois pris dans le mouvement macrocosmique de l’univers : « The heavens, their restless sphere do always move [5] ». Comme Ixion précipité aux Enfers par la puissance divine, le Poète amoureux n’a aucun contrôle sur son sort : « And since ’tis so, I’ll roll too, against my will [6]  ». Les deux motifs du thème du supplice mis en évidence dans ce poème sont le tournoiement de la roue, et la perpétuité de la condamnation.

Dans le sonnet 16 de Richard Barnfield (1595), les motifs retenus soulignent, d’une part, la frustration de l’amoureux éconduit, et d’autre part, l’atrocité de la souffrance :

Sometimes, when I imagine that I see him, […]
Weening to kisse his lips, as my loves fee’s,
I feele but Aire : nothing but Aire to bee him.
Thus with Ixion, kisse I cloudes in vaine :
Thus with Ixion, feele I endles paine [7] [Barnfield 1990, p. 130].

Les deux motifs figurent dans le distique final, et sont mis en valeur par une anaphore. L’accouplement avec le nuage est un échec. « In vaine » signale l’insatisfaction de l’Amant. L’ami de Daphnis, Ganymede, devient la contrepartie de Junon. Le sexe de l’être aimé n’est pas important, c’est sa qualité d’objet de désir qui est prise en compte.

C’est surtout l’image d’un Ixion endurant mille souffrances sur sa roue que rappellent les poètes élisabéthains, simplifiant la fable pour en garder le moment le plus spectaculaire, en en effaçant totalement la première partie.

La cohorte des suppliciés

Il est en fait assez rare qu’Ixion figure seul dans les poèmes élisabéthains, comme s’il ne possédait pas assez de force évocatrice par lui-même. Le plus souvent, il est épaulé par un ou plusieurs de ses frères ou sœurs d’infortune avec lesquels il forme une constellation mythologique : Tantale, Sisyphe, Tityus, les Danaïdes et Prométhée, personnages très populaires dans l’imaginaire de l’époque. D’ailleurs, lorsque certains peintres ont représenté Ixion, c’était au sein de séries incluant d’autres personnages. La série du Titien, par exemple, s’intitulait « Les Quatre Condamnés ». Plusieurs auteurs élisabéthains énumèrent dans le même poème cinq figures mythologiques de la torture, véritable cohorte tragique et fantomatique. Il faut sans doute voir ici une référence à l’auctoritas antique, car plusieurs textes majeurs décrivaient les suppliciés les uns après les autres : les Métamorphoses (IV, 457-65), l’Énéide (VI, 595-603), et l’Odyssée (XI, 576-81). Après les auteurs classiques, les poètes français et anglais du XVIe siècle, tels Hesteau de Nuysement, Isaac Habert, Flaminio de Birague [8], ou Edmund Spenser (The Faerie Queene, 1596, I, v, 35) se plaisent à énumérer quelques-uns de ces suppliciés dans leurs sonnets ou leurs chansons.

Toutes ces figures ont commis une grave faute, qui a déclenché la colère des dieux, et une punition atroce à la mesure du méfait. Thomas Watson décrit le supplice de cinq de ces figures dans le commentaire à la Passion 62 de The Hekatompathia :

Tantalus hauing his lippes still at the brinke of the riuer Eridanus, yet dieth for thirst. Ixion is tied vnto a wheele ; which turneth incessantly. A vulture feedeth vpon the bowels of Tityus, which growe vp againe euer as they are deuoured. Sisyphus rowleth a great rounde stoane vp a steepe hill, which being once at the top prese[n]tly falleth downe amaine. Belides are fifty sisters, whose continuall taske is, to fill a bottomlesse tub full of water [9] [Watson 1984, p. 116].

Quant à Prométhée, celui qui vola le feu divin pour en faire cadeau aux hommes, il subit à peu près le même châtiment que Tityus : son foie est dévoré par un aigle. La nature de la faute intéresse peu les poètes élisabéthains, qui n’y font pas toujours allusion.

Dans la poésie élisabéthaine comme française, Ixion est souvent jumelé avec Tantale. Les deux mythes ont en commun la frustration. Dans les Devises de Thomas Howell (1581), le poème « To his Mistresse » associe les deux figures. L’Amant éconduit s’imagine à la merci des Dieux : « The wrekfull Gods […] let my Ghost in Lymbo lowe be led, / To Tantals thyrst, or prowde Ixions wheele [10]  » [Howell 1581, sig. D3v].

À ces deux figures s’ajoute le géant Tityus dans Diella, de Richard Linche (1596). Tityus est un double d’Ixion, car il commit également le crime de concupiscence. Watson rappelle, dans son commentaire à la Passion 51 de The Hekatompathia, la raison pour laquelle le foie de Tityus est dévoré par un aigle : « Tityus was the sonne of Iupiter, and for attempting to dishonest Latona was slaine by Apollo [11] » [Watson 1984, p. 105 ].

Then Sighs and Sobs tell TANTALUS, « he’s blest ! »
go fly to TITIUS, tell him « he hath pleasure ! »
So tell IXION « though his wheel ne’er rest ;
his pains are sports, imposèd with some measure ! »
Bid them be patient ! Bid them look on me,
And they shall see the Map of Misery [12] [Linche 1904, sonnet 25, p. 314].

L’auteur fait appel aux connaissances du lecteur en matière de mythologie. Les raisons des trois châtiments sont gommées, et seule la nature du supplice d’Ixion est précisée. Le groupement des trois figures conduit à effacer leurs traits distinctifs en même temps qu’il met en valeur leur point commun : l’acuité de leur souffrance. Linche semble accorder plus d’importance à Ixion, car deux vers lui sont consacrés, contre un pour Tantale et Tityus. Il se crée une connivence entre les trois figures et le Poète, ce dernier s’adressant indirectement à eux par l’entremise des soupirs et des sanglots. En réalité, son discours direct s’adresse à la Dame afin de susciter sa pitié. Comme souvent dans la poésie amoureuse, le poète a recours au comble mythologique : pour démontrer l’ampleur de ses tourments, il minimise celle des personnages mythologiques. C’est aussi le cas de Matthew Grove, qui dans ses Epigrams and Sonets (1587), a intitulé un de ses poèmes : « The lamentation of a louer beeing refused, shewing no hellish torments to be lyke his [13] […] ». Après avoir décrit le supplice de quatre figures mythologiques (Ixion, Tantale, Tityus et les Danaïdes) le Poète rend sa sentence : « none of these for greefe may ay compare / With me [14] ».

Dans la première élégie d’Aurora, recueil de William Alexander (1604), on arrive à l’évocation de cinq figures de la torture (Tantale, Ixion, Prométhée, Danaïdes et Sisyphe) sur douze vers où alternent pentamètres et hexamètres. Si l’Amant pouvait raconter tous ses malheurs,

Then hungrie Tantalus pleas’d with his lot would stand :
I famish for a sweeter food, which still is reft my hand,
Like Ixions restlesse wheele my fancies rowle about ;
And like his guest that stole heau’ns fires, they teare my bowels out.
I worke an endles task and loose my labor still :
Even as the bloudie sisters do, that emptie as they fill,
As Sisiph’s stone returnes his guiltie ghost t’appall,
I euer raise my hopes so high, they bruise me with their fall.
And if I could in summe my seuerall griefes relate,
All would forget their proper harms, & only waile my state [15] [Alexander 1984, p. 296-297].

Pour chaque héros (ou groupe de héros), le châtiment est mentionné. Comme le nom de Prométhée n’apparaît pas, c’est la nature de sa faute qui sert à l’identifier : « guest that stole heau’ns fires ». Pour deux d’entre eux, le crime est évoqué par un simple adjectif : « bloudie » pour les Danaïdes, et « guilty » pour Sisyphe, ce qui est assez vague : encore une fois, c’est le supplice, et non sa cause, qui intéresse l’auteur. Alexander fait donc appel à un code culturel qu’il partage avec ses lecteurs. Il a placé côte à côte Ixion et Tantale, deux figures reliées par le thème de la frustration, puis Sisyphe et les Danaïdes, qui ont en commun la nature de la punition : une tâche inutile et perpétuelle. Alexander attribue à Sisyphe l’espoir que son labeur ne soit pas inutile, entre le moment où son rocher arrive en haut de la montagne et celui où il redescend la pente. Le rocher de Sisyphe symbolise donc l’espoir du Poète, sans cesse déçu par l’attitude d’Aurora. Les mots « high » et « fall » ne sont pas sans rappeler Phaéton et/ou Icare, d’autres « audacieux » mythologiques. Ces cinq mythes concourent à évoquer la souffrance sous plusieurs de ses facettes : la frustration, la permanence, la douleur physique, le labeur inutile, et l’espoir naissant et mourant l’instant d’après.

La Passion 62 de The Hekatompathia repose sur la comparaison du Poète-Amant à cinq condamnés mythologiques, qui sont les mêmes que dans Aurora, à un près : Prométhée est remplacé par Tityus. Ce choix de Thomas Watson pourrait simplement s’expliquer par sa lecture d’Ovide : les figures qu’il cite sont exactement celles que Junon rencontre lorsqu’elle descend aux Enfers dans les Métamorphoses (IV, 457-65). Cette idée est corroborée par le distique final de la Passion, où l’auteur évoque « un second Enfer », et par le commentaire précédant le poème, où les cinq héros sont appelés « âmes damnées ».

In that I thirst for such a Goddesse grace
As wantes remorse, like Tantalus I die ;
My state is equall to Ixions case,
Whose rented limm’s ar turn’d eternally,
In that my tossing toyles can haue no end,
Nor time, nor place, nor chaunce will stand my friend,
In that my heart consuming neuer dyes,
I feele with Tityus an equall payne,
On whome an euer feeding Uultur lyes ;
In that I ryse through hope, and fall againe
By feare, like Sisyphus I labour still
To turle a rowling stoane against the hill ;
In that I make my vowes to her alone,
Whose eares are deafe, and will reteine no sound,
With Belides my state is all but one,
Which fill a tub, whose bottome is not sound.
A wondrous thing, yt Loue should make the wound,
Wherein a second Hell may thus be found. [16] [Watson 1984, Passion 62, p. 116].

Watson détaille la teneur du châtiment pour chaque héros. Il transforme le contenu mythique par adjonction : les « rented limm’s » d’Ixion sont nouveaux, car aucun des auteurs classiques, ni Boccace, ni Conti, ne mentionne ces blessures. Pour l’origine de cette interprétation du supplice d’Ixion, présente dans d’autres textes [17], on peut avancer une contamination par le supplice de la roue au Moyen-Âge, où le condamné était attaché soit les bras en croix, soit sur le fil de la roue, passant à la fois sur des clous fixés au sol et sur un brasier. La référence à Tantale insiste sur la frustration (« thirst for »). Quant aux quatre autres, elles tournent autour de l’idée de perpétuité de la punition : « eternally », « can haue no end », « neuer », « euer feeding », « againe », « still », « will ». Le mythe des Danaïdes (ou Bélides) symbolise le désir sexuel dans la pièce de Shakespeare, Cymbeline [18]. Sa présence chez Watson peut donc représenter la même chose, comme le premier vers « I thirst for such a Goddesse grace » le laisse entendre (« grace » ayant à l’époque le double sens de « sexe féminin »).

Les poètes élisabéthains forment une mosaïque en collant côte à côte plusieurs mythes, qui ont en commun la dureté et l’éternité du châtiment, afin d’explorer les différents visages de la souffrance. Avec la constellation mythologique des suppliciés, il y a comme un phénomène d’attraction : chaque référence en appelle une autre. L’énumération prend une valeur hyperbolique : le défilé des suppliciés multiplie l’intensité des tourments du Poète. La copia permet en outre au personnage de l’Amant de se trouver une cohorte de frères jumeaux, à l’aide desquels il se sent moins seul dans l’affliction. En revanche, le mythe d’Ixion se retrouve noyé dans la masse. Exception faite du déchirement des membres d’Ixion, les motifs de la roue tournoyante, de la souffrance atroce et de l’éternité de la punition sont parfaitement conformes aux récits antiques. Mais comme cela arrive parfois à la période élisabéthaine, le sens de la fable va subir des modifications. Ixion le paillard, l’audacieux, le criminel, objet du mépris de tous, va devenir pour les Poètes amoureux un objet d’envie ou de pitié. En se démarquant du modèle antique, Ixion parvient à acquérir assez de force signifiante pour être de nouveau singularisé.

Ixion singularisé : modifications du sens

Ixion heureux

C’est le côté sexuel de la fable qui amène une modification du sens du mythe. Les Élisabéthains imaginent un Ixion heureux, car après tout, il a possédé la reine des cieux, même si c’était sous la forme d’un nuage. Un peu plus tôt au XVIe siècle (1552), Ronsard avait illustré cette nouvelle interprétation dans Le second livre des sonets pour Helene  :

Tu es mort une fois, bien-heureux Ixion,
Et je meurs mille fois pour n’en mourir pas-une [Ronsard 1981, sonnet XV, p. 295].

Il y a bien sûr jeu sur le mot « mort », qui mêle un polyptote et une antanaclase. La première mort est la fin de la vie terrestre d’Ixion, les mille morts signifient les douleurs amoureuses du Poète, et la dernière est ce que l’on appelle la petite mort, c’est-à-dire l’orgasme. Ixion est donc chanceux car il a pu obtenir cette petite mort grâce à la nuée à l’image de Junon.

Deux sonnets de Samuel Daniel (dans la Delia de 1594) font allusion à Ixion et à son plaisir. Ici le mythe d’Ixion est relié au sommeil. Mais l’idée de frustration sexuelle, bien que présente (« in vaine »), est gommée par le succédané de plaisir que procure le rêve. Dans le sonnet 16, le soupirant de Delia est plus heureux la nuit, quand il rêve qu’il est dans les bras de Delia, que le jour. Dans le sonnet 49, l’Amant souhaite ne jamais voir le soleil se lever afin de continuer à ignorer que ses rêves ne sont que des rêves, et de pouvoir continuer à s’abandonner aux plaisirs du sommeil :

Never let rysing Sunne approve you lyers [his dreames],
To adde more griefe to aggravate my sorrow.
Still let me sleepe, imbracing clowdes in vaine,
And never wake to feele the daye’s disdayne [19] [Daniel 1994, p. 77].

L’Amant est conscient du caractère illusoire de sa satisfaction nocturne, qui ressemble à celle d’Ixion étreignant la nuée à l’image de Junon, mais il s’en contente. Lars-Håkan Svensson ne voit pas dans ces deux passages d’allusions au mythe d’Ixion. À propos du sonnet 16, il écrit : « “Clouds” a été pris pour une référence voilée à la tentative d’Ixion de faire l’amour à Héra, ce à quoi on pourrait objecter qu’aussi évidente que soit l’association, son indélicatesse inhérente est déplacée dans ce contexte spiritualisé. “Clouds” renvoie sans aucun doute à des visions oniriques de Delia mais dans un sens plus généra » [Svensson 1980, p. 165-166]. En ce qui concerne le sonnet 45, Svensson argue de la présence du mot « sun » pour rejeter l’allusion mythologique : « “Clouds” signifie simplement “fantômes”, un sens ici opposé au “soleil levant” du vers 11 qui renvoie probablement au vrai soleil qui réveille le poète et à Delia dont le dédain brise ses espoirs en mille morceaux [20] » [Svensson 1980, p. 307]. Le concetto céleste n’empêche pas l’allusion mythologique. De plus, « cloud » est omniprésent pour signifier Junon, parfois accompagné de to embrace, to clip [Watson 1984, Passion 32, p. 86 ; Greville s. d., 42, p. 130 ; Marston 1961, strophe 18, p. 56] ou de « in vain » [Barnfield 1990, 16, p. 130]. Ce simple mot « cloud » devient un indice des intentions de l’auteur, qui veut par là introduire la figure d’Ixion. Quant à l’indélicatesse que serait l’allusion à Ixion et à ses intentions purement charnelles « dans ce contexte spiritualisé », il nous semble que cet argument ne tient pas. Les poètes élisabéthains savent en effet très bien gommer certains aspects des fables, qu’ils soient ou non en contradiction avec leurs intentions, pour ne retenir que le motif qui les intéresse, ici celui de l’image trompeuse. En outre, spiritualisation et érotisation ne sont pas nécessairement incompatibles.

L’Amant projette ses fantasmes sur la figure d’Ixion. Pour reprendre les termes de Gisèle Mathieu-Castellani, « l’image d’Ixion étendu sur la roue de son supplice se transforme en l’image gracieuse de l’amant étendu dans les bras de sa maîtresse ; cette modification est l’indice d’une altération du contenu mythique. Ixion n’est plus le criminel insolent dont la témérité fut justement condamnée, mais le héros de la belle audace, […] l’amant comblé de faveurs divines » [Mathieu-Castellani 1981, p. 130]. Cependant, malgré l’envie qu’il suscite, sa frustration rôde à l’arrière-plan. Et c’est cette frustration qui va engendrer une ultime moralisation du mythe d’Ixion.

Pauvre Ixion !

C’est à cause de la tromperie infligée par Jupiter que le criminel devient digne de pitié. Pour certains poètes, il est en effet celui qui a étreint un fantôme en croyant étreindre une femme, et s’est trouvé blessé dans sa fierté quand la supercherie a été révélée. Sa satisfaction se transforme en douloureuse frustration. Cette moralisation n’est finalement pas aussi inattendue étant donné qu’elle provient d’une littérature dominée par l’écriture masculine : l’homme pris en défaut dans sa virilité ne pouvait qu’être attrayant pour les poètes. La tentative de viol sur Junon est alors oblitérée, ce qui fait d’Ixion un soupirant déçu à l’image des Poètes-Amants des sonnets. Roland Barthes, dans Fragments d’un discours amoureux, explique bien comment le Poète peut en arriver à s’identifier à une figure habituellement très négative : « [l]e sujet s’identifie douloureusement à n’importe quelle personne (ou n’importe quel personnage) qui occupe dans la structure amoureuse la même position que lui » [Barthes 1977, p. 153]. La Passion 32 de The Hekatompathia met en scène l’Amant se réveillant après un rêve douloureux dans lequel il étreint sa bien-aimée, un vilain tour qui lui a été joué par Morphée :

[…] For then I thought she came to ende my wo,
But when I wakt (alas) t’was nothing so.
Embracing ayre in steed of my delight,
I blamed Loue as authour of the guile,
Who with a second sleepe clozd vp my sight,
And said (me thought) that I must bide a while
Ixions paines, whose armes did oft embrace
False darkned clouds, in steed of Iunoes grace [21] [Watson 1984, Passion 32, p. 86].

Le rêve de l’Amant possède la même valeur hallucinatoire que le leurre mis en place par Jupiter pour Ixion. Le réveil de l’Amant est aussi douloureux de déception et de frustration que la prise de conscience d’Ixion. Le Poète se sent floué (« guile »). Le parallèle entre le Poète et Ixion est souligné par le thème commun de la tromperie et par la répétition du verbe to embrace : l’un étreint de l’air, l’autre des nuages. Watson met l’accent sur la tromperie dont le Poète est victime. Il y a déplacement de l’agent de l’imposture : le rôle de Jupiter, l’illusionniste, est ici tenu à la fois par Morphée et par Cupidon. La rime sightdelight souligne le fait que le plaisir n’est qu’illusoire. Le nuage prend une coloration dysphorique : il est « factice », et, de façon inattendue, « assombri », alors que le leurre était exactement à l’image de Junon, beau et lumineux. Avec cet adjectif, le Poète projette son humeur noire sur la fable d’Ixion. Le nom « grace », au double sens de sexe féminin, clôt le sonnet sur l’idée de frustration sexuelle.

Comme Watson, John Marston fait d’Ixion un personnage pathétique dans le poème narratif The Metamorphosis of Pigmalions Image (1598). Pygmalion, sculpteur dégoûté par les femmes, tombe amoureux de la statue qu’il a créée, et la prend dans ses bras, pensant découvrir la vallée de l’amour :

But when he saw poore soule he was deceaued, […]
Then did he like to poore Ixion seeme,
That clipt a cloud in steede of heauens Queene [22] [Marston 1961, strophe 18, p. 56].

Quelques différences existent cependant entre Pygmalion et Ixion. L’artiste est l’agent de sa propre tromperie, alors qu’Ixion est dupé par Jupiter. Pygmalion embrasse de la pierre et s’en trouve frustré, tandis qu’Ixion embrasse de l’air et s’en trouve comblé. Mais ici Marston fait d’Ixion un pauvre amant malheureux et frustré à qui son Pygmalion peut s’identifier.

Enfin, un pas de plus est franchi dans la distorsion de la fable originelle par Fulke Greville dans Cælica (publié en 1633 mais écrit beaucoup plus tôt). Greville donne à l’Amant et à Cælica les rôles d’Ixion et Junon dans un poème dont voici le dernier sizain :

And I poore Ixion to my Iuno vowed,
With thoughts to clip her, clipt my owne desire :
For she was vanisht, I held nothing fast,
But woes to come, and ioyes already past [23] [Greville s. d., 42, p. 97].

L’adjectif « poore » qualifiant Ixion fait de lui un sujet de pitié. La principale déformation du contenu mythique se trouve dans « poore Ixion to my Iuno vowed », qui laisse entendre que l’homme ressent un attachement profond pour la femme. Ce qui est vrai pour la relation Poète-Dame ne l’est pas pour le modèle mythologique, puisque la fable veut qu’Ixion n’ait eu qu’une convoitise purement sexuelle pour Junon.

Le groupement des figures du supplice, rappelant Ovide, Homère ou Virgile, est un exemple de plus de la connaissance qu’avaient les Élisabéthains des auteurs antiques, qu’il fallait à tout prix imiter pour briller. Cette imitation ne devant pas être une copie, les poètes pouvaient se permettre de ne pas respecter au pied de la lettre tous les motifs d’une fable, jusqu’à en modifier totalement le sens, pour l’adapter à leur propre création et produire un nouveau sens. C’est ce qui se passe avec Ixion. La première partie de la fable est oubliée, et la deuxième partie connaît un remaniement substantiel qui y ajoute des connotations érotiques. Le crime honteux, le viol, devient sinon un acte d’amour et de plaisir, en tous cas, un acte qui ne fait l’objet d’aucune condamnation.

Le traitement du mythe d’Ixion, par l’emphase mise sur la jouissance ou sur la frustration, se place dans la dialectique plaisir/douleur constamment à l’œuvre dans la poésie amoureuse. Giordano Bruno expliquait dans Des Fureurs héroïques (1585) que « si l’amertume n’était dans les choses, la délectation n’y serait pas non plus » [Bruno 1999, I, II, p. 96] ; ainsi, douleur et plaisir ont tendance à s’emmêler dans la poésie amoureuse élisabéthaine, qui a hérité de Pétrarque un côté sadomasochiste évident. Les rôles sont renversés : la Dame est masculinisée, martialisée, et le Poète féminisé, comme par exemple dans Vénus et Adonis de Shakespeare. La Dame se trouve en position de domination absolue, et l’homme se plaît dans sa position de dominé. Robert Sidney écrit :

I pleasure take that at your blows I fell,
And laurel wear in triumph of my bands [24] [Sidney 1984, sonnet 18, p. 211].

Le masochisme de l’Amant et les tortures qu’il endure sont une condition de la création, car ils sont source d’inspiration, lui permettant d’arborer la couronne de lauriers dont se font gloire les poètes.

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[1] « Ixion sur sa roue sans repos, à laquelle ses membres étaient liés, / Volait et accompagnait à la fois le tournoiement incessant ». Toutes les traductions de poèmes sont de nous, sauf indication contraire. Elles sont données à titre indicatif et n’ont aucune prétention littéraire.

[2] « Et moi, comme Ixion constamment dans mon amour, / Je tourne », v. 3-4.

[3] « Et toi, comme [les Cieux], tu as l’intention de tourner jusqu’à satiété », v. 9.

[4] Réplique de Fluellen dans Henry V, III, vi, 32-33 [Shakespeare 1997, p. 845]. À propos de la Fortune à la période élisabéthaine, voir Thomson 2000.

[5] « Les Cieux leur Sphère sans repos toujours meuvent », v. 1.

[6] « Et puisque c’est comme cela, je tournerai aussi, contre ma volonté », v. 10.

[7] (Les sonnets de Barnfield sont adressés à un homme, Ganymede, par un autre homme, Daphnis). « Parfois, quand je m’imagine le voir, / Croyant baiser ses lèvres, en paiement de mon amour, / Je sens qu’il n’est fait que d’air, rien que d’air. / Ainsi, avec Ixion, n’embrassé-je que des nuages en vain, / Ainsi, avec Ixion, ne ressens-je que du chagrin ».

[8] Voir Mathieu-Castellani 1990, p. 121, 223 et 247.

[9] « Tantale a constamment les lèvres au bord du fleuve Éridan, et pourtant meurt de soif. Ixion est attaché à une roue qui tourne incessamment. Un vautour se nourrit des entrailles de Tityus, qui repoussent à mesure qu’elles sont dévorées. Sisyphe fait rouler sur une colline escarpée un gros rocher rond, qui, lorsqu’il a atteint le sommet, retombe aussitôt à toute vitesse. Les Bélides sont cinquante sœurs, dont la tâche continuelle est de remplir d’eau un tonneau sans fond ».

[10] « Les dieux destructeurs […] font emmener mon Fantôme dans les basses Limbes, / Vers la soif de Tantale, ou la roue du fier Ixion ».

[11] « Tityus était le fils de Jupiter, et pour avoir tenté d’atteindre à l’honneur de Latone, il fut tué par Apollon ». Latone était la maîtresse de Jupiter, qui n’a pas supporté que son fils tente de la violer.

[12] « Alors, Soupirs et Sanglots, dites à Tantale qu’il est béni ! / Volez jusqu’à Tityus, et dites-lui qu’il a du plaisir ! / Alors dites à Ixion que, bien que sa roue ne s’arrête jamais, / Ses tourments sont une récréation, imposée avec mesure ! / Invitez-les à être patients ! Invitez-les à me regarder, / Et ils verront la carte du Malheur ».

[13] « La lamentation d’un amoureux éconduit, montrant qu’aucun tourment infernal ne se compare au sien… ».

[14] « Aucun de ceux-là, en matière de chagrin, ne peut rivaliser / Avec moi ».

[15] « Alors Tantale l’affamé serait content de son sort : / J’ai faim d’une nourriture plus douce, qui toujours m’échappe, / Comme la roue sans repos d’Ixion, mon imagination tourne alentour, / Et comme cet invité qui déroba les feux divins, on m’éviscère. / Ma tâche est sans fin et je perds constamment mon travail : / Comme les sœurs sanglantes qui vident en même temps qu’elles emplissent, / Comme le rocher de Sisyphe qui toujours retourne affaiblir son fantôme, / Mes espoirs sont toujours si élevés qu’ils me blessent quand ils chutent. / Et si je pouvais ensemble mes différents chagrins raconter, / Tous oublieraient leurs propres douleurs, et ne déploreraient que mon état ».

[16] « Parce que j’ai soif de la grâce d’une telle déesse / Qui manque de compassion, comme Tantale je me meurs ; / Mon sort est égal à celui d’Ixion, / Dont les membres déchirés tournent éternellement, / Parce que mes douleurs désordonnées ne peuvent avoir de fin, / Ni le temps, ni le lieu, ni le hasard ne seront mes amis, / Parce que mon cœur, en flammes, ne meurt jamais, / Je ressens la même peine que Tityus, / Sur lequel un vautour insatiable est étendu ; / Parce que je m’élève dans l’espoir, et chute / Dans la peur, je travaille constamment / À faire rouler un rocher en haut d’une colline ; / Parce que je fais des serments uniquement à celle / Dont les oreilles sont sourdes, et ne retiennent aucun son, / Mon état ne fait qu’un avec celui des Bélides, / Qui remplissent un tonneau, dont le fond est abîmé. / Il est incroyable qu’Amour cause la blessure / Dans laquelle un second Enfer se glisse ».

[17] Par exemple, selon Matthew Grove, Ixion est cloué sur la roue tournoyante (« nayled on the whirling wheele »), ajoutant une dimension christique à la figure mythologique [Grove 1587, sig. F4r].

[18] « L’appétit écœuré, / Ce désir rassasié, toujours inassouvi, / Tonneau plein mais qui fuit, dévore d’abord l’agneau / Puis lorgne sur la tripaille » [Shakespeare 2002, I, 6, 49-52, p. 641]. La métaphore du récipient percé, symbolisant l’insatiabilité du désir sexuel, fait probablement allusion au tonneau des Danaïdes.

[19] « Aube, jamais ces leurres ne retiens, / Surplus de peine à mon chagrin ne donne. / Sommeil, laisse à baiser mon brouillard vain, / Plus ne me livre au jour et son dédain » [Rothschild 1969, p. 125].

[20] Notre traduction pour les deux citations de Svensson.

[21] « Car alors je pensais qu’elle venait mettre fin à ma peine, / Mais quand je me réveillai (hélas) il n’en était rien. / Étreignant de l’air au lieu de mon délice, / Je reprochai à Amour d’être l’auteur de la tromperie, / Qui d’un second sommeil obtura ma vue, / Et me dit (je le crus) que je devais supporter un moment / Les souffrances d’Ixion, dont les bras étreignirent souvent / Des nuages factices et assombris, à la place de la grâce de Junon ».

[22] « Mais quand il vit, pauvre âme, qu’il était trompé, / Alors il fut comme le pauvre Ixion, / Qui étreignit une nuée à la place de la Reine des cieux ».

[23] « Et moi, pauvre Ixion à ma Junon dévoué, / Pensant l’éteindre, étreignis mon propre désir : / Car elle s’était évanouie, et rien ne restait entre mes mains / Sauf les peines à venir, et les joies déjà passées ».

[24] « Je prends du plaisir à être tombé sous tes coups, / Et porte le laurier en signe de triomphe pour mes chaînes ».

 

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