La quête de l’identité artistique dans les méandres de l’histoire - Étude a partir des pièces de Wadji Mouawad, auteur et metteur en scène contemporain

Par Isabelle Patroix, Langues, Littératures, Sociétés (LLS-E.A. 3706), Université Stendhal (Grenoble III)

Résumé : L’article se propose de faire découvrir un artiste contemporain représentant du théâtre francophone. Wajdi MOUAWAD pose la question de l’identité au XXIe siècle : il interroge la quête de l’identité, sa construction face à l’Histoire. Son parcours atypique et ses différentes origines lui permettent de réfléchir à l’acquisition de l’identité au sens large et chez l’artiste en particulier. Son questionnement le mène à l’élaboration de pièces qui s’appuient sur une mise en abyme [1] –de contenu dans Littoral et d’énonciation (de l’acte narratif lui-même) dans Rêves par exemples)– et sur des personnages en quête de leur identité. Ces personnages, au travers de leur propre histoire, se confrontent à l’Histoire du XXe siècle et à ses guerres. Afin d’illustrer notre propos, de proposer des pistes de réflexion et d’aiguiser la curiosité, l’article s’appuiera sur l’étude d’une pièce en particulier : Littoral comparée aux autres pièces de MOUAWAD.

Mots clefs :Identités, histoires, Histoire, quête, identité artistique, mise en abyme


Un auteur, des identités

Wajdi MOUAWAD [2] est un auteur francophone, comédien, metteur en scène et directeur de théâtre [3]. Une naissance au Liban. Une perte de la langue arabe mais son souvenir dans le dire et le parlé [4] . Un passage en France où il capte les grands noms de la littérature française à l’école. Une éducation théâtrale au Québec, où la notion d’identité est souvent redéfinie et remise en question. Et des voyages. Et des rencontres. Et des lectures. L’œuvre de cet artiste que Jean-François COTÉ [5] qualifie de « marcheur » foisonne de références. Le lecteur ou spectateur averti va reconnaître William SHAKESPEARE, Bertolt BRECHT, Samuel BECKETT mais aussi Michel TREMBLAY, André BRASSARD, Robert LEPAGE. Wajdi MOUAWAD revendique les textes fondateurs : les mythes grecs jalonnent ses pièces, ses personnages deviennent épiques et après un cycle de création, il revient à Sophocle pour son dernier spectacle [6] . De nombreuses références à la Bible ou encore aux peintres de la Renaissance tel REMBRANDT ou Le TINTORET. Ses mises en scène, à l’image de leur écriture, mélangent les genres, les matériaux (vidéo, peinture, son). L’œuvre de cet artiste multiplie les sources et les identités dans une quête de sa propre définition.

Ce cheminement se retrouve dans le thème de ses pièces. Celles-ci reflètent le déracinement, l’exil et la quête de soi. Les personnages qui y sont racontés ont vécu de près ou de loin les différentes guerres du XXe siècle. Ils sont marqués par des questions existentielles et universelles telles que la vie ravagée par la souffrance ou l’horreur de certains secrets de famille. Tous ces personnages partent donc à la recherche de leur origine, de leur passé. Ils voyagent au travers de l’Europe pour tenter de se comprendre. Ils se font historiens pour retrouver les traces de leur histoire individuelle et se retrouvent face à l’Histoire collective. Ils se réfugient parfois dans l’imaginaire pour tenter de se protéger de ce qu’ils découvrent. Au travers de l’étude de Wilfrid, personnage de Littoral et en s’appuyant sur d’autres pièces de MOUAWAD, nous tâcherons de démêler comment cette confrontation avec l’Histoire et l’Imaginaire va permettre à ces différents protagonistes de finalement découvrir qui ils sont. Nous verrons comment ces personnages se tournent vers l’univers artistique et comment la poésie ou même simplement le geste d’écrire leur permet d’affirmer leur identité.

Au commencement : le nihilisme identitaire

Dans Littoral [7], « un homme doit trouver un endroit où enterrer la dépouille de son père ; il retourne au pays de ses origines où il fera des rencontres significatives qui lui permettront de retrouver le fondement même de son existence et de son identité [8] ». Cet homme, c’est Wilfrid. Il ne sait pas qui il est. Cette ignorance de soi est récurrente dans les pièces de MOUAWAD. La plupart du temps, le personnage qui est présenté au lecteur n’a pas d’identité. Son auteur ne précise aucune information à ce sujet. Rien n’est dit sur leur physique. Ils n’ont pas non plus de particularité dans leurs attitudes qui permettrait de les différencier. Au début de Rêves, Willem n’a qu’un prénom. Rien n’est dit sur le lieu d’où il vient, sur sa famille ou sur ce qu’il est. Dans Ciels les scientifiques qui travaillent sur le même projet n’ont jamais de discussion personnelle. Donc aucun moyen pour le spectateur/lecteur d’en apprendre plus sur eux. Tous ces personnages se présentent comme s’ils avaient toujours fait partie de la « cellule francophone » sans qu’ils aient une vie avant ce projet ou une perspective de futur.

Tous, au début des pièces de MOUAWAD, n’ont aucun statut familial : Wilfrid lui non plus, n’a pas d’origine, son père qu’il n’a que peu connu vient de mourir et sa mère est morte en couches. Il n’a pas non plus de repères : sa famille maternelle le rejette, refusant même que le père soit enterré près de la mère.

Les protagonistes ne possèdent pas non plus de statut social. Ils ne travaillent pas à l’exception des personnages de la cellule francophone dans Ciels. Mais, là encore, le fruit de leur travail sera un échec. Notons au passage que ce terme de « cellule » évoque les « cellules des Tu-seuls », terme employé par Michel BELAIR dans son introduction à A toi, pour toujours, ta Marie-Lou de Michel TREMBLAY [9]. Michel BÉLAIR désigne ainsi la solitude dans laquelle s’enferment les personnages de TREMBLAY, se coupant du monde et oubliant qui ils sont. Michel BÉLAIR évoque « un fond de cours entouré de façades délavées percées d’une multitude de fenêtres ouvertes les unes sur les autres » pour illustrer les cellules des Tu-seuls. Cette image sera d’ailleurs reprise par MOUAWAD dans sa scénographie de Ciels. Les acteurs évoluent dans cinq espaces différents. Une scène principale où les personnages se retrouvent pour tenter de résoudre l’énigme de la pièce et quatre espaces clos et isolés les uns des autres qui représentent leur cellule, c’est-à-dire leur chambre. Sans vouloir multiplier les exemples, rappelons aussi que l’une des premières pièces de MOUAWAD s’intitule Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Wilfrid de Littoral ne fait donc pas exception à la règle. Il est isolé du monde et ne se reconnaît pas lui-même d’identité : il répétera sans cesse « rien, je ne suis rien [10] ».

Le peu de consistance des personnages et leurs attitudes – auquel s’ajoute un caractère peu marqué – ne permettent donc pas de les reconnaître, ou de leur attribuer une identité. Ils apparaissent même comme interchangeables comme s’ils étaient les échos d’un même personnage récurrent de pièce en pièce. Ils sont comme des copies d’une même « essence de personnage ». MOUAWAD explique dans plusieurs entretiens [11] qu’un personnage lui apparaît, que ce personnage est complexe, qu’il doit alors apprendre à le fréquenter, pour mieux le connaître et ainsi pour voir écrire l’histoire qu’il contient. Cette image du personnage qui apparaît à l’auteur et dont il doit écrire l’histoire est une image que PIRANDELLO [12] explique lui aussi dans un article intitulé « Comment et pourquoi j’ai écrit Six personnages en quête d’auteur ». Il voit l’inspiration comme une femme qu’il nomme « Fantaisie ». Cette femme a un rôle de passeur, elle apporte les personnages à PIRANDELLO :

Elle s’amuse à conduire chez moi, pour que j’en tire des nouvelles, des romans, des comédies, des gens les plus mécontents du monde : hommes, femmes, enfants, jetés dans des situations étranges et compliquées, dont ils ne trouvent plus le moyen de sortir, contrariés dans leurs projets, joués dans leur espérances, avec qui, souvent, en somme, c’est vraiment une grande pitié d’avoir affaire [13]

.

Ces personnages qui apparaissent à MOUAWAD ne sont pas les protagonistes de ses pièces comme ceux de PIRANDELLO, mais des figures de la pièce elle-même que MOUAWAD va devoir décortiquer et faire vivre par l’écriture. Quoi qu’il en soit, une pièce en amène toujours une autre et les schémas se multiplient. De la même manière que les personnages ne se distinguent pas d’une pièce à l’autre, les personnages-pièces ne se différencient pas non plus. Les fables des pièces de MOUAWAD se callent toutes (pour ce qui est du Quatuor et de Temps) sur le récit d’une quête initiatique et sur une révélation qui conduise à la construction de l’identité du personnage.

Ce qui explique qu’au début de Littoral le spectateur/lecteur se trouve face à un personnage, Wilfrid, qui ne vit que pour le plaisir : il raconte dans les premières répliques de la pièce qu’il était en train de faire l’amour à une inconnue quand il a appris la mort de son père. En plus de cette absence de caractéristique identitaire et de statut social, les personnages de MOUAWAD vivent dans l’ignorance de l’histoire de leur famille et de leur propre histoire. Wilfrid n’a pas d’histoire, pas de passé, un présent confus et donc pas de futur possible dans ces conditions. « Je ne sais même plus qui je suis [14] ». Ce début de la pièce marque une absence totale d’identité.

Face à l’absence d’identité de ses personnages et des pièces-personnages, Wajdi MOUAWAD va déployer des stratégies pour leur donner vie. Du point de vue de la fable, le personnage va pouvoir se fier à celui qui dans les contes se nomme l’adjuvant. Pour Wilfrid, l’adjuvant se trouve dans l’imaginaire. L’imaginaire est ici pris dans le sens de « l’imagination » et du « rêve ». Tout au long de la pièce, Wilfrid fait apparaître des personnages tout droit sortis de son esprit et derrière lesquels ils se cachent pour affronter la vie.

Wilfrid fait par exemple apparaître celui qu’il appelle le Chevalier Guiromelan. Le Chevalier est celui derrière lequel Wilfrid se cache pour fuir les réalités trop dures. Ainsi, il décapite le thanatologue qui veut que Wilfrid reconnaisse son père. Il lui permet également de fuir sa famille maternelle qui est en train de détruire par des propos violents l’image qu’il a de son père [15]. Ce compagnon imaginaire l’invite à partir en courant chaque fois que la situation devient trop compliquée.

Wilfrid a également toujours l’impression de jouer dans un film [16]. Et en effet, un réalisateur ainsi qu’un caméraman, un preneur de son et une scripte apparaissent. Ils disent filmer Wilfrid en vue de lui donner de la profondeur, de lui donner une « posture dramatique [17] ». Tout ceci est à prendre sous le couvert de l’humour car les efforts de ce cinéaste comme ceux du Chevalier sont vains. Ce protagoniste de MOUAWAD finit par être complètement perdu. Il ne sait plus s’il dort, s’il rêve, ou s’il est encore vivant [18].

Les autres personnages dans les autres pièces du Quatuor vont aussi être secondés par des adjuvants. Dans Incendies, il s’agit du notaire Hermile Lebel qui va conseiller les jumeaux, les encourager à partir sur les traces de leur mère, les seconder dans leur enquête administrative et même partir avec eux. Son seul intérêt se trouve dans la beauté du geste et dans une sorte d’hommage qu’il rend à la mère des jumeaux dont il était l’ami. Dans Forêts, c’est le paléontologue Douglas Dupontel qui accompagne Loup dans sa quête. Là encore il n’a pas d’intérêt personnel si ce n’est rendre hommage à son propre père. Les exemples de tels personnages dans les pièces de MOUAWAD sont nombreux. Dans Ciels, il s’agira de Clément, dans Assoiffés, ce sera Paul-Émile Beauregard-Nouveau qui est anthropologue judiciaire et mène l’enquête sur un cadavre sans visage. Dans Rêves, c’est Isidore qui sert d’inspiration au personnage-écrivain qu’est Willem. Cependant tous ces personnages ne sont pas efficaces : s’ils sont des aides, comme dans les contes, il faut que le héros fasse le travail de découverte par lui-même. Leur présence n’est donc pas suffisante.

Face à ce constat d’échec – l’imaginaire l’aide seulement à se maintenir en vie, à ne pas sombrer, mails il ne l’aide pas à se comprendre et à se construire – Wilfrid rentre en conflit avec ces personnages fictifs. Le chevalier sera donc aussi celui a qui Wilfrid peut faire des reproches : «  à quoi tu sers si tu n’es pas capable de changer le monde ?  » Constat amer que son fidèle compagnon ne peut qu’acquiescer :

Que veux tu que je fasse ? Tu transportes ton père et moi, pauvre rêve, j’erre toujours, je ne peux rien soutenir, rien supporter, rien [19]

Les autres protagonistes dans les autres pièces ont eux aussi la même réaction. Loup ne fait pas confiance à Dupontel et Simon refuse les conseils du notaire. Et comme Wilfrid comprendra que le Chevalier Guiromelan était réservé à l’enfance et aux peurs liées à cette période de la vie, telles les sorcières et le monstre dans le noir [20] , les personnages agiront d’eux-mêmes. Et à la fin de la pièce, ils prennent congé de ces auxiliaires.

L’Histoire, chemin vers l’identité

Et si Wilfrid parvient à se détacher de ses fantômes, c’est parce qu’il suit un de leurs conseils. « Marche, Wilfrid, marche [21] ». Le point de départ de Wilfrid c’est la mort de son père. Il hérite de la dépouille, de souvenirs et de lettres. La lecture des lettres projettent sous les yeux de Wilfrid et des spectateurs des scènes de la jeunesse de père. Wilfrid part donc à la rencontre des événements de la vie de son père. Le fils décide de retrouver le village paternel et d’y enterrer la dépouille de son père. Pour cela il se fait historien et procède comme tel. Il analyse les lettres laissées par son père, il va à la rencontre et interroge les personnes qui l’ont connu. Il retourne sur les lieux d’origine, comme un enquêteur à la recherche d’indices [22]. Ce phénomène de l’enquête historique est un leitmotiv des pièces de MOUAWAD. Dans Incendies, c’est Nawal qui dans son testament demande à ses enfants de retrouver leur père et leur frère. Dans Forêts, c’est au tour de Lou de retrouver les ancêtres de sa mère pour comprendre la maladie qui l’a terrassée. Dans Ciels, les personnages sont embauchés pour enquêter : ils sont traducteurs, informaticiens, cryptanalyses. Confrontés à deux énigmes (l’origine de la menace terroriste et la raison de la mort de l’un des leurs) ils doivent pour cela décoder et analyser les messages, les lettres, les codes informatiques, les discours radiophoniques.

Tous ces personnages, à l’image de Wilfrid, se font historiens pour comprendre leur passé (déjouer le futur dans le cas de Ciels) et retrouver la vérité historique. L’expression de « vérité historique » doit être expliquée. Du point de vue de la fiction, il y a vérité parce que ce qui est raconté est arrivé aux personnages ; c’est leur vérité, leur histoire. Du point de vue de la réalité, il est important de préciser que MOUAWAD ne situe jamais le contexte géographique ou temporel de ses pièces. Il s’agit toujours de viser l’universalité et de se faire le témoin de La guerre, La souffrance, La famille. Cependant des études [23] ont été faites sur l’œuvre de MOUAWAD afin de déceler quels passages de la fiction sont tirés d’événements historiques par exemple la guerre du Liban.

Et parce qu’à « la croisée du chemin, il peut y avoir l’autre [24] », les protagonistes font la connaissance d’autres personnages qui à leur tour auront besoin de se raconter. Wilfrid rencontre en premier Simone. Elle est déterminée, lorsqu’on lui demande pourquoi ils doivent partir et marcher sur les routes, elle répond :

Pour savoir ce qui s’est passé ! Tu ne veux pas savoir, toi ? Comprendre qui a tué qui ? Qui a tiré sur qui ? Quand ? Combien ? Comment ? Comment ils ont frappé, pourquoi ils ont égorgés ? Pourquoi les hommes ont pleuré ? Et mon père agenouillé devant la maison brûlée ? Pourquoi ils l’ont tué ? Pourquoi trois balles dans la tête ? Et ma mère comment ils l’ont pendue ? […] Tu ne veux pas ? Tu ne veux pas savoir pourquoi ? [25]

Les deux personnages avancent alors de rencontres en rencontres, de récits en récits. Chaque personnage rencontré part avec eux et fait le récit de sa vie. Toutes ses histoires individuelles se font le reflet de l’Histoire du pays. De la même manière, dans Forêts, Loup en retraçant la généalogie de sa famille se fait notamment le témoin de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale. Les personnages de Rêves sont tous des personnages torturés par la guerre. Et si dans cette pièce, les guerres ne sont pas nommées elles seront dénoncées et listées dans Ciels. C’est la somme des histoires qui crée l’Histoire.

Les personnages ne jouent pas seulement aux historiens pour eux-mêmes, mais aspirent à graver l’Histoire pour les autres. Dans Forêts, Loup doit comprendre sa propre histoire pour pouvoir révéler celle de son ancêtre. Dans Littoral , Joséphine a parcouru le pays en récupérant les annuaires des grandes villes et en créant à la main les annuaires des villages. C’est un vrai travail de sociologue qui lui vaut la reconnaissance des gens. Elle les nomme malgré la guerre, malgré la mort. « Tu nous révèles puisque tu nous redonnes nos noms [26] » affirme que tous ces répertoires qu’elle a faits serviront aux générations futures qui voudront chercher sens et beauté au milieu des catastrophes [27] . Dans Incendie, Nawal crée un journal pour dénoncer les atrocités de la guerre. Elle a foi en l’écriture pour faire cesser le feu. MOUAWAD explique dans un entretien [28] avec les directeurs du festival d’Avignon que l’un des problèmes des guerres au Moyen-Orient c’est qu’elles n’ont pas d’Histoire, mais sont des séries de vengeances qui n’ont plus ni début ni fin (ce qu’il met aussi en mots dans les paroles d’un personnage-soldat dans Incendies). MOUAWAD est un artiste engagé même s’il ne le revendique pas. En tant que directeur du Théâtre Français du Centre des Arts d’Ottawa, il propose un programme dont le thème est « nous ne sommes pas dangereux [29] » et dans son édito il présente « L’œuvre d’art comme un geste de guerrier ».

Identité créatrice

Les personnages de ses pièces comprennent alors qu’ils ont un rôle à jouer dans le devoir de mémoire collective. Ceux de Littoral décident d’aller dans les grandes villes et de raconter aux gens leur histoire [30]. Ils agissent comme les aèdes de l’Antiquité se devant de réciter et de transmettre l’Histoire. Ils incarnent le projet artistique de MOUAWAD. La compagnie qu’il crée avec Isabelle LEBLANC, à l’occasion de ce spectacle, s’appelle le Théâtre Ô Parleur. Ce titre reflète cette volonté de dire et de crier au monde. Donc dans une mise en abyme d’énonciation – les personnages deviennent des acteurs devant des spectateurs et explicitent ainsi l’une des finalités du théâtre selon MOUAWAD. Le rôle de ce théâtre est d’ailleurs confirmé par Simone :

La bombe que je veux poser est plus terrible que la plus terrible des bombes qui a explosé dans ce pays. […] Cette bombe ne peut exploser que dans un seul lieu. Dans la tête des gens. […] On va aller raconter des histoires. Tout ce qu’ils veulent nous faire oublier, on va l’inventer, le raconter [31] !

Le rôle de ce théâtre est confirmé dans Rêves. Cette pièce fait suite à Littoral. Le personnage principal, Willem, est un jeune écrivain qui tente de rédiger un roman dans une chambre d’hôtel. Ce protagoniste est un prolongement de Wilfrid : tous deux poursuivent la même quête et sont liés par une même histoire :

L’histoire est simple : Un homme se lève de son lit Et se met en marche vers la mer [32].

La mer étant le lieu où Wilfrid aboutit dans Littoral. Willem dans Rêves voit les personnages de son roman s’échapper de ses lignes pour commenter, contredire ou dicter le texte entrain de se faire. MOUAWAD nous présente là sa conception du travail de l’écrivain et sa propre méthode de rédaction. Au travers du personnage de Willem, MOUAWDA explicite aussi les raisons de son écriture :

L’essence même de la raison qui pousse un personnage à apparaître à tel auteur plutôt qu’à tel autre est très simple : tous deux portent, au fond du cœur, la même perte ! Exactement la même ! C’est ce qu’on appelle le miracle de la création […]. Qu’un être qui n’existe pas porte la même douleur qu’un être qui existe, et alors le papier, c’est le lieu de leur rencontre, le lit où ils vont finir par baiser ensemble pour que, de leur perte, ils accouchent de la beauté qui est la leur [33].

Il y a donc dans le projet de MOUAWAD cette volonté de faire de ses personnages les témoins de l’Histoire. Et ce faisait, les personnages se créent leur identité. Faire le récit de leur vie, faire ce devoir de mémoire, raconter des faits réels et historiques leur permet d’exister et de s’affirmer. Sabbé dira par exemple : « Je suis debout et je raconte mon histoire. Je dis : je m’appelle Sabbé  [34] » Wilfrid peut à son tour parler de lui à la première personne lorsqu’il accepte de raconter l’histoire qui la conduit jusqu’à la mer. Son histoire a pour point de départ la rencontre avec le juge pour demander l’autorisation d’acheminer le corps de son père dans son pays d’origine. Ce qui n’est pas sans rappeler l’idée de RICŒUR qu’il n’y a d’identité que narrative.

Simone s’exclame :

On a notre histoire ! Un homme cherche un lieu pour enterrer le corps de son père. A travers cette histoire, chacun racontera la sienne ! Nous raconterons en redisant et en refaisant ce que nous avons dit et ce que nous avons fait. Sur les places publiques nous irons et nous raconterons notre histoire [35].

Et c’est ce qu’ils ont même déjà fait dans une ultime mise en abîme. Mise en abyme de contenu cette fois : en racontant leurs histoires, ils viennent de faire le récit de la pièce de MOUAWAD [36]. Cette pièce de MOUAWAD écrite en 1997 sera reprise et modifiée par deux fois par son auteur (notamment pour le festival d’Avignon en 2009). Elle est le premier opus de ce qu’il appelle le Quatuor du « Sang des promesses ». Les deux pièces suivantes sont construites sur le même schéma de la quête identitaire. MOUAWAD suggère que les personnages ont réussi à acquérir une identité grâce au récit qu’ils font de leur l’expérience du mal que leur a infligé l’Histoire. En effet Sélim ABOU [37] affirme que de la manière d’assumer la souffrance dépend de la reprise du cours de l’existence et la réaffirmation de l’identité. Donc cette appropriation de leur histoire par les personnages de MOUAWAD devrait aboutir à une réconciliation. Or ce nouveau statut d’écrivain qu’ils endossent afin de hurler « leur cri de colère au monde » échoue. Le monde reste sourd à leur voix. Et ainsi le Quatuor se clôt par la pièce de Ciels où un groupe de jeunes poètes s’organisent en groupe terroriste. Dans cette conclusion du Quatuor se révèle le doute de MOUAWAD quant à l’efficacité de l’écriture.

Bibliographie

Œuvres de MOUAWAD Wadji
- Rêves, Actes Sud-Papier, coll. Théâtre, 2002
- Littoral, Actes Sud-Papier, coll. Théâtre, 2009 (nouvelle édition)
- Incendies, Actes Sud-Papiers, coll. Théâtre 2009 (nouvelle édition)
- Forêts, Actes Sud-Papier, coll. Théâtre, 2006
- Ciels, Actes Sud-Papier, coll. Théâtre, 2009

Etudes et entretiens :

- GRUTMAN Rainier – ALAH GHADIE Heba, « Incendies de Wajdi MOUAWAD, les méandres de la mémoire », Neohelicon : acta comparationis Littararum Universarum 33, n°1, 2006, p 91-108.
- CLONROZIER Aurélie, Modalités du rire dans le théâtre de Wajdi MOUAWAD (Etude de : Willy Portagoras enfermé dans les toilettes et de Littoral) Mémoire de maîtrise, octobre 2005, sous la direction de Marie-Christine LESAGE
- COTÉ Jean François, l’architecture d’un marcheur - entretien avec Wajdi MOUAWAD, Leméac, 2005
- La narrativité contemporaine au Québec. 2, Le théâtre et ses nouvelles dynamiques narratives, sous la dir. de Chantal HÉBERT, Irène PERELLI-CONTOS, édition Les Presses de l’Université de Laval, 2004
- BEAUCHAMP Hélène, Les théâtres de création – Au Québec, en Acadie et au Canada Français, vlb éditeur, 2005
- LENNE Lise, « Entretien avec Wajdi MOUAWAD », Agôn [En ligne], Entretiens et documents, mis à jour le : 21/10/2008, URL : http://agon.ens-lsh.fr/index.php?id=290.
- PIRANDELLO Luigi « Comment et pourquoi j’ai écrit six personnages en quête d’auteur ». La Revue de Paris juillet – août, 1925
- ABOU Sélim, De l’identité et du sens – La mondialisation de l’angoisse identitaire et sa signification plurielle, Perrin/Presse Universitaire de Saint Joseph, 2009

[1] Définitions de Lucien Dällenbach, Le récit spéculaire –Essai sur la mise en abyme, coll. Poétique, éd. du Seuil, 1977

[2] Wajdi MOUAWAD est né en 1968 au Liban qu’il fuit avec sa famille à l’âge de 6 ou 8 ans pour la France – où il abandonnera sa langue maternelle pour le français – puis pour le Canada où il rencontrera le théâtre. En 1991, il obtient son diplôme à l’Ecole nationale de théâtre du Canada où il a étudié les arts du spectacle. Il codirige aussitôt avec la comédienne Isabelle LEBLANC sa première compagnie, Théâtre Ô Parleur. En 2005, il crée les compagnies de création Abé Carré Cé Carré avec Emmanuel SCHWARTZ au Québec et la compagnie Au Carré de l’Hypoténuse en France. Il fait à la fois des mises en scène et des créations. Rêves en est la première. Treize autres pièces, toutes publiées, suivront ainsi qu’un roman intitulé Visage retrouvé. Avec sa compagnie française, il a été artiste associé à l’espace MALRAUX, scène nationale, de Chambéry pour la saison 2007- 2008. Et en 2009 il a été l’artiste associé du festival d’Avignon. En 2011, il œuvre sur une création Temps et sur le « projet Sophocle » (voir note v.).

[3] Direction artistique du Théâtre de Quat’ Sous à Montréal pour quatre saisons, à partir de 2000 et Direction artistique du Théâtre français du Centre national des Arts d’Ottawa pour quatre saisons à partir de 2008

[4] Les acteurs qu’il dirige doivent avoir l’intonation de la langue arabe, réciter les phrases d’un seul souffle explique-t-il dans : Lise LENNE, « Entretien avec Wajdi MOUAWAD », Agôn [En ligne], Entretiens et documents, mis à jour le : 21/10/2008, URL : http://agon.ens-lsh.fr/index.php?id=290.

[5] Jean François COTÉ, l’architecture d’un marcheur - entretien avec Wajdi MOUAWAD, Leméac, 2005.

[6] Le « projet Sophocle » fédère une équipe artistique franco-québécoise autour de la création en cinq années des sept tragédies de Sophocle qui nous sont parvenues dans leur intégralité́ : Ajax, Antigone, Œdipe roi, Electre, Les Trachiniennes, Philoctète, Œdipe à Colone. Jusqu’alors intimement nourri par les textes grecs pour ses propres spectacles, Wajdi MOUAWAD remonte ici à la source.

[7] Littoral a été créée en 1997, par la compagnie Ô Parleur avec Isabelle LEBLANC et une seconde version sera présentée en 2009 à l’occasion de l’aboutissement du Quatuor : Le sang des promesses. Ce quatuor est composé de Littoral, Incendies, Forêts et Ciels.

[8] Wajdi MOUAWAD, Littoral, Actes Sud-Papier, coll. « Théâtre »,2009 p 6-7

[9] Michel TREMBLAY, A toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Leméac, 1971.

[10] Wajdi MOUAWAD, Littoral, Actes Sud-Papier, coll. « Théâtre »,2009 p 11

[11] Cette image est récurrente lorsque MOUAWAD parle de la manière dont il élabore ses textes, elle se trouve notamment dans Rencontre avec Wajdi MOUAWAD, Service commun audiovisuel (SCAV) Université Marc BLOCH Tournage et montage : Christophe CERDAN et Claude EURAR. 2009 – enregistrée le 3 mars 2005, Strasbourg.

[12] Cette référence à PIRANDELLO prend tout son sens quand on sait que Wajdi MOUAWAD a monté Six personnages en quête d’auteur en 2001.

[13] in l’article de la Revus de Paris, p.333

[14] Wajdi MOUAWAD, Littoral, Actes Sud-Papier, coll. « Théâtre »,2009 p22

[15] Idem, p.25

[16] Idem, p. 13

[17] Idem, p. 90

[18] Idem, p.37

[19] Idem, p.64

[20] Idem, p. 22

[21] Idem, p.13

[22] Ce procédé est aussi celui d’Œdipe dans la pièce de Sophocle. MOUAWAD est attaché à cet auteur. Il a fait une mise en scène d’Œdipe Roi (dans une traduction de Jacques LACARRIÈRE en 1998 au Théâtre Denise PELLETIER.) Les personnages de ces deux auteurs ont ceci de commun : à vouloir enquêter sur des causes extérieures à eux-mêmes, ils se retrouvent finalement rattrapés par leur propre histoire.

[23] Grutman RAINIER – Alah GHADIE HEBA, « Incendies de Wajdi MOUAWAD, les méandres de la mémoire » Neohelicon : acta comparationis Littararum Universarum 33, n°1 (2006) p 91-108.

[24] Wajdi MOUAWAD, Littoral..., op.cit., p50

[25] Idem, p.67

[26] Idem, p. 86

[27] Idem, p. 85

[28] Wajdi MOUAWAD, Hortense ARCHAMBAULT et Vincent BAUDRILLER, Voyage pour le festival d’Avignon, P.O.L

[29] ce qui est à la fois ironique et plein de scepticisme. MOUAWAD tend vers un art qui réveillerait les consciences et donc « serait dangereux » et en même temps lui-même ne semble plus avoir foi en la capacité de l’art de changer le monde. Ce que nous tentons de démontrer dans notre thèse.

[30] Wajdi MOUAWAD, Littoral..., op.cit., p.69

[31] Idem, p.62

[32] Idem, p.20

[33] Idem, p.44

[34] Idem, p.77

[35] Idem, p.87

[36] Les personnages tiennent une grande place dans l’aspect narratif de la pièce. Ils se font eux-mêmes personnages-narrateurs de la pièce. Sur cette question de la narrativité, se référer à La narrativité contemporaine au Québec. 2, Le théâtre et ses nouvelles dynamiques narratives, sous la dir. de Chantal HÉBERT, Irène PERELLI-CONTOS, édition Les Presses de l’Université de Laval, 2004.

[37] Sélim ABOU, De l’identité et du sens – La mondialisation de l’angoisse identitaire et sa signification plurielle, Perrin/Presse Universitaire de Saint Joseph, 2009

 

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