Le roman algérien : Un espace de questionnement identitaire

Par Salah Ameziane, Centre de Recherche Textes et Francophonies (CRTF-E.A. 1392), Université de Cergy-Pontoise

Résumé : Issu du basculement culturel qu’avait connu l’Algérie à la suite de la colonisation française – entre 1830 et 1962 – le roman algérien de langue française, né au tournant des années 1920, peut se lire comme un espace où se pose avec permanence la question de l’Identité – dans le sens large du terme. Soumise continuellement au questionnement, cette problématique constitue une permanence dans les créations romanesques ; la pérennité du roman francophone dans le paysage culturel algérien renseigne sur l’ancrage de cette évolution identitaire d’ordre culturel. C’est à travers le roman – comme forme culturelle et comme genre littéraire majeur importé et enraciné – que nous proposons une lecture qui accompagne le cheminement de cette thématique de l’identité qui connaît elle-même une évolution continue au rythme des évènements et des contextes.

Mots-clés : Algérie, roman, colonialisme, identité culturelle, francophonie, Histoire.


« Nous voulons habiter notre nom » [1]

« Une identité se vit, ne se définit pas » [2]

Né dans le contexte colonial, le roman algérien de langue française constitue dès son émergence un espace d’écriture de « soi par soi » face à la masse des écrits colonialistes. C’est dans ce sens que la question de l’identité se place au cœur de cette production romanesque, production qui représente l’exemple et l’exemplification d’une identité culturelle en évolution. Dès lors le questionnement identitaire, notamment comme motif thématique constant, est apparu. Il est resté présent dans les créations jusqu’à nos jours. Le basculement que connaît l’Algérie en ce tournant du siècle trouve [3], en partie, son origine dans une certaine crise identitaire héritée de l’Histoire.

À travers la lecture qui suit, la question identitaire est posée dans une perspective historico-culturelle et dans un cadre littéraire. Cette synthèse tenterait de remonter le temps depuis « l’impasse coloniale [4] » jusqu’à nos jours en faisant références à quelques œuvres [5] qui nous semblent représentatives et exemplatives. Sans aspirer à l’exhaustivité ni à l’approche détaillée, cette lecture se veut une vision d’ensemble [6] : nous proposons un cheminement indicatif et annoté de la présence et de la manifestation de la question de l’identité dans la création littéraire et notamment dans le roman ici retenu comme forme d’expression culturelle.

Un basculement problématique et générateur

L’espace géographique algérien a été une terre d’impérialisme [7] à répétition le long de ces deux mille ans derniers. De l’empire romain à l’invasion vandale et byzantine, en passant par les conquêtes arabo-musulmanes, la présence ottomane et la colonisation française, l’Algérie a connu une suite de ruptures et d’effacements identitaires. Sa nomination perpétuellement changeante en est le témoignage et l’attestation : on connaît « la perte du nom » (nomination de l’extérieur) que connait le Maghreb depuis l’ère numide jusqu’au recensement administratif colonial (français) vers 1870 [8]. Cette dernière phase coloniale nous intéresse particulièrement puisqu’elle coïncide avec la naissance du roman algérien et trouve une influence majeure et palpable encore aujourd’hui.

Colonie de peuplement puis département français, l’Algérie qui voit sa naissance dans ses contours actuels [9] – administrativement et géographiquement – se trouve confrontée à la question identitaire que pose et impose le projet colonial – assimilationniste et ségrégationniste – prôné par l’administration française. Cette réalité historico-politique marquée par une volonté d’acculturation [10], se développe fortement à partir du tournant des années 1920 sous l’impulsion du travail administratif et éducatif (l’école) en extension. C’est à ce moment qu’on voit naître les premiers romans écrits par des Algériens indigènes (arabes, berbères, juifs [11]). La lecture de ces romans dits « à thèse » ou d’« assimilation [12] », renseigne sur un déchirement ou un dédoublement – voire un triplement – identitaire qui se trouve traduit dans les fictions romanesques où le parcours des personnages se mue couramment en « quête d’identité ». Ces quelques rares auteurs sont présentés comme des modèles [13] de réussite de la politique assimilationniste associée à une « mission civilisatrice » ; ils ont à ce titre bénéficié de l’appui du courant « algérianiste [14] ».

Ce tournant des années 1920 et 1930 nous semble fondamental dans la mesure où l’avenir même de « l’Algérie française » se trouve posé en termes d’identité comme en témoignent les projets politiques en cette période [15]. Cette question identitaire trouve un écho manifeste dans les écrits littéraire algériens successifs si on doit inclure notamment les auteurs représentatifs de « L’École d’Alger [16] » qui se sont « démarqués » de l’algérianisme qui présentait une identité algérienne de souche principalement « latine », pour écrire une Algérie aux origines et aux identités complexes, mêlées et métissées [17]. Néanmoins, bien qu’ancrés dans le sol algérien, les écrits des auteurs de L’École d’Alger « privilégiaient » une certaine méditerranéité d’orientation « latine » et « séparée » des autres dimensions constituantes de l’algérien. Ces orientations exclusives trouvent d’ailleurs une résonance critique dans l’essai de Jean AMROUCHE, L’Eternel Jugurtha [18] où il est question de l’ancrage et du comportement identitaire de l’Algérien :

Le Maghrébin moderne combine dans un même homme son hérédité africaine, l’Islam, et l’enseignement de l’Occident […]. Il prend toujours d’autrui, mimant à la perfection son langage et ses mœurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage de Jugurtha […] dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb [19].

AMROUCHE associe la dimension géographique à la dimension historique et insiste sur l’ancrage « héréditaire » de l’identité algérienne en convoquant la figure de Jugurtha. Néanmoins, cet ancrage n’est pas fermé à l’évolution et aux acquisitions, donc à la « modernité » : l’identité est faite d’assimilation et d’effacement perpétuels à l’image de l’espace algérien travaillé par ses deux constituantes géographiques mouvantes : la mer et le désert. Ouverte et multiple, la personnalité algérienne s’avère ainsi façonnée par trois dimensions qui se « rencontrent » et s’associent : l’africanité, à savoir la berbérité ; l’arabo-islamité ancrée par la présence et l’influence de la religion musulmane portée par la langue et la pensée arabes ; et l’influence de la présence française, notamment à travers le « passage » à l’écriture – du roman – en langue française. Impulsée par un contexte colonial qui se définit essentiellement par la domination d’une identité par une autre, cette « question-quête » identitaire se trouve de la sorte convertie en entreprise de réflexion et d’écriture qui se constitue en contre-discours : l’identité de l’écriture porte le reflet de l’identité culturelle comme on pourrait pertinemment le constater à travers l’œuvre de Jean AMROUCHE située à la croisée des langues et des traditions littéraires [20].

L’accélération de l’Histoire : la nécessité d’une définition identitaire

Superposées autant que concurrencées, ces dimensions travaillent l’imaginaire et dessinent les contours d’une identité algérienne ouverte et en mouvement à tous ses niveaux. Autour du tournant 1945 et conjointement à la « maturité » du mouvement national, ce questionnement a creusé un sillon générateur qui trouve une démonstration dans l’espace littéraire : il joint l’urgence de la quête [21] initiée dès les années 1920 à la nécessité d’une redéfinition et d’une projection vers l’avenir. L’intervalle des années 40 à 50 va d’ailleurs porter fortement le désir d’une expression et d’une affirmation identitaire. Un espace littéraire « proprement » algérien se dessine représenté par une génération d’auteurs fondateurs [22].

Entre souffle autobiographique et réalisme cru, ces rares auteurs (témoins) instaurent un nouveau régime de représentation de la réalité algérienne ; engagée, cette dynamique se veut affirmative du droit à la différence et revendicative d’une citoyenneté pleine et entière [23]. On le sait : le statut colonial trouve un impact direct sur l’individu. En voie d’« autonomisation », cet espace en fondation pose la question du pouvoir du langage littéraire : la maîtrise de son identité et de son Histoire passe par la capacité de les inscrire face à l’impérialisme (le colonialisme) qui est également une réalité « textuelle [24] ». L’acte d’écrire, y compris dans la langue de l’autre, se présente comme nécessité. Ce qui témoigne du même coup d’un devoir d’assumer un présent « pluriel ». On connaît d’ailleurs la situation aussi paradoxale que révélatrice de l’écrivain francophone pris dans le « drame » de « la double culture » [25] qui se mue singulièrement en création [26].

Nedjma de Kateb YACINE

Pour exemplifier d’un point de vue littéraire ces observations évoquées, on peut se référer au roman de Kateb YACINE Nedjma [27] que la critique retient comme œuvre fondatrice [28]. Texte représentatif de l’émergence de la littérature maghrébine, il nous situe dans cette quête et son contexte : on constate que la démarche identitaire trouve une inscription thématique et une estampille poétique à travers le travail sur/de l’écriture elle-même.

L’aspect thématique s’appuie sur deux mouvements : un premier mouvement vertical qui cherche une antériorité historique de l’identité algérienne à travers le patriarche Si Mokhtar, conteur de la mémoire de sa tribu, les Keblout (terme qui veut dire fil, filiation), et par extension de la mémoire ancienne notamment par la convocation du passé berbère (numide) de l’Est algérien ; un second mouvement horizontal qui tient compte d’une identité présente, ‘mouvante’ et en construction à travers la figure métisse du personnage Nedjma [29] qui porte plusieurs origines.

Bien qu’ancrée dans une durée historique lointaine et bien que quêtant les « origines » face au « désastre » de l’effacement du « nom », cette construction thématique de l’identité actualise le présent et se veut inclusive. L’affirmation des composantes occultées ainsi restituées constitue une motivation fondamentale : elle porte un besoin de recouvrement, d’identification, de singularité, en contrepoids à la pluralité imminente. On constate que sur le plan poétique, cette dynamique identitaire trouve une manifestation poétique certaine où les multiples références et influences textuelles se confrontent, s’affrontent et se concurrencent pour former une même totalité esthétique enchevêtrée [30]. Le roman Nedjma s’impose depuis comme modèle littéraire de ce questionnement identitaire qui traverse le paysage maghrébin.

Cette quête se fait dans une altérité (étrangeté) de « proximité » et de « familiarité [31] » : on sait que « l’un des succès de l’impérialisme a été de rapprocher le monde [32] » pour reprendre Edward SAÏD. À ce titre, l’Algérie coloniale était une expérience de diversité ethnique et de pluralité culturelle malgré les multiples restrictions d’ordre politiques et administratives. Il est à noter que malgré le contexte extrême consécutif à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), marqué par les dramatiques événements de mai 1945 à Sétif et le déclenchement de la guerre de libération en 1954, la prise de conscience identitaire s’est développée dans une optique de « dépassement » qu’on retrouve notamment à travers l’exemple (le mythe) de l’algérianité, à savoir le désir d’une citoyenneté nouvelle fondée sur l’appartenance au même sol et non sur l’origine. Il s’agit de la sorte de s’inscrire dans le pluriel, le multiple, l’intelligible [33]. Espace de réparation, de « compensation » et d’imaginaire, le roman accueille cet idéal de dépassement bien que politiquement, les événements aient pris une tournure définitive. Ce désir de dépassement continue à nourrir l’imaginaire et les créations.

De ce contexte d’émergence dans les années cinquante, marqué par la rupture avec la tutelle paternaliste (coloniale) et avec une tradition « figée », le roman francophone algérien a hérité de la question identitaire.

Le roman francophone : entre légitimation et pérennité

Manifestement, après les excès de la période de « dépossession [34] » et de dépersonnalisation coloniales, l’accès à l’indépendance a donné lieu à des « replis » identitaires conjointement à la naissance des jeunes États pris dans l’urgence idéologique (et définitionnelle). Dans le cas algérien, la guerre (1954-1962) « a tranché par la négative [35] » causant une rupture marquée par l’expatriation des communautés juives et européennes après 1962. L’Algérie officielle opte pour l’exclusif postulat de l’arabo-islamité comme socle de l’identité nationale. Cette position politique fondée sur le « mythe » de l’authenticité et de l’unicité de la langue et de la religion, en partie héritée du jacobinisme français, exclut la diversité locale et l’apport des cultures successives qu’avait connues le sol algérien. Ces choix de définitions « mythoidéologiques » comme « clôture identitaire [36] » pour reprendre l’expression du penseur Mohamed ARKOUN, correspondent à l’entrée de la société dans une période de suspicion et de légitimation, notamment autour des langues nationales (le berbère et l’arabe parlé) et de la langue française associée au colonialisme. Cette conjoncture explique et justifie en partie la rareté des publications et le silence des écrivains majeurs [37]. Néanmoins, c’est dans ce contexte, que le roman francophone entre dans une nouvelle ère de « résistance » contre l’« officialité » des discours politiques. Les quelques rares noms venus renouveler la scène de la création romanesque, à l’image de Rachid BOUDJEDRA auteur de La Répudiation [38], ont pourtant publié des œuvres marquantes qui témoignent de l’ancrage du roman francophone dans la scène culturelle. Par cette présence après l’Indépendance, le roman – et à travers lui la langue française – résistent à la crise de « légitimation » qui a marqué ce tournant des années 60 et 70. Il consolide même son assise par cette « potentialité transgressive [39] » notamment autour des questions névralgiques : l’Histoire, la mémoire, l’identité.

À la suite de la crise politique de la fin des années 1970 [40], la question identitaire revient dans l’actualité avec acuité [41]. On assiste à une reprise importante de la production romanesque qui confirme et consolide la pérennité du roman et de la langue française dans le paysage culturel algérien. Dès lors, la question de l’identité est posée dans une perspective culturelle et une dimension générationnelle qui passe constamment par l’individu et par l’Histoire passée et présente. On sait que la littérature algérienne, portée désormais par des voix dispersées, est sortie juste après l’Indépendance de la « dimension collective [42] » (et groupale) propre aux situations d’émergence. Le retour d’Assia DJEBAR à l’écriture [43] en langue française peut s’inscrire dans cette dynamique. Son œuvre se présente depuis 1980 comme une réflexion sur la naissance de l’écrivain francophone et par extension de la littérature francophone à l’expérience de l’Histoire. L’espace géographique est fortement dialogué avec les langues (graphies) en présence. À la lecture du roman d’Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia [44] publié en 1985, Jacques BERQUE, connaisseur du Maghreb, écrit :

[Cette] flambée romanesque […] porte le lecteur bien loin du classicisme méditerranéen de Camus. Ce discours, où l’on entend les halètements d’une conscience déchirée, fait mieux que plier le français à ses véhémences. Il l’emplit d’une sorte de latinité africaine. […] Il se l’approprie, le transforme. Dirons-nous qu’il le rapatrie ? […] [45].

Trois éléments fondamentaux nous semblent inclus dans cette lecture-réflexion : le retour au berceau méditerranéen associé à la « lointaine » latinité de l’Algérie, le rapatriement-appropriation de la langue française greffée par la présence française, et la référence à Albert CAMUS. Visiblement, la dimension méditerranéenne – dans sa portée géographique et anthropologique – revient avec évidence, notamment à travers l’exemple de la ville littorale, Césarée [46] (Cherchell et Tipaza), qui, dans le roman ci-cité porte les traces de l’Algérie berbère, phénicienne et romaine. Pour rappel, on sait que la Méditerranée a servi d’« échappatoire » à la réalité de la violence du système colonial [47] et qu’elle a servi les intérêts expansionnistes : la question de l’espace était l’enjeu majeur de l’idéologie coloniale. On sait aussi que cette dimension méditerranéenne a été séparée des autres dimensions algériennes dans les constructions imaginaires (littéraires) des algérianistes et chez les auteurs de « L’École d’Alger » notamment Albert CAMUS, le plus représentatif. Dans ce contexte de « sursaut identitaire » et après (et en opposition à) l’expérience de « clôture » et la quête d’« authenticité » prônées depuis 1962, on assiste dans les écrits à une volonté d’ouvrir l’espace algérien, à un dialogue critique avec les textes antérieurs (et extérieurs) sur l’Algérie, et à une appropriation « déconstructive » (au sens derridien) [48] du patrimoine. Ce retour de/vers une Méditerranée constitutive de l’Histoire et de l’espace maghrébins, se fait en combinaison et en association avec les multiples dimensions successives qu’avait connues l’Histoire algérienne et avec le désert comme refuge symbolique et mémoriel. On assiste notamment à des renvois renouvelés à « l’humanisme maghrébin [49] » et au mythe andalou, des épisodes porteurs d’un certain « vœu » de cosmopolitisme.

Réinvestie dans le contexte présent, la dimension arabo-musulmane se trouve soumise à un travail de déconstruction et extraite à son caractère exclusif comme on peut le constater à travers le roman de Tahar DJAOUT L’Invention du désert [50]. Ce récit se situe dans le Maghreb médiéval ; il repense, dans un dialogue historique et une « mise en miroir », la répétitive montée du dogmatisme religieux et idéologique pour se substituer au politique et à l’historique. Cette construction est à mettre en écho avec le contexte postcolonial de la rive sud de la Méditerranée marquée par « le repli identitaire » et la fixation autour de l’unique référent religieux qui se construit en projet politique. Le roman francophone se manifeste subséquemment comme un lieu de « résistance critique » par son travail d’ouverture et de réflexion qui « [donne] au Verbe ses autres dimensions autres que religieuses [51] ». Pour rappel, dans la société arabo-musulmane, la langue arabe, support de la religion, fait référence à l’essence même de Dieu et non pas à la « mère » (la langue maternelle [52], culturelle). C’est dire le caractère exclusif du référent religieux comme critère définitionnel de l’identité : la langue peut être coupée de la culture (du milieu). On sait à ce sujet, par l’expérience du terrain, que la langue arabe (classique), établie comme unique langue officielle, n’est la langue maternelle de personne en Algérie. Il est à ce niveau indispensable de rappeler que différentes langues, avec divers usages et diverses manifestations, coexistent dans la réalité algérienne depuis longtemps. Une ligne de fracture s’est toujours placée entre les langues dominantes (officielles) et les langues dominées (dialectales), entre les langues écrites et les langues orales ou parlées. L’épisode de la traduction du Coran en berbère par Ibn TOUMERT [53], revisité par DJAOUT dans le roman L’Invention du désert, nous semble significatif, fondamental. Il dressait la question du rapport de la langue (des langues) à l’autorité et à l’identité dans la construction de tout pouvoir politique.

Le basculement de l’Histoire ou l’urgence du questionnement :

Ces questions demeuraient actuelles et persistantes dans la société algérienne en quête d’un modèle culturel ‘incertain’ face À sa complexité multidimensionnelle héritée de l’Histoire. Face à une mondialisation accélérée (l’entrée dans l’économie de marché, la techno-science, l’évolution des valeurs, des pratiques socioculturelles...), la question de la modernité vient accentuer la question identitaire comme on peut le constater avec la montée du projet fondamentaliste [54]. C’est face à cette réalité historico-politique qui se fissure qu’Assia Djebar appelle dans Ces voix qui m’assiègent, à « la nécessité d’affronter les problèmes d’identité, d’élaborations de valeurs nouvelles par la contestation intérieure, par la revisitation critique de l’héritage de la culture religieuse, surtout par la laïcisation de la langue qui conditionne celle des pratiques sociales [55]. » Cet appel trouve un écho dans la production littéraire de ce tournant de siècle que l’on pourrait situer entre 1989 [56] et nos jours. On constate ainsi que le roman algérien, même pris dans l’urgence de son contexte de création, semble recouvrir, dans une sorte de mosaïque, l’ensemble des dimensions et des portées anthropologiques de l’espace algérien et leur impact sur la personnalité algérienne. Cela se manifeste à travers un passage perpétuel et générateur par l’Histoire dans toute sa longueur et la mémoire dans tous ses pans comme le relève Christiane Chaulet-Achour :

On peut constater que, quel que soit son mode d’expression linguistique, la littérature joue sur trois références majeures que l’on trouve, peu ou prou, dans toutes les créations : la civilisation arabo-musulmane, la culture berbéro-maghrébine et l’histoire conflictuelle et interculturelle France-Algérie. [Ainsi] le roman algérien, et tous les récits nés de la terre d’Algérie, est dynamique, novateur et porteur d’une pluralité identitaire remettant en questions les définitions étroites de l’origine, de l’authenticité et de l’algériannité [57].

Cette dynamique littéraire – dans le roman en particulier – se développe donc en opposition à « l’étroitesse » des définitions identitaires « officielles » ou « idéologiques ». On pourrait qualifier sa perspective plurielle et ouverte de « visée de durée » car elle s’inscrit dans l’étendue de l’axe spatio-temporel et sert une finalité de restitution, de refondation et d’harmonisation des différents référants constitutifs de la culture et de l’identité algériennes. Car « un lieu n’est que mémoire [58] » pour reprendre Mohammed Dib qui précise par ailleurs qu’« une identité se vit [et] et ne se définit pas [59] ». De la sorte, la mémoire comme support de l’identité trouve une réactualisation dans les textes littéraires (romans). Les auteurs algériens contemporains, nés à l’écriture littéraire sous la « pression de l’Histoire » récente, continuent ce travail qui recouvre l’ensemble des référants algériens dans une visée de communication sur soi et sur le monde. On assiste, dans le paysage romanesque, à une volonté de revisitation et d’hospitalité par l’exploration du temps historique, et la convocation du passé et de ses acteurs locaux ou transitoires [60] comme en témoigne le retour de figures exilées ou expatriées dans les fictions romanesques.

Trois éléments majeurs semblent dynamiser les créations contemporaines : celles-ci forgent et dessinent une identité textuelle qui se veut une traduction formelle et esthétique d’une identité réelle.

Autour des langues : une graphie [61] aux multiples résonances

Récurrent, le travail des langues et sur les langues [62], donne aux créations une fonction de traduction, de passage, de plurilinguisme. Le roman algérien existe en trois langues, et s’écrit en trois langues (français, arabe, berbère) qui dialoguent et se traduisent : l’œuvre romanesque et théâtrale de Aziz Chouaki offre un des principaux exemples. Sa langue littéraire combine la graphie française aux sonorités berbères et arabes dans une multitude de références intertextuelles et linguistiques locales et universelles. Ce dont il témoigne :

J’écris en français, certes, l’histoire oblige, mais à bien tendre l’oreille, ce sont d’autres langues qui se parlent en moi, elles s’échangent des saveurs, se passent des programmes télé, se fendent la poire. Il y a au moins, le kabyle, l’arabe des rues et le français. Voisines de palier, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole [63].

Les langues algériennes du quotidien et des livres entrées en échange le long de ces deux derniers siècles, s’influencent mutuellement et se transforment continuellement, notamment en se francisant. C’est ce dont témoigne l’œuvre « urbaine » d’Aziz Chouaki, notamment L’Etoile d’Alger [64], roman qui renseigne par ailleurs sur l’impact d’une culture « mondialisante » portée par une médiatisation écrasante. S’inscrivant dans la proximité d’une urbanité en déploiement continu, les textes romanesques de ce tournant du siècle s’installent dans la mitoyenneté du réel ; ce déploiement se veut un nouveau régime de représentation et une quête d’une modernité signifiante.

Le passage par l’Histoire ou le besoin de contemporanéité

Le passage par l’Histoire et les mémoires, factuelles ou livresques, représente une permanence dans les créations contemporaines : Anouar Benmalek offre des constructions romanesques – Ô Maria [65], Les Amants désunis [66] – qui explorent l’Histoire des Temps Modernes sur cinq siècles en mettant l’Algérie au centre de l’espace méditerranéen. La question identitaire semble fondamentale chez cet auteur, non dans une quelconque quête ou affirmation, mais dans une volonté de dépassement d’où la déconstruction répétitive des catégories préétablies : l’étrangeté, l’altérité, la différence, le rejet, l’exclusion. Issu d’une histoire de métissage, Anouar Benmalek creuse continuellement ce sillon (du métissage) comme chemin de création et de réflexion, tout en renvoyant à la réalité algérienne représentée comme expérience de mixité et de brassage des communautés. L’exploration de la figure du Morisque, comme expérience de « dépassement identitaire », dans le roman Ô Maria qui raconte l’Inquisition espagnole, offre un exemple édifiant et moderne sur les affres du repli identitaire [67]. Fondamental, cet épisode renseigne sur la circulation des populations méditerranéennes – entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud – depuis l’Antiquité. Et l’on sait que le Maghreb a longtemps été un espace d’accueil des Andalous expulsés d’Espagne. À coup sûr, cet événement historique a considérablement façonné l’identité culturelle du Maghreb par l’installation de nouvelles populations, et l’importation de nouvelles pratiques culturelles.

On retrouve le même passage par l’Histoire coloniale et son impact dans l’œuvre de Maïssa Bey [68] et notamment dans son roman Cette fille-là [69]. Dans ce récit polyphonique, l’accent est mis sur l’impact de la présence française sur l’identité algérienne, notamment l’identité individuelle, précisément féminine, et par extension sur la filiation notamment littéraire. C’est de la volonté de « redevenir sujet » qu’est né le récit du personnage principal, Malika, une enfant née à une date symbolique le 5 juillet 1962, d’une relation de métissage entre un père algérien et une mère française, métissage ‘‘non assumé’’ à cause du conflit et de la morale : l’identité féminine se pose ainsi à deux niveaux. Lisons un extrait :

Je n’ai rien derrière moi que du néant. De sombres abîmes où je me perds. Pas de branche à laquelle me raccrocher. Je suis l’héritière d’une histoire que je dois sans cesse inventer. C’est peut-être cela ma richesse. Ma seule richesse. Fille de rien. Fille de personne. Du ventre qui me porta, je n’ai gardé qu’une certitude : celle du reniement. C’est à cela seulement que je dois être fidèle [70].

Trois éléments se superposent et dialoguent à travers ce roman : l’Histoire coloniale, le passage des femmes à l’écriture, l’identité féminine et sa réinvention dans le travail de l’écriture. Malika qui se définit comme « bâtarde » doit faire sa quête pour recomposer ses deux identités en opposition. Cette réalité lui donne par conséquent l’occasion de se réinventer incessamment jusqu’à revendiquer de lointaines origines africaines. Chez Maïssa Bey, la marge, l’exception, et la déviance servent à critiquer les constructions normées, officielles. Cette quête individuelle se superpose à la quête de l’écriture, notamment dans le cadre de l’écriture maghrébine de langue française. Cette « bâtardise [71] » qu’on peut associer à de l’hybridité culturelle et référentielle devient ainsi dans la construction romanesque une occasion et une chance de renouveau.

Cette veine qui repense l’identité féminine dans et par l’écriture se manifeste particulièrement dans des écrits auto-fictionnels qui exploitent un matériau autobiographique : dans la continuité d’Assia Djebar ou encore de Taos Amrouche, l’œuvre de Malika Mokeddem offre un véritable exemple [72].

Autour de l’espace ou la mémoire matérielle

Le questionnement créatif de l’espace est permanent dans la création romanesque de ces dernières années. On sait que l’espace était explicitement au centre des enjeux du conflit colonial franco-algérien. D’où l’obsession de cette question dans les romans des années 1950, notamment chez Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri [73]. Présentement, l’espace fait l’objet d’une thématisation qui s’appuie sur l’inventaire du patrimoine et du passé. Plusieurs romans contemporains offrent des situations où les lieux (monuments, villes, sites…) servent de pivots à l’expérience romanesque. L’espace sert de support à la mémoire. À titre d’exemple, à travers le motif d’une bâtisse et d’un quartier algérois, le roman La Maison de lumière [74] de Noureddine Saadi, brosse l’Histoire de l’Algérie moderne, remontant de l’ère Ottomane jusqu’à « la guerre intérieure » (années 1990). Bâtie par des autochtones issus de toutes les communautés et les régions d’Algérie (Kabyles, Chaouis, Morisques, Maltais, Espagnols, Italiens…) à l’ordre du dernier Vizir ottoman, la résidence nommée Le Miroir de la mer, construite sur des vestiges phéniciens, occupe le centre de la narration. Elle voit s’installer la famille du vizir et bientôt la fin du règne ottoman, l’arrivée des premières troupes coloniales en 1830 ; réhabilitée par une famille juive, elle devient un poste de contrôle de l’armée française avant d’être rachetée par le Colonel Saint Albin qui l’offrira à sa fille Blanche, qui, expatriée en 1962, revient s’y installer dès les années 1970.

À travers ce récit, l’auteur revient sur un lieu allégorique qui retrace les phases et les évènements ayant contribué à la naissance de l’Algérie contemporaine. Située au cœur de la ville d’Alger, nommée Miroir de la mer par les Ottomans, rebaptisée Miramar par les Français, elle représente un lieu de cosmopolitisme ayant vu sa naissance dans un mélange de langues qui renvoie au mythe de Babel ; elle représente un lieu de rencontre entre l’Algérie maritime et urbaine et l’Algérie profonde et rurale, du local et de l’extérieur. Symbolique, ce choix incarne un motif d’hospitalité et d’altérité où viennent s’installer les communautés méditerranéennes au rythme des grands évènements.

Au final de deux siècles d’Histoire, seuls les Ouakli, la famille qui entretenait la bâtisse, demeurent sur place et assurent l’inventaire des traces et des mémoires de ce lieu symbolique comme en témoigne le dialogue de transmission entre le fils sur le chemin de l’exil et le père porteur de la mémoire de sept générations. Le narrateur qui recueille le récit du père et passe au travail de graphie conclut : « Il y a des moments où écrire dans des racines à la mémoire [75]. »

On retrouve le même procédé chez Salim Bachi qui, dans son premier roman, Le chien d’Ulysse [76] prend appuie sur un lieu de mémoire allégorique qui renseigne sur la fabrication de la culture et de l’identité algériennes. Il s’agit, en l’occurrence, de Cyrtha la ville réalistico-imaginaire qui associe les traits d’Alger, de Constantine et d’Annaba, une ville qui renvoie à l’ère Numide. Sur le plan des références textuelles, on assiste à un échange continu entre Sindbad, héros de Les Milles et une nuit et Ulysse dans sa dimension hellénique, méditerranéenne et dans sa version européenne moderne, occidentale (en référence à James Joyce). Cette multitude de références mythologiques faite de « mille et un mythe », constitue en partie l’identité du texte francophone algérien.

En guise de conclusion :

Cette lecture a tenté de « situer » la question soulevée et sa présence dans la création littéraire algérienne. Le propos est tourné vers l’aspect culturel et sa transformation en travail poétique, symbolique, et esthétique dans les textes. Espace séparé, la littérature offre de la sorte un exemple intéressant : elle s’inscrit dans le multiple, le pluriel, l’intelligible. C’est cet élan d’ouverture et de communication porté et maintenu par le roman algérien malgré (et contre) son contexte de naissance et d’évolution (colonial et postcolonial), qui nous a particulièrement intéressés ici. Nous avons apporté une attention particulière à l’espace méditerranéen comme lieu d’échanges et de fusion : inféré dans travail romanesque, ce constituant prend une symbolique de dépassement qui « déconstruit » les catégories identitaires «  excluantes ». Ainsi, au-delà de son cadre national, cette expérience littéraire algérienne nous renseigne d’une part, sur son ‘intervention compensatrice’ ou révélatrice en situations historico-politiques intéressantes, et d’autre part, sur la fonction éminente de la littérature : comprendre et rapprocher les hommes. Ancré dans le cadre méditerranéen connu pour ses enseignements identitaires sempiternellement recommencés, le cas algérien sert d’exemplification : cette expérience ainsi parcourue peut donc nous informer sur la répétitivité de l’Histoire méditerranéenne et sur son perpétuel mouvement.

BIBLIOGRAPHIE ESSENTIELLE

- AMROUCHE, Jean, « L’Eternel « Jugurtha », L’Arche, Paris, Éd. de Paris, 1946.
- COLLECTIF, Algérie : ses langues, des lettres, ses histoires, Blida, Éd. du Tell, 2002.
- DERRIDA, Jacques, Le bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.
- DJEBAR, Assia, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999.
- DIB, Mohammed, L’arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998.
- YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003.

BIBLIOGRAPHIE GENERALE

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- TEMIME, Emile, Un rêve méditerranéen, Arles, Acte Sud, 2002.
- YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003.

[1] Jean AMROUCHE, « Le combat algérien », Poèmes algériens, Espoir et paroles, recueillis par Denise BARRAT, Paris, Seghers, 1958.

[2] Mohammed DIB, L’Arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72.

[3] Nous faisons référence à la guerre civile qu’a connue l’Algérie entre 1992 et 2002 suite à l’émergence du terrorisme et du projet fondamentaliste. On pourrait consulter à ce sujet Benjamin STORA, La guerre invisible. Algérie, années 90, éd. Sciences po, 2001. Abderrahmane MOUSSAOUI, De la violence en Algérie. Les lois du chaos, Actes Sud/ Barzakh, 2006.

[4] On pourrait considérer le tournant des années 1930 comme le tournant majeur de l’histoire de « l’Algérie française » ou de l’Algérie coloniale ; en effet, ce tournant qui voit la France fêter un siècle de présence en Algérie, correspond à la naissance du mouvement nationaliste algérien qui prendra dès lors plusieurs manifestations modernes (partis politiques, syndicalisme, associations…) qui confirment toutes l’émergence d’une prise de conscience politique au sein du peuple algérien. Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, [11e édition], 1999. L’historien écrit au sujet de « la naissance du nationalisme algérien » : « Le centenaire de la conquête, qui fut célébré d’humiliante manière pour les Musulmans, peut marquer la date à partir de laquelle s’amorça le détachement de l’élite algérienne. », p. 82

[5] Par souci d’illustration et par contrainte d’espace, nous avons choisi des œuvres représentatives de chaque époque. Il s’agit d’exemples que nous citerons tour à tour : Nedjma (1956) de Kateb YACINE ; L’Amour, la fantasia (1985) d’Assia DJEBAR ; L’Invention du désert (1987) de Tahar DJAOUT ; L’Etoile d’Alger(1997) et Aigle (2000) d’Aziz CHOUKI ; Les Amants désunis (1997) et Ô Maria (2006) d’Anouar BENMALEK ; La Maison de lumière (2000) de Nourredine SAADI ; Cette fille-là de Maïssa BEY ; Le Chien d’Ulysse de Salim BACHI. Nous ferons aussi référence à des écrivains majeurs.

[6] Cette question a été traitée abondamment dans de nombreux travaux critiques qui se sont consacrés à des ensembles pris dans des contextes délimités et précis ou des œuvres et des auteurs majeurs pris dans leur singularité face à cette question et son traitement. Nous en tiendrons compte. Notre intérêt ici n’est pas de proposer une analyse stricte et théorique, mais de proposer une lecture exemplative de cette persistance de la question de l’identité tout au long de la tradition littéraire algérienne de langue française.

[7] Le mot peut apparaître anachronique pour les époques lointaines ; nous l’employons dans une acception qui englobe différentes réalités historiques : les occupations, les invasions, les présences étrangères, le colonialisme. L’accent est mis sur l’influence de ces présences longues ou brèves.

[8] C’est au milieu du XIXe que s’est confirmé l’annexion de l’Algérie comme département français.

[9] Il faut rappeler que c’est en 1924 que l’Empire ottoman se dissout définitivement. Rappelant par ailleurs que le nom même d’Algérie, dérivé du nom de la ville d’Alger « Djazair », a été attribué officiellement par l’administration française en 1839, aux territoires algériens situés entre le royaume du Maroc et le Beylicat de Tunis, région sous protectorat ottoman.

[10] Naget KHADDA, « Le basculement du champ culturel algérien des années cinquante. Une entrée problématique dans la modernité », Europe, « Spécial Algérie-Mohammed DIB », 2003, p. 20-42.

[11] Le statut des juifs algériens diffère du reste de la population musulmane (indigène) étant donné qu’ils ont accédé à la citoyenneté française auparavant. Cf. Sarah TAYEB CARLEN, Les Juifs d’Afrique du Nord, Sépia, 2000.

[12] On pourrait consulter à ce sujet, Ferenc HARDI, Le roman algérien de langue française de l’entre-deux guerres : discours, idéologie, et quête d’identité, L’Harmattan, 2005. Ce contexte pose la question de l’identité avec acuité puisque l’assimilation suppose l’acquisition autant que le passage à une autre identité (culture) différente. Romans d’adhésion à la politique d’assimilation « parrainés » par les auteurs algérianistes, ces textes sont « négligés » par l’histoire littéraire.

[13] Cf. Christiane CHAULET ACHOUR, « Prémices d’une littérature. Les premiers auteurs algériens francophones (1920-1940) », Al Qantara, revue de l’Institut du Monde Arabe, n° spécial Algérie, 2003.

[14] Mouvement culturel et particulièrement littéraire basé à Alger, représenté par son chef de file Robert RANDAU : ce courant défendait l’idée d’une culture algérienne de dimension latine mais affranchie de la Métropole. Ce courant a « parrainé » les premiers auteurs musulmans de langue française.

[15] Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, op.cit. Notamment la troisième partie, « L’Algérie vivra-t-elle ? ».

[16] Cette École a marqué la scène littéraire algérienne, notamment entre 1935 et 1955 ; elle était représentée par des auteurs natifs d’Algérie dont on peut citer Albert CAMUS, Jean PÈLEGRI, Emmanuel ROBLÈS… Ce courant a eu le mérite d’offrir aux écrivains algériens post-1945 une tribune éditoriale indépendante pour faire entendre une parole littéraire nouvelle et autonome.

[17] Cette conception rejoint bien sûr le projet politique du Parti communiste algérien qui ouvre ses rangs aux indigènes à partir de 1936. À l’image d’Albert CAMUS, de nombreux écrivains y étaient adhérents.

[18] Jean AMROUCHE, « L’Eternel Jugurtha », L’Arche, Éd. de Paris, 1946.

[19] Ibid, p.58.

[20] Wadi BOUZAR, « Jean AMROUCHE et le métissage culturel », Awal, « Jean AMROUCHE (1906-1962) », Paris, éd. de La Maison des Sciences de l’homme/ Mettis, n° 30, 2006, p.111-124.

[21] Il est à signaler que la question identitaire était aussi au cœur du mouvement nationaliste : en témoigne ce que l’on nomme « La crise berbériste » de 1949. Les divergences portaient notamment sur l’orientation identitaire officielle à donner à l’Algérie indépendante.

[22] Notamment Mohammed DIB auteur de La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954), Le Métier à tisser (1957) ; Mouloud FERAOUN auteur de Le Fils du pauvre (1950), La Terre et le sang (1953), Les Chemins qui montent (1957) ; Mouloud MAMMERI avec La Colline oubliée (1950), Le Sommeil du juste (1952) ; Kateb YACINE avec Nedjma (1956) ; Malek HADDAD avec La Dernière impression (1958), Je t’offrirai une gazelle (1959), L’Elève et la leçon (1960), Le Quai aux fleurs ne répond plus (1961) ; Assia DJEBAR, auteur de La Soif (1957) et Les Impatients (1958). Sans être exhaustive, cette liste de noms et de romans indique les premiers pas d’une littérature algérienne autonome.

[23] On peut lire à ce sujet l’article de Mouloud FERAOUN, datant de 1957, « La littérature algérienne », Revue française, 3e trimestre 1957, repris dans L’Anniversaire, Seuil, Coll. Points, 1972, p. 53-58. L’auteur de Le Fils du pauvre inscrit la dynamique littéraire des années 50 en opposition à « l’Orient de pacotille » des algérianistes et en démarcation des œuvres des auteurs représentatifs de L’École d’Alger où « en général l’autochtone est absent » ; il défend une écriture portée sur la nécessité du témoignage et de la revendication tout en préconisant un idéal « humaniste » et fraternel en opposition au statut colonial (exclusif, ségrégationniste).

[24] On connaît à ce sujet l’apport des études et des analyses postcoloniales ; on pourrait lire l’article de Jean-Marc MOURA, « Postcolonialisme et comparatisme » disponible sur le site Bibliothèque comparatiste. Vox poética à l’adresse : http://www.vox-poetica.org/sflgc/bi...

[25] « […] notre histoire est bien connue. Du moins facile à imaginer : nous sommes des intellectuels issus d’un monde à part et nous possédons la culture française. Notre paradoxe – ou notre drame, comme l’on dit communément – est fort compréhensible. Attachés par toutes les fibres de notre âme à une société figée […] nous avons la claire conscience de ce qui nous manque. » écrit par M. FERAOUN au sujet des écrivains algériens. Cf. « La littérature algérienne », L’Anniversaire, op. cit., p. 57. Guy DUGAS va dans ce sens en écrivant : « Plus que toute autre, la littérature maghrébine d’écriture française est bien une armée de « cas inclassables », un peuple de chimère, de cas-limites, enfantés par la colonisation, et souvent si conscients de l’être qu’AMROUCHE, à son sujet, parlera de « monstre » et d’autre encore, de « bâtards culturels » ». Cf. La littérature judéo-maghrébine d’expression française. Entre Dhéha et Cayagous, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 10.

[26] L’œuvre de Malek HADDAD rend compte de ces déchirements de la conscience de l’écrivain algérien francophone, déchirements qui trouvent une expression créatrice dans l’espace littéraire. Ces déchirements de l’intellectuel algérien de langue et de culture française sont perceptibles encore aujourd’hui.

[27] Yacine KATEB, Nedjma, Paris, Seuil, 1956.

[28] L’ensemble des spécialistes des littératures maghrébines s’accordent à reconnaître la « dimension fondatrice » de ce roman. Il suffit d’ailleurs de vérifier le nombre incalculable de travaux de recherches qui lui sont consacrés jusqu’à présent. Charles BONN (dir.), Bibliographie Kateb YACINE, Etudes littéraires maghrébines, n° 11, Paris, L’Harmattan, 1997. Cet aspect explique en partie notre choix d’ordre exemplatif.

[29] Nedjma est un prénom qui signifie l’étoile en langue arabe. Ce choix allégorique peut avoir plusieurs lectures. Ici, pour le service de notre lecture, nous voudrons surtout se pencher sur l’idée de l’éclatement que propose le texte par sa construction et sa symbolique (et l’idée du polygone se trouve au cœur de l’ensemble de l’œuvre katébienne). Cela s’observe aussi d’un point de vue identitaire – qui mérite approfondissement. Ce dernier aspect pourrait être mis en relation avec les observations de Pierre BOURDIEU en introduction de son essai Sociologie de l’Algérie, Paris, Puf, 1958, où cette réalité du fractionnement – au sens large – qui caractérise l’espace algérien est signalée comme trait fondamental.

[30] Cf. Beïda CHIKHI, Littérature algérienne, désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997. Plus précisément « L’Édifice métaphorique katébien ».

[31] Charles BONN, « La dynamique de l’étrangeté dans l’émergence de la littérature maghrébine francophone », La production de l’étrangeté dans les littératures postcoloniales, Textes réunis par Béatrice BIJON et Yves CLAVARON, Éd. Honoré Champion, Paris, 2009.

[32] Edward SAÏD, Culture et Impérialisme, Paris Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000, p. 24.

[33] À relire rétrospectivement le penseur algéro-antillais Frantz FANON, on déduit que toute son œuvre peut se lire comme un appel à de nouvelles philosophies cosmopolites, de multiculturalité et de métissage une fois évacué le statut colonial posé comme première condition ; cette évacuation exige parfois des solutions extrêmes comme le soulèvement armé avec toute la violence – justifiée ou arbitraire – qu’il entraîne. L’exemple de F. Fanon, par sa propre expérience personnelle, politique, et intellectuelle peut se lire comme exemple de dépassement qui nourrit cette expérience de l’algérianité que nous inscrivons dans le désir de la venue d’un « homme neuf ». Cf. Salah AMEZIANE, « Dans le sillage de Frantz FANON. Anouar BENMALEK ou l’assainissement du passé », Franz Fanon, figure de dépassement, Christiane CHAULET ACHOUR (dir.), éd. Encrage/CRTF, 2011, p. 87-100.

[34] Voir Jacques BERQUE, Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964. L’auteur y expose plusieurs similitudes entres les expériences coloniales : Algérie, Québec… et notamment leur achoppement sur des situations de multiculturalisme.

[35] Benjamin STORA, Les guerres sans fin, Paris, Stock, 2008. L’historien écrit à ce sujet : « La guerre a tranché par la négative. Il y a eu l’affrontement, les haines ethniques, la séparation et le départ qui ont modifié le visage de l’Algérie entre les années 1950 et les années 1970. Le système colonial puis la Guerre d’Indépendance, terrible, ont ruiné l’idée d’une société à la fois indépendante et multiethnique. Aller vers une telle société relevait d’une capacité rare et fragile. Avec la force de la guerre, la violence, la cruauté coloniale, d’autres logiques l’ont emporté », p, 87.

[36] Mohammed ARKOUN, Humanisme et Islam, Paris, Vrin, 2005 ; Alger, Barzakh, 2008. Voir notamment l’introduction.

[37] Kateb YACINE se consacre au théâtre, Mouloud MAMMERI à ses recherches anthropologiques, Assia DJEBAR cesse de publier entre 1967 et 1980 ; Malek HADDAD cesse définitivement d’écrire en français ; quant à Mohammed DIB, il choisit l’expatriation où il se consacre à des expériences littéraires plus ou moins coupées du référant algérien, du moins par l’espace et ce jusqu’en 1995.

[38] Rachid BOUDJEDRA, La Répudiation, Paris, Denoël, 1969.

[39] Il faut rappeler que la plupart des textes de langue française soumis à la publication nationale sont retardés ou interdits pour des raisons de censure d’ordre politique ou morale. Il faut noter la polémique révélatrice qui a entouré la publication de La Répudiation de Rachid BOUDJEDRA en 1969. Ce texte pose notamment la question de la confiscation de l’Histoire et de l’oppression autour de l’identité individuelle (sexuelle) confrontée au moralisme religieux et au conformisme.

[40] La mort du président Houari BOUMEDIENE en 1978 a donné lieu à un conflit de succession au sein du FLN (Front de libération nationale), parti unique à la tête de l’État.

[41] Notamment à travers le MCB (Le Mouvement Culturel Berbère) qui revendique les langues et les cultures minoritaires, l’ouverture du pluralisme linguistique algérien, et ce à côté de la dynamique féministe en émergence, ainsi que la montée de projets politiques d’inspiration religieuse.

[42] En témoigne le propos de Mohammed DIB : « […] Pour plusieurs raisons, en tant qu’écrivain, mon souci, lors de mes premiers romans, était de fondre ma voix dans la voix collective. Cette grande voix aujourd’hui s’est tue […] il fallait témoigner pour mon pays nouveau et des réalités nouvelles. Dans la mesure où ces réalités se sont concrétisées, j’ai repris mon attitude d’écrivain qui s’intéresse à des problèmes d’ordre psychologique, romanesque ou de style […] ». Cf. Le Figaro Littéraire, du 4 au 10 juin 1964, interview recueilli par J. CHALON. Repris par Jamel-Eddine BENCHEIKH dans Ecrits politiques (1963-2000), « De la littérature algérienne d’expression française » : introduction de Diwân Algérien, de J. E. BENCHEIKH et Jacqueline LEVI-VALENSI, 1965, Biarritz, Séguier, Coll. Les Colonnes d’Hercule, 2001, p.28.

[43] Il faut rappeler qu’Assia DJEBAR, à l’image de plusieurs écrivains algériens de la première heure, est entrée dans un « silence littéraire » (arrêt de publication) après 1967 pour se consacrer au cinéma ; c’est en 1980 qu’elle marque son retour à la littérature avec la publication du recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement, Paris, éd. Des femmes, 1980 ; rééd. Albin Michel, 2002. Les textes créent notamment un dialogue avec la tradition orientaliste particulièrement picturale chez Eugène DELACROIX.

[44] Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia, Paris, Lattès, 1985. Portant un matériau autobiographique et historique, ce roman est de loin l’un des plus importants de la décennie 80. Toutes les critiques s’accordent à y reconnaître le chef-d’œuvre de l’auteur mais aussi un titre qui marque le renouveau de la littérature algérienne depuis 1980.

[45] Jacques BERQUE, « La mémoire longue d’une romancière maghrébine », Le Nouvel Observateur, n° 1086-1985. Repris par Beïda CHIKHI, Les romans d’Assia DJEBAR, Alger, OPU, 1990, p. 125.

[46] Doris RUHE, « L’écrivain dans la cité antique. Les thrènes d’Assia DJEBAR », Assia DJEBAR, Littérature et transmission, Wolfgang ASHOLT, Mireille CALLE-GRUBER, Dominique COMBE (dir), Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010.

[47] Voir l’analyse de Christiane CHAULET ACHOUR, « Albert CAMUS, l’Algérien. Tensions citoyennes, fraternités littéraires », Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, [Collectif], Édisud, 2004, p. 13-33. Mais aussi à ce sujet Emile TEMIME, Un rêve méditerranéen, Arles, Actes Sud, 2002.

[48] L’exemple le plus intéressant est la figure d’Albert CAMUS. Un dialogue intertextuel avec ses œuvres traverse constamment les romans algériens. Cf. COLLECTIF, Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, Cahors, Édisud, 2004.

[49] M. ARKOUN, Humanisme et Islam, op.cit.

[50] Tahar DJAOUT, L’Invention du désert, Paris, Seuil, 1987.

[51] Mourad YELLES, Les Miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003, p, 23.

[52] On pourrait voir à ce sujet les développements de Jacques DERRIDA dans Le Bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996. On pourrait aussi lire dans le même sens l’entretien de J. DERRIDA avec Aissa KHELLADI, dans la revue Algérie Littérature/Action, n° 9, 1996.

[53] Berbère originaire du Maroc, Ibn TOUMERT (1075 [?] - 1130), se fit remarquer par son zèle religieux et sa morale rigoriste : chef politico-religieux, il s’autoproclama prophète. Il réalisa la traduction du Coran en langue berbère et prôna une rigueur religieuse extrême dans la finalité de fonder un Maghreb uni et unifié.

[54] Le FIS (Front Islamique du Salut) premier parti religieux, voit sa naissance en 1989. Il prône un projet d’inspiration religieuse et antidémocratique. Il sera à l’origine du basculement dans la violence. Cf. Abderrahmane MOUSSAOUI, La Violence en Algérie,op. cit.

[55] Assia DJEBAR, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999, p, 246-247.

[56] On considère l’année 1989 comme année historique et littéraire sur le plan national. Cf. 1989 en Algérie, Najid REDOUANE et Yamina MOKADDEM (dir.), Toronto, éd. La Source, 1999.

[57] Christiane CHAULET ACHOUR, « Mosaïque Algérie. Romans algériens [1992-2002] », Recherches Internationales, n° 67-68, 1/2 – 2003, pp. 339-359.

[58] Mohammed DIB, Tlemcen ou les lieux de l’écriture, Paris, Éditions Revue noire, 1994, p.83.

[59] Mohammed DIB, L’Arbre à dires, op. cit., p. 72.

[60] Depuis la décennie 80, le paysage littéraire et la création s’orientent vers des perspectives « inclusives » et non « excluantes » : au tournant de l’Indépendance quand la critique a écarté de la littérature algérienne les productions littéraires des minorités avant 1962.

[61] Au sujet de la graphie, il nous semble intéressant de signaler que la langue berbère dont les travaux de recherche (en linguistique et en littérature) ne cessent de se développer a opté (du moins académiquement) à la transcription latine et a délaissé la transcription ancienne (le Tifinagh).

[62] Christiane CHAULET ACHOUR, « L’écrivain comme traducteur », Traduire 2, ss. dir. de Daniel Delas, éd. Encrage-CRTH, Cergy-Pontoise, 2002, p. 53-65.

[63] Aziz CHOUAKI, Aigle, Paris, Gallimard, 1999. Voir la présentation.

[64] Aziz CHOUAKI, L’Etoile d’Alger, Paris, Marsa, 1997 ; Seuil (point), 2001.

[65] Anouar BENMALEK, Ô Maria, Paris, Fayard, 2006.

[66] Anouar BENMALEK, Les Amants désunis, Paris, Calmann-Lévy, 1998.

[67] Salah AMEZIANE, « La double étrangeté du Morisque dans Ô Maria d’Anouar Benmalek », Interfrancophonies, n° 3, Figures de l’étranger dans les littératures francophones, mars 2010.

[68] Maïssa BEY revient d’ailleurs sur la question de l’identité dans L’Une et l’autre, L’Aube, 2009 ; Barzakh, 2010.

[69] Maïssa BEY, Cette fille-là, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2001 ; Aube-Poche, 2006.

[70] Ibid. p. 52.

[71] Souvent, l’hybridité esthétique du roman algérien est associée à une sorte de « bâtardise ». Ainsi Naget KHADDA évoque « la naissance d’un royal bâtard » pour parler de la naissance du roman algérien. Cf. Revue Europe, numéro spécial « Algérie–Mohammed DIB ». op. cit., p. 33.

[72] Son œuvre en témoigne par elle-même ; mais on pourrait lire La transe des insoumis, Grasset, 2003, texte autobiographique où l’auteur pose la question de la construction féminine dans l’aventure de l’écriture.

[73] Ce rapport à l’espace a évolué, jusqu’à un certain « désancrage » dans l’œuvre de Rachid Boudjedra marquée par l’expérience de l’enfermement.

[74] Nourredine SAADI, La Maison de lumière, Paris, Albin Michel, 2000.

[75] Ibid, p. 293.

[76] Salim BACHI, Le Chien d’Ulysse, Paris, Gallimard, 2001.

 

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