Les historiens français du XIXe siècle face au Risorgimento : regards sur l’autre et discours sur soi aux temps de l’affirmation des identités nationales (1848-1914)

Par Angelo Morabito, Université Paris-Est Créteil (UPEC), Centre de Recherche en Histoire Européenne Comparée (CRHEC-E.A. 4392)

Résumé : Le phénomène d’affirmation de l’identité nationale italienne aboutissant à l’unité de la péninsule a suscité en France une très abondante littérature. Très tôt, des historiens français se sont penchés sur la question. L’étude de l’évolution de leurs récits élaborés sur la marche à l’unité italienne révèle par un jeu de miroir les changements d’interrogations concernant les représentations qu’ils élaborent en creux sur la France et son identité. Dans un premier temps, jusqu’en 1878, la situation de la péninsule est analysée comme un laboratoire expérimentant des formes politiques dont la connaissance peut être utile pour la France qui recherche à la même époque les voies pour stabiliser ses propres institutions. Dans un second temps, une fois l’unité réalisée et l’Italie s’affirmant comme une rivale potentielle dans le jeu international, le regard se décale : le processus unitaire n’est plus vu sous son versant institutionnel mais en fonction des enjeux des relations diplomatiques, pour en appeler à un rapprochement entre la France et l’Italie.

Mots clés : Risorgimento ; identité nationale ; transferts culturels ; politique française XIXe siècle ; histoire culturelle française XIXe siècle.


Introduction

La Déclaration des Droit de l’Homme et du Citoyen qui synthétise les nouvelles théories autour desquelles se joue l’affrontement politique du XIXe siècle affirme en son article 3 : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. ». La définition de la nation est donc au XIXe siècle un enjeu démocratique : il s’agit de définir qui en sont les membres de droit pour savoir qui dispose du pouvoir de désigner les autorités légales d’un pays. Si les forces politiques conservatrices continuent de penser que les seules sources du pouvoir résident dans la tradition et dans la transcendance, les familles politiques les plus progressistes s’opposent quant à elles sur la définition de la nature du peuple constituant le corps politique de la nation. Le débat politique en France au cours du XIXe siècle est donc centré sur la mise en pratique des principes proclamés par la Révolution française [1] . Mais le cas français n’est pas la norme en Europe car la France est l’un des rares exemples dans lequel l’Etat a précédé la nation. Très souvent au contraire c’est l’idée nationale qui a précédé la construction étatique [2] . Cette idée nationale est à l’origine portée par des élites culturelles affirmant son existence et se battant pour la diffuser et lui donner une forme institutionnelle [3] . Le cas de l’Italie s’inscrit précisément dans ce schéma. En effet, les élites culturelles de la Péninsule influencées par les conséquences de la Révolution française partagent le sentiment d’appartenir à une même nation, pensée comme « unie par les armes, la langue, l’autel, les mémoires, le sang et le cœur [4] ». Mais elle est à l’époque divisée en sept Etats dépendants directement ou indirectement de l’Autriche, à l’exception du royaume de Piémont-Sardaigne dirigé par la dynastie des Savoie. Avant de savoir quelles catégories du peuple constituent le corps de la nation, les hommes italiens de culture pensent donc le combat politique comme une lutte pour obtenir l’indépendance de la péninsule et pour unir en un seul et même Etat tous les territoires allant des Alpes à la Sicile. Ce mouvement indépendantiste italien est connu sous le nom de Risorgimento. Le terme, qui signifie résurrection, renaissance, a une acceptation large. De 1796 à 1848, il désigne le vaste mouvement culturel italien qui tend à démontrer que l’Italie constitue bien une nation partageant une culture commune légitimant la demande indépendantiste et unitaire. De 1848 à 1870, le terme concerne le mouvement politique et militaire qui aboutit à l’unification de la Péninsule autour du Royaume de Piémont-Sardaigne et de son roi Victor-Emmanuel II, grâce au départ à l’alliance avec la France de Napoléon III. Après 1870, le Risorgimento est utilisé par le nouveau royaume comme mythe fondateur : sa mémoire est fortement instrumentalisée pour créer un fort consensus politique autour de la nouvelle organisation politique de la péninsule et tenter de désamorcer les tensions sociales qui existent en son sein [5] .

L’intervention de la France à plusieurs moments clés de ces épisodes politiques et militaires et les interrogations hexagonales sur la forme à donner au régime politique français aboutissent à faire de l’Italie un miroir dans lequel les élites culturelles cherchent à trouver des modèles ou des contre modèles politiques [6] . Le XIXe siècle français a été défini comme le siècle de l’Histoire [7] . Dans le contexte d’instabilité chronique lié à la difficulté de doter le pays d’institutions reconnues par la majorité du corps social et réussissant à mettre en pratique les principes nouveaux proclamés par la Révolution, l’Histoire a une fonction éminemment politique : elle sert à légitimer les modèles antagonistes proposés par les différentes familles politiques en les ancrant dans le long passé de la nation reconstitué à posteriori. C’est dans cette même optique qu’est abordée l’Histoire des nations étrangères. On y recherche la confirmation de la validité des options politiques défendues en France même. C’est ce à quoi s’intéressent les historiens français qui analysent l’Histoire italienne au moment de la difficile réalisation de son unité. Etudier leur vision de l’Italie en construction permet de voir comment ils tentent de définir par son intermédiaire les fondements de la légitimité politique. A une époque où l’Histoire n’est pas institutionnalisée de manière formelle au sein de l’Université (ce qui n’advient qu’après la défaite de 1870), sont considérés ici comme historiens tous ceux qui s’adonnent alors à l’écriture du passé, qu’ils soient ou non historiens de profession.

1848-1856 : Mise en récit de l’histoire italienne et réflexions sur l’échec de la Deuxième République en France.

Le premier moment du regard français sur le processus unitaire italien correspond à une interrogation sur les causes de l’échec de la Révolution de 1848. La Deuxième République avait été inaugurée dans l’enthousiasme de février. L’unanimité apparente qui avait semblé en être la marque s’était cependant fracassée sur la question sociale lors des journées sanglantes de juin 1848 qui avaient vu la troupe tirer sur la foule, amenant l’éloignement des classes populaires du régime et aboutissant à terme à son échec suite au coup d’Etat perpétré par Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851 [8] . Les historiens français qui se penchent alors sur l’Histoire de l’Italie s’inscrivent dans ce contexte politique troublé : ils interrogent l’Histoire de la Péninsule pour tenter de dégager des lois permettant de comprendre le double échec de la révolution, en France comme en Italie. Il faut ici distinguer les textes dus à des historiens professionnels de ceux rédigés par des polémistes s’adonnant à l’écriture de l’histoire avec une finalité politique plus directement exprimée. Les historiens de profession qui écrivent au cours de ces années interrogent le passé de la péninsule sur le temps long pour tenter de comprendre les racines profondes de l’échec de 1848. Edgar Quinet [9] et Jules Zeller [10] publient respectivement en 1852 et 1853 deux épais volumes retraçant l’Histoire de l’Italie depuis l’époque romaine. Leurs conclusions convergent pour considérer que l’Italie dispose de tous les éléments constitutifs d’une nation, à savoir une culture sanctionnée par un passé et une langue commune du nord au sud de la péninsule. Cette nation ayant une existence effective doit être regroupée en un seul et même Etat. Or le principe national a toujours échoué du en Italie du fait de la présence de la Papauté qui, non contente d’être une puissance spirituelle est également une puissance temporelle, le Pape étant depuis le Moyen-Âge un souverain dirigeant un vaste territoire au centre de la Péninsule. Or la Papauté porte un idéal universaliste, par définition non réductible à une seule nation. Le fractionnement de l’Italie en plusieurs Etats et la possession au centre de la péninsule de son propre Etat sont pour elle un gage d’indépendance. Par conséquent elle est présentée dans ces textes comme ayant toujours favorisé la division de la péninsule et comme ayant constamment appuyé des pouvoirs absolutistes reconnaissant la primauté du religieux sur toute forme de pouvoir terrestre en échange de leurs protections. L’imbrication du religieux et du politique, liée à la présence de la Papauté, est donc pensée comme la cause principale de l’échec de la Révolution de 1848 en Italie. Cette interprétation est porteuse de leçons pour la France : Edgar Quinet explique ainsi que l’échec de la révolution de 1848 en France est lié au fait que les républicains, soucieux de ne pas être présentés comme des fanatiques à l’instar de leurs aïeuls de 1793 ont mené une politique internationale respectant les vœux des catholiques. Or cela les conduisit à amener les troupes françaises à lutter à Rome pour le rétablissement du Pape qui avait été chassé par une révolution ayant proclamé en 1848 une République romaine. En faisant tirer sur cette dernière pour complaire à l’électorat catholique français, le régime républicain fit le jeu des forces antidémocratiques : la répression de la République romaine de 1849 est pensée comme portant en germe le coup d’Etat du 2 décembre 1851 [11] . Par conséquent la réflexion sur les échecs de la révolution de 1848 en Italie aboutit chez les historiens français à la demande d’une réflexion en France même sur les rapports entre Eglise et Etat afin de cantonner le religieux à la seule sphère privée : tant qu’il empiétera sur la sphère publique, la victoire des principes démocratiques ne sera qu’une utopie.

A coté de ce discours sur le temps long de l’Histoire de la péninsule mené par des historiens professionnels, plusieurs ouvrages d’histoire immédiate traitent de la seule Révolution de 1848. Tous leurs auteurs étudient la situation italienne de 1848 comme un laboratoire expérimentant des potentialités institutionnelles adaptables en France et prolongeant hors de France des conflits idéologiques nés en France. Ainsi pour le légitimiste Vicomte d’Arlincourt, les forces qui se sont opposées en France et en Italie en 1848 sont les mêmes : les partisans de l’ordre et des monarchies légitimes, soucieux de conservation sociale, se sont opposés dans les deux cas aux forces ne voulant que dissoudre la société [12] . Il explique ainsi que trois formes politiques ont été tentées pendant la révolution de 1848 dans les différents Etats de la Péninsule. La première correspond à la République romaine. Née dans le sang de Pellegrino Rossi, principal ministre du Pape Pie IX avant sa destitution, elle n’a été qu’anarchie. A coté de cette forme paroxysmique de désordre, le royaume de Piémont a tenté une monarchie parlementaire. Cette dernière a prouvé la fragilité de ce système politique, les forces l’appuyant étant trop disparates et souvent noyautées par des républicains ne se servant d’elle que pour abattre l’ordre ancien avant de se retourner contre elle. Seule la monarchie légitime des Bourbons à Naples est présentée comme ayant su résister avec courage à l’anarchie et comme ayant été capable de restaurer l’ordre dans la péninsule. La lecture de ce scénario est transposable en France : la république est un facteur de dissolution sociale, comme les journées de juin 1848 l’ont prouvé. La monarchie parlementaire tentée de 1830 à 1848 a échoué. La survie du pays ne peut passer que par le retour de la monarchie légitime des Bourbons : comme leurs parents napolitains, les Bourbons français pourront restaurer l’ordre en France. L’analyse de l’histoire immédiate italienne répond donc à des finalités de politique intérieure française clairement exprimées. Les auteurs situés de l’autre coté de l’échiquier politique utilisent l’histoire récente de l’Italie dans le même but. C’est ainsi par exemple qu’Anatole de la Forge, collaborateur au journal républicain le Siècle, publie en 1852 une étude sur la République de Venise proclamée en 1848 par Daniele Manin [13] . Malgré son échec final, Anatole de la Forge entend se servir d’elle pour montrer qu’une victoire républicaine est possible, sa répression par l’Autriche n’étant pas liée à un défaut intrinsèque du régime républicain mais à l’abandon de la République de Venise par la République française. Sans cet abandon la République de Venise, vierge de tout sang innocent injustement répandu, aurait pu se maintenir, car elle est présentée comme ayant réussi au cours de sa brève existence à allier soutiens populaires, ordre politique et équilibre social. Par conséquent Manin doit servir de référence aux républicains français s’ils veulent espérer un jour arriver au pouvoir avec succès, en s’inspirant de son exemple pour éviter de commettre les erreurs qui les ont faits chuter durant la Deuxième République.

Dans le contexte de restauration du régime impérial par Napoléon III, ce type d’analyse prouve bien que la lecture faite du passé proche de l’Italie n’est qu’une interrogation sur les possibles voies politiques que la France peut emprunter.

1856-1870 : Récits historiques sur la difficile création du royaume d’Italie et prises de position à l’égard du Second Empire

La marche à l’Unité à partir de 1856 amène à un changement de regard. L’unification de l’Italie se réalise à partir de cette date grâce aux initiatives prises par le Royaume de Piémont sur la scène internationale. Il est alors devenu le point de ralliement de tous les patriotes italiens pour avoir été le seul des Etats italiens à maintenir les libertés institutionnelles accordées durant la révolution de 1848 ; de plus il se fait le porteur de la question de l’indépendance de la péninsule en l’amenant dans les instances internationales et en se trouvant des alliés. C’est ainsi que le principal ministre du Piémont, Cavour, après avoir fait participer les troupes de son royaume à la guerre de Crimée pour affirmer son rôle sur la scène internationale, négocie secrètement à Plombières en 1858 avec Napoléon III une aide militaire pour chasser les Autrichiens hors de la péninsule et pour simplifier sa carte politique autour de quatre grands ensembles territoriaux. Par cette alliance, Napoléon III, attaché à l’affirmation des causes nationales en Europe, entend affirmer la prépondérance française en Italie aux dépends de l’Autriche. Mais le processus unitaire ne suit pas le chemin initialement prévu à Plombières : en effet, si les Autrichiens sont battus en juin 1859 par les troupes franco-piémontaises à Magenta et Solferino, libérant par là même la Lombardie, Napoléon III retire ses troupes du combat en juillet, laissant la Vénétie aux mains des Autrichiens. Au cours de l’été, les provinces du centre affirment, suite à des plébiscites, vouloir être rattachées elles aussi au royaume de Piémont. Enfin à partir de mai 1860 le mouvement indépendantiste et unitaire fait à nouveau la Une des journaux de l’époque. Il est en effet relancé par les volontaires menés par le général Garibaldi qui lance une expédition en Sicile. Victorieux dans l’île, il remonte la Calabre, arrive à Naples et met fin au pouvoir des Bourbons. Se battant au cri de « Rome et Victor Emmanuel », il entend faire de Rome la capitale du nouveau royaume. Cavour sait que la France empêcherait ce fait d’advenir. C’est pourquoi il ordonne aux troupes régulières du royaume du Piémont de bloquer son avancée. Il les autorise à passer par les Etats du Pape, en grande partie occupés. Le 26 octobre 1860 Garibaldi doit céder et remet au roi Victor-Emmanuel II toutes les terres qu’il avait conquises. La guerre franco-autrichienne de 1859 a donc d’importantes répercussions, non prévues au départ. Elle aboutit en effet au changement géopolitique majeur qu’est en Europe l’unification de l’Italie. Le nouveau Royaume est officiellement proclamé le 17 mars 1861. Manquent seuls au nouvel Etat la Vénétie, rattachée en 1866 suite à la guerre austro-prussienne, et Rome, rattachée en 1870, suite à la chute de l’Empire en France et au retrait consécutif des troupes françaises stationnées à Rome pour protéger les territoires encore sous le contrôle de Pie IX. Par sa politique italienne, Napoléon III brouille le jeu politique en France puisqu’il perd ses soutiens traditionnels : l’intervention française en l’Italie lui ôte en effet l’appui des catholiques qui voient d’un mauvais œil une marche à l’unité qui finit par remettre en cause les Etats du Pape. Mais il ne réussit pas, malgré ses ouvertures libérales, à compenser la perte de ces soutiens traditionnels par l’adhésion d’autres secteurs du spectre politique. C’est dans ce contexte que sont publiés de nombreux ouvrages de nature historique revenant sur l’expérience de 1848 en Italie. Leur but n’est plus, comme au cours de la période précédente, de réfléchir aux causes de l’échec de la Révolution de 1848 en France mais de se positionner par rapport à la nature du régime impérial et à sa politique internationale. Ainsi dans Deux ans de révolution en Italie (1848-1849) [14] , dans un contexte dans lequel le Piémont s’est déjà affirmé comme le leader du mouvement indépendantiste italien, l’historien libéral François-Tommy Perrens explique la vitalité du Piémont de 1857 par son acceptation de jouer le jeu d’un régime constitutionnel : il entend donc montrer que ce régime politique est le régime idéal. Son livre porte une condamnation du régime impérial qui n’octroie pas à la France les libertés dont jouit à la même époque le Piémont pourtant soutenu par la diplomatie française. La guerre de 1859 pose quant à elle un problème aux républicains. Fidèles à leurs traditions, ils sont partisans de la guerre chassant les Autrichiens de l’Italie car ils sont favorables à tous les mouvements d’indépendance nationale. Mais ce mouvement guidé par une monarchie ne répond pas à leur vision de l’histoire selon laquelle seul le peuple, naturellement républicain, peut être le porteur d’une cause nationale. De plus, ils ne veulent pas apparaître comme apportant un soutien à Napoléon III. Les textes de nature historique rédigés par des républicains et publiés à cette occasion sur le Risorgimento tentent de résoudre ces contradictions. C’est dans cette perspective que l’historien Henri Matin publie une biographie de Daniele Manin qu’il a connu lors de son exil parisien et dans laquelle il tente de justifier la reconnaissance que les républicains français donnent à la monarchie des Savoie [15]. Daniele Manin, décédé à Paris en 1857, avait expliqué dans les dernières années de sa vie qu’il fallait la soutenir car il la considérait comme la seule instance capable de faire aboutir l’Unité de l’Italie. Or avant de lutter sur les formes institutionnelles à donner à la péninsule, il fallait rendre possible son unité nationale. Ceci justifiait de reconnaître la légitimité de Victor-Emmanuel II si celui-ci acceptait de se porter à la tête du mouvement indépendantiste et national. Henri Martin se place sous le patronage de Manin pour justifier l’acceptation par les républicains français de la voie monarchique empruntée par l’Unité italienne. De plus, par Manin il exprime l’idée selon laquelle soutenir la politique italienne de l’Empereur n’implique pas d’esquisser le moindre rapprochement politique avec ce dernier. En effet, ce n’est pas la France en tant qu’Etat qui est pensée apporter son aide à l’Italie mais la France en tant que Nation née des principes de 1789 et dont les républicains sont les porteurs. Henri Martin explique par l’intermédiaire de Manin qu’il ne s’agit pas d’appuyer la nature du régime, mais de soutenir tout ce qui permet aux nations, cadre politique moderne, d’advenir [16]. Manin est donc utilisé pour expliquer aux républicains qu’il n’y a aucune contradiction pour eux à être favorables à l’unité italienne, même si cette dernière se fait sous une forme monarchique et avec l’aide du régime impérial.

De la même façon, la figure de Garibaldi fait alors l’objet de très nombreuses biographies. Ces dernières ne peuvent se comprendre qu’en tenant compte de la trajectoire particulière du héros des deux mondes. En 1859, au moment de la guerre franco-piémontaise contre l’Autriche, il est au service de Victor-Emmanuel II et dirige un corps de volontaires au service de la monarchie piémontaise. En 1860 au contraire, l’expédition des Milles est un mouvement de volontaires autonome du roi. Garibaldi souhaite le déborder sur sa gauche pour le forcer à accepter l’option visant à faire de Rome la capitale du nouveau royaume. Le coup de force qu’il veut diriger doit témoigner de l’enthousiasme populaire et refuser les obscures tractations diplomatiques se passant du concours du peuple [17]. Les nombreuses biographies écrites sur Garibaldi durant cette période sont toutes partisanes. Pour les légalistes, qui appuient en Italie la politique impériale et qui souhaitent voir garantir l’intégrité des Etats du Pape, Garibaldi est un personnage double : son passé témoigne qu’il est légitime quand son énergie est canalisée au service de la juste cause qu’incarne le roi piémontais. Au contraire, quand il agit seul, sans la tutelle d’un pouvoir supérieur dirigeant son action comme lors de la Révolution de 1848 durant laquelle il combattit pour défendre la République romaine, il n’est qu’un vulgaire fauteur de désordre. Du coup, son entreprise de 1859 au service de Victor-Emmanuel II se trouve légitimée, celle de 1860 déconsidérée [18]. Pour les forces républicaines au contraire, Garibaldi ne poursuit qu’un seul but, celui de l’émancipation populaire qui passe par la nécessaire lutte contre le pouvoir pontifical : qu’il combatte sous la direction d’un pouvoir légal ou non, son action vise toujours à faire aboutir cette cause. Il a ainsi pu soutenir la cause de Victor-Emmanuel II lorsqu’il estimait que cette option lui permettait de lutter efficacement contre le pouvoir temporel du Pape et plus généralement contre toute forme de pouvoir oppressif [19]. Se placer sous le patronage de Garibaldi est donc un moyen utilisé par les républicains pour affirmer qu’ils ne soutiennent pas en Italie la même cause que celle défendue par Napoléon III. Ce dernier n’utilise la question nationale en Italie qu’afin d’asseoir son leadership sur la péninsule et renforcer son pouvoir à l’intérieur. Au contraire, les républicains appuient la cause italienne car elle est pensée comme un moment de la lutte qui oppose à l’échelle du continent les forces conservatrices aux forces républicaines qui mènent un combat pour aboutir à l’émancipation des peuples.

Le même type d’analyse revient sans cesse sous la plume des auteurs qui écrivent sur le passé de l’Italie durant toute la décennie 1860 au gré de la résolution des questions vénitiennes et romaines : chacun se positionne durant cette période par rapport au régime impérial en évoquant le passé proche de l’Italie.

1870-1914 : Un changement de regard sur le processus unitaire italien lié aux fluctuations des relations franco-italiennes

Durant toute la période allant de 1859 à 1870 les textes historiques publiés en France sur l’Italie du Risorgimento sont donc toujours des textes qui évoquent le sort de la Péninsule pour justifier le positionnement des grandes familles politiques face à la politique italienne de Napoléon III. La chute de l’Empire transforme la donne. Les années 1870 sont celles de la laborieuse mise en place du régime républicain dans un contexte politique dans lequel il existe la possibilité d’une restauration d’un système monarchique. La décennie est donc marquée par un intense débat intellectuel visant à proposer des formes de gouvernement viables. Au niveau de la politique étrangère, l’Italie s’éloigne progressivement de la France : une fois l’Unité réalisée, les gouvernants italiens sont soucieux d’affirmer le rang de grande puissance de leur pays et revendiquent par conséquent de participer au partage colonial. Ils jettent alors leur dévolu sur la Tunisie. Or la France, soucieuse de s’assurer le contrôle de la frontière orientale de l’Algérie, prend les devants et y établit son protectorat le 12 mai 1881. Cette situation entraîne une détérioration des rapports entre la France et l’Italie. Ceci aboutit à la signature de la Triple Alliance entre la Prusse, l’Autriche et l’Italie le 20 mai 1882. Cette alliance est renouvelée de façon quinquennale jusqu’à la Grande Guerre, avec des accents clairement anti-français lors du passage au pouvoir de Francesco Crispi entre 1887 et 1896. Cependant les rapports tendus entre les deux puissances s’améliorent au tournant du siècle par la prise de conscience de la nécessité de développer des rapports de bon voisinage [20]. La mise en place de la Troisième République et l’évolution des relations franco-italiennes entraînent un changement du regard français sur l’histoire de l’unification de l’Italie. Durant la décennie de la difficile instauration du régime républicain en France, l’Histoire de l’unification italienne est revisitée pour proposer des modèles viables pour l’hexagone. Ce ne sont plus les Républiques romaines ou vénitiennes de 1848, condamnées par leurs échecs, qui sont analysées par les historiens français. Ces derniers sont majoritairement proches de l’orléanisme : ils sont donc favorables à un régime parlementaire capable de garantir l’équilibre et la séparation des pouvoirs. Dans ce cadre, c’est l’Histoire du Piémont autour duquel s’est réalisée l’Unité italienne qu’ils questionnent. Sous la conduite du principal ministre de Victor-Emmanuel II, Cavour, le Piémont s’était progressivement doté, autour de la constitution octroyée en 1848, le Statuto, d’un régime parlementaire. Ce dernier permit de garantir les libertés fondamentales et de laïciser l’Etat tout en maintenant le respect des hiérarchies sociales. C’est donc l’Histoire du Royaume du Piémont de 1848 à 1860 qui est interrogé, par exemple par Charles de Mazade dans la biographie qu’il consacre à Cavour en 1877 [21]. Il y dresse un clair parallèle entre la situation du Piémont après les révolutions de 1848 et la situation de la France après la Commune de 1870. Son propos est clair : le régime constitutionnel mis en place au Piémont grâce à l’action de Cavour doit servir de modèle à la France pour lui assurer stabilité politique et prestige international. C’est en effet grâce à la solidité de son régime politique que le Piémont doit d’avoir pu s’affirmer sur la scène diplomatique qui lui permit de réaliser ensuite l’Unité à son profit. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, Charles de Mazade suggère que l’adoption d’un régime parlementaire en France lui fera bénéficier des mêmes avantages.

A coté de ces considérations institutionnelles, l’Histoire de l’Italie est revisitée pour montrer que son Unité est due à l’alliance du Piémont avec la France. Ces propos ont pour but de souligner que les deux nations furent intimement liées par le passé. En conséquence de quoi, l’alliance de l’Italie avec les empires centraux dans le cadre de la Triple Alliance est présentée comme contre-nature. C’est par exemple ce que suggère avec force le principal historien français de l’Italie dans le dernier tiers du XIXe siècle, Jules Zeller dans tous ses ouvrages. S’il y témoigne de sa sympathie pour le système institutionnel du Piémont, il n’en souligne pas moins que les successeurs de Cavour se sont éloignés de cette voie en se jetant dans les bras de la Prusse. Pour lui, ce choix politique est une infidélité faite par les dirigeants italiens à leur propre passé et une mauvaise prise en compte des intérêts de la péninsule : évoquer la période de l’unification italienne est un moyen de plaider pour un rapprochement diplomatique entre la France et l’Italie dans un contexte marqué par une forte conflictualité [22].

Tous les ouvrages historiques publiés de 1878 à la fin du siècle insistent ainsi sur la nécessaire alliance de la France et de l’Italie. Le rapprochement diplomatique des deux pays à la fin du siècle amène à un regard plus distancié. Il s’agit à présent d’apprendre à connaître les traits distinctifs de ce potentiel allié. C’est dans ce contexte qu’est publié en 1911 par Georges Bourgin le premier recueil bibliographique français sur l’Histoire du Risorgimento, dans lequel l’auteur en appelle à une vision dépassionnée de l’Histoire et à une analyse objective, loin de toute idéologie : la connaissance de l’Histoire de l’Italie est perçue à présent comme une nécessité pour apprendre à connaître la nature d’une possible alliée de la France [23]. Cet ouvrage est le premier à utiliser le terme Risorgimento dans son titre. Il prend donc en compte les catégories de l’Histoire italienne. Par ce seul fait, il témoigne qu’il ne s’agit plus à présent d’étudier l’Italie comme un miroir permettant de réfléchir aux réalités françaises. Au contraire la péninsule est à présent perçue comme une puissance étrangère dont la connaissance est utile pour définir des rapports diplomatiques sereins.

Ainsi durant toute la période que nous avons prise ici en considération, le discours sur l’Histoire du Risorgimento par les historiens français a toujours répondu aux nécessités politiques de la nation française : aux temps de ses recherches institutionnelles (de 1848 à 1878), l’Italie a été principalement perçue comme un laboratoire politique susceptible de donner des enseignements précieux à une France à la recherche d’un système institutionnel stable. A partir du moment où le système politique français s’est fixé, l’Histoire du Risorgimento a été appréhendée comme un moyen permettant de définir les orientations diplomatiques de la France : le discours sur la construction nationale de l’Autre italien a constamment été un discours sur l’identité politique française, tant en matière intérieure qu’en matière extérieure. Le regard sur autrui a donc toujours été un prétexte pour élaborer un discours sur soi.

Bibliographie essentielle :

-  BANTI Alberto Mario, La nazione del Risorgimento. Parentela, santità e onore alle origini dell’Italia unita, Turin, Einaudi, 2000.
-  DARRIULAT Philippe, Les patriotes. La gauche républicaine et la nation. 1830-1870, Paris, Le Seuil, 2001.
-  DEMIER Francis, La France du XIX° siècle, 1814-1914, Paris, Seuil, 2000.
-  FINELLI Pietro et FRUCI Gian Luca, « “Que votre révolution soit vierge”. Il “momento Risorgimentale” nel discorso politico francese (1796-1870) », dans BANTI A.M. et GINSBORG P. (dir.), Storia d’Italia. Annali 22. Il Risorgimento, Turin, Einaudi, 2007, p. 747-776.
-  MILZA Pierre, Français et italiens à la fin du XIXe siècle, Rome, école française de Rome, Paris, diffusion De Boccard, 1981, 2 volumes
-  PECOUT Gilles, Naissance de l’Italie contemporaine (1770-1922), Paris, Nathan, collection fac histoire, 1997.
-  RIOUX Jean-Pierre, SIRINELLI Jean-François (dir.), Histoire culturelle de la France, t.3, Lumières et Liberté, Paris, Le Seuil, , 1998.
-  THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècles, Paris, Le seuil, collection l’univers historique, 1999.
-  VENTURI Franco, « L’Italia fuori d’Italia », in ROMANO R., VIVANTI C. (dir), Storia d’Italia, t.3, Dal primo Settecento all’Unità, pp. 985-1481.

[1] Cf. Serge BERSTEIN et Michel WINOCK (dir.), L’invention de la démocratie, 1789-1914, Paris, Le seuil, 2002.

[2] Cf. Anne-Marie THIESSE, La création des identités nationales. Europe XVIII°-XX° siècle, Paris, Le seuil, collection l’univers historique, 1999.

[3] Cf. Eric HOBSBAWM, Nations et nationalisme depuis 1790. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992.

[4] « una d’arme, di lingua, d’altare/ di memorie, di sangue e di cor » Alessandro Manzoni, Marzo 1821cité, entre autres, par Alberto Mario BANTI, Sublime madre nostra. La nazione italiana dal Risorgimento al fascismo, Rome-Bari, Laterza, 2011.

[5] La meilleure mise au point en français sur l’histoire de l’Italie du Risorgimento est la suivante : Gilles PECOUT, Naissance de l’Italie contemporaine (1770-1922), Paris, Nathan, collection fac histoire, 1997.

[6] Sur l’utilisation de l’Italie comme d’un miroir politique pour la France, cf. Pietro FINELLI et Gian Luca FRUCI, “Que votre révolution soit vierge”. Il “momento Risorgimentale” nel discorso politico francese (1796-1870), dans Alberto Mario BANTI et paul GINSBORG (dir.), Storia d’Italia. Annali 22. Il Risorgimento, Turin, Einaudi, 2007, p. 747-776.

[7] Cf. Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI, (dir.), Histoire culturelle de la France, t.3, Lumières et Liberté, par Antoine de BAECQUE, Françoise MELONIO, Paris, Le Seuil, 1998, p. 247-264

[8] Cf. Maurice AGULHON, 1848 ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, Seuil, 1973.

[9] Edgar QUINET, Les révolutions d’Italie, Tome 2, Paris, Chamerot, 1851-1852.

[10] Jules ZELLER, Histoire de l’Italie depuis l’invasion des Barbares jusqu’à nos jours, Paris, Hachette, 1853.

[11] Pour une analyse détaillée des positions de Quinet sur cette question, je me permets de renvoyer à Angelo MORABITO, « Edgar Quinet face à la répression de la République romaine », dans Laurent REVERSO (dir.), Constitutions, Républiques, Mémoires. 1849 entre Rome et la France, Paris, l’Harmattan 2011, p. 229-246.

[12] Victor d’ ARLINCOURT (Vicomte), L’Italie rouge ou histoire des révolutions de Rome, Naples, Palerme, Messine, Florence, Parme, Modène, Turin, Milan, Venise, depuis l’avénement du pape Pie IX en juin 1846 jusqu’à sa rentrée dans sa capitale en 1850, Paris, Allouard, 1850.

[13] Anatole DE LA FORGE, Histoire de la République de Venise sous Manin, Paris, Amyot, 1852, 2 volumes.

[14] François-Tommy PERRENS, Deux ans de révolution en Italie (1848-1849), Paris, Hachette, 1857

[15] Henri MARTIN, Daniel Manin, Paris, Furne, 1859, XXIV.

[16] Sur les positionnements des républicains par rapport à la question nationale, et corroborant notre analyse du texte de Henri Martin, cf. Philippe DARRIULAT, Les patriotes. La gauche républicaine et la nation. 1830-1870, Paris, Le Seuil, 2001

[17] Sur la construction du mythe garibaldien, cf. Lucy RIALL, Garibaldi. L’invenzione di un eroe, Rome-Bari, Laterza, 2007, XXXIV.

[18] Cf. par exemple le livre anonyme suivant, qui présente la forme la plus aboutie de cette vision : Garibaldi et ses hommes rouges, Paris, Lebigre-duquesne frères, 1860.

[19] Cf. par exemple, parmi une très vaste littérature, Charles PAYA, Joseph Garibaldi, biographie complète illustrée par Janet-Lange, Paris, Gustave Barba, 1860

[20] Sur les relations diplomatiques franco-italiennes depuis l’Unité, cf. Pierre MILZA, Français et italiens à la fin du XIXe siècle, Rome, école française de Rome, Paris, diffusion De Boccard, 1981, 2 volumes.

[21] Charles de Mazade, Le comte de Cavour, Paris, Plon, 1877, XI.

[22] Jules ZELLER, Pie IX et Victor-Emmanuel. Histoire contemporaine de l’Italie, 1846-1878, Paris, Didier, 1879, IV-572p et Histoire résumée d’Italie depuis la chute de l’empire romain jusqu’à nos jours, Paris, Hachette, 4e édition 1886 (éd. Originale 1853), XXIX.

[23] Georges BOURGIN, Les études relatives à la période du Risorgimento en Italie (1789-1870), Paris, Librairie Léopold Cerf, 1911.

 

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