Persuasion émotionnelle dans le De Inventione Dialectica : entre logique et rhétorique

Par Julio Pattio, Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) - Université François Rabelais - Tours

Résumé : L’article propose une analyse du texte du philosophe néerlandais Rodolphe Agricola (1444-1485), le De inventione dialectica (première édition Cologne, 1527), avec une attention spéciale à la relation entre topique et théorie des passions qui s’y établit. Bien que le texte d’Agricola n’avance pas une théorie des passions approfondie, la discussion à propos de la persuasion en tant que l’outil central dans les activités de lecture et interprétation de textes va se dédoubler sur des considérations d’ordre logique, ainsi que sur ce que l’on pourrait appeler de persuasion émotionnelle, car elle s’appuiera sur toute une série de mécanismes discursifs destinés à persuader l’interlocuteur à partir des émotions.

Mots-clefs : Renaissance ; dialectique ; théorie des passions ; logique ; topique ; théorie de la connaissance ; argumentation.


Introduction : La dialectique dans le De Inventione Dialectica

Le philosophe néerlandais Rodolphe Agricola (1444-1485) a mis en avant un modèle pédagogique pour la lecture des textes et pour l’argumentation. Son De inventione dialectica (première édition Cologne, 1527) a comme but central de servir de manuel ; pour cela l’auteur va développer une théorie topique, fondée autour de la notion du lieu. Pour ce qui est des généralités, le texte est composé de trois livres. Le premier livre s’occupe dans son ensemble d’établir le système de lieux [1] et d’en définir la nature et les principes organisateurs ; dans le second livre, l’attention est tournée vers la dialectique en tant que discipline, l’auteur présente sa finalité et sa matière et dresse toute une mise au point du vocabulaire de son fonctionnement ; le dernier livre établit des points plus spécifiques concernant le style et va traiter des passions, de l’exercice et de la copia, l’abondance dans le discours.

Des exemples littéraires abondent dans son texte et c’est précisément en analysant leur structure que notre auteur arrive à saisir le sens majeur de son système dialectique, qui doit livrer un tableau de lieux prêt à un usage clair et théoriquement accessible [2]. Ayant défini le lieu comme le premier pas pour toute entreprise dialectique Agricola développe ensuite l’idée de la dialectique comme essentiellement pédagogique. En d’autres mots, il bâtit sa dialectique sur le tableau des lieux et sur leur usage. L’ensemble des lieux est dès lors mis à la première place de son système, chargé du fonctionnement effectif de l’argumentation. Agricola développe ensuite son idée de la dialectique comme essentiellement pédagogique, destinée à être cet organon aussi pratique qu’indispensable pour le progrès de l’ensemble des arts.

La lecture du texte d’Agricola révèle que son originalité est dans plusieurs points : la réorganisation de l’ensemble des lieux, les rapports redéfinis entre chacun de ces éléments, la définition du lieu en tant que signe capable de représenter une relation entre le monde et le langage. Certes, Agricola réarrange la liste des lieux, il la remanie afin de la rendre la plus efficiente et apte à l’usage que possible, cela est assuré par une opération réalisée à un niveau plus profond de son système, visible surtout dans le rapprochement entre logique, langage et monde, regroupés sous son nouveau concept de lieu.

J’appelle persuasion intellectuelle l’argumentation fondée sur le syllogisme destinée à obtenir la croyance d’un ou de plusieurs interlocuteurs. Une telle persuasion dépend pour se concrétiser d’un délicat système de relations, d’abord entre le discours et le monde, et ensuite entre les termes dans les prémisses ; le traitement du delectare (l’acte de plaire à travers du discours) ouvre à son tour une nouvelle dimension à la dialectique d’Agricola et la redimensionne, dans le sens où la discussion qui est menée par rapport à l’influence de l’orateur sur les émotions de son auditoire va conférer le dernier dessin à sa dialectique. Elle cherchera des éléments à la fois dans la tradition dialectique d’orientation logique, avec des connaissances bien précises – en particulier des écrits de Boèce sur l’économie théorique du lieu, le fonctionnement et le rôle des maximes –, mais également dans les manuels de rhétorique classique, surtout pour l’importance qui est accordée au rôle de l’orateur, qui doit toucher le cœur de son auditeur pour être efficace avec son discours, ainsi que pour l’attention au fait que le discours est d’une telle nature qu’il se voit ouvert à l’imprévu et à la pratique de l’argumentation et non seulement destiné à se renfermer dans le langage scientifique à strictement parler.

Je me propose d’examiner la discussion d’Agricola à propos des passions ainsi que les conséquences de la coexistence d’une telle question, résultat de la lecture de grands rhéteurs, avec l’aspect plus proprement logique de son texte. En anticipant sur ma conclusion : le résultat de l’ensemble de ces opérations sera une dialectique influencée à la fois par les concepts d’ordre rhétorique, que l’auteur fera conjuguer avec une fine analyse logique.

Vers une élaboration des passions

Le texte d’Agricola va chercher dans le monde les fondations sur lesquelles ériger sa dialectique, entre l’ontologie du concret et l’idée d’une correspondance d’ordre sémiologique entre les lieux et les choses dans le monde [3]. C’est l’établissement de ce lien ontologique qui permettra d’assurer l’action du discours dialectique sur la fides (croyance) de l’auditeur. Un autre aspect central de cette dialectique et qui se révèle la pierre de touche de toute son entreprise c’est le triple but de cette dialectique : docere, movere et delectare (enseigner, émouvoir et plaire). En insistant sur le docere et son association avec la dialectique, le caractère pédagogique qui s’y institue redéfinit l’ensemble de la discipline et nous oblige à repenser les rapports entre ces trois buts du langage. Les lieux sont définis comme les éléments chargés de l’élaboration de tout discours et leur désignation comme signes assure l’accomplissement de la fides, car leur rapport avec le monde se charge de garantir la vérité ou la fausseté de ce qui est énoncé par le discours.

La définition de l’affectus (les passions) donnée par Agricola est la suivante : « Une passion n’est, à mon avis, rien d’autre qu’une pression de l’âme qui nous incite à rechercher ou éviter un objet avec plus de force que lorsque nous sommes d’humeur calme [4] » ; la définition est sous-entendue lorsque l’auteur commente un passage du Pro Milone [5], dans ce cas Agricola dira que la ponctuation c’est la stratégie qui permettre à Cicéron d’influencer l’esprit du jury et de l’amener à éprouver la pitié. L’importance de la création de la croyance ne sera pas évincée du discours car l’orateur doit toujours parvenir à conduire son audience à accepter le message qu’il veut transmettre.

Nous aurions cependant tort de croire que l’opération consistant à créer la fides se transpose simplement des choses aux personnes. L’auteur répète à plusieurs reprises que dans la dialectique c’est la relation entre les choses dans une argumentation, relation représentée par le lieu, qui est capable d’assurer la validité de la proposition. La croyance reste une responsabilité du docere, mais l’accent est maintenant mis sur l’esprit de l’auditoire, et cela doit être examiné au cas par cas. Les instruments argumentatifs utilisés pour manipuler les émotions doivent être spécifiques à chaque cas singulier. C’est ce qu’Agricola va dire, les passions sont souvent liées au discours dialectique (destiné à l’enseignement), la croyance pouvant être produite à partir du plaisir proportionné avec l’argumentation R [6].

Or Agricola nous dit que la fides appartient à l’univers du dialecticien alors que la manipulation des émotions est une responsabilité du rhétoricien. Une telle déclaration doit être comprise à partir de l’ample signification de son œuvre : c’est justement en rassemblant ces deux pôles de l’activité dialectique qu’un bon orateur peut s’affirmer. Le plaisir peut parfois précéder la formation de la croyance pour les besoins de la cause. La manipulation des émotions permet que le matériel à la disposition de l’orateur soit élaboré à partir de données tirées du monde (les res ipsae, les choses elles-mêmes comme l’auteur va dire plus d’une fois) et organisées à l’aide des lieux. Ce matériel peut être encore plus efficace si l’orateur parvient à toucher l’âme de son auditoire, de sorte qu’il soit plus ouvert à accepter la cause.

Mais comment cette manipulation des émotions peut-elle s’établir ? La première distinction réalisée révèle un vocabulaire bien connu de la rhétorique et de la dialectique. Agricola dit, « Pour chaque émotion, il y a, avant tout, deux choses qui nous touchent : ce qui se produit ou ce à quoi on peut s’attendre et la personne concernée [7] ». Il s’agit ici de la distinction classique en rhétorique entre affaire et personne. Même si Agricola en tire d’autres conclusions, un élément lui apparaît clairement : en manipulant les émotions, l’orateur doit garder son attention sur ces deux éléments, ce qui arrive à la personne et la personne à qui cela arrive.

Par quels mécanismes l’auditoire peut-il éprouver ce plaisir dont Agricola décrit la nature ? Deux techniques opposées sont données par l’auteur : la copia d’une part, la brièveté dans le discours de l’autre. La première est rapprochée de l’amplification, et l’usage des deux est identique en plusieurs cas. La brièveté dans le discours ainsi que la copia sont traitées à ce moment car, comme je montrerai dans la conclusion, Agricola a finalement inclus le delectare dans l’invention. L’orateur s’exprime abondamment en suivant deux modes différents : l’exposition et l’argumentation. L’exposition s’obtient lorsque l’auteur ne se limite pas à mentionner de façon sommaire ce qui s’est passé, mais détaille minutieusement l’évènement. Selon notre auteur, l’orateur qui suit la copia (le parler abondamment en rhétorique) est en mesure de faire le public éprouver plus de plaisir [8].

Il est important de souligner qu’Agricola inclut ces techniques, qui ont leur source conceptuelle dans la rhétorique, dans l’invention dialectique ; une telle décision n’est pas vide de sens. Dès lors, la discussion sur la copia et la brièveté suggèrent plus que tout autre sujet traité au long du troisième livre du De inventione dialectica l’intérêt d’Agricola pour certains aspects du style. Lorsque l’auteur les insère dans la partie de l’invention, cela suffit pour les redéfinir comme techniques à la disposition du dialecticien. Mais un tel geste redéfinit également toute l’analyse topique du discours, maintenant obligée de traiter avec un langage multiforme où chaque élément – le style de l’orateur, les objets discernés à l’aide des lieux ou l’esprit des personnes visées par le discours – joue un rôle assez important. Les techniques d’argumentation et d’analyse du discours se voient de ce fait élargies comme jamais.

Le système topique et la logique de l’émotion : l’exemple de la pitié

La Rhétorique d’Aristote offre un traitement exhaustif des passions, l’auteur grec essaie en effet d’établir une liste destinée à être utilisée par l’orateur pour émouvoir son auditoire [9]. Selon Aristote, l’orateur ne doit pas se contenter des procédés argumentatifs et des techniques discursives pour rendre une démonstration convaincante, il doit aussi faire usage, lorsqu’une telle stratégie se montre nécessaire, d’une certaine manipulation des émotions, les siennes comme celles de son auditoire. Même si ce texte n’a pas été considérablement étudié durant le Moyen Âge, il a été largement lu au travers des textes de Cicéron, qui le reprennent en élargissant la thématique et privilégiant certains points par rapport à d’autres [10]. La liste des passions a pour but de déterminer la marche à suivre pour inspirer des émotions spécifiques à l’auditoire : il faut savoir comment l’humain est porté à telle ou telle passion ; quel genre de personne suscite normalement les passions ; et enfin quels sont les objets censés inciter certaines émotions.

Ceci apparaît clairement dans le traitement de la pitié. La liste donnée par Aristote doit servir à l’orateur de façon à ce que celui-ci puisse provoquer le sentiment de pitié dans son auditoire. Il faut pour cela savoir reconnaître les dispositions dans lesquelles nous éprouvons ces émotions et la description aristotélicienne de ces états est des plus rigoureuses. Il faut également prêter attention aux objets susceptibles de susciter un tel état dans l’homme [11]. Quintilien l’aborde dans le livre VI de son Institutio, mais le sujet y est presque entièrement lié à la peroratio, et l’accent est plutôt mis sur le caractère que l’orateur doit incorporer pour émouvoir l’auditoire. L’orateur doit lui aussi ressentir l’émotion qu’il est en train de décrire (ou au moins le faire croire à l’auditoire), cela se présente comme le seul moyen de faire éprouver une émotion, quelle qu’elle soit, à un tiers [12].

Bien que la discussion sur l’affectus occupe les premiers chapitres du livre III du texte d’Agricola, l’auteur nous présente déjà dès le début du livre II un important matériel concernant la manipulation des émotions. Le titre du chapitre, Quod movendi ratio a docendo inventione non differat, (Que la méthode pour émouvoir ne diffère pas de celle de l’enseignement) légitime une des conclusions que nous avons proposées précédemment, l’identification des parties de la dialectique d’Agricola. Cette dialectique, divisée en trois finalités centrales, movere, docere, delectare, finira avec ces trois parties réunies dans l’originalité de sa pratique, deux points sur lesquels Agricola va fortement insister. Ces trois actions sont décrites une nouvelle fois par notre auteur :

« Enseigner est l’acte de rendre connu ce qui est inconnu. Émouvoir, à son tour, signifie plus largement l’acte de subir quelque chose, dont la présence change l’état tranquille de l’âme moyennant une passion. Finalement, nous disons que quelque chose plaît lorsqu’elle est reçue soit par les sens, soit par la perception d’une façon agréable, ou encore lorsqu’il y a une concordance entre les sens et un objet. De cette manière ces trois idées se rapportent aux choses et au discours [13]. »

Agricola trouve parmi les arts plastiques un exemple pour illustrer cette idée. Il compare le travail du dialecticien à celui du peintre qui doit réaliser son trait en ne perdant pas de vue ce qu’il cherche à exprimer. La différence entre l’artiste et le dialecticien étant que ce dernier doit recourir aux mots pour tracer son dessin, qui est le discours. Ainsi, Agricola déclare à propos des écrits de Plutarque que le poème est une image qui parle, « poema picturam loquentem esse  [14] ».

L’important à retenir ici, c’est l’attention qui est accordée par Agricola à la possibilité de travailler le discours de façon à réussir avec la puissance inhérente au discours d’émouvoir les hommes, à son point le plus abouti, l’argumentation convaincante. Le travail de l’orateur consiste à identifier les moments auxquels il faut colorer son discours afin qu’il soit mieux accueilli par l’auditoire. Cette opération doit être incorporée à l’invention argumentative, Agricola parle ainsi de l’usage de l’argumentation en tant qu’une forme de persuasion émotionnelle de l’auditeur, « ces stratégies sont donc le travail de l’homme, et en agissant sur les facultés intellectuelles emportent avec soi l’âme [15] ». Nous sommes toujours sur le terrain de l’analyse argumentative, l’orateur n’a rien d’autre à sa disposition que les instruments déjà examinés lors du développement sur les lieux. Les outils d’analyse restent les mêmes, le glissement notable se trouve plutôt dans l’objectif visé par l’opération, ainsi que dans la procédure employée afin d’y arriver.

Le texte choisi par Agricola est le Pro Milone, où Cicéron cherche à défendre Milon, accusé de l’assassinat de Clodius. Son argumentation privilégie l’aspect sur lequel nous insistons ici, la manipulation des émotions. L’orateur argumente à partir du bon caractère de Milon, essayant d’amener le jury à des émotions favorables à sa cause, pour cela il compte sur un renversement de l’accusation en présentant Clodius comme le véritable agresseur (c’est la ligne de défense du discours de Cicéron). Le développement d’Agricola part d’un lieu bien connu au dialecticien, le lieu du moins (a minus), mais si notre auteur fait appel à une procédure courante dans la dialectique, son intention est d’aboutir à une conclusion qui va également considérer les émotions.

Aristote définit la pitié comme un sentiment éprouvé devant le spectacle d’une personne souffrant d’un mal pénible ou destructif, alors qu’elle ne le mérite pas, le spectateur pensant pouvoir lui-même être exposé à ce mal [16]. Agricola transforme cette définition en un argument fortement chargé de persuasion logique, dont la conclusion s’entrevoit dans ce qui est établi par l’argument lui-même. Il part de l’explication d’Aristote pour créer un argument facilement converti dans un syllogisme, ce qui sera confirmé par la suite de son argumentation. Toujours en se référant au discours de Cicéron en faveur de Milon, il déclare que les stratégies de Cicéron sont en quelque sorte dépendantes du syllogisme, jusqu’au point que celui qui a une idée du syllogisme pourra arriver à la conclusion facilement et sans aucun problème [17].

Le raisonnement utilisé par Agricola pour élaborer son syllogisme est le suivant : nous éprouvons plus le sentiment de pitié envers ceux qui demandent le moins pour leur vie, alors à quel point serions-nous émus devant un homme courageux qui ne réclame rien pour sa vie ? La réponse se trouve dans le portrait de Milon proposé par Cicéron, celui d’un homme prêt à accepter impassiblement son destin malheureux. Agricola pense que le choix de Cicéron garantit l’émotion du jury en faveur de la cause de Milon [18].

Le syllogisme entrevu par Agricola dans le développement du texte de Cicéron n’est présenté que de manière indirecte dans l’argumentation de l’orateur latin [19]. Le système des lieux d’Agricola présuppose un tissu dans le langage se rapportant à une réalité dans le monde concret, ce que j’ai décidé d’appeler d’ontologie du signe. L’attention qui est conférée aux caractéristiques de l’objet du discours sert dans ce cas de fil conducteur pour l’argumentation. En ce qui concerne le delectare, l’attention doit davantage se porter sur le résultat en vue duquel le discours est proféré : la construction de l’argumentation tient compte de l’effet envisagé et réalise un travail conjoint entre le message et le jury, de façon à ce que le discours construit suive un plan défini par le résultat recherché. Agricola déclare, en concluant sur le passage du Pro Milone :

Quant à l’orateur il va toujours des passions provoquées aux causes. Cela n’a pas comme seul but de promouvoir la compassion, il s’agit plutôt d’à travers la compassion arracher ce qu’il veut de l’âme des juges, ce qui est sont but. […] Cependant, tout cela n’appartient pas à ce que nous sommes en train d’enseigner, nous ne prétendons pas plus offrir ici la méthode de l’invention. Ce que nous cherchons à montrer c’est que les choses qui provoquent les émotions ont leur origine dans les mêmes lieux qui sont utilisés dans l’enseignement [20].

Ce passage témoigne de l’établissement d’un dédoublement de l’activité dialectique. En oubliant un instant que l’acte d’émouvoir le jury présuppose le travail des lieux en arrière-plan, le texte nous révèle deux attitudes distinctes, bien que complémentaires, par rapport à l’élaboration du discours. La première prend en compte une communication entre les choses dans le monde et le langage, avec une attention toute particulière aux propriétés du lieu, capable de représenter une relation entre deux objets et la faire figurer sur l’argumentation. Quant à la seconde attitude, elle concentre son attention sur le résultat qui doit être obtenu et travaille le discours de sorte que les émotions du jury soient touchées et bouleversées.

Conclusion : Les passions et le plaisir sous l’invention topique

Agricola va dissocier le delectare du docere pour approcher ce premier du movere, car celui-ci sera compris en tant que partie intégrante de l’opération persuasive ; delectare et docere peuvent être alors incorporés l’un et l’autre à l’invention dialectique. C’est à ce moment que surgit l’idée que faire plaisir à l’auditoire moyennant le discours est un travail du rhétoricien. Cependant l’aspect le plus important concernant le delectare se trouve dans les pages du dernier mouvement de l’analyse réalisée par Agricola à propos des passions. Cette suite de divisions accomplie par l’auteur à l’intérieur de son système pourrait laisser penser que son entreprise se perd à mi-chemin (rappelons à ce propos que notre texte prétend dévoiler l’unité théorique de la dialectique d’Agricola).

Effectivement, la méthode choisie par Agricola pour traiter la dialectique peut sembler dans une première approche être privée de toute unité, car l’auteur divise les activités et trace différents angles d’action pour chacune des parties de la dialectique. Tout se rejoint néanmoins précisément dans la pratique de l’orateur, c’est clairement dans l’activité que l’unité de l’opération dialectique se révèle. Cela dit il est possible d’approcher le sens exact du delectare, car malgré son exclusion de l’invention topique, Agricola démontre tout de même que plaire à l’auditoire est un acte ne fonctionnant qu’à partir du matériel et des opérations propres de l’invention. Agricola va néanmoins réaliser ce dernier mouvement et en quelque sorte réviser cet ensemble de déclarations, ce qui lui permettra d’aborder la triade de la dialectique d’une manière entièrement nouvelle et à présent définitive.

Une suite de remarques et remaniements aux déclarations précédentes va enfin conclure que l’activité de plaire (delectare) doit combiner des éléments qui relèvent autant de la dialectique que de la rhétorique. Selon Agricola, le plaisir est éprouvé lorsqu’il est appréhendé par notre connaissance, soit par les sens, soit par nos facultés intellectuelles, soit par les deux à la fois. Cette sensation de plaisir ne pouvant être produite que par le discours, Agricola inclut alors ce delectare dans l’invention, car c’est l’orateur qui devra procurer le matériel discursif afin d’établir son argumentation. Cette division entre plaisir sensoriel et plaisir intellectuel offre à notre auteur l’opportunité de discuter l’activité d’enseignement (docere) encore une fois, l’auteur va donc subordonner le plaisir à l’acte d’enseigner. En ce qui concerne le plaisir des sens la question se pose de façon plus directe : les choses qui plaisent aux sens sont les plus évidentes, il s’agit surtout de ce qui s’accorde avec la nature du sens en question, comme une belle couleur plaît aux yeux. D’autres objets peuvent plaire à l’esprit en même temps qu’aux sens, il serait plus correct de dire qu’ils touchent l’esprit, mais ils sont décrits ainsi car ils sont tout de même captés par les sens. Agricola donne comme exemple les joies venant des années dédiées à l’étude, joies qui ne s’obtiennent qu’après l’exercice des yeux et des oreilles dans l’effort de l’étude.

C’est avec le plaisir propre à l’esprit qu’Agricola va achever son projet. Une brève liste de sources de plaisir est livrée et résume la question : « Tout ce que instruit l’âme (dont le travail est de mener à bien un examen attentif à propos des choses) lui fait également éprouver plaisir [21]. ». Or le delectare est ici incorporé à la sphère du docere. Tout ce que l’orateur peut faire afin que l’auditoire éprouve ce plaisir intellectuel passe alors au rang des procédures d’ordre pédagogique, il rentre donc dans le domaine premier de la dialectique, traité dans l’invention. D’après Agricola la force d’un discours doué de cette puissance ne vient pas de la nature du sujet en question, ce n’est pas la chose abordée qui définit le plaisir à proportion, c’est le travail de l’orateur qui assure ici tout le contrôle. Les mêmes choses peuvent être une source de plaisir lorsque dites par l’orateur, alors qu’elles déplairaient rapportées autrement. Selon Agricola, le plaisir produit par le discours provient de la pratique de l’orateur, c’est à son ingenium (intellect) qui est responsable de l’aboutissement de cet aspect du langage, c’est son habileté avec les stratégies discursives qui assure ici un aspect important. À cet égard Agricola mentionne comme exemple un tableau dont le thème choisi peut sembler médiocre et plat mais dont les techniques employées par le peintre peuvent plaire.

Agricola suit de près le discours de Cicéron afin de démontrer que celui-ci passe de la raison à l’émotion dès que la situation le réclame. Il est donc normal pour Cicéron d’utiliser tantôt la technique des lieux, tantôt les stratégies nécessaires pour émouvoir son auditoire. Les actions d’enseigner, d’émouvoir, et même en dernière instance de plaire ont alors leurs rôles déterminés de façon plus achevée et plus claire que dans les premiers chapitres du De inventione dialectica. L’activité du dialecticien est en même temps entièrement redimensionnée, et ceci dans une telle proportion que parler de rhétorique et de dialectique acquiert un tout nouveau sens.

Le texte d’Agricola commence par décrire les trois buts de l’activité dialectique : l’acte d’enseigner est dès le début de son livre identifié comme partie prenante de tout acte discursif, émouvoir et plaire sont ensuite amenés à la discussion. Le dialecticien est également capable d’ébranler les passions de son auditoire et de conduire l’âme de ses interlocuteurs en travaillant avec leurs passions exactement où la cause l’exige, de même il peut captiver et plaire lorsque cela se montre nécessaire. L’exposition de la dialectique d’Agricola, qui a débuté par l’explication détaillée des lieux pour ensuite chercher chez les auteurs classiques des exemples de sa pratique concrète, se révèle dans son propos un mouvement théorique unifié. Certes, diverses directions convergent vers ce mouvement, mais l’auteur ne cherche rien d’autre qu’à offrir un manuel clair, direct et pratique, destinée à être utilisé dans la lecture, l’analyse du langage et la constitution des disciplines.

Bibliographie :

  • Agricola Rodolphe, « De inventione dialectica » dans Lucubrationes, Cologne 1539, Nieuwkoop, 1967.
  • Anonyme, Rhétorique à Herennius, trad. Guy Achard, Les Belles Lettres, Paris, 2012.
  • Aristote, Rhétorique, Paris, Flammarion, coll. « Garnier Flammarion », 2007.
  • Cicéron, De inventione, trad. Guy Achard, Les Belles Lettres, Paris, 1994.
  • Cicéron, Partitiones oratoriae, trad. Henri Bornecque, Les Belles Lettres, Paris, 2012.
  • Cogan Marc, « Rodolphus Agricola and the Semantic Revolutions of the History of Invention », Rhetorica, n° 2, vol. 2, p. 163-194, 1984.
  • Mack Peter, Renaissance Argument : Valla and Agricola in the. Traditions of Rhetoric and Dialectic, Brill Studies in Intellectual. History, 43, Leiden, E. J. Bril, 1993.
  • Mack Peter, « Agricola’s Use of the Comparison between Writing and the Visual Arts », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 55, 1992, p. 169-179.
  • Richard McKeon, « Rhetoric in the Middle Ages », Speculum, Vol. 17, n° 1, Jan., 1942, pp. 1-32.
  • McNally James Richard, « Prima pars dialecticae : The Influence of Agricolan Dialectic Upon English Accounts of Invention », Renaissance Quarterly, Vol. 21, n° 2, p. 166-177, 1968.
  • Reinhardt Tobias, Cicero’s Topica : Edited with an Introduction, Translation and Commentary. Oxford University Press, Oxford, 2006.

[1] Le lieu est un concept avec une longue histoire, ce qui ne nous aide guère à en donner une définition qui soit plus ou moins stable. Cela se montre bien problématique et les auteurs sont souvent obscurs lorsqu’ils en offrent une. Grosso modo les lieux sont des mots censés représenter des qualités ou des propriétés entretenues entre les choses. Les lieux dits dialectiques/topiques sont utilisés dans les argumentations topiques ayant le but de persuader l’interlocuteur. Contrairement à l’argumentation démonstrative, qui part des principes eux-mêmes indémontrables, la topique s’occupe originalement du probable (la définition sera traitée différemment par les auteurs au long de l’histoire). Une autre caractéristique de la dialectique c’est que les lieux contribuent toujours à l’argumentation des questions dites ouvertes, c’est-à-dire celles dont la conclusion n’est pas évidente, d’où la nécessité d’argumenter de sorte à avoir l’accord de l’interlocuteur. Le lieu de la cause matérielle (qui dit que ce qui est valable pour la matière l’est aussi pour son effet) est représenté par exemple dans la relation entre le métal et les armes qu’il peut contribuer à produire. Pour prouver qu’un pays n’a pas fait guerre contre une autre nation il faudrait argumenter de façon à indiquer que le premier pays manque de matériau pour la production des armes. Par le lieu de la cause efficiente on serait en mesure de prouver que ce pays n’est pas coupable. En quelques mots, le lieu est pour Agricola ce à quoi le dialecticien doit faire appel pour trouver le troisième terme d’une argumentation probable.

[2] Ces deux points, clarté dans l’explication de la nature de la dialectique et économie théorique accessible pour tous du point de vue intellectuel, sont au centre de la critique qui est adressée par Agricola aux écrits topiques de son temps. Cf. Rodolphe Agricola, « De inventione dialectica », dans Lucubrationes, réimpression, Nieuwkoop, 1967 (dorénavant désigné par DID) II, 1, p. 178-182.

[3] À cet égard l’exemple de l’acte de mesure entre deux objets est intéressant, car il montre comment le lieu agit à partir de la comparaison entre deux objets concrets. Cf. Rodolphe Agricola, DID, I, 2, p. 7.

[4] « Affectus autem mihi non aliud videtur esse quam impetus quidam animam, quo ad appetendum aversandumve aliquid vehementius quo pro quietu statu mentis impellimur. », Rodolphe Agricola, DID, III, 1, p. 378.

[5] Discours proféré par Cicéron vers 52 av. J-C en faveur de Milon, accusé de l’assassinat de Clodius. Cf. Cicéron, Pour T. Annius Milon, Trad. André Boulanger, Les Belles Lettres, Paris, 2010.

[6] odolphe Agricola, DID, II, 5, p. 205.

[7] « In omni autem affectu due sunt praecipue quibus movemus, res quae accidit aut expectatur, et persona ad quam res ea redit. », Rodolphe Agricola, DID, III, 1, p. 378.

[8] Rodolphe Agricola, DID, III, 5, p. 401.

[9] Aristote, Rhétorique, 1377b – 1388b.

[10] Sur la rhétorique médiévale, voir l’article très complet de R. McKeon, Rhetoric in the Middle Ages, Speculum, Vol. 17, no. 1, Jan., 1942, p. 1-32. L’auteur montre qu’à l’époque médiévale une grande partie des discussions à propos de la rhétorique de Cicéron avaient une source aristotélicienne à la base. Pour une étude plus approfondie de la fortune de Cicéron au Moyen Âge, voir Ward, John O., Ciceronian rhetoric in treatise, scholion and commentary, Brepols, Turhnout, Belgique, 1995. John O. Ward insiste plutôt sur la diffusion du Rhétorique à Herennius et du De Inventione, et fait très peu mention de la rhétorique d’Aristote.

[11] Comme le dira Aristote, « toutes les choses pénibles et douloureuses qui sont destructives peuvent exciter la pitié. », cf. Aristote, Rhétorique, 1386a. Le traitement de la pitié se trouve entre 1385b et 1386b.

[12] Le livre VI du Institutio Oratoria est divisé en cinq sections, dont les trois premières occupent la plus grande partie. Le livre commence par la discussion de la peroratio, la technique y est traitée comme le moment de faire appel aux émotions du jury. Cf. Quintilien, Institutio Oratoria VI, I ; voir aussi Cicéron, Partitiones Oratoriae 52 et 96, où l’auteur aborde le travail de l’orateur quant aux émotions du jury dans la partie de la peroratio.

[13] Cf. « Docere ergo est rem ex ignota facere notiorem. Movendi quidem generale est nomem, quod late patet, sed in praesentia tantum ad mentem referimus ut sit movere, pacatam tranquillamque mentem, affectibus perturbare. Delectare est tale aliquid adhibere, cuius sense atque perceptione, is qui accipit, gaudet, vel est aliquid facere, quod sit sensui qui id percipit, accomodatum. Itaque vel rebus fiunt vel oratione. », Rodolphe Agricola, DID, II, 3, p. 198.

[14] Ibid., p. 198. À propos des diverses comparaisons faites par Agricola entre la pratique de la dialectique et les arts visuels, voir l’intéressant article de Peter Mack, Agricola’s Use of the Comparison between Writing and the Visual Arts, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 55, 1992, p. 169-179.

[15] Cf. « […]viribus enim opus est et rapienda mens auferendusque ipse sibi animus […] », Rodolphe Agricola, DID, II, 3, p. 199. Afin d’être plus rigoureux, précisons que le dialecticien ne refuse pas de faire appel uniquement à une persuasion d’ordre intellectuel, mais qu’il doit recourir à tous les moyens possibles pour que son argumentation soit efficace.

[16] Aristote, Rhétorique, 1385b.

[17] Cf. « [… ] adeo, ut si quis coniicere in syllogismos ista velit et disputantium more colligere nihil expeditius aut facilius fieri possit. », Rodolphe Agricola, DID, II, 3, p. 200.

[18] Il ne faut pas oublier que Cicéron perdra la cause, n’arrivant pas à défendre Milon.

[19] Ibid, p. 200.

[20] « Respicit autem subinde orator ab affectu ad causam. Neque enim id agit solum ut misericordiam moveat, sed ut per misericordiam, id quod cupit, iudicum animis extorqueat. […] Verum haec ad institutum nostrum nihil pertinent, neque enim hoc loco inveniendi rationem explicamus, sed illud voluimus ostendere, ea quibus concitantur affectus, omnia ex eisdem duci locus, ex quibus ea, quibus docemus. », Ibid., p. 201. Dans la tradition rhétorique classique, le movere est souvent traité en tant que partie de l’amplificatio, Agricola en est conscient, il signale pourtant à la fin de ce passage que l’amplificatio doit être employée dans l’enseignement, car il s’agit d’après Cicéron d’une argumentation rigoureuse (vehemens argumentatio), l’argumentation se chargeant à son tour d’émouvoir. Agricola bouleverse encore une fois la nomenclature de la rhétorique classique pour l’utiliser d’une façon adaptée à son univers intellectuel. Voir également Rhétorique à Herennius, II, 9 ; II, 25 ; ainsi que la définition qu’en donne le maître de Herennius : « amplificatio est res quae per locum communem instigationis auditorum causa sumitur. », II, 47.

[21] Cf. « [...] mentem (cuius proprium est opus veri bonique perquisitio) delectant omnia quaecunque docent [...] », Rodolphe Agricola, DID, III, 4, p. 395.

 

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