La resémantisation des mythes grecs et celtes
dans la formation identitaire irlandaise

Maud Hilaire SCHENKER
Littérature comparée, Université Paris III


Résumé :

En Irlande, à la mort de C.S. Parnell, le second renouveau celtique en plein essor multiplie les références mythiques celtes, grecs et bibliques pour définir l’essence de la culture nationale. La première étape de la formation identitaire consiste ainsi à désigner des ancêtres, à définir le mythe des origines, projection du Moi embelli de l’auteur. La seconde étape s’attache à enraciner la nation dans l’Histoire, à construire l’avenir, élaboration qui, paradoxalement, nécessite un retour vers le passé, un Age d’Or aujourd’hui perdu, mais susceptible de renaître. Les mythes dramatisent alors la marche de l’Histoire dans des œuvres en quête d’éternité.


Mots-clés :

Identité culturelle - Renouveau celtique – Yeats – Synge – Mythe – Histoire – Réécriture - Age d’or – Moi - Nation


Abstract :

When C. S Parnell dies, the Celtic revival grows stronger in Ireland and abundantly refers to biblical, Greek and Celtic myths in order to describe the very essence of national culture. At the first place the creation of a cultural identity consists in pointing out glorious ancestors and in defining the myth of the origins, which is a projection of the best part of the Ego. Furthermore it relates the story of the nation, to build a perfect future which is the repetition of a bright past, a lost Golden Age. Myths dramatize the national History in works which look for eternity.


Keywords :

Cultural identity - Celtic revival – Yeats – Synge – Myths – History – Rewriting - Golden Age – I – Nation



Au lendemain du Congrès de Vienne (1815), l’Europe devient le théâtre des revendications identitaires et culturelles des nations placées sous le joug d’Empires autoritaires. L’Irlande n’échappe pas aux rouages du drame, emmené par le « Great Comedian » [Yeats, Quarante-cinq Poèmes, « Les Funérailles de Parnell », p.152-153], Charles Stewart Parnell, chef de file nationaliste sanctifié. À sa mort, des auteurs et des érudits irlandais, désenchantés, décident d’exprimer leur rancœur et leurs idéaux en créant un mouvement culturel et littéraire, le second renouveau celtique. Tous se rassemblent pour mener un combat contre l’oubli de la tradition et justifier la nécessité d’indépendance. William Butler Yeats et John Millington Synge, deux auteurs majeurs de ce cénacle, ont choisi les mythes celtes, grecs et bibliques pour exprimer la quintessence de leur nation et étancher leur soif de justice et de reconnaissance.

La coexistence des mythes grecs et celtes n’est pas une simple fuite hors du « cauchemar de l’histoire », un renouveau syncrétique de l’inspiration ; elle participe de la volonté d’exprimer la Grande Irlande, de former une identité nationale. Avoir une identité, c’est avoir un nom, une famille, un passé, s’inscrire dans une communauté politique, intellectuelle…mais aussi se distinguer. La première étape de la formation identitaire consiste ainsi à désigner des ancêtres, à définir le mythe des origines, projection du Moi embelli de l’auteur. La seconde étape s’attache à enraciner la nation dans l’Histoire, à construire l’avenir, élaboration qui, paradoxalement, nécessite un retour vers le passé, un Age d’Or aujourd’hui perdu, mais susceptible de renaître. Les mythes mettent alors en scène la marche de l’Histoire. Enfin, les mythes de la nation évoluant au gré des auteurs et des époques se font l’écho d’un idéal national mais surtout personnel comme en témoignent les réécritures dramatiques de Yeats et de Synge du mythe irlandais de Deirdre. Entre mythe et histoire, poésie et politique, les œuvres de Yeats et de Synge sont les cris de révolte de deux auteurs en quête d’éternité.

Les mythes du Moi

Le premier mythe nationaliste pour légitimer la nation prétend qu’elle est née à une époque très reculée aux frontières de la légende et de l’histoire, alors qu’elle est en réalité construite selon un modèle récent datant du XIXe siècle. La nation moderne est une construction de l’esprit, communément acceptée comme telle, « une communauté politique imaginaire, et imaginée » [Anderson 1996, p.19], qui ne repose pas sur un mensonge mais sur un accord implicite reconnaissant le principe d’invention. Appartenir à une nation présuppose de reconnaître et d’accepter les mythes et les artefacts qui consolident ses contreforts. Les mythes constituent l’ossature de la nation.

Épigones de Jacob Grimm, les auteurs irlandais, pensant que de la connaissance du passé naît la conscience de l’unité, lancent de vastes collectes de mythes populaires. Yeats publie ainsi en 1893, Le Crépuscule celtique qui rassemble les anciens mythes gaéliques, qu’il transposera ensuite dans son œuvre poétique et dramatique. Selon lui, les mythes expriment l’âme de la nation, l’originalité d’un peuple et de sa culture et favorisent l’idée de l’indépendance [Prose inédite 3, p.7-8].

Pour capturer l’âme des mythes, les œuvres du second renouveau celtique oscillent ainsi entre oralité et poésie comme en atteste le langage hybride créé par Synge, directement emprunté à la langue paysanne. Les auteurs se présentent comme un lien entre les générations, entre la culture populaire et le milieu artistique et intellectuel, comme des bardes, véhicules de la tradition orale. Yeats veut écrire « le livre du peuple » [Quarante-cinq Poèmes, « Coole Park et Ballylee, 1931 », p.108-109], mais il est difficile de saisir le sens donné à cette expression tant les diverses acceptions du terme « peuple » semblent imbriquées. Cependant, l’intellectualisation des mythes, la multiplication des références mythiques et leur transposition artistique accusent l’échec d’un théâtre accessible au plus grand nombre. Ainsi, la pièce Ce que rêvent les os, à l’esthétique épurée répondant aux codes du nô, malgré les événements (les Pâques sanglantes) et le mythe populaire (l’histoire de Diarmuid et Dervorgilla, traîtres à la patrie, responsables de l’invasion anglo-saxonne) qu’elle dramatise, échappe certainement au lecteur non initié. La compréhension du titre et de la portée de la pièce nécessite en effet une connaissance de la philosophie syncrétique (bouddhiste, celte et théosophique) de Yeats voyant la mort comme une série de rêves rétrospectifs dans l’attente de la prochaine réincarnation. Toutefois il est vrai que son œuvre est écrite pour le public irlandais, tant elle nécessite une bonne connaissance des mythes celtes alors que le théâtre de Synge peut être saisi sans notion de celticisme. Il est ainsi évident que si les mythes sont l’âme de la nation, ils sont l’âme d’une nation idéale, cultivée.

Le mythe en tant qu’invention de l’esprit, récit de héros ou amplification d’événements passés renforce la cohésion nationale et justifie l’ordre social et les traditions de la communauté, mais il est souvent assimilé par une intelligentsia qui le modèle à l’image de ses rêves. Les nationalistes inventent ou ravivent ainsi des mythes fondateurs, qui se déclinent sous diverses appellations, mythe des origines, des ancêtres, de l’Age héroïque, et qui tendent à glorifier la fraternité et l’unité factices de la nation.

La coexistence des trois mythologies (bibliques, celtes et grecques) remontent à l’œuvre pseudo-historique du VIIIe siècle, Le Livre des Invasions, fruit de la tradition populaire et partie principale du cycle mythologique irlandais. Selon ce récit, les Irlandais ont ainsi pour ancêtres les enfants de Noé comme sa petite-fille Cesair, qui s’étant vue refuser l’accès à l’Arche, partit quarante jours avant le Déluge ou Nemed, parent de Japhet, le fils de Noé. La dispersion des Némédiens à travers l’Europe justifie la cohabitation des diverses mythologies. L’un d’eux en effet s’enfuit en Écosse avec son fils Britain Mael qui donna son nom à l’ensemble de l’île, mythe important pour les Irlandais qui veulent se libérer du joug anglais. D’autres fuirent en Grèce où ils devinrent des esclaves, leurs descendants furent les Fir Bolgs qui revinrent ensuite en Irlande. Cette filiation avec des esclaves grecs s’étant affranchis insuffle l’espoir de se libérer à nouveau des serres de l’oppression. D’autres encore migrèrent en Grèce du Nord et leurs descendants furent les Tuatha De Danann, les enfants de la déesse Danu qui, plus tard, furent considérés comme des dieux par les Celtes païens et comme des fées par les Chrétiens.

Cette triple ascendance se retrouve déclinée dans les œuvres du second renouveau celtique qui créent leur propre mythologie en s’inspirant d’autres manuscrits médiévaux comme ceux du cycle de l’Ulster qui évoquent les Tuatha De Danann et mettent en scène Deirdre et l’enfant guerrier Cú Chulainn, l’Achille irlandais, auquel Yeats consacra un cycle dramatique. Yeats présente aussi les Irlandais comme les descendants de la Grèce antique du temps de son Age d’Or, rejouant sur la scène du monde, le drame de la guerre de Troie dans des poèmes comme « Mille Neuf Cent Dix-neuf » [Quarante-cinq Poèmes, p.66] ou « Pas d’autre Troie » [Quarante-cinq Poèmes, p.46]. Guerrier, barde, descendants bibliques, esclaves, grecs et celtes, les ancêtres sont multiples mais ils ne dérogent pas, malgré les apparences, à la volonté d’unité, si l’on se réfère à la théorie du masque de Yeats qui voit l’homme comme un être complexe, une vaste mosaïque, dont chaque parcelle de faïence est un pan de l’identité, un masque. L’homme doit connaître chaque visage pour atteindre à l’extase, à l’Unité d’Être. Cette idée est également valable pour la nation, aspect féminin, héroïque et embelli du poète. Aussi les différents ancêtres reflètent-ils différentes facettes de l’Irlande qui, déchirée entre deux cultures, atteindra à l’Unité de Culture, l’équivalent pour la nation de l’Unité d’Être, lorsqu’elle saura concilier ses trois visages. Les mythes à valeur idéologique, ciment culturel national, jouent aussi un rôle didactique, ils sont des exemples, des miroirs reflétant le Moi embelli des nations et des poètes.

Le choix des mythes renvoie l’image qu’un peuple ou qu’un auteur a de lui-même ou veut donner de lui-même, révélant souvent l’écart existant entre le réel et l’idéal, la vérité et les apparences. Yeats crée ainsi sa propre mythologie pour figurer ses diverses facettes ; engagé dans la cause nationale, il devient Antée [Quarante-cinq Poèmes, « En Revoyant la Galerie municipale », p.160-161], qui puise ses forces dans la terre mère pour écraser l’Hercule britannique. Méditatif, il se fait mage, prophète, réincarnation de Jean de Padmos dans le poème « La Seconde Venue » [Quarante-cinq Poèmes, p.61]. Ainsi la juxtaposition de tous ces mythes donne à voir l’identité du Moi idéal mais aussi de l’Irlande idéale, libre, insoumise, terre de culture et de magie, guerrière et poète, activiste et contemplative. La Grande Irlande est un mythe, une invention qui cristallise pour l’éternité le Moi embelli de son auteur.

Les mythes celtes, grecs et bibliques cohabitent ainsi dans les œuvres irlandaises pour rehausser le peuple irlandais et ainsi annihiler les préjugés véhiculés par la littérature anglaise ridiculisant l’Irlandais et le présentant comme un bouffon et un rustre. Mais chaque mythologie se voit assigner un but bien particulier. Le mythe celte se fait révélateur de l’âme de l’Irlande, il exemplifie les valeurs nationales, la représentation de la Grande Irlande des auteurs. Les guerriers sont souvent poètes comme Ossian, figurant bien que l’Irlande vaincra non pas par la force mais par la magie des mots comme le chemineau dans la pièce de Yeats Le Pot de Bouillon [Sept pièces, p.99]. Les poètes créent un nationalisme culturel, pacifiste, qui doit triompher de l’oppression par la langue et les mythes, idéalisme désarmant et pourtant efficace si l’on en croit les admirateurs de Yeats affirmant que l’indépendance de l’Irlande repose sur l’œuvre de Yeats. Les mythes bibliques ou grecs, eux, sont utilisés pour transfigurer le peuple irlandais en représentants de la condition humaine, dépasser l’ici et maintenant et écrire une légende des siècles. Le poème « Mille Neuf Cent Dix-neuf » [Quarante-cinq Poèmes, p.66], en diptyque, dont le titre renvoie aux événements qui ont déchiré l’Irlande à cette époque, ressemble en bien des points au poème « Le Satyre » [La Légende des siècles] de Hugo et dresse un tableau en clair-obscur de l’histoire d’Irlande. Mais l’hésitation du « nous » désignant tantôt les Irlandais, tantôt un peuple idéalisé de poètes, tantôt les hommes face au destin, le mélange des cultures et des époques et l’évanescence des caractéristiques irlandaises prouvent que l’histoire ici contée est l’Histoire sombre de l’Homme. Le poème commence sur une comparaison à la Grèce antique faisant de l’Irlande un havre de paix. Puis une rupture s’opère. Le poème devient une chorégraphie asiatique de Loie Fuller illustrant la cyclicité du temps avant de se transformer en une danse macabre célébrant le triomphe du Mal où les Sidhe, les fées celtes, cavaliers du vent, ici nommées les filles d’Hérodias selon le mythe médiéval, côtoient le démon Robert Artisson et la sorcière Lady Kyteler. Nouveau prophète, le poète réécrit le « Livre de l’Ecclésiaste » constatant la vanité des choses humaines et concluant, impuissant, que la sagesse est chagrin. Yeats mythifie ainsi sa conception de l’Histoire.

Les mythes de l’Histoire

L’histoire étant en pointillés, inachevée — l’indépendance n’ayant pas encore eu lieu — les mythes comblent les blancs de l’histoire. Les auteurs nationalistes pratiquent l’inversion historique, ils se tournent vers le passé, simple projection de leurs espérances [Bakhtine 1978, p.294] et donnent une illusion de continuité à l’histoire en réactualisant les mythes. Le passé est interprété dans la seule attente du futur. C’est pourquoi, les auteurs nationalistes valorisent un Age d’Or de la nation, signe d’une quête d’authenticité, d’une recherche d’un passé collectif fondée sur la croyance que la nation a toujours existé, cachée sous les débris du temps, attendant de renaître à travers la redécouverte de l’essence de la communauté. En Irlande, il existe ainsi deux âges d’Or mythiques, popularisés au cours du XIXe siècle : un âge d’or chrétien et catholique, centré sur les activités de Saint Patrick et un âge d’or païen, situé dans les premiers siècles des grands rois de Tara et des héros du cycle épique de l’Ulster, qui cohabitent dans le poème épique de Yeats, Les Errances d’Ossian, confrontant Saint Patrick et Ossian. Mais le monde de Yeats se trouve souvent à « la Croisée des Chemins » [The Poems, « Crossways », p.33], au carrefour de trois univers mythiques : l’Arcadie, l’Orient et l’Irlande, rêves de transfigurer l’Irlande en une terre de mythes et de littérature loin du matérialisme et du déclin culturel dans lesquels a sombré le pays, générant la perte des valeurs ancestrales et l’oubli des mythes. Les peintures vagues, floues et irréelles de l’Arcadie et de l’Inde dévoilent combien elles sont interchangeables, combien elles sont des projections exotiques de l’Irlande idéale. L’Arcadie est perdue mais le poète par la magie de ses mots peut faire renaître l’Age d’or mythique, et ainsi la Grande Irlande. L’Irlande future est ainsi « La Terre du Désir du Cœur » [Sept pièces, p.64], la terre de l’éternelle jeunesse, le royaume mythique des fées, accessible à quelques élus, ayant renoncé à « l’espérance mortelle » [Sept pièces, p.82] pour chevaucher les vents et vivre dans cet univers où l’imagination est reine. Si le passé tient une place prépondérante dans l’idéologie, l’avenir n’est que peu mentionné, comme si tacitement le lecteur devait comprendre que le passé évoqué est une vision du futur.
Visant à insuffler espoir et courage aux populations contemporaines, les auteurs nationalistes soulignent la survivance du passé héroïque en réactualisant les mythes notamment. Cathleen Ni Houlihan, pièce nationaliste de Yeats, prônant le sacrifice pour la patrie, repose sur un mythe celte récurrent dans les ballades irlandaises depuis le XVIIIe siècle, la visite d’un être surnaturel. Le personnage éponyme, la vieille femme, représentation de l’Irlande, apparaît en temps de guerre pour chercher l’aide des jeunes Irlandais. Sa métamorphose finale en reine révèle la renaissance de la Grande Irlande, revitalisée par la force de ses troupes. Le mythe est ici modernisé par les effets de réels et les références historiques. La pièce se déroule en effet en 1798, date clé pour les nationalistes, au moment du débarquement des Français à Kilalla venus en aide lors d’une nouvelle révolte contre les Anglais qui aurait dû être décisive mais qui s’avéra être un échec. Les ancrages dans la vie quotidienne – la préparation des noces du fils aîné - et dans l’Histoire illustrent la volonté de représenter la vie des Irlandais et de redonner vie au mythe en l’intégrant dans un contexte récent.

Synge, lui, doutant du lien effectif entre mythe et réel, n’a écrit qu’une seule pièce d’inspiration mythique, Deirdre des douleurs. Toutefois la pièce parvient à insuffler la vie au mythe en utilisant notamment un anachronisme langagier - les personnages appartenant à l’Irlande préchrétienne s’y expriment en effet dans le parler paysan du XIXe siècle. Deirdre est une incarnation de la condition paysanne, qui refuse de se soumettre à l’autorité anglaise, de l’homme désireux de vivre pleinement ses idéaux au prix même de vie. En attribuant aux nobles les mots des paysans, en développant des thèmes universels comme l’amour, la fuite du temps, Synge veut prouver l’atemporalité du mythe et faire résonner son histoire dans le présent.

Toutefois, derrière l’accent constant posé sur la continuité des générations, s’esquisse une autre force qui poursuit inexorablement son œuvre et explique le chaos présent, la fatalité. Yeats transpose ainsi l’histoire irlandaise sur la scène antique avec pour principale interprète, l’Irlande, illustration de l’acharnement des dieux sur la destinée des hommes. Les premiers vers du poème « Mille Neuf Cent Dix-neuf » [Quarante-cinq Poèmes, p.66] posent le « décor de pierre et de bronze » sur « l’Acropole » aux « ivoires illustres de Phidias » [1] où déambulent les Athéniennes ornées de leurs « abeilles » et « sauterelles en or ». Les poèmes « Le Chagrin de l’amour » [Quarante-cinq Poèmes, p.43] et « Pas d’autre Troie » [Quarante-cinq Poèmes, p.46] présentent, quant à eux, la victime. La femme anonyme, héroïne de ces deux poèmes, pourrait être identifiée comme étant Maud Gonne, égérie de l’Irlande nationaliste militariste qui exhorte fanatiquement les hommes à la lutte, à laquelle Yeats, malgré son dégoût pour ce côté sombre et violent, vouait un amour passionné non réciproque. Pour Yeats, Maud Gonne, Hélène de Troie, Deirdre et l’Irlande sont quatre visages d’une même entité, elles représentent la passion destructrice, la Beauté Céleste, l’alliance des contraires inhérentes à l’homme tiraillé entre le Bien et le Mal. Aussi les poèmes peuvent-il être perçus comme une évocation du destin de l’Irlande, personnifiée, dans le vers final de « Pas d’autre Troie » en nouvelle Hélène, prise au milieu d’un terrible conflit. Yeats fait de l’Irlande /Maud Gonne une actrice tragique qui pense être libre dans ses faits et gestes mais qui, jouet des dieux, ne fait que reproduire l’histoire de son ancêtre mythique. Dans « Pas d’autre Troie », la question rhétorique initiale pressent l’existence d’une force transcendante présidant à la destinée de l’individu :

What could have made her peaceful with a mind
That nobleness made simple as a fire,
With beauty like a tightened bow, a kind
That is not natural in an age like this,
Being high and solitary and most stern ? [Quarante-cinq Poèmes p.46] [2]

Dans « Le Chagrin de l’amour », une double malédiction s’abat sur l’Irlande/ Maud Gonne, l’héritière des deux ennemis, Ulysse et Priam [Quarante-cinq Poèmes, p.42]. La double ascendance mythique traduit l’hésitation constante des Irlandais, nouveaux acteurs de la guerre de Troie, à s’identifier à la Grèce victorieuse, dans la lignée du choix des ancêtres ou à s’identifier à Troie, déchue mais qui verra l’un de ses hommes fuir et bâtir Rome, la puissante. Cette seconde théorie s’inscrit dans les réflexions de Yeats sur la cyclicité formulant qu’une civilisation pour naître doit voir la destruction de celle qui l’a précédée. La transposition de l’Histoire de 1900 en mythe, donnant une explication à l’absurdité ambiante, est un topos de la littérature irlandaise également présent dans la pièce de Brian Friel, Translations qui dramatise dans le monologue final du vieil érudit, Hugh, la destinée du gaélique en la comparant à celle de Carthage :

Hugh Urbs antiqua fuit – there was an ancient city which, ‘tis said, Juno loved above all the lands. […] And it was the goddess’s aim and cherished hope that there should be the capital of all nations – should the fates perchance allow that. Yet in truth she discovered that a race was springing from Trojan blood to overthrow some day these Tyrian towers – a people kings of broad realms and proud in war who could come forth for Libya’s downfall… [Friel 1981, p.91] [3]

La répétition de cet extrait de l’Énéide laisse la fin en suspens : l’histoire va-t-elle se répéter ? L’Irlande sera-t-elle une nouvelle Carthage asservie par la puissante Rome, image de l’Angleterre impériale ? Ou renaîtra-t-elle de ses cendres comme Rome trouvant son origine dans les ruines de Troie ? L’Homme, révolté, nouveau Prométhée, continue de se battre en érigeant d’autres mythes fondateurs justifiant la nécessité du combat, les mythes de la nation.

Les mythes de la nation

Les nationalistes chantent la gloire de la patrie, personnifiée, déifiée, devenue objet de culte. La liturgie nationaliste, s’inspirant de la religion qui l’a précédée dans le cas présent les religions chrétienne et païenne, tend ainsi par l’hagiographie de ses saints à donner des modèles à la société.

La patrie revêt souvent deux visages dans la mythologie nationaliste, celui d’une femme faible qui a besoin d’être délivrée et celui d’une guerrière ou d’une femme forte qui rallie à sa cause ses dévoués chevaliers. Dans la littérature irlandaise, la patrie devient Erin, apparaissant dans les dessins de la fin du XIXe et du début du XXe siècle comme une jeune fille, prisonnière, triste mais sage, aux cheveux longs et sombres, portant une robe ample brodée de trèfles et jouant de la harpe. Au cours du XIXe siècle, cette icône influencée par l’Église catholique s’est spiritualisée et est devenue une réplique de la Vierge. Cette association du mythe de la nation à l’image mariale se retrouve dans le personnage de la Comtesse Cathleen [Yeats, Sept pièces, p.11] qui, ayant vendu son âme pour racheter celle des paysans, symbolise la charité et le sacrifice pour la nation. Connaissant une apothéose finale, elle est explicitement comparée au « grand lys blanc » [Sept pièces, « Comtesse Cathleen », p.56] et est accueillie au Ciel par la Vierge en personne. Cependant, lassés des guerres fratricides, les auteurs ont cherché une image féminine qui dépasserait les clivages religieux : l’Irlande est alors une mère, une sœur et une épouse. La « mère patrie », grand mythe (au sens d’invention) nationaliste, appelle à l’esprit filial et attise le mythe de la parenté commune nationale. L’autre visage de l’Irlande est la Shan Van Vocht, Cathleen Ni Houlihan, la pauvre vieille femme, être féerique personnifiant le patriotisme de 1900 avec sa volonté de reconquérir ses « quatre champs verts » [Yeats, Sept Pièces, « Cathleen Ni Houlihan », p.92], les quatre provinces historiques d’Irlande. La pièce conte l’effet magique du nationalisme qui transforme l’homme en héros et l’histoire en légende. Illustrant les pensées d’une société dirigée par les hommes, cette personnification de l’Irlande déplaît fortement aux féministes, dont Nuala Ni Dhomhnaill est l’une des plus subversives représentantes. Sous sa plume caustique, le personnage se transforme en une Lady aristocratique, « excentrique, acariâtre et cancéreuse » [Pharaoh’s Daughter, « The Shan Van Vocht », p.128], qui a perdu pied avec la réalité et s’enferme dans un passé glorieux, suranné. Rejetant aussi l’allégorie de l’Irlande créée par la religion catholique, elle parodie « L’Annonciation » de façon iconoclaste et rêve de revenir à une société matriarcale. L’évolution de l’image de la Shan Van Vocht témoigne du déclin progressif du nationalisme romantique irlandais et de la portée des mythes. Dans les années 1900, la conscience nationale, encore imprégnée du nationalisme romantique, a toujours foi dans l’efficacité des mythes et s’acharnent à les réécrire.

Le mythe de Deirdre est l’un de ces mythes de la nation. Le mythe initial, s’inscrivant dans le genre de la chanson de geste, met en avant l’héroïsme, le code chevaleresque et les conséquences de sa trahison, la description des armures et les exploits guerriers sommairement relatés dans la scène finale des pièces pour épouser les convictions pacifistes des auteurs. Les pièces de Yeats et de Synge plus poétiques vont mettre en avant divers éléments du mythe, révélant les idéaux et les craintes personnels des auteurs. Yeats présente ainsi une pièce antique, avec des musiciennes faisant fonction de chœur, personnages omniscients, doubles du poète mettant en lumière la machine infernale. Synge, lui, écrit une pièce romantique, niant les règles de l’unité de temps et de lieu mettant en avant la psychologie des personnages, leurs sentiments et leur évolution sur la durée alors que Yeats se focalise sur la dernière nuit de Deirdre. Plus profondément les pièces donnent à voir la Grande Irlande des auteurs. Yeats, admirateur de la noblesse - qu’il mythifie et idéalise - fait de Deirdre une aristocrate, une reine, à la double ascendance mythique (Luaigh Redstripe, mythe irlandais et Hélène) qui présage de son sort funeste. Deirdre est auréolée de mystère ; sa beauté sans cesse soulignée la transforme en femme idéale, en mythification de Maud Gonne, en être quasi surnaturel. Synge, lui, inconditionnel du monde rural qu’il considère comme le gardien de la mémoire nationale fait de Deirdre une simple ménagère, une fille de la nature dont la grandeur surgit au détour de ses paroles soucieuses d’hospitalité et d’honneur…. Nombre de passages en prose poétique consacrée à la beauté de la nature fleurissent la pièce, relayant les mots de Synge, panthéiste, adorateur de la nature. Déifiée, la nature présage des rouages de la machinerie tragique ; idéalisée, elle devient la confidente des amours de Naisi et Deirdre ; conceptualisée, elle est posée en modèle d’existence. Ainsi le conflit opposant le couple Deirdre/ Naisi au roi Conohor, au delà de la dialectique de la jeunesse et de la vieillesse, s’entend comme un antagonisme opposant la nature à l’artificialité. De ce conflit entre nature et « culture » naît la tragédie de Deirdre, contrainte à mener une existence qui n’est pas la sienne. Deirdre, protégée par les éléments, apparaît comme une nouvelle Perséphone que le vieux Roi, un nouvel Hadès, désire emmener en Emain, autre image des Enfers. La scène finale scelle à jamais le lien filial de la nature et de Deirdre et renouvelle les mythes de Tristan et Iseult, de Pyram et Thisbé avec la nature qui consacre l’amour. La peur de la fuite du temps mise en avant, le choix de la mort, la crainte de se voir dépérir inhérentes à la pièce de Synge sont les angoisses du poète se sachant condamné par la maladie, qui n’achèvera pas la pièce de Deirdre. Il en fait une œuvre testament clamant sa rage de vivre et son humilité face au monde, alors que Yeats laisse éclater dans cette pièce de jeunesse ses ambitions héroïques. Au final, la pièce de Synge montrant les conflits intérieurs de l’Homme est plus touchante et accessible que la pièce de Yeats en un acte, froide et grandiloquente aux multiples références mythologiques. Synge avait justement réécrit le mythe de Deirdre en réaction contre la pièce de Yeats qu’il jugeait trop hermétique. Chant du cygne pour l’un, affirmation de puissance chez l’autre, les deux Deirdre sont une louange de la Grande Irlande, un cri de révolte et de liberté.

Joyce, lui, s’oppose au mouvement du second renouveau celtique, qu’il juge trop replié sur lui-même et centré sur le passé. Toutefois, les mythes, abondant dans son œuvre, n’idéalisent pas la nation, mais condensent et cristallisent les tares du pays. Joyce insère lui aussi l’Irlande dans la mythologie grecque. Aussi Léon Bloom, l’antihéros, vit-il le temps d’une journée à travers Dublin les pérégrinations de L’Odyssée. La capitale irlandaise est un labyrinthe dans lequel dépérissent les habitants. La religion, la famille et le passé sont les visages du monstre composite, le Minotaure, brisant les rêves des habitants et dévorant son tribut humain, les antihéros de Gens de Dublin. Joyce, lui-même, s’inscrit dans cette vaste mythologie, il est Dédale, créateur et prisonnier de son œuvre, puisque Dublin est l’héroïne de toute son œuvre, il est Icare qui essaie de fuir le labyrinthe et se brûle les ailes quand, voulant rivaliser avec les dieux, ils créent sa propre mythologie et son propre langage dans une œuvre quasi illisible, Finnegan’s Wake et enfin il est Thésée, à la fin d’Un Portrait de l’Artiste en jeune Homme, qui réussit à vaincre le Minotaure et à fuir le labyrinthe en s’exilant et en se libérant du faix de la tradition. Le fil d’Ariane pour s’échapper du dédale, c’est l’ambition, le rêve, l’étranger. Le mythe révèle ainsi l’image noire qu’a l’auteur de sa ville mais surtout le rôle central qu’il s’arroge dans son œuvre, démiurge, victime et héros.

Le poète nationaliste est un historien bien particulier dans la mesure où il invente sa propre histoire, qui devient un subtil mélange de vérité et de mythe, de souvenirs personnels et d’analyse historique ; il serait alors davantage un conteur de l’histoire, un barde, vecteur des mythes, de la tradition et de la culture. Les mythes, masques mettant au jour le théâtre du monde, structurent la quête des auteurs et permettent de définir l’identité nationale et individuelle, d’inscrire la nation dans l’Histoire. Les œuvres nationalistes s’organisent toutes autour du même culte du passé, d’une même volonté de raviver l’antan mythique, source d’enseignement pour la nation. La nation devient elle-même un mythe, une invention de l’esprit, reposant sur une série d’exploits, une conception idéalisée, où les héros ont un rôle didactique et politique à jouer. La nation, « communauté politique imaginaire, imaginée » (Anderson 1996 p.19) est peut-être le plus grand mythe des XIXe et XXe siècle, donnant lieu à des réécritures contrastées, la rendant difficilement identifiable et conceptualisable, un mythe entre oubli et devenir du sens.

Bibliographie

- ANDERSON, Benedict (1996), L’Imaginaire national, Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, éditions La Découverte.

- BAKHTINE, M. (1978), Esthétique et Théories du roman, Paris, Tel Gallimard.

- FRIEL, Brian (1981), Translations, London, Faber and Faber.

- NI DHOMHNAILL Nuala (1990), Pharaoh’s Daughter, édition bilingue irlandais/ anglais, Oldcastle : Gallery Books, 1990.

- SYNGE, John, Millington (1994), Deirdre des douleurs, traduction de Françoise Morvan, Bédée (35), éditions Folle avoine.

- YEATS, W. B. (1990), Prose inédite 3, Critique littéraire et artistique, traduit sous la direction de Jacqueline Genet et Elisabeth Hellegouarc’h, Caen, Centre de Publications de l’Université de Caen.

- YEATS, W. B. (1993), Quarante-cinq Poèmes, édition bilingue d’Yves Bonnefoy, Paris, Gallimard Poésie, Nrf.

- YEATS, W. B. (1997), Sept Pièces, traduction de Jacqueline Genet, Paris : L’Arche : La Comtesse Cathleen, La Terre du Désir du Cœur, Cathleen Ni Houlihan, Le Pot de bouillon, Le Seuil du palais du roi, Les Ombres sur la mer, Deirdre.

- YEATS, W. B. (2001), The Poems, edited by Daniel Albright, London, Everyman.

[1] Trad. de Yves Bonnefoy p.66 : « the ornamental bronze and stone » ; « ancient image made of olive wood » ; « Phidias’ famous ivories » ; « the golden grasshoppers and bees »

[2] Trad. de Yves Bonnefoy p.47 : D’où lui viendrait la paix, avec cet esprit /Si noble qu’il est simple, comme le feu, /Et cette beauté d’arc qui se tend, d’une sorte / Qui n’est plus naturelle en ce siècle-ci, /Étant altière, austère, solitaire ?

[3] Traduction : Hugh. Urbs antiqua fuit – il y avait une cité que, dit-on, Junon aimait plus que tout autre pays. […] Et c’était le but de la déesse et son espoir chéri qu’y soit la capitale de toutes les nations – si la destinée le permettait. Mais, en réalité, elle découvrit qu’une race avait jailli du sang troyen pour renverser un jour les tours de Tyr – un peuple régnant sur de vastes royaumes et combattant fièrement qui viendrait pour la chute de la Libye… »

 

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