Introduction


Les recherches sur la connaissance approfondie de la richesse culturelle du bassin méditerranéen et la construction de son identité sont toujours restées au centre des préoccupations de la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier. Depuis des années, elles n’ont cessé d’augmenter et de s’ouvrir à l’ensemble des disciplines des Sciences Humaines. Dans l’optique d’apporter une contribution significative et révélatrice de ce panorama, l’École Doctorale 58 de l’Université Paul-Valéry, à travers le comité des doctorants de troisième année, a organisé les 16 et 17 juin 2011 un colloque intitulé Histoire et imaginaire dans la construction des identités en Europe et dans le bassin méditerranéen. En effet, comme tout procédé naturel, la mobilité des humains, leurs contacts, leurs échanges et leurs chocs culturels, ont généré des processus identitaires au cœur desquels l’Histoire et l’imaginaire entrent à la fois en interaction et en opposition. Le comité organisateur a ainsi choisi d’orienter sa réflexion autour de trois axes majeurs : le rôle de l’Histoire, les représentations et processus identitaires, et la sémiotique des discours identitaires.

La définition d’une identité quelle qu’elle soit et qu’elle s’applique à une échelle individuelle ou collective convoque presque inévitablement le concept d’« histoire ». Personnelle ou familiale, commune ou fédératrice, l’identité, à partir des faits tirés d’un espace dans lequel convergent la mémoire collective, l’écriture des faits réels passés et autres façons de modeler les images du passé, constitue le plus souvent un lieu de rencontre, mais aussi parfois, un rejet de ce qui est extérieur. Et, lorsque ce discours historique se déploie, il sert de fondation aux élites dans la construction de leurs nations.

L’article d’Angelo MORABITO sur Les historiens français du XIXe siècle face au « Risorgimento » : regards sur l’autre et discours sur soi aux temps de l’affirmation des identités nationales (1848-1914) représente à cet effet un bon exemple. Le phénomène d’affirmation de l’identité nationale italienne qui aboutit à l’unité de la péninsule suscita en France une littérature abondante. Le discours des élites françaises sur l’Histoire du Risorgimento fut dès cet instant perçu comme une réponse aux nécessités politiques de la nation française et l’Italie, comme un laboratoire politique pouvant donner des enseignements précieux à une France cherchant à stabiliser son propre système institutionnel.

S’il est vrai que le parallèle voire, l’analogie entre deux pays, a porté ses fruits dans la construction historiographique de certaines nations du bassin méditerranéen, l’Histoire conserve un rôle fondamental en matière d’identité. Modelée par le politique, associée aux circonstances socio-économiques et à la culture régionale afin d’obtenir l’adhésion des classes populaires, elle se convertit en véritable pièce maîtresse dans la construction d’une identité qui elle-même sera utilisée comme vecteur de modernisation et de développement d’un territoire. Conscient de cela, Mexcin ÉBANE, dans sa contribution sur La construction des identités dans des Communautés Autonomes sans nationalité en Espagne : l’exemple de l’Andalousie démontre comment le désengagement de l’État libéral espagnol en Andalousie a engendré la construction d’une identité alternative dans une région frappée par une dégradation continuelle des conditions de vie de sa population. À partir d’une Histoire reconstruite et d’une culture politisée, la revendication identitaire andalouse a dérivé en un nationalisme qui, jusqu’à nos jours, favorise le développement de l’Andalousie.

Au-delà de sa constitution, l’affirmation de l’identité nationale va par ailleurs justifier les politiques de défense d’intérêts nationaux appliquées dans un contexte interétatique. Mais comment la défense des éléments constitutifs d’une identité nationale peut-elle peser sur la politique extérieure d’un État ? Niaz PERNON, à travers son article sur L’Identité britannique et politique étrangère : l’exemple de la crise de Berlin 1948-49 répond à cette interrogation en montrant que le rôle joué par la Grande-Bretagne durant la crise de Berlin reflétait avant tout la défense de ses intérêts. En effet, pour faire face à la rupture avec un statu quo et à la remise en cause d’un état d’équilibre dues à un nouvel ordre mondial, l’État britannique, dans une atmosphère d’inquiétude et de rivalités avec les Russes mais également avec les Américains, devait prendre des décisions pour revendiquer en partie le monopole de l’action internationale. La crise de Berlin a été de ce fait significative, car elle permet de voir la manière dont les protagonistes britanniques ont promu la position internationale de leur pays, à un moment clé de l’Histoire.

Dans ce contexte plus global, l’influence des cultures européennes dans la construction identitaire des mondes non méditerranéens doit également être prise en compte. En effet, les acteurs internationaux, et notamment les Français, dans la défense de leurs territoires ont directement influencé les constructions identitaires des colonies ; occasionnant ainsi une double opération de différenciation et de singularisation identitaire des populations de ces territoires. Car, quels que soient la forme, la nature et le type d’échange opéré, le contact, le choc avec autrui ne peut se réaliser sans laisser de trace. C’est dans ce sens que l’article de Jean Hérald LEGAGNEUR, Culture européenne et construction identitaire en Haïti : filiation historique et différence anthropologique des pratiques et des représentations, analyse l’influence de la culture française dans les différentes étapes du processus de construction identitaire en Haïti qui se situe au croisement des reliques autochtones et de l’influence africaine. « Les Haïtiens, dit l’auteur, ont affirmé leur identité en réalisant une sorte de brassage entre des valeurs antagoniques qui est la synthèse d’une sorte de « sensibilité noire » allié à une « logique blanche » ».

Ainsi, si l’identité peut se définir en partie par une histoire et par des évènements fondateurs, elle peut également s’appuyer sur un pan plus abstrait et symbolique, autour duquel s’articulent des représentations et un imaginaire collectif dont il est parfois difficile de cerner la portée. Dans cette perspective, le rôle des mythes, allégories, symboles et autres formes ou figures doit être considéré. Quelles sont leurs interactions avec l’Histoire ? Comment les représentations et l’imaginaire consolident-ils alors les processus identitaires effectifs ?

Cette interrogation trouve une réponse dans le travail de Marianne FREYSSINET consacré à Anne de RULMAN (1582-1632) et l’ère des antiquaires : la quête du passé ou l’élaboration d’une identité « française ». En effet, dans son analyse, l’auteur détaille comment les antiquaires, plus spécifiquement Anne de RULMAN, à travers l’étymologie des noms de villes et le recensement des vestiges du passé, élabore une filiation entre l’Antiquité gréco-romaine et le royaume de France. En s’appuyant sur cette filiation et sur un imaginaire propre à l’ère des antiquaires, RULMAN s’empare de la construction historiographique d’un territoire qui dépasse, déjà au début du XVIIe siècle, la simple dimension régionale. Pour Marianne FREYSSINET, « dans un cas comme celui de RULMAN, (…) l’élaboration de l’identité ne se contente pas d’images et de faits fondateurs, mais tend à dresser un modèle fédérateur, où se mêlent légendes, vestiges de puissance et personnages illustres ».

Enfin, outre l’Histoire et l’imaginaire, les processus identitaires ne sauraient être étudiés sans tenir compte du rôle du langage : un élément moteur qui permet aux individus de se définir et de reconnaître leur identité. En se fondant sur un héritage intellectuel et culturel, les hommes conceptualisent diverses formes expressives et mettent en relief de nouvelles manières de saisir et de représenter le monde et de « faire parler » leur identité. Dans cette dynamique, et en se focalisant sur le cas de la Sicile, Julie SAGARDOY, dans Sicilianisme, sicilitude, sicilianité ou l’histoire d’un lexique identitaire démontre l’implication de la littérature sicilienne dans le processus de construction identitaire de l’Italie entamé depuis son unification en 1860. Outre sa contribution au prestige de la littérature italienne, l’auteur montre les moyens mis en œuvre par les auteurs siciliens aussi bien dans l’élaboration de représentations symboliques, que dans la sélection de traits de caractère « typiquement siciliens » ou encore dans la réécriture de l’Histoire de la Sicile. Un système de récupération qui a mené à la création d’un lexique identitaire, comprenant des termes tels que « sicilianisme », « sicilitude », « sicilianité », et qui « s’est tâché de caractériser et de singulariser la condition insulaire tout en enrichissant le discours identitaire engagé en Sicile depuis l’unité de l’Italie ».

De leurs côtés, Salah AMEZIANE et Isabelle PATROIX témoignent à travers leurs travaux respectifs consacrés au roman algérien de langue française et aux écrits du libano-québécois Wadji MOUAWAD, que la littérature du monde méditerranéen est empreinte de la question identitaire. En effet, le roman algérien de langue française apparu au tournant des années 1920, fait preuve d’une pérennité qui révèle « l’ancrage de cette évolution identitaire d’ordre culturel » en Algérie. Dépassant le simple cadre national, « cette expérience littéraire algérienne nous renseigne d’une part, sur son « intervention compensatrice » ou révélatrice en situations historico-politiques intéressantes, et d’autre part, sur la fonction éminente de la littérature : comprendre et rapprocher les hommes  » explique Salah AMEZIANE. Pour sa part, Isabelle PATROIX met en avant la quête de l’identité qui parcourt tout le travail du dramaturge francophone qu’est Wadji MOUAWAD, ou comment le personnage, soit l’Homme, se construit face à l’Histoire. Une mise en abyme constante entre l’histoire dramatique de la pièce confrontée à l’Histoire et au sein de laquelle les personnages de MOUAWAD se créent leur identité : « faire le récit de leur vie, faire ce devoir de mémoire, raconter des faits réels et historiques leur permet d’exister et de s’affirmer » déclare ainsi Isabelle PATROIX.

Chacun de ces travaux, présenté ici de manière laconique, et regroupé au sein de ces Actes de Colloque, met en évidence la place incontournable que revêt l’Histoire, les représentations et les discours sémiotiques dans la construction des identités en Europe, dans le bassin Méditerranéen ainsi que dans le monde non méditerranéen. Ils visent par la même occasion à élargir la vision sur les théories et les politiques de construction ou de mise en éveil des consciences collectives, tout en rappelant l’articulation quasi constante entre Histoire et imaginaire au sein de ces processus.

La tenue de ce colloque de jeunes chercheurs consacré à l’étude de la construction des identités en Europe et dans le bassin méditerranéen n’aurait pu avoir lieu sans l’aide et le concours de plusieurs instances et personnes.

Tout d’abord, le comité d’organisation tient à adresser ses remerciements à la Région Languedoc-Roussillon, aux laboratoires de recherche LLACS (Langues, Littérature, Arts et Cultures des Suds), CRISES (Centre de Recherche Interdisciplinaire en Sciences humaines et Sociales) et IRIEC (Institut de Recherche Intersite Étude culturelles), partenaires financiers dont la contribution fut indispensable à l’organisation et à la bonne tenue de notre manifestation. Nous remercions conjointement l’École doctorale 58 « Langues, Littératures, Cultures, Civilisations » et tout son personnel, qui chaque année permettent aux jeunes chercheurs et doctorants de se rassembler, de présenter leurs travaux et de se prêter aux exercices universitaires essentiels à leur formation et à la bonne poursuite de leur carrière. À ce titre, nous remercions Madame Anne FRAISSE, présidente de l’Université Paul-Valéry Montpellier III, ainsi que Monsieur Patrick GILLI, vice-président du Conseil Scientifique, dont la présence fut particulièrement appréciée. Enfin, nous tenons à remercier la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier qui nous a également soutenu et qui nous permet aujourd’hui cette mise en ligne des Actes du colloque. Nous ne saurions oublier la précieuse participation de Mesdames GONZALEZ-RAYMOND, MERCHIERS et VIENNE-GUERRIN, ainsi que celle de Messieurs DUGAS et SIOUFFI qui tous ont accepté de présider nos séances, conférant ainsi une caution intellectuelle et universitaire à chaque intervention.

Grâce à sa conférence inaugurale intitulée Les fabrications nationales : États, identités, sociétés, Monsieur MARTEL a ouvert notre colloque en nous offrant son brillant regard sur ces questions. Nous lui adressons tous nos remerciements pour cette entrée en matière qui ne pouvait s’effectuer sous de meilleurs auspices.

La mise en ligne des actes de colloque nécessitant toujours de nombreux moyens, nous remercions Monsieur PANDOLFI, Directeur de la MSH de Montpellier, et Monsieur Florian PASCUAL, son responsable administratif et informatique qui tous deux, n’ont ménagé aucun effort pour faciliter toutes nos démarches en vue de la publication.

Par ailleurs, afin de garantir la valeur de ces Actes de colloque, nous avons fait le choix de constituer un comité de lecture auquel tous les articles ont été soumis. L’attention, la patience, et le regard de spécialistes qu’ont porté tous ses membres sur les différents écrits étaient indispensables à cet effet. Nous remercions solennellement chacun de ses membres, Mesdames et Messieurs MERCHIERS, VIENNE-GUERRIN, BELMONTE, CARMINATI, MISRAHI-BARAK, FELICI, DUGAS, SIOUFFI et MANGEON, tous professeurs à l’Université Paul-Valéry Montpellier III.

Enfin, nous tenons à exprimer toute notre reconnaissance à Monsieur Jean-Michel GANTEAU, directeur de l’École Doctorale 58, dont la disponibilité, la bienveillance, et l’engagement dans l’organisation du colloque ont été sans faille. Sans son implication, cette manifestation et la publication de ces actes n’auraient pu être possibles.

Le Comité Organisateur : Marianne FREYSSINET & Mexcin ÉBANE

 

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