Sicilianisme, sicilitude, sicilianite ou l’histoire d’un lexique identitaire

Par Julie Sagardoy, Groupe d’Études et de Recherche sur la Culture Italienne (GERCI-E.A. 611), Université Stendhal Grenoble3

Résumé : Le cas du processus identitaire perpétué en Sicile depuis l’unité d’Italie de 1860 est un exemple parmi tant d’autres de l’implication consensuelle de l’Histoire et de l’imaginaire dans les processus identitaires. La construction identitaire en Sicile a en effet bénéficié du soutien des écrivains siciliens qui, tout en contribuant de façon considérable au prestige de la littérature italienne, ont participé à la récupération et à l’élaboration de systèmes et de représentations symboliques, à la sélection des traits de caractère typiquement siciliens ainsi qu’à la réécriture de l’Histoire de la Sicile. Notre intervention porte plus particulièrement son attention sur la création d’un lexique identitaire, tel que “sicilianisme”, “sicilitude” et “sicilianité”, à travers lequel s’exprime la singularité de la condition insulaire.

Mots-clés : identité ; Sicile ; identité ; construction ; littérature ; anthropologie ; folklore ; représentations ; mythes ; imaginaire.


Introduction

L’identité collective est une notion ambiguë. Si elle a tendance à concevoir la culture du peuple qu’elle identifie comme statique et comme une donnée préexistante et permanente, elle est pourtant un « construit social [1] » et culturel sans cesse renouvelé et actualisé, un processus évolutif dont la mission est de répondre à des dynamiques historiques déterminées. L’identité est une construction à jamais inachevée et sans cesse contrainte de s’adapter au contexte politique, socio-économique et culturel qui accompagne son évolution.

La construction d’une identité nécessite l’activation de symboles et d’images capables de corroborer le sentiment identitaire : il est en effet fondamental de doter le groupe à identifier d’une histoire, d’une mémoire collective et de caractères propres à travers lesquels se confirme le sentiment d’appartenance. Pour se construire, l’identité a besoin d’« artisans » capables de générer un récit à caractère mobilisateur et de produire des symboles fédérateurs. L’Histoire et la littérature sont généralement appelées à participer à la construction d’une identité car leurs apports fournissent à la mémoire collective bon nombre de représentations identificatrices et collaborent à la sélection d’évènements historiques qui en prouvent l’authenticité. Le cas de la Sicile est un exemple parmi tant d’autres de l’implication consensuelle de l’Histoire et de l’imaginaire dans les processus identitaires.

La Sicile est la plus grande île de la Méditerranée et un vaste vivier de légendes et de lieux communs. Sa position stratégique dans la mer intérieure a rendu son histoire féconde car elle a suscité tout au long des siècles la convoitise de nombreuses puissances conquérantes. Décrite par Fernand BRAUDEL comme un “continent en miniature”, la Sicile dispose de toutes les qualités nécessaires pour être une terre propice à la revendication d’une spécificité et à l’édification d’une identité.

Même si l’Histoire ne lui a jamais permis d’être une nation, le mythe de la nation sicilienne a des origines très anciennes et a traversé de nombreux siècles sans parvenir à devenir réalité. Le Mouvement Indépendantiste Sicilien (MIS), actif en 1943 puis refondé en 2004, confirme que le mythe existe encore de nos jours. Au fil des siècles, une idéologie sicilianiste dont le but premier était d’affirmer le primat de la Sicile dans la civilisation fut pensée et alimentée par la classe dominante et les érudits de la société insulaire. Le XIXe siècle, marqué par les dissensions entre la Sicile et Naples au sein du Royaume des Deux-Siciles, donna une nouvelle direction et une nouvelle force à l’idéologie sicilianiste en la mettant au service d’une revendication indépendantiste. Les sicilianistes défendaient principalement l’idée que la cause du manque d’émancipation de la Sicile était à rechercher à l’extérieur de l’île : la responsabilité de son sous-développement revenait aux oppresseurs des Siciliens – Napolitains, septentrionaux ou étrangers – jugés coupables d’avoir déshérité et outragé l’île [2].

L’idéologie sicilianiste du XIXe siècle s’est profondément impliquée dans la construction identitaire en Sicile puisqu’elle lui a fourni les matériaux historiques et anthropologiques nécessaires à son édification. Cette abondante contribution a permis à la Sicile de prouver sa singularité et d’être ainsi en mesure de revendiquer, au nom d’un droit à la différence fondé sur l’authenticité irréductible de sa culture et de ses traditions, un statut différent –indépendant ou autonomiste– de celui imposé par les nations auxquelles la Sicile appartenait.

Le « Risorgimento » de 1860 força l’idéologie sicilianiste à modifier ses paramètres et à s’adapter aux changements d’autorité et aux nouveaux rapports de force imposés par un centre de pouvoir plus distant. En modifiant les rapports de pouvoir, l’évènement unificateur de 1860 a contraint la Sicile et le Midi italien à se repositionner dans le panorama culturel, politique et économique de la nouvelle nation. Les premières enquêtes et thèses sur la Sicile publiées au lendemain de l’unité condamnèrent l’île à une inquiétante altérité et ancrèrent profondément dans la conscience des Italiens l’image d’un Midi arriéré, délinquant et barbare, figé dans la tradition, en recourant à des stéréotypes qui furent ensuite repris et diffusés par les médias, la littérature et même les manuels scolaires. Les Siciliens sentirent dès ce moment l’urgence de défendre leur île et de prouver qu’ils étaient dotés d’une histoire et d’une culture aux racines anciennes et prestigieuses et de traits de caractères atypiques qui devaient être valorisés.

Le besoin de démontrer la permanence et la spécificité de la communauté insulaire dans le temps et de transcender les épreuves dont elle a été victime permettait ainsi de légitimer la volonté exprimée au nom des Siciliens de changer la place qu’ils occupaient dans les rapports de pouvoir issus du contexte post-unitaire. L’exigence de définir l’identité sicilienne a encouragé depuis l’unité d’Italie la création d’un lexique à caractère identitaire, comme en témoignent les vocables « sicilianisme », « sicilitude » et « sicilianité ». Ces inventions entrent pleinement dans le processus identitaire puisqu’elles ont eu pour mission de représenter l’identité sicilienne, de justifier sa spécificité, d’exprimer sa différence vis-à-vis des cultures du continent et parfois même de rassembler les individus autour d’un projet politique nationaliste ou d’autonomie.

Il nous appartient maintenant de procéder à l’analyse de ces termes pour comprendre leur substance identitaire.

Sicilianisme.

La définition du vocable « sicilianisme » dans son acception politique et historique selon le dictionnaire de Tullio DE MAURO fait remonter la première utilisation du terme aux années post-unitaires (1864). Sa définition est la suivante : « mouvement politique et comportement intellectuel qui revendique l’autonomie culturelle et politique de la Sicile par rapport au reste de l’Italie [3] ». Il est ici important de mentionner que le dictionnaire de Tullio DE MAURO est l’un des seuls à donner cette définition du mot « sicilianisme ». Les autres grands dictionnaires de langue italienne se limitent à indiquer une seule acception du sicilianisme, celle du phénomène linguistique qui indique l’entrée d’un mot ou d’une locution du dialecte sicilien dans un autre dialecte ou dans la langue italienne.

Le sicilianisme est un pur produit de l’idéologie sicilianiste, élaboré par les classes dominantes de l’île au lendemain de l’unité d’Italie. La crise du mythe de la nation sicilienne survenue après l’unité italienne relégua ce nouveau terme à un rôle purement apologiste : il véhiculait la croyance selon laquelle l’île n’avait jamais pu s’émanciper par la faute du Nord de l’Italie et il prétendait défendre l’honneur des Siciliens outragés et exploités par leurs nouveaux concitoyens et dénoncer les torts et les violences infligés par le nouvel État : les maîtres à penser du sicilianisme contestèrent par exemple la lutte contre le brigandage qui eut de lourdes répercussions en Sicile et dans tout le Midi italien ou encore, ils récusèrent les résultats des premières enquêtes parlementaires sur la Sicile comme celle de FRANCHETTI et SONNINO [4] qui la jugeaient arriérée.

La manifestation jugée la plus critiquable du sicilianisme post-unitaire fut sa vision apologétique de la mafia : la défense acharnée des sicilianistes en faveur de Raffaele PALIZZOLO, inculpé du meurtre du directeur de la banque de Sicile, Emanuele NOTARBARTOLO, considéré comme le premier « cadavre exquis » de la mafia, en constitue un témoignage plus que parlant [5]. À cette époque, les députés et intellectuels sicilianistes prirent le parti de nier l’existence de la mafia en tant qu’organisation criminelle, comme le fit Giuseppe PITRÈ, et préférèrent la définir comme une hypertrophie de l’égo, comme un concept exagéré de la force individuelle ou un symbole de beauté et d’audace [6]. Les polémiques suscitées par les sicilianistes autour de la mafia ont servi à répandre l’idée que les valeurs morales traditionnellement associées à la mafia, comme l’omerta, l’honneur, la famille, l’amitié ou le fatalisme, n’étaient en fait que des traits de caractère propres à la mentalité sicilienne. Plus tard, le 28 juin 1925, le juriste et politicien sicilianiste Vittorio EMANUELE ORLANDO accréditait et soutenait toujours cette thèse lorsqu’il affirma devant son public à Palerme « mafioso mi dichiaro io e sono fiero di esserlo » en réponse à la campagne « anti-mafia » menée par le préfet fasciste Cesare MORI.

Santi CORRENTI, historien sicilien qui nous est contemporain évoque le sicilianisme comme « une exagération rhétorique de l’orgueil sicilien » et comme « une exaltation exaspérée du nationalisme sicilien similaire au nationalisme allemand [7] ».

Bien que l’idéologie défendue par le sicilianisme post-unitaire ait été contestée et rejetée par de nombreux intellectuels, elle a joué un rôle important dans la construction de l’identité sicilienne puisqu’elle a, d’une part, doté l’île d’une histoire et d’une culture portées par nature à susciter le sentiment identitaire et, d’autre part, continué à influencer les thèses des méridionalistes et les discours identitaires du XXe siècle.

La construction identitaire exigeant une réécriture de l’Histoire de la Sicile, les historiens –pour ne citer qu’un nom, évoquons celui de Michele AMARI– ont revisité les périodes culturellement fastes de la Sicile, comme par exemple l’occupation arabe et la période arabo-normande qui fit de la Sicile un lieu de rencontre pacifique entre deux cultures différentes [8] . En 1886, AMARI publia également une nouvelle édition de son ouvrage sur le soulèvement de 1282 des Siciliens face aux Angevins appelé les Vêpres siciliennes – fait historique transformé en mythe et interprété comme la première manifestation de l’identité insulaire – qui l’avait déjà contraint à l’exil en 1842 à cause des idées autonomistes et révolutionnaires que son étude défendait.

Sur le plan anthropologique, les travaux des démologues [9] et anthropologues siciliens (Giuseppe PITRÈ, Salvatore SALOMONE MARINO, Serafino AMABILE GUASTELLA) ont doté la Sicile d’un patrimoine culturel populaire. L’abondance de la littérature folklorique du XIXe a en effet donné naissance à un vaste répertoire des traditions, des us et coutumes, des proverbes, des chants et des légendes du peuple sicilien.

La langue sicilienne, autre matériau indispensable à l’édification de l’identité insulaire, fut elle aussi dès la fin du XIXe siècle objet de nombreuses études. Compte tenu des disparités linguistiques entre les diverses provinces de l’île, les sicilianistes représentés par VIGO CALANNA, TRAINA, DI GIOVANNI, PITRÈ sentirent la nécessité d’entamer une réflexion collective sur une potentielle uniformisation du sicilien écrit. Des débats publics, dont le but était d’établir une norme cohérente et uniforme de la langue sicilienne adoptable d’un bout à l’autre de l’île, furent organisés et aboutirent à un accord : le travail de Lionardo VIGO CALANNA intitulé La protostasi fut choisi par la communauté intellectuelle pour représenter la norme orthographique du dialecte sicilien. Toutefois, la standardisation des dialectes siciliens resta lettre morte puisque la mise en place de ces règles ne changea guère les habitudes linguistiques des poètes dialectaux qui continuèrent à s’exprimer dans leur idiome local.

Par son passé contesté, son acception politique et ses origines aristocratiques, le terme de sicilianisme représente plus un courant identitaire qu’une définition de l’identité sicilienne. Néanmoins, le glossaire identitaire s’est enrichi de nouveaux mots disposés à remplir cette fonction : les termes de sicilianité et de sicilitude expriment d’une manière plus appropriée la condition et la mentalité du Sicilien puisqu’ils ont bénéficié du soutien des plus grands noms de la littérature insulaire. Ces deux vocables mettent ainsi en exergue l’implication de la littérature sicilienne dans le processus identitaire en Sicile.

La littérature au service de l’identité sicilienne : sicilianité et sicilitude.

La littérature sicilienne a joué un rôle majeur dans la fondation de l’identité insulaire et dans la réhabilitation de sa culture car, tout en contribuant de manière significative au prestige de la littérature italienne, elle a aussi pleinement collaboré à la création d’une mémoire collective et a considérablement influencé la sélection des traits de caractère considérés comme typiquement siciliens.

La participation de la littérature à la réinvention ou à la sélection d’éléments qui composent la mémoire collective de la Sicile a permis aux Siciliens de se constituer un patrimoine riche de représentations identificatrices. Toutefois, on remarque que l’identité sicilienne s’est plutôt construite sur des représentations littéraires issues de récits de fiction et s’est nourrie de mythes et de stéréotypes présents dans la littérature sicilienne. Rappelons à ce sujet la Sicile de VERGA comme île-refuge dont l’isolement permet le maintien des caractères primitifs de la société, la Sicile de VITTORINI comme un archétype absolu et purifié qui contient la vérité du monde, la Sicile atemporelle de BUFALINO et BONAVIRI, la Sicile grabataire de TOMASI DI LAMPEDUSA ou la Sicile des homicides et de la mafia de SCIASCIA et CAMILLERI. Leur imprégnation a été si forte que Francesco DE SANCTIS, spécialiste de la littérature italienne, en a même déduit que l’identité sicilienne était l’œuvre de la littérature insulaire.

L’abondance des œuvres littéraires écrites pour et sur la Sicile depuis 1860 révèle l’attention particulière que les auteurs siciliens ont accordée à la thématique de l’île. La Sicile est un leitmotiv constant dans la littérature sicilienne, une obsession littéraire à travers laquelle les auteurs questionnent sans relâche leur condition de siciliens. Stefano MALATESTA a interprété cette thématisation obsessionnelle comme la cause d’un doute identitaire [10] : les écrivains siciliens parlent continuellement de leur terre car ils ne savent pas qui ils sont. « Come si può essere siciliano ? » se demandait SCIASCIA. « Con difficoltà [11] » admettait-il. Ce besoin d’identité a encouragé les auteurs siciliens à devenir les interprètes de la sicilianité et à inventer un nouveau vocable censé définir la personnalité du Sicilien.

Sicilianité.

Le linguiste Tullio dE MAURO attribue à la sicilianité les acceptions suivantes : « être sicilien » ; « particularité de ce qui est véritablement sicilien ou qui est traditionnellement attribué aux Siciliens dans la langue, dans la culture, dans les coutumes, dans la civilisation [12] ».

Terme solaire, la sicilianité peut être considérée comme un terme identitaire puisqu’elle suppose que chaque Sicilien porte en lui un monde hermétique de valeurs dans lequel il croit et s’identifie. La sicilianité implique la conscience et la fierté de se sentir différent. Elle revendique la spécificité sicilienne et se démarque de l’italianité.

Les écrivains siciliens ont livré à la littérature italienne de multiples témoignages forts et denses de leur sicilianité. La production d’ouvrages dédiés à la Sicile est en effet abondante en images, en paysages, en traditions, en proverbes, en légendes. Les œuvres de VERGA, DE ROBERTO, CAPUANA, BRANCATI, SCIASCIA, BUFALINO, CONSOLO, CAMILLERI et bien d’autres n’ont en effet cessé de raconter « leur » Sicile et se sont pleinement inscrites dans une dynamique littéraire régionaliste qui fut garante de leur succès au-delà même des frontières italiennes.

En plus de leurs productions littéraires, ces auteurs ont bien souvent choisi de poursuivre leurs réflexions sur leur sicilianité et de fournir à celle-ci un corpus d’images et de représentations par le biais d’ouvrages à caractères folklorique et anthropologique (CAPUANA recensa les traditions, les proverbes et les légendes de sa ville natale MINEO, CONSOLO a participé à l’écriture d’un livre sur la pêche aux thons où il retranscrit les chants des pêcheurs) ou d’œuvres à caractère linguistique (rappelons à ce sujet OCCHIO DI CAPRA, le glossaire de dialecte de RACALMUTO, le village natal de SCIASCIA), ou encore par le biais d’interviews faites à la presse ou réunies dans des livres-entretiens [13].

Si les écrivains siciliens et les dictionnaires de langue italienne ont donné à la sicilianité la possibilité de définir la spécificité du peuple insulaire, certains érudits l’ont contestée. Pour l’écrivain palermitain Michele PERRIERA, la sicilianité n’a de sens que si elle est conjuguée au pluriel. En considérant que la Sicile est la plus grande île de la Méditerranée et qu’elle est aussi la plus peuplée et en admettant l’existence de diversités linguistiques, culturelles et économiques au sein même de l’île, les Siciliens peuvent-ils témoigner d’une identité exclusive et en tout point uniforme ? Gesualdo BUFALINO n’a-t-il pas cherché à répondre à une telle interrogation en intitulant son anthologie d’écrits littéraires Le Cento Sicilie ?

Parmi les autres détracteurs de la sicilianité, nous trouvons aussi Luigi RUSSO, critique littéraire natif de la Sicile pour qui la sicilianité représentait une forme de mythologie ethnique [14].

Pour Leonardo SCIASCIA, la sicilianité donne une définition du Sicilien qui lui paraît incomplète. La particularité de la condition humaine et historique du Sicilien nécessitait à elle seule un autre vocable. Le terme qu’il choisit pour la représenter est la sicilitude, terme inventé par le peintre et poète sicilien Crescenzio CANE en 1959.

Sicilitude.

Tandis que la sicilianité détermine le sicilien en tant qu’être, la sicilitude est définie comme une manifestation de la personnalité du sicilien.

Calquée sur le mot « négritude », la sicilitude indique l’ensemble des valeurs ethniques et culturelles propres à la population insulaire. Le mot se retrouve dans la plupart des dictionnaires de langue italienne sous la définition de « ensemble des coutumes et des comportements traditionnellement attribués aux Siciliens [15] ».

En s’interrogeant sur leur condition de Siciliens, les auteurs insulaires ont inventé des expressions fortes enclines à exprimer et à définir l’identité de leur peuple. Gesualdo BUFALINO décrit la condition du Sicilien comme un « luxe difficile [16] », LAMPEDUSA fait l’apologie d’une « terrifiante insularité d’esprit [17] », les Siciliens de PIRANDELLO sont atteints d’une « taciturnité désespérante [18] », SCIASCIA observe que la Sicile est une terre « difficile à comprendre [19] ». Il se dégage, de toutes ces expressions, un sentiment de complexité, d’incommunicabilité de la condition humaine du Sicilien. Aux yeux de SCIASCIA, la sicilitude était le seul terme capable de représenter l’indicibilité de l’expérience insulaire.

Jean-Yves FRÉTIGNÉ résume ici les caractéristiques de la sicilitude en la définissant comme :

(…) l’ensemble de données psychologiques et existentielles comme le souci de l’oisiveté, l’art de la sieste, l’obsession de la femme et de la virilité, le mépris du commerce, l’indifférence vis-à-vis du Christianisme, un rapport ambigu avec une nature à la fois belle et cruelle..., qui perdurent à travers les siècles, offrant la possibilité de cette correspondance magique entre la Sicile actuelle et la Sicile éternelle [20]

La sicilitude évoque la solitude et l’hermétisme du peuple insulaire. Elle représente les Siciliens comme des individus fatalistes, orgueilleux, méfiants et introvertis. L’insulaire sicilien vit une expérience qu’il est incapable de communiquer. La sicilitude l’enferme dans une cage mentale qui ne lui offre aucune issue et tisse un lien particulier et douloureux entre lui et sa terre. Selon SCIASCIA, l’insularité de sa terre d’origine, perçue comme un espace impossible à défendre contre les envahisseurs, a des conséquences majeures sur le caractère du Sicilien, devenu méfiant et craintif. De ces sentiments de peur et d’insécurité – considérés par SCIASCIA comme des caractéristiques dominantes de l’histoire de la Sicile – dérivent « une sorte d’aliénation et de folie qui explique sur le plan psychologique le comportement présomptueux, fier et arrogant [21] » du Sicilien.

La Sicile de SCIASCIA « échappe à l’histoire qui a simplement la fonction d’illustrer la sicilitude [22] ». C’est aussi ce que reproche Santi CORRENTI au terme de sicilitude car il présente la Sicile comme partisane d’un isolationnisme consenti, comme un monde à part, hermétique et hors du temps. Pour l’historien, la Sicile n’a jamais été hors du temps, bien au contraire, selon lui, la Sicile a toujours eu une vocation européenne et n’a jamais été immobile. Andrea CAMILLERI, l’écrivain sicilien à succès de Porto Empedocle, refuse lui aussi l’idée d’une Sicile fermée, isolée, aliénée. Pour CAMILLIERI, la seule spécificité que l’on peut attribuer au Sicilien est l’insularité de son espace. Cette caractéristique qui est partagée de façon semblable par tous les insulaires du monde ne peut donc pas constituer une spécificité propre aux seuls Siciliens.

Gesualdo BUFALINO, l’écrivain de Comiso qui est lui aussi de l’avis de CAMILLIERI préfère ainsi parler d’« îlitude » plutôt que de sicilitude, ce qui donne à la condition humaine du Sicilien son caractère à la fois spécifique et universel.

En mettant seulement en valeur quelques traits spécifiques et parfois nobles du caractère sicilien et en rappelant le mythe de la nation sicilienne, la sicilitude se présente comme une interprétation particulière du sicilianisme. La sicilitude de SCIASCIA montre que l’idéologie sicilianiste et le mythe de la nation sicilienne résistent aux dynamiques historiques et continuent à exercer une influence sur les milieux politiques et littéraires de l’île.

En exprimant la spécificité du peuple sicilien, le sicilianisme, la sicilitude et la sicilianité ont pleinement participé à la construction identitaire entamée en Sicile depuis l’unité d’Italie. Néanmoins, la quête de l’identité sicilienne reste une problématique actuelle : depuis janvier 2010, le Département de la Conservation des Biens Culturels et Environnementaux de la Région Sicilienne est devenu le Département de l’Identité Sicilienne. La Région Sicilienne vient même d’adopter une motion visant au retour de l’enseignement du sicilien et de l’histoire de la Sicile dans les écoles. Cette actualité nous confirme que l’identité ne peut être considérée que comme un processus infini qui s’adapte continuellement aux dynamiques historiques qu’il traverse.

Bibliographie essentielle :

- AGLIANO Sebastiano, Questa Sicilia, Milano, Arnoldo Mondadori Editore, 1950.
- BEGNINO Francesco et GIARIZZO Giuseppe, Storia della Sicilia dal Seicento a oggi, Roma-Bari, Ed. Laterza e Figli, 2003.
- BORGESE Giuseppe Antonio, Una Sicilia senza aranci, a cura di Ivan Pupo, Roma, Avagliano Editore, 2005.
- BUFALINO Gesualdo, Cento Sicilie : testimonianze per un ritratto, Milano, Bonpiani, 2008.
- BESC Henri et BESC-BAUTIER Geneviève, Palerme 1070-1492, mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance violente de l’identité sicilienne, Paris, Les Editions Autrement, 1993.
- CANE Crescienzo, La memoria collettiva, Partinico, Centro Jatino di studi e promonzione sociale « Nicolo Barbato », 1987.
- COCCHIARA Giuseppe, Popolo e letteratura in Italia, Palermo, Sellerio Editore, 2004.
- CONSOLINO Ela Franca et MEROLA Nicola, Sicilia, mito e tradizioni letterarie, Catanzaro, Rubbettino Editore, 1998.
- CORRENTI Santi, La Sicilia di Leonardo Sciascia, Catania, Greco, 1977.
- DI GESU Matteo, Letteratura, Identità, Nazione, Palermo, Duepunti Edizioni, 2009.
- FRÉTIGNÉ Jean-Yves, « Du sicilianisme à l’histoire de la Sicile », Mélange de l’École Française de Rome. Italie et Méditerranée, Volume 110, année 1998.
- GUARDIONE Francesco, Il sicilianismo nella vita e nella storia, Palermo, G. B. Paravia, 1925.
- MARINO Giuseppe Carlo, L’ideologia sicilianista : Dall’età dei lumi al Risorgimento, Palermo, S. F. Flaccovvio, 1972.
- PASSARELLO Giuseppe, Da Verga a Camilleri ; uomini, idee, società dell’isola grande, Palermo, G.B. Palumbo & C. Ed. Spa, 2002.
- PITRÈ Giuseppe, Usi e costumi, credenze e pregiudizi del popolo siciliano, a cura di Aurelio Rigoli, Edizioni Il Vespro, Palermo, 1978.
- SCIASCIA Leonardo, Fatti diversi di storia letteraria e civile, Palermo, Sellerio Editore, 1989.
- Morte dell’inquisitore, Milano, Adelphi editore, 1991.
- « Nero su nero » tratto da Opere 1971-1983 a cura di Claude Ambroise, Milano, Classici Bompiani, 2003.
- Occhio di capra, Milano, Adelphi Edizioni Spa, 1990.
- Pirandello dall’A alla, supplément au n° 26 de l’Espresso, 6 luglio 1986, Roma.
- Delle cose di Sicilia, Palermo, Sellerio Editore, 1986.
- SORGI Marcello, La testa ci fa dire, dialogo con Andrea Camilleri, Palermo, Sellerio Editore, 2000.
- TOMASI DI LAMPEDUSA Giuseppe, Il gattopardo, Milano, Feltrinelli Editore, 2007 (80e edition).
- VARA Nuccio, Sotto un cielo implacabile, Trapani, Coppola Editore, 2004.
- VERGA Giovanni, I Malavoglia, Milano, Mondadori Editore Spa, 1939.
- VITTORINI Elio, Conversazione in Sicilia, Milano, Rizzoli, 2007.

[1] Hervé MARCHAL,L’identité en question, Paris, Ellipses Éditions, 2006, p. 8

[2] L’étude de Giuseppe CARLO MARINO intitulée L’ideologia sicilianista : Dall’età dei lumi al Risorgimento, Palermo, S. F. Flaccovvio, 1972, offre un éclairage complet et précis sur l’histoire de l’idéologie sicilianiste.

[3] Tullio DE MAURO, Grande dizionario Italiano dell’uso, Torino, Unione Tipografico – Editrice Torinese, 1999, Vol VI, p. 587. Toutes les traductions sont de l’auteure de l’article sauf indication contraire.

[4] Leopoldo FRANCHETTI et Giorgio Sidney SONNINO, universitaires et politiciens, ont publié leur enquête sur la Sicile en 1877. Cette enquête a été entreprise afin de comprendre les dynamiques de la Question Méridionale. La Sicile a joué un rôle avant-gardiste dans la Question Méridionale puisque les premières enquêtes parlementaires lui ont été consacrées.

[5] Lorsque Raffaele PALIZZOLO fut jugé à Bologne et condamné, les sicilianistes représentés par des députés siciliens, des barons, des aristocrates et des intellectuels insulaires virent dans cette condamnation une nouvelle agression de l’État italien envers les Siciliens : cette sentence les associait étroitement à la mafia, ce qui les conduisit à créer en 1902 un comité de soutien à PALIZZOLO baptisé Il Comitato pro Sicilia qui compta plus de 200 000 membres. Plus tard, Raffaele PALIZZOLO bénéficia d’un non-lieu et fut libéré

[6] Leonardo SCIASCIA rappelle dans son article « La storia della mafia » publié dans Storia Illustrata, anno XVI, n. 173, aprile 1972, la définition que Giuseppe PITRÈ avait donnée de la mafia : « (…) il mafioso è soltanto un uomo coraggioso e valente, che non porta mosca sul naso, nel qual senso l’essere mafioso è necessario, anzi indispensabile. La mafia è la coscienza del proprio essere, l’esagerato concetto della forza individuale, unica e sola arbitra di ogni contrasto, di ogni urto d’interessi e d’idee ; donde la insofferenza della superiorità e peggio ancora della prepotenza altrui. »

[7] Santi CORRENTI, La memoria della Sicilianìa, interview parue dans La Gazetta del Sud, 29 janvier 1999.

[8] Nous rappelons, à cet effet, deux études de Michele AMARI : La guerra del Vespro siciliano publiée en 1843, sa dernière réédition en 1886 et La storia dei musulmani in Sicilia publiée en 3 volumes de 1856 à 1872.

[9] La démologie ou démo-psychologie est une science qui étudie les manifestations, les traditions et la culture d’un peuple. L’anthropologue sicilien Giuseppe PITRÈ en est le principal représentant.

[10] Stefano MALATESTA, il cane che andava al mare ed altri eccentrici siciliani, Milano, Neri Pozza, 2000

[11] Leonardo SCIASCIA, Fatti diversi di storia letteraria e civile, Palermo, Sellerio Editore, 1989, p. 12.

[12] Tullio DE MAURO, Grande dizionario Italiano dell’uso, Torino, Unione Tipografico – Editrice Torinese, 1999, Vol. VI, p. 587

[13] Pour exemple, nous citerons le livre-entretien d’Andrea CAMILLERI et de Marcello SORGI, La testa ci fa dire, dialogo con Andrea Camilleri, Palermo, Sellerio Editore, 2000, ou celui de Vincenzo CONSOLO, Fuga dall’Etna : la Sicilia e Milano, la memoria e la Storia, Roma, Donzelli, 1993, ou encore les articles publiés par Vitaliano BRANCATI sur la revue Tempo entre 1943 et 1947

[14] Giuseppe Antonio BORGESE, Una Sicilia senza aranci, a cura di Ivan Pupo, Roma, Avagliano Editore, 2005

[15] Tullio DE MAURO, Grande dizionario Italiano dell’uso, Torino, Unione Tipografico – Editrice Torinese, 1999, Vol. VI, p. 587.

[16] Gesualdo BUFALINO, La Luce e il lutto, Palermo, Sellerio Editore, 1988, p.10.

[17] Giuseppe TOMASI DI LAMPEDUSA, Il gattopardo, Feltrinelli Editore, Milano, 2007, p.180.

[18] Propos de Luigi PIRANDELLO tirés du « Discours sur VERGA », L. SCIASCIA , Delle cose di Sicilia, Palermo, Sellerio Editore, 1986, p. 216. La traduction est de l’auteure de l’article.

[19] Leonardo SCIASCIA, Fatti diversi di storia letteraria e civile, Palermo, Sellerio Editore, 1989, p. 12.

[20] Jean-Yves FRÉTIGNÉ, « Du sicilianisme à l’histoire de la Sicile », Mélange de l’École Française de Rome. Italie et Méditerranée, Volume 110, année 1998, p. 866.

[21] Leonardo SCIASCIA, La corda pazza, Milano, Adelphi Edizioni, 1991, p.14. La traduction est de l’auteure de l’article.

[22] Jean-Yves FRÉTIGNÉ, « Du sicilianisme à l’histoire de la Sicile », Mélange de l’École Française de Rome. Italie et Méditerranée, Volume 110, année 1998, p. 867.

 

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