Le Projet Manhattan : La passion et le progrès scientifique au service de la bombe

Par Lucie Genay, Centre d’Etudes sur les Modes de la Représentation du Monde Anglophone, Université de Savoie.

Résumé : Le 16 juillet 1945 explosait, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une arme nucléaire sur le site de Trinity dans le désert du Nouveau-Mexique, aux États-Unis. Le Projet Manhattan était à l’origine de ce premier test : de 1942 à 1945, une communauté scientifique secrète se mobilisa pour mettre au monde la première arme de destruction massive dont le destin final fut d’anéantir les villes d’Hiroshima et Nagasaki. La dévotion de ces hommes de science pour que leur projet aboutisse fut en grande partie déterminée par le contexte de la Seconde Guerre mondiale mais aussi par la passion scientifique qui les animait. Rapidement dans l’après-guerre, l’héroïsme de ceux qui avaient mis fin à la guerre se mua en culpabilité pour avoir ouvert la boîte de Pandore du nucléaire : cet article analyse le processus et l’impact de la découverte sur la psychologie de ces acteurs de l’histoire.

Mots-Clés : Seconde Guerre mondiale ; bombe atomique ; progrès scientifique ; Hiroshima et Nagasaki ; nucléaire ; Trinity ; Robert Oppenheimer.


Il appartient à l’historien de chercher les éléments, les explications et les circonstances qui permettront d’élucider les réactions et décisions des acteurs de l’histoire. C’est dans les passions que nous chercherons ici un éclairage sur une partie de l’histoire si lourde de conséquences qu’elle ne cessera jamais d’inspirer le travail des historiens : les origines de l’ère nucléaire. Il convient tout d’abord de rappeler les deux définitions principales du terme passion qui seront usitées ci-dessous. Dans la définition philosophique classique, les passions, au pluriel, sont décrites comme une série de mouvements de l’âme affectée par le corps. En effet, le terme a longtemps évoqué quelque chose de négatif : une souffrance subie et endurée ; on parlait alors de l’emprise des passions sur l’individu. D’un autre côté, d’après la définition la plus moderne, la passion au singulier désigne couramment une intensité et un investissement subjectif très fort. En histoire, nous nous intéresserons particulièrement au lien entre passion et action, couple dont Hegel établit l’indissociabilité dans sa célèbre formule : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. » [1] Le 16 juillet 1945 explosa, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une arme nucléaire sur le site de Trinity dans le désert du Nouveau-Mexique. Le « père » de la bombe atomique, Robert Oppenheimer, observant la scène et frappé par le spectacle nucléaire, fit référence à Krishna : « Now I am become Death, the destroyer of worlds. » [2] Le Projet Manhattan était à l’origine de ce test. Ce premier programme nucléaire s’inscrit dans une suite d’avancées scientifiques au tournant des XIX et XXe siècles : la découverte du radium par Marie Curie en 1898, la fission de l’atome d’Ernest Rutherford en 1919 et la première fission d’uranium réussie par Otto Hahn et Fritz Strassman en 1938. Ces événements amenèrent le moment-clé du 2 août 1939, date de la lettre d’Albert Einstein à Franklin Roosevelt qui lança réellement le projet. Ce fut une entreprise de grande ampleur organisée sur plusieurs États américains : Hanford (Washington) accueillit la construction de réacteurs pour la production de plutonium, à Oak Ridge (Tennessee) fut établi le siège des travaux d’enrichissement de l’uranium et Los Alamos (Nouveau-Mexique), qui nous intéresse ici, fut le site de conception et fabrication de la bombe. De 1942 à 1945, la communauté scientifique secrète de Los Alamos œuvra dans l’ultime but de donner naissance à la toute première arme de destruction massive que ce monde ait connue. Les 6 et 9 août 1945, les bombes baptisées Little Boy et Fat Man devinrent tristement célèbres lorsqu’elles anéantirent les villes d’Hiroshima et Nagasaki mettant un point final à la Seconde Guerre mondiale. Le contexte de la guerre totale et mondiale explique en grande partie la dévotion de ces hommes de science pacifistes pour leur projet ; d’autre part, ils étaient également galvanisés par une passion scientifique commune. Ces hommes et ces femmes des quatre coins des États-Unis et d’Europe ont mis leur temps et leur savoir au service du monde libre, de la science et du progrès dans la course à l’armement contre l’Allemagne nazie. Les débats de l’après-guerre ont rapidement mué l’héroïsme de ceux qui avaient mis fin à la guerre en culpabilité pour avoir ouvert la boîte de Pandore du nucléaire. Les multiples phases émotionnelles auxquelles ces personnages ont dû se confronter font de leur psychologie un fascinant objet de recherche : c’est donc le processus passionnel et l’impact psychologique de la découverte sur ces acteurs de l’histoire qui seront au cœur de cette analyse. Il s’agira, dans un premier temps, d’expliquer la mutation de la passion en une motivation collective, le moteur du projet, puis de porter un éclairage sur la confrontation entre passion et raison au moment de décider de l’utilisation de la bombe et enfin, d’examiner le passage de la passion aux émotions dans l’impact et les conséquences psychologiques du projet sur les scientifiques.

1. Quand la passion devient une motivation collective : les origines du projet

1.1. Une passion au cœur de la guerre : la crainte

En temps de guerre, comme dans toute crise, les passions sont exacerbées et le doute, la crainte et la peur sont des passions fondamentales selon la définition classique. Rappelons qu’en 1938, c’est à Berlin que la première fission d’uranium fut effectuée par Otto Hahn et Fritz Strassman. Un an plus tard, cette crainte est illustrée dans la fameuse lettre d’Einstein à Roosevelt. La lettre rédigée par le physicien Hongrois Leo Szilard (et signée par Einstein) informe le président américain que la fission de l’uranium déclenche une décharge d’énergie, qu’une réaction en chaîne sera bientôt réalisable et que ce nouveau phénomène pourrait permettre la construction d’une bombe au pouvoir sans précédant. Il rappelle où se trouvent les gisements d’uranium (Canada, Tchécoslovaquie, Congo Belge), propose et conseille à Roosevelt de motiver, encadrer et financer la recherche atomique aux États-Unis et termine enfin avec la menace de l’Allemagne qui a pris le contrôle des mines d’uranium de Tchécoslovaquie et a stoppé l’exportation d’uranium de ce pays. Il fait le lien entre cette décision et les avancements de l’équipe de recherche sur la fission de l’uranium à l’Institut Kaiser Wilhelm à Berlin. [3] Cette angoisse des ambitions nazies exprimée dans les plus hautes sphères était également présente à un niveau plus personnel pour un bon nombre de scientifiques participant au projet. Certains sont allés aux États-Unis pour travailler sur la bombe en tant que réfugiés fuyant le Troisième Reich. Parmi les plus grands : Enrico Fermi, Leo Szilard, Hans Bethe, Edward Teller, Otto Frisch, Niels Bohr, qui avaient tous des origines ou des connections juives. Finalement, la communauté scientifique de Los Alamos puisait son énergie dans la perspective annoncée par ses dirigeants que leur travail, quel qu’en soit l’aboutissement (certains ignoraient totalement qu’il s’agissait de construire une bombe atomique) puisse mettre fin à la guerre. Tous se sentaient concernés par l’avenir du monde libre. D’un autre côté, ceux qui comprenaient la signification des dernières découvertes dans le monde de la physique étaient conscients d’un tout autre danger qui pourrait considérablement changer la tournure du conflit : par exemple, Paul Langevin, physicien français du début du XXe siècle, expliqua sa vision des risques engendrés par la découverte du neutron : « Hitler ? It won’t be long before he breaks his neck like all other tyrants. I am much more worried about something else. It is something which, if it gets into the wrong hands, can do the world a good deal more damage than that fool […]. It is something which – unlike him – we shall never get rid of : I mean the neutron. » [4] L’idée maîtresse, qui revient systématiquement dans les témoignages, est celle du péril encouru si jamais ces découvertes tombaient dans les mauvaises mains. On trouve également ici les prémisses de la Guerre Froide et de la prolifération des armes nucléaires : face à un ennemi terriblement armé, la seule riposte possible devient la construction d’une arme similaire. Sur l’échiquier des pouvoirs, l’arme suprême devient un moyen de dissuasion sans pareil car elle permet de manipuler la peur de ses ennemis grâce à son potentiel en termes de représailles. Ceci aide à comprendre pourquoi des hommes de bonnes intentions et pacifiques se sont lancés dans la construction d’une arme à la capacité de destruction encore inégalée. Jane Wilson, la femme du scientifique Robert Wilson, raconte que les inquiétudes ne se limitaient pas à la sphère européenne mais que les Américains ressentaient aussi le danger sur leur propre territoire. « The success of Hitler was breeding all sorts of very vocal groups in the United States. There was no hope that we would be an isolated little island of democracy in a fascist world. » [5] Elle cite des personnalités de premier ordre qui soutenaient les objectifs d’Hitler, comme Charles Lindbergh et Henry Ford. S’il y avait le moindre scrupule, la hantise d’imaginer que les Allemands étaient sur le même chemin et probablement avec une longueur d’avance, l’emportait largement. Mais un autre facteur tout à fait spécifique au contexte scientifique s’y ajoutait : la fascination pour la recherche.

1.2. La passion et la curiosité scientifique pour le progrès

Lors des audiences de son procès en 1954, Robert Oppenheimer a évoqué le besoin irrépressible du scientifique d’aller de l’avant sans penser aux conséquences : « It is my judgment in these things that when you see something that is technically sweet, you go ahead and do it, and you argue about what to do about it only after you have had your technical success. » [6] Il est vrai qu’il n’y avait rien de très attrayant au départ pour les scientifiques sollicités pour qu’ils s’expatrient au Nouveau-Mexique : il fallait tout laisser derrière soi sans aucun indice de ce que l’on allait trouver sur place, sans même savoir en quoi l’emploi consistait. Les conditions étaient difficiles, la sécurité militaire donnait des airs de camp de prisonniers à la petite ville de Los Alamos. Le climat désertique de haute altitude sur le plateau Pajarito était parfois rude et les installations plus que rudimentaires. Mais il y avait en contrepartie l’attrait de travailler avec les plus grands physiciens de l’époque ; la communauté était une concentration de lauréats du Prix Nobel jamais vue jusqu’alors. De plus, la recherche atomique représentait alors le monde de l’inconnu rempli de promesses pour l’avenir, pour l’énergie, pour la médecine. Le besoin d’aller de l’avant était plus de l’ordre de l’impulsion [7] que de la passion chez certains. Edward Teller, par exemple, le « père » de la bombe à hydrogène a confié à Mary Palevsky qu’il ne voulait pas cette bombe parce qu’elle serait plus meurtrière mais parce que c’était quelque chose de nouveau, d’inconnu qu’il était possible de découvrir, ajoutant que l’ignorance lui faisait peur. [8] Après la victoire alliée en Europe en mai 1945, l’engouement scientifique reprit de plus belle jusqu’à son apogée le 16 juillet lors du test de la bombe Fat Man au plutonium dans le désert du Jornada del Muerto près d’Alamogordo, un site baptisé Trinity par R. Oppenheimer. Les premières réactions après le test furent des réactions de joie et de soulagement. Un scientifique l’exprime ainsi : « Our elation knew no bounds ; the long months of loneliness and worry were almost over, the work was a success – the gadget worked ! The fact that we didn’t know its exact nature didn’t dampen our enthusiasm in the least – IT WORKED ! » [9] Mais pour certains, le test eut également valeur d’épiphanie, expression utilisée par Robert Wilson qui décrit l’expérience comme une prise de conscience réelle et existentielle de leur travail. Alice Kimbal Smith parle, elle, d’une « spiritual revelation » [10] dans l’introduction de A Peril and a Hope, son ouvrage sur le mouvement des scientifiques atomiques à la fin des années 1940. Comme si ces hommes avaient travaillé dans l’obscurité totale sans conscience de l’horreur qu’ils étaient en train de créer : retranchés dans une tour d’ivoire, les scientifiques avaient donné libre cours à leur passion et se virent confrontés au monstre qu’ils avaient engendré à Trinity. Dans les semaines qui suivirent, les passions scientifiques et politiques se retrouvèrent au moment de prendre une décision monumentale.

2. La passion se confronte à la raison : le temps des décisions

2.1. Les raisons de l’utilisation de la bombe et les alternatives aux bombardements japonais

Dans le cas de la bombe, les enjeux et la notion de responsabilité sont naturellement au cœur du débat, ce sont des préoccupations encore vivantes aujourd’hui. Les écrits de l’après-guerre l’ont bien montré puisqu’ils se sont centrés de prime abord sur les raisons de l’utilisation de la bombe et les alternatives envisagées aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. [11] Cinq alternatives furent considérées au sein du comité d’intérim à qui il incombait de débattre de la question. La proposition de démonstration hors combat précédée d’un avertissement était très appréciée des scientifiques persuadés que le gouvernement américain devait sortir de l’ombre du secret de façon positive pour profiter de la position de leader atomique. Mais cette option fut écartée de peur que ce ne soit pas assez spectaculaire et que les Japonais placent des prisonniers de guerre sur la cible. Il a été envisagé de modifier la demande de reddition inconditionnelle en autorisant les leaders japonais à maintenir l’empire, cependant les Américains avaient à cœur d’éradiquer le pouvoir des puissants militaires à la tête du système politique et ne voulaient pas leur laisser de marge. Les discussions avec les diplomates japonais n’aboutirent pas (à cause, en partie, des interceptions par les Soviétiques qui avaient tout intérêt à envahir le Japon). Ce qui mène à la quatrième alternative : repousser le bombardement atomique jusqu’après l’entrée en guerre des Soviétiques. Mais la rivalité entre les deux pays avait déjà commencé : même alliés, les États-Unis n’avaient aucune confiance en Joseph Staline et pensaient qu’il en profiterait pour agrandir sa sphère d’influence en Asie. Enfin, la stratégie de bombardement conventionnel massif, sans la bombe, et la mise en place d’un embargo auraient laissé trop de ressentiment au Japon à l’instar de celui des Allemands après la Première Guerre mondiale. Lors des délibérations qui aboutirent à la décision finale de bombardement, cinq raisons principales furent mises en avant comme arguments favorables à l’utilisation de la nouvelle arme. Il fallait mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale, sauver un grand nombre de vies du côté américain comme du côté japonais, éviter d’organiser une invasion du Japon (dont les prévisions statistiques quant au nombre de victimes étaient alarmantes), impressionner les Soviétiques et donner un sens au coût du Projet Manhattan (deux milliards de dollars d’argent public). Dans ce raisonnement, la stratégie militaire prend la priorité sur tout autre aspect et le président Truman voit la bombe comme le moyen d’accéder au rang de héros de guerre : on peut y voir l’envie de séduire d’un homme emporté par sa passion de la politique. L’homme public est traditionnellement celui qui dompte ses passions pour les utiliser. Faisant preuve d’autodiscipline morale, il représente la raison qui s’oppose aux passions ; mais dans le cas de la décision de Truman, la raison sert de façade derrière laquelle se cache l’ambition d’un homme de pouvoir.

2.2. La confrontation entre science et politique

La parole scientifique était représentée dans les discussions sur l’utilisation de la bombe. Le panel scientifique chargé de conseiller le comité d’intérim était composé des scientifiques les plus éminents du Projet Manhattan : Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Arthur Compton et Ernest Lawrence. Mais d’après les souvenirs d’Arthur Compton, leur rôle n’était pas directement lié à la question d’employer la bombe ou non mais plutôt à celle de comment il fallait l’employer. [12] Philip Morrison qui a assisté à deux comités de sélection des cibles potentielles a exprimé le décalage qu’il a ressenti entre le raisonnement militaire et scientifique : « I came away with the realization that we had little influence on what was going to happen. I did not understand enough about the issue to say anything, as I was so very well rejected by the officer I talked to. I could see I could have no influence over a man like that whose thinking was of an entirely different nature. » [13] Les scientifiques se sont mobilisés dans les mois qui ont précédé l’attaque contre l’utilisation de la bombe sur des civils et pensaient déjà aux implications de cette nouvelle arme. Leo Szilard (le même qui avait rédigé la lettre d’Einstein en 1939) organisa une pétition qui recueillit 67 signatures avant que le général Leslie Groves, dirigeant militaire du Manhattan District (la structure nationale chargée de l’organisation du projet sur tout le territoire), ne stoppe sa progression. Elle demandait au président Truman de prendre en compte les implications morales et diplomatiques avant de lancer la bombe atomique. [14] Au final, 155 scientifiques signèrent différentes versions de cette pétition mais elle fut inefficace. Le 11 juin 1945, James Franck, lauréat d’un Prix Nobel, ancien professeur à Göttigen et président d’un comité à l’Université de Chicago chargé de discuter des conséquences politiques et sociales de l’énergie atomique, rédigea le Rapport Franck. [15] Dans ce rapport, les craintes d’une course à l’armement sont explicitement énoncées et des propositions dans le sens d’une coopération internationale sont avancées. Quant à l’utilisation de la bombe au Japon, une démonstration devant les représentants des Nations Unies est la solution envisagée par les scientifiques du rapport. À l’inverse, d’autres scientifiques avaient décidé de séparer entièrement les rôles. C’était la vision d’Oppenheimer au moment des décisions et cela a toujours été également celle d’Edward Teller : « Look , the scientists, by giving you the tools, are not responsible for the use of these tools. But they are responsible for the effectiveness of the tools and for the understanding of the tools. I and you as citizens are responsible for selecting the decision makers who will then use whatever can be used in the right way. And these functions should be separated. » [16] Quelles que soient les opinions des uns et des autres, les participants au Projet Manhattan eurent à gérer leur conscience et la succession d’émotions liées à leur implication dans le projet. Rappelons que les bombardements de Hiroshima et Nagasaki ont fait plus de 280 000 victimes, sans oublier les Hibakushas (survivants des bombardements atomiques) qui ont souffert toute leur vie de leur exposition aux radiations de la bombe.

3. De la passion à l’émotion : impacts et conséquences du projet sur les scientifiques

3.1. La passion et la morale

L’histoire de la bombe est aussi l’élargissement d’un fossé entre la morale et le progrès. Dans le cas des origines de l’ère nucléaire, les questions de moralité sont prépondérantes et pesantes. Ce sont les passions communes de plusieurs hommes qui ont abouti à cette création qui pose des problèmes d’ordre moral. Philip Morrison a donné son point de vue après la guerre : il estime que les gens ne peuvent pas se rappeler quelle était l’atmosphère à l’époque sans l’avoir vécue. Les gens qui sont nés après Hiroshima savent peu de choses de la Deuxième Guerre mondiale ; ils connaissent les discussions au jour le jour, les problèmes et peurs liés à la Guerre Froide, donc ils font naturellement le lien entre la bombe et leur expérience de la Guerre Froide, alors que les vétérans se souviennent des sentiments d’anxiété et de soulagement déclenchés par la bombe. Morrison était sur l’île de Tinian où la bombe a été assemblée et installée à bord du Boeing B-29 Enola Gay : « When you organize many people with tremendous passion to do something, they’re going to do it. Even if the meaning of it has changed ; it’s very hard for them to see all that, especially all the way down the line. [...] So I was asked and I wanted to go to Tinian because that was another step in the operation, that was getting close to the real event. » [17] Pour Morisson, la passion est un moteur, elle les a poussés à agir mais c’est aussi un voile qui occulte la réalité : il s’agit toujours de ce même besoin de réalisation, d’entrer dans une nouvelle réalité encore trop imaginaire dans l’esprit du scientifique. La dimension morale n’est donc apparue qu’avec le recul… La passion était là au moment des actions et avait disparu au moment des débats. Une autre remarque de Hans Bethe sur le contexte va dans ce sens : « One of the Los Alamos scientists at the fortieth anniversary said, « Itserved them right for Pearl Harbor. » And I disagree with that. I think this scientist had not outgrown the mentality of war and its unreasoning brutality. » [18] En effet, sortie de son contexte, la bataille scientifique menée à Los Alamos était vouée à être incomprise. Le discours de cet intervenant montre combien certains étaient emplis de désir de vengeance et de représailles : des émotions qui ont été indispensables dans cette course à l’arme atomique. Le physicien Victor Weisskopf envisagea la vision qu’auraient les générations futures de la bombe : « A virulent case of collective mental disease ». [19] Le choix lexical de la maladie mentale impliquerait que les passions des scientifiques du Projet Manhattan les aient fait basculer dans la folie. Robert Oppenheimer incarne parfaitement l’histoire collective des scientifiques de Los Alamos car la bombe a déterminé les grands tournants de sa vie. L’aventure atomique lui a permis tout d’abord de combiner ses deux passions : la physique et le Nouveau-Mexique. En 1922, celui que l’on surnommait « Oppie » s’est rendu pour la première fois au Nouveau-Mexique pour une convalescence de la dysenterie et est tombé sous le charme du désert. Il répétait dans sa correspondance qu’il rêvait d’associer ses deux passions et le directorat du Projet Manhattan lui en offrit l’occasion. Il suggéra le site de Los Alamos au Major Dudley chargé de trouver un lieu adéquat. [20] À la fin du projet, il fut confronté au spectre des responsabilités encore plus lourdement que ses collègues. Lors de sa participation au Comité d’Intérim, il insista sur la séparation des responsabilités, soutenant que les hommes de science n’avaient évidemment aucun droit de propriété sur leur création. [21] Il annonça néanmoins ses regrets par la suite en 1948, dans un article plusieurs fois publié : « The physicists have known sin ; and this is a knowledge which they cannot lose. » [22] Ce scientifique élevé en héros fut alors de plus en plus critiqué jusqu’à ce que des soupçons le mènent sur le banc des accusés. Harry Truman lui-même qualifia Oppenheimer de « pleurnichard » et refusa d’avoir affaire à lui ; en effet, jusqu’à sa mort en 1972, l’ancien président n’émit jamais de regrets et méprisa ceux qui en souffraient. [23] En 1954, Oppenheimer fut jugé. On lui reprocha ses connections avec des communistes, son opposition à la bombe à hydrogène et un manque de réaction par rapport à des employés représentant un risque pendant le Projet Manhattan. Les audiences ne firent pas de lui un traître, mais son autorisation d’accès à des dossiers confidentiels lui fut retirée. Une forme de réhabilitation de l’éminent physicien eut lieu peu avant sa mort, en 1963 lorsqu’il reçut le Fermi Award des mains du président Johnson.

3.2. Une succession d’émotions et de désillusions

Robert Jungk, auteur de Brighter than a Thousand Suns, pose une question centrale dans l’étude psychologique des participants à l’entreprise atomique : [24] « After all, they had worked day and night to achieve their goal. Should they now be proud of what they had done, as it was generally considered they ought to be, in this first moment of surprise ? Or should they be ashamed of their work when they thought of the suffering it had caused so many defenseless people ? Or again, […] was it possible for one and the same person to feel pride and shame simultaneously ? » [25] À l’instar de Robert Oppenheimer, beaucoup d’autres acteurs du projet sont passés par différentes phases émotionnelles très fortes : de la joie, de la fierté et du soulagement, ils sont passés à la culpabilité, le dégoût, la honte et la peur. Le sentiment profond de responsabilité, pour des participants à différentes étapes du projet, même infimes, fut le fardeau le plus lourd. [26] William Higinbotham, spécialiste en électronique, a déclaré : « I am not a bit proud of the job we have done… The only reason for doing it was to beat the rest of the world to a draw… perhaps this is so devastating that man will be forced to be peaceful. The alternative to peace is now unthinkable. » [27] La perspective d’une guerre nucléaire qui prit une nouvelle ampleur lors du premier test atomique soviétique en 1949, ne fit qu’agrandir la culpabilité de ces hommes qui se rattachèrent à l’espoir que l’horreur de cette vision suffirait à astreindre les hommes à la paix. Un cas pratiquement isolé mérite d’être mentionné ici : celui de Joseph Rotblat. Ce scientifique a quitté Los Alamos après la victoire alliée contre les Nazis. L’objectif premier de la bombe ayant disparu, c’est-à-dire d’empêcher Hitler d’utiliser une bombe atomique, il ne voyait pas pourquoi continuer sa construction. Il a ensuite fourni sa propre analyse du choix des autres scientifiques qui ont continué leur mission : certains craignaient pour leur carrière, d’autres voulaient sauver des vies et enfin, la fascination scientifique l’emportait sur les considérations rationnelles et morales. J. Rotblat va jusqu’à parler d’une déshumanisation dans l’addiction au progrès : « Again it shows how you get yourself involved in a certain way and forget that you are a human being. It becomes an addiction and you just go on for the sake of producing a gadget, without thinking about the consequences. And then, having done this, you find some justification for having produced it. Not the other way around. » [28] Cette analyse est une preuve saisissante de l’emprise que les passions, dans leurs définitions classique comme contemporaine, ont pu avoir sur les hommes et femmes ayant pris part à cette aventure historique. Sans la crainte générée par la guerre, sans la force de la passion scientifique et sans l’ambition politique des hommes au pouvoir, une telle entreprise n’aurait été concevable. Tantôt un moteur, tantôt un voile devant la réalité, les passions ont une signification historique incontestable dans la naissance de la bombe atomique. Finalement, cette plongée dans la psychologie des scientifiques de Los Alamos confirme que le regret accompagne souvent l’abandon de l’homme à ses passions. Plus grandes sont les conséquences et plus le poids de cette culpabilité augmente, d’où la souffrance éternellement associée aux passions, perturbant de fait la recherche d’une harmonie de l’âme pour ceux qui en portent le fardeau. Car le recul permet maintenant de voir combien les circonstances très particulières de l’après-guerre, c’est-à-dire l’entrée immédiate dans la Guerre Froide, ont ajouté encore d’autres dimensions aux 6 et 9 août 1945. À mesure que la connaissance de la bombe s’est affinée et que ses effets encore plus dévastateurs sont apparus aux yeux du monde, le regard porté sur son atrocité a gagné en noirceur et les regrets se sont accumulés. Ces regrets et les inquiétudes en lien avec l’impact de la bombe sont à l’origine du mouvement des scientifiques dans les années 1945-1950 qui a créé la Fédération des Scientifiques Américains pour le contrôle international des armes nucléaires. Le mouvement eut droit à un surnom à la Maison Blanche et au Congrès : la ligue des hommes effrayés (the League of Frightened Men) ; ce qui montre bien le décalage entre passions scientifique et politique ainsi qu’entre les différentes façons qu’ont les hommes de gérer l’impact et les conséquences de leurs décisions.

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[1] François Roussel, La passion : Une grandeur négative ?, Belin Prépas Lettre, 2004, p. 8.

[2] « Maintenant, me voilà devenu la Mort, le destructeur de mondes. » Jennet Conant, 109 East Palace : Robert Oppenheimer and the Secret City of Los Alamos, New York, Simon & Schuster, 2005, p. 308.

[3] Michael B. Stoff, Jonathan F. Fanton, et R. Hal Williams, The Manhattan Project : A Documentary Introduction to the Atomic Age, Philadelphie, Temple University Press, 1991, Document 1 : Einstein’s Letter to Roosevelt, August 2, 1939.

[4] « Hitler ? Il ne tardera pas à se casser le coup comme tous les autres tirants. Il y a quelque chose d’autre qui m’inquiète bien plus. C’est quelque chose, qui, si elle venait à tomber dans les mauvaises mains, peut faire bien plus de dégâts au monde entier que cet imbécile […]. C’est quelque chose dont, contrairement à lui, on ne se débarrassera jamais : je veux parler du neutron. » Robert Jungk, Brighter Than a Thousand Suns ; A Personal History of the Atomic Scientists, New York, Harcourt Brace, 1958, p. 51.

[5] « Le succès d’Hitler engendrait la naissance de toutes sortes de groupes très localisés aux États-Unis. Il n’y avait aucun espoir que nous serions une petite ile démocratique isolée dans un monde fasciste. » Cynthia C. Kelly, The Manhattan Project : The Birth of the Atomic Bomb in the Words of its Creators, Eyewitnesses, and Historians, New York, Black Dog & Leventhal Publishers, Distribué par Workman Pub., 2007, p. 19.

[6] « Il est de mon avis dans ce domaine, que lorsque vous assistez à quelque chose de techniquement génial, vous y allez et vous le faites, et vous discuterez de quoi faire avec seulement une fois que vous aurez atteint votre succès technique. » Norman Moss (dir.), Men Who Play God ; The Story of the Hydrogen Bomb and How the World Came to Live with it, New York, Harper, 1968, p. 53-4.

[7] « tendance spontanée à l’action » Le Grand Robert de la langue française, 2001.

[8] Mary Palevsky, Atomic Fragments : A Daughter’s Questions, Berkeley, Californie, University of California Press, 2000, p.53.

[9] « Notre joie n’avait pas de limites ; les longs mois de solitude et d’inquiétude étaient presque terminés, le travail se soldait d’un succès ; le gadget marchait ! Le fait que nous ne connaissions pas exactement sa nature n’entamait en aucun cas notre enthousiasme ; CA MARCHAIT ! » Eleanor Jette, Inside Box 1663, Los Alamos, Nouveau-Mexique, Los Alamos Historical Society, 1977, p.104.

[10] « une révélation spirituelle » Alice Kimball Smith, A Peril and a Hope ; the Scientists’ Movement in America, 1945-47, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1965, p. v.

[11] J. Samuel Walker, Prompt and Utter Destruction : Truman and the Use of Atomic Bombs against Japan, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2004. Michael J. Hogan Hiroshima in History and Memory, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1996. Cynthia C. Kelly The Manhattan Project : The Birth of the Atomic Bomb in the Words of its Creators, Eyewitnesses, and Historians.

[12] Jungk, p. 181.

[13] « Cela m’a fait prendre conscience que nous avions peu d’influence sur ce qui allait se passer. Je ne comprenais pas assez bien la situation pour dire quoi que ce soit ainsi que l’officier auquel je m’adressais me l’a bien montré en me rejetant. Je voyais bien que je ne pouvais avoir aucune influence sur un tel homme dont le raisonnement était d’une toute autre nature. » Palevsky, p. 84.

[14] Stoff, Document 60, Szilard’s Letter to Accompany Petition to Truman, July 4, 1945, p. 172.

[15] Stoff, Document 49, The Franck Report, June 11, 1945, p. 140.

[16] « Écoutez, les scientifiques, en vous donnant les outils, ne sont pas responsables de l’utilisation de ces outils. Mais ils sont responsables de l’efficacité des outils et de la compréhension des outils. Vous et moi, en tant que citoyens, nous sommes responsables de la sélection des décideurs qui utiliseront alors correctement tous ce qu’ils ont à leur disposition. Et ces fonctions se doivent d’être séparées. » Palevsky, p. 55.

[17] « Lorsque que vous gérez un groupe de gens avec une passion monumentale sur un projet, ils vont aller au bout. Même si sa signification a changé ; il leur est très difficile de percevoir tout cela, surtout d’avoir une vision d’ensemble tout du long. On m’a donc demandé et je voulais aller à Tinian parce que c’était une autre étape de l’opération, c’était une façon de me rapprocher de l’évènement réel. » Palevsky, p. 88.

[18] « L’un des scientifiques au quarantième anniversaire a dit, « ils l’ont bien mérité après Pearl Harbor ». Et je n’étais pas d’accord. Je crois que ce scientifique n’avait pas abandonné la mentalité de la guerre et sa brutalité irraisonnée. » Palevsky, p. 30.

[19] « un cas virulent de maladie mentale collective », Jon Hunner, J. Robert Oppenheimer, the Cold War, and the Atomic West, Norman, Oklahoma, University of Oklahoma Press, 2009, p. 9.

[20] Kai Bird et Martin J. Sherwin, American Prometheus : the Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer, New York, A.A. Knopf, 2005.

[21] Bird et Sherwin, p. 300.

[22] « Les physiciens ont connu le péché, et ceci est une connaissance dont ils ne se déferont pas. » Ferenc Morton Szasz, The Day the Sun Rose Twice : the Story of the Trinity Site Nuclear Explosion, July 16, 1945, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1984, p. 174.

[23] Szasz, p. 157.

[24] Jungk, p. 221.

[25] « Après tout, ils avaient travaillé nuit et jour pour atteindre leur but. Devaient-ils maintenant être fiers de ce qu’ils avaient fait, comme la plupart des gens l’estimait, dans ces premiers instants de surprise ? Ou devaient-ils avoir honte de leur travail en pensant aux souffrances qu’ils avaient infligées à tant de gens sans défense ? Ou encore, […] était-il possible pour une seule et même personne de ressentir de la fierté et de la honte en même temps ? »

[26] Palevski et Kelly, The Manhattan Project : the Birth of the Atomic Bomb in the Words of its Creators, Eyewitnesses, and Historians.

[27] « Je n’ai pas la moindre fierté pour le travail que nous avons accompli… La seule raison pour laquelle nous l’avons fait était de battre le reste du monde à la loterie… peut être que ceci est si dévastateur que l’homme sera forcé de vivre en paix. L’alternative à la paix est devenue inconcevable. » Jungk, p. 223.

[28] « À nouveau, cela montre comment on s’engage d’une certaine façon et on oublie que l’on est un être humain. Cela devient une addiction, et on continue dans le seul but de produire un gadget, sans penser aux conséquences. Et ensuite, après l’avoir fait, on se trouve quelque justification de l’avoir produit. Et non l’inverse. » Palevski, p.177.

 

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