Construction des identités dans des Communautés Autonomes sans nationalité en Espagne : l’exemple de l’Andalousie

Par Ébane Mexcin, Langues, Littératures, Arts et Cultures des Suds (LLACS-E.A. 4582), Université Paul-Valéry Montpellier III

Résumé : En Espagne, le mouvement de revendication identitaire andalou qui émergea vers la fin du XIXe et au début du XXe siècle fut une réaction provoquée par les dysfonctionnements dans la construction de l’État-nation et son indifférence face aux problèmes socioéconomiques qui terrassèrent l’Andalousie durant le XIXe siècle. La nécessité d’égalité juridique entre toutes les classes sociales de cette région et l’amélioration des conditions de vie et de travail du prolétariat non seulement fit émerger au sein de la petite bourgeoisie une remise en cause du rôle et de la raison d’être de l’État, mais aussi la construction d’une identité alternative à celle de l’État, fondée principalement sur des éléments culturels, sociaux et économiques qui caractérisaient la société andalouse du XIXe siècle. Ce travail se propose d’analyser l’émergence, la construction et la consolidation de l’identité andalouse dans un contexte de construction de l’État-nation espagnol.

Mots-clés : identité andalouse, andalousisme, nation, autonomie, Espagne.


Introduction

Dans le débat public et politique de l’Espagne des Autonomies, la question nationale s’est toujours posée avec acuité. En effet, des interrogations sur la définition et la conception de la nation espagnole, sur sa construction et sur sa composition comme une nation unitaire ou comme un État plurinational n’ont cessé de ressurgir durant le XXe siècle [1]. Le désaccord sur la conception de la nation trouve son origine dans conflit latent opposant pouvoir central nationalismes périphériques au cours du XIXe siècle et auquel la politique de la Restauration bourbonienne, dès 1874, servit de catalyseur. La Constitución española, dans son article 2, reflète l’expression parfaite de ce manque de clarté :

La Constitución se fundamenta en la indisoluble unidad de la Nación española, patria común e indivisible de todos los españoles, y reconoce y garantiza el derecho a la autonomía de las nacionalidades y regiones que la integran y la solidaridad entre todas ellas [2]

La nation, ce terme employé durant des époques, avait acquis une connotation particulière à partir de la Révolution Française. Effectivement, si au Moyen Âge, ce terme d’origine latine provenant de « natio » s’appliquait à un groupe d’individus nés sur un territoire déterminé et qui, à partir de leurs relations générées historiquement par leur langue, leur culture, leur religion, étaient conscients de leur cohérence, de leur unité et de leurs intérêts particuliers, à partir de 1789, il va définir un ensemble de personnes pourvues de droits et de devoirs au sein d’une communauté politique. Ainsi, la nation passa d’une conception purement territoriale et culturelle à une conception juridico-politique qui inspira les différents mouvements révolutionnaires identitaires enregistrés depuis le XIXe siècle en Europe en général, donc en Espagne.

En effet, non seulement les dysfonctionnements du processus de construction de l’État-nation de ce pays occasionnèrent au XIXe siècle l’émergence des différentes tendances du nationalisme, mais aussi polarisèrent la société à travers la consolidation du pouvoir économique et politique de la bourgeoisie et la prostration du prolétariat. L’Andalousie en offrait une illustration parfaite. Cette région, fondamentalement agricole, vit émerger en son sein un mouvement de revendication identitaire dû à la démission de l’État face à la pauvreté et à la question agraire qui engendraient de profonds conflits entre les ouvriers et les paysans abandonnés à leur sort, et les latifundistes soutenus par la classe politique supérieure andalouse installée à Madrid, rouages du pouvoir central. Confrontés au désengagement de l’État, et excédés par la dégradation continuelle de leurs conditions de vie, des journaliers et des paysans andalous initièrent des mouvements de revendication qui, à l’origine, étaient spontanés et d’inspiration anarchistes, mais par la suite, dérivèrent vers un nationalisme qui mit au centre de ses discours les facteurs socioéconomiques de cette région.

Cette étude sur la construction des identités dans les Communautés Autonomes sans nationalité en Espagne, à l’instar de l’Andalousie, a pour objectif de montrer comment les caractéristiques qui singularisent la nationalité de cette Communauté se sont forgées et consolidées depuis le dernier quart du XIXe siècle. Pour ce faire, après un rappel rapide de l’influence du processus de construction de l’État-nation espagnol dans l’émergence de l’identité alternative en Andalousie durant le XIXe siècle, notre analyse mettra un accent particulier sur le développement et la consolidation de cette identité andalouse, avant de se conclure sur sa reconnaissance institutionnelle par l’État espagnol à travers la Constitution de 1978 et à travers l’approbation du Statut d’Autonomie de l’Andalousie en 1981.

A- Influence du processus de construction de l’Etat libéral espagnol dans l’émergence d’une identité alternative en Andalousie

La construction de l’État-nation espagnol dont les idées révolutionnaires s’inspiraient de la Révolution Française de 1789 s’articulait autour d’un État centralisé. Cependant, dans le processus de construction de ce type d’État, lorsque l’objectif d’unir, de coordonner et de consolider une société s’assimile à la centralisation du pouvoir, cela conduit nécessairement à privilégier le centre au détriment de la périphérie. La réforme libérale de l’État espagnol entreprise à partir de 1812 fut faite dans cette optique de concentration du pouvoir et d’unification des différentes institutions autour du centre castillan initié par les Bourbons durant le XVIIIe siècle. En effet, avec l’arrivée de Philippe V au pouvoir, dans l’optique de punir la rébellion organisée par les territoires qui soutinrent l’Archiduc d’Autriche Charles durant la guerre de succession, le régime centralisé fut instauré en Espagne en application du décret de Nueva Planta du 29 juin 1707 :

…he juzgado por conveniente (así por esto como por mi deseo de todos mis reynos de España a la uniformidad de unas mismas leyes, usos y costumbres y tribunales gobernándose igualmente todos por las leyes de Castilla tan loables y plausibles en todo el Universo) abolir y derogar enteramente, como desde luego por abolidos y derogados, todos los referidos fueros, privilegios, prácticas y costumbres hasta aquí observadas en los referidos reynos de Aragón y Valencia ; siendo mi voluntad, que estos se reduzcan a las leyes de Castilla y al uso, práctica, y forma de gobierno que tiene y ha tenido en ella y en sus tribunales sin diferencia alguna de nada ;… [3]

Outre l’évidente différence entre le contexte de promulgation de ce décret et celui de l’Espagne libérale, un fait reste marquant dans ce document : il constitua une preuve extraordinaire de la culture réformiste et centraliste non seulement du XVIIIe siècle, mais également de la construction de l’État libéral espagnol. En effet, si le centralisme fut imposé par Philippe V pour homogénéiser la politique de sa monarchie, celui-ci par contre fut conçu par les libéraux comme un contrepoids aux désordres et à l’insécurité politique engendrés par la lutte contre l’absolutisme entre 1814 et 1833 et à la question de la succession au trône après la mort de Ferdinand VII qui entraîna plusieurs guerres civiles [4]. Ainsi, la centralisation de l’appareil étatique, modèle procédant de l’Ancien Régime, fut préconisée par des libéraux modérés comme moyen non seulement d’asseoir leur pouvoir, mais également de mieux articuler et consolider cet État moderne en construction. Dans cette optique, Manuel COLMEIRO, en 1850, dans Derecho administrativo español, atteste que :

La centralización administrativa es la concentración en el poder ejecutivo de cuantas fuerzas son necesarias para dirigir los intereses comunes de una manera uniforme. La centralización es la unidad en la nación y en el poder, ó la unidad en el territorio, en la legislación y en el gobierno [5].

Eu égard à cette conception de la construction de l’État, il ne fait pas l’ombre d’un doute que durant le XIXe siècle et surtout à partir de 1845, les lois qui étaient en vigueur répondaient clairement à la volonté centralisatrice, à la dépendance de la hiérarchie, et au refus d’une meilleure considération et de l’intégration des singularités régionales dans le processus de construction de l’État unitaire. Cette attitude de l’État fit émerger des mouvements de revendication nationale au sein de certaines régions industrialisées et à prédisposition ethnique et politique comme la Catalogne et le Pays basque.

Contrairement à ces régions, en Andalousie, les mouvements de revendication étaient plutôt la résultante du désengagement de l’État face à la profonde crise socioéconomique qui secouait cette région. Spontanés et enclins à l’anarchisme, ces mouvements coïncidaient avec des conjonctures sociales et de crises économiques. Ils ne correspondaient pas aux soulèvements de classes dont le but ultime était de s’opposer à un quelconque projet de loi ou à une mise à l’écart du pouvoir central comme c’était le cas au Pays basque et en Catalogne.

En effet, rappelons que dès le début du XIXe siècle, l’Espagne se confronta à de multiples crises : d’abord, elle dut lutter pour son indépendance en affrontant les troupes napoléoniennes dès 1808, ensuite, elle fit face aux guerres d’indépendance qui explosaient dans ses possessions coloniales en Amérique Latine dès 1810, enfin, elle fut dévastée par des luttes pour la succession au trône après le décès de Ferdinand VII en 1833. Dans cette agonie profonde, le pays avait grand besoin de sources de financement auquel le rendement de l’activité économique, essentiellement agricole, ne répondait pas car, la majeure partie des terres arables étaient détenues par les municipalités ou par le Clergé qui ne les exploitaient que très peu. Pour pallier le problème financier de l’État, le désamortissement fut l’une des mesures fortes et urgentes adoptées. Il consistait, bien entendu, à saisir la majeure partie des terres et des biens du Clergé et des municipalités afin de les revendre aux enchères.

En Andalousie, cette mesure censée répondre aux urgences financières immédiates des caisses publiques eut un cortège de conséquences socioéconomiques singulièrement néfastes sur les plus défavorisés. D’abord elle constitua une véritable révolution dont bénéficièrent la grande bourgeoisie andalouse et bon nombre de personnes vivant hors de cette région qui en achetèrent des lors des ventes aux enchères. Ensuite, elle créa un néo-latifundisme [6] et la ruine des municipalités andalouses car, cette opération consistait à arracher les biens des mains mortes des municipalités et du clergé pour les remettre entre des mains individuelles afin d’intensifier leur exploitation. Enfin, le désamortissement engendra la prostration du prolétariat qui devait désormais accepter les conditions imposées par les nouveaux propriétaires terriens avides de rentabiliser leurs acquis au détriment des conditions de vie et de travail des ouvriers et des paysans. Leur existence était dorénavant exposée aux conséquences du libéralisme à outrance qui donnait plein pouvoir à leurs nouveaux patrons qui n’avaient qu’un objectif, exploiter au maximum leurs acquis :

« Los trabajadores estamos esclavizados desde las cinco de la mañana hasta horas avanzadas de la noche (…) se trabaja a veces hasta dieciocho horas diarias por 8 reales de jornal. » (…) « Cuando veo que somos una colectividad de esclavos que nos arrastramos por esta miserable piedra, y al toque de una campana nos metemos más bien en mazmorras que en talleres, o bien salimos de éstos para descansar en mezquinos jergones, no puedo menos que sentir indignación. » [7]

Cela revient à dire que, tous secteurs d’activités confondus, le désamortissement et le système capitaliste asservirent de plus en plus les travailleurs. Devant cette réalité sociale conflictuelle et explosive, et sous le regard complice du pouvoir central qui, de par son immobilisme approuvait cet état de fait en refusant de réguler le nouveau système économique et d’établir une justice sociale qui apaiserait la scandaleuse situation du prolétaire, l’Andalousie, dès la première moitié du XIXe siècle, enregistra continuellement des crises qui opposaient la bourgeoisie au prolétariat. Bref, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, l’Andalousie se trouvait dans une situation chaotique : d’abord, sur le plan politique et économique, elle était périphérisée par le double phénomène de la construction de l’État-nation qui se développait parallèlement au système capitaliste durant le XIXe siècle ; ensuite, sur le plan social, elle se caractérisait par la polarisation des classes et par des conflits d’une rare intensité ; enfin, sur le plan politique, on assista à l’apparition du mouvement de revendication identitaire andalou.

B- Émergence et développement de l’identité andalouse

Le mouvement de revendication périphérique andalou émergea durant le dernier quart du XIXe siècle dans un contexte de création et de construction des identités alternatives issues du dysfonctionnement du processus de construction de l’État libéral espagnol. En effet, le XIXe siècle espagnol fut, on le sait, marqué par des crises politiques, le manque de ressources financières de l’État ainsi que le manque d’instruction de la population, l’enseignement confié à l’Église et limité aux classes sociales aisées, des soulèvements populaires dus à l’asphyxiante condition de vie qu’imposait la bourgeoisie aux plus défavorisés. La conjonction de cet ensemble de facteurs constitua un véritable obstacle à la pénétration et à la consolidation de l’État-nation en Espagne en général et en Andalousie en particulier, occasionnant ainsi la difficile reconnaissance de l’identité nationale espagnole en construction de même que l’enracinement du sentiment national au niveau régional.

Pour une meilleure appréhension du développement de ce mouvement, il est indispensable de trouver des réponses convaincantes à un certains nombre d’interrogations. Comment, pourquoi et par qui la singularité culturelle de l’Andalousie fut-elle politisée ? Comment passa t-elle d’un sentiment régional à la revendication de l’existence d’une identité différente de celle proposée par l’État ? Les élaborations méthodologiques et théoriques de Hroch MIROSLAV [8], spécialiste des mouvements nationaux en Europe durant le XIXe et XXe siècles, à ce propos constituent pour nous des éléments d’une importance capitale pouvant nous aider à trouver des réponses à ces interrogations. En effet, elles nous permettent d’apprécier le caractère différentiel avec lequel les élites d’une communauté déterminée assument leurs idées nationalistes. En d’autres termes, l’analyse du processus de construction identitaire doit partir du critère selon lequel ces idées sont promues par un groupe d’individus qui se charge de les diffuser dans un contexte de construction de projet nationaliste -conçu ici comme l’interaction entre leur projet culturel et leur projet politique- qui constitue leur base de légitimité. À partir de ce point de vue, les idées nationalistes, diffusées de façon graduelle dans la communauté ou dans la région, se transforment en mouvement social porteur d’un nouveau modèle d’historicité.

Les recherches de Hroch MIROSLAV étaient principalement axées sur l’expérience des peuples européens, en l’occurrence les Tchèques, les Lituaniens, les Slovaques, etc. Elles mettaient en évidence la forte influence du passé exprimé par le canal des traditions, des mythes, de la langue et du folklore de divers groupes ethniques, et, dans une moindre mesure, l’influence d’un système éducatif nationaliste qui avait la double fonction de consolider la communauté imagée [9] par le projet nationaliste tout en diffusant les éléments de construction de la conscience nationale à travers un passé commun reconstruit par une historiographie de type nationaliste.

La notion de gradualité amena par ailleurs Hroch MIROSLAV à établir un ensemble de phases qui, à son avis, structure le processus de construction de la nation. La première phase est appelée period of scolary interes, la seconde, period of patriotic agitation et la troisième, rise of a mass national movement. La phase A, allant de 1868 à 1907, représente la découverte, ou encore mieux, la redécouverte d’une tradition populaire qui regroupe, comme nous l’avons signalé antérieurement, les habitudes ou la tradition, les mythes et la langue qui sont transformés en sentiment d’unité, de cohésion et même de bouclier national contre l’extérieur qui est, dans le cas de l’Andalousie, non pas l’Espagne [10], mais le cacique et le latifundiste, soutenus par l’État libéral et vecteurs de l’état de pauvreté, du sous développement et de la détérioration des conditions de vie la population andalouse. Dans le développement de la dynamique nationaliste en Andalousie, cette phase correspondrait à la période allant des antécédents de l’andalousisme à sa période culturaliste. La phase B en revanche constitue la période d’apparition d’un ensemble d’acteurs sociaux ou d’élites politiques ayant pour objectif principal la diffusion de l’idée nationaliste. Elle équivaudrait à l’évolution de l’andalousisme partant de sa période régionaliste jusqu’au soulèvement militaire du 18 juillet 1936. La phase C, enfin, représente la diffusion de cette idée dans les différentes classes de la société afin de bénéficier d’un soutien général qui constituerait la base de légitimité d’un nouvel ordre politique. Celle-ci correspondrait au nouvel andalousisme qui émergea après le décès du général FRANCO en 1975. Ces différentes phases du développement du nationalisme andalou nous aident à trouver des réponses aux questions posées antérieurement.

En effet, l’Andalousie, souvenons-nous, était une région marginalisée par un État central démissionnaire et indifférent aux troubles et aux préoccupations socioéconomiques qui la tenaillaient et la polarisaient entre grande bourgeoisie et prolétariat. Face à cette situation alarmante, des élites créèrent un mouvement de revendication qui reposait sur la conscience collective des Andalous et dont l’objectif était de sortir l’Andalousie de sa misère politique, économique et culturelle et la mettre sur un pied d’égalité avec les régions industrialisées de l’Espagne. Manuel GONZALEZ DE MOLINA aborde le sujet de ce manque de personnalité andalouse explicite historiquement reconnu en attestant que :

…por aquellos años, lo que hoy es Andalucía no tuviera especificidad, sino que en el terreno de la objetividad su existencia tuvo lugar mediante una paulatina definición. Subjetivamente, los andaluces no tenían conciencia de esa personalidad. Andalucía se encontraba, bien es verdad, en una situación desfavorable : la ausencia de lengua e instituciones propias y la implementación de una política « desnacionalizadora » por parte de la oligarquía agraria implicó el triunfo del proceso de « National-Building » en Andalucía [11].

Dans le lent processus de construction de la conscience collective andalouse, les intellectuels jouèrent un rôle prépondérant. Réné RÉMOND déclare qu’ils ont une acception singulière de la vie politique, et leur place y est sans rapport avec leur importance numérique [12]. En Andalousie, l’apport des intellectuels, malgré leur nombre réduit, s’avéra aussi d’une importance capitale dans la construction de la spécificité de l’être andalou. Et, comme l’atteste Anne-Marie THIESSE à propos de la construction de l’identité d’un peuple, «  la véritable naissance d’une nation, c’est le moment où une poignée d’individus déclare qu’elle existe et entreprend de le prouver  » [13].

En adaptant maintenant le schéma de la construction identitaire proposé par Hroch MIROSLAV au processus de construction de l’identité andalouse, nous pouvons en situer la première phase après la révolution de 1868, moment où un groupe d’intellectuels, principalement folkloristes et anthropologues, commença à se préoccuper de la formation d’une conscience collective andalouse. De ce groupe, se démarquèrent les principaux promoteurs du mouvement folkloriste andalou Mario MENDEZ BEJARANO et Antonio MACHADO Y ALVAREZ dont le père, Antonio MACHADO NUÑEZ, créa en 1871 la Sociedad Antropológica Sevillana. A celle-ci s’ajoutèrent entre autres des sociétés de Folklore Andaluz en 1881, du Folklore Bético-Extremeño en 1883 et la création de la Biblioteca de las Tradiciones Populares en 1884. À travers ces organes, les élites élaborèrent une série de travaux dans lesquels elles définirent le folklore de l’Andalousie, ses aspects anthropologiques et ses modes de vie. Dans la même optique, Joaquín GUICHOT mérite également une mention spéciale en tant qu’auteur de la première Historia de Andalucía publiée en 1870, ouvrage dans lequel il accorda une primordiale importance à l’époque musulmane.

Ainsi, en se fondant sur la littérature et les productions populaires, sur un passé remontant à l’époque musulmane, les intellectuels andalous voulurent récupérer des éléments fondamentalement andalous qui différencieraient l’identité de leur région de celle du reste de l’Espagne et soutiendraient la construction de leur imaginaire collectif. Conformément à l’importance que requéraient ces premiers pas d’éveil de la conscience andalouse, Isidoro MORENO déclara :

En estos años se produce lo que podríamos denominar el primer descubrimiento consciente de la identidad cultural andaluza, realizado por los primeros antropólogos y folkloristas andaluces. Hasta entonces, había sido débil la autoconciencia de la existencia de Andalucía como pueblo, en contraste con el acentuado sentimiento particularista de pertenencia a una comunidad o comarca concreta [14]

Avec le caractère libéral de la culture dont la société espagnole fut imprégnée durant le dernier quart du XIXe siècle, les Ateneos qui furent créés dans un premier temps à Séville [15], jouèrent un rôle prépondérant dans la découverte et l’émergence de l’identité andalouse. Mais le mouvement restait élitiste car, dans sa passion historiographique, ce n’étaient que des intellectuels, groupe minoritaire qui, jusque là, étaient concrètement intéressés par la promotion de cette conscience différenciée andalouse, alors qu’il fallait faire adhérer le prolétariat, classe sociale majoritaire et analphabète dans son ensemble, à ce projet de construction identitaire afin de bénéficier de son soutien massif et d’affirmer ainsi la conscience identitaire andalouse. Pour y arriver, il était indispensable de mettre sur pied une plate-forme sur laquelle se retrouverait le peuple andalou en vue de se remémorer son histoire et sa culture. Ce fut dans cette optique que furent célébrées durant les mois d’avril et mai de chaque année des jeux floraux au cours desquels des concours scientifiques et littéraires étaient organisés et dont le but était d’une part, de nationaliser la classe moyenne et le prolétariat, d’autre part, de consolider le mouvement de revendication identitaire.

Il convient de se détourner pour quelques instants des tentatives de construction de l’identité culturelle andalouse et de s’intéresser aux revendications régionalistes en Espagne qui furent étroitement liées au mouvement fédéraliste républicain, du moins pour les cas catalan, galicien et andalou. Effectivement, la révolution glorieuse de 1868, outre le fait d’avoir causé la chute d’Isabelle II, eut également pour conséquence un changement profond et radical du système politique en Espagne dont l’avènement de la Première République constitua la manifestation ultime. Dix ans après la proclamation de cette Première République dont la vie et la contribution dans l’épanouissement des régions furent très limitées surtout dans le cas spécifique de l’Andalousie, l’expression du fédéralisme se formula concrètement dans cette région en 1883, durant l’Assemblée Fédérale d’Antéquera. Le fédéralisme républicain constitua également par conséquent l’un des éléments catalyseurs de la conscience régionale andalouse. Car, comme l’affirme José Maria de los SANTOS :

…dentro de esa tradición republicana federal tendrá lugar el primer acto claramente andalucista que conocemos : la proclamación en Antequera de la ‘’Constitución Federalista de Andalucía’’, cuando se cumple el décimo aniversario de la República Federal en 1883 [16].

En effet, au cours de cette Assemblée, les andalousistes élaborèrent le premier Projet de Constitution Fédéraliste de l’Andalousie. Le fédéralisme supposa la conjonction des idées et des actions véritablement attractives pour la population, il récusait la logique de l’Ancien Régime, militait pour la lutte contre le centralisme unificateur et homogénéisateur et avait un contenu et une dimension démocratique et sociale à même de rendre possible le compromis entre le classe moyenne et le prolétariat. C’est de cette classe moyenne qu’étaient issus les andalousistes qui ne faisaient partie ni de la bourgeoisie agraire, ni du prolétariat, et qui cherchaient principalement à le faire adhérer à leur cause identitaire. La Constitution d’Antequera, quant à elle, peut être considérée comme une conséquence de la conjoncture que traversait l’État espagnol durant cette période, quoiqu’elle mît en évidence des caractéristiques spécifiques à la région andalouse [17]. Le fédéralisme, il convient de le relever, avait stimulé la formulation politique de l’identité andalouse, mais ne pouvait résoudre le problème agraire des journaliers andalous. En effet, les libertés individuelles détaillées dans le projet constitutionnel d’Antequera ne résolvaient pas le problème de fond, en l’occurrence celui de la répartition de la terre, qui pouvait rendre effective l’application des droits des travailleurs des champs. En d’autres termes, malgré l’invention de la tradition et la création d’une norme institutionnelle propre à l’Andalousie, les idéologues andalousistes ne surent pas faire une harmonisation entre leur projet culturel et l’articulation de leur projet politique afin d’obtenir au moins l’appui de la classe populaire dans le développement de leur dynamique nationale. Outre cette insuffisance, il est indubitable que les folkloristes andalous et la Constitution de Antequera définirent des fondamentaux politiques et culturels de l’identité andalouse. A côté de ces deux éléments, il ne manquait de ce fait que le facteur socioéconomique et la recherche de la pénétration et de la consolidation de ces trois éléments dans le tissu social : telle fut la tâche que Blas INFANTE et les autres andalousistes s’assignèrent de 1907 à 1936. En effet, en se basant sur les travaux de leurs prédécesseurs et en se servant de l’Ateneo de Sevilla, le mouvement andalousiste qui comptait parmi ses adhérents des intellectuels comme Blas INFANTE, acquit une certaine force. Celui-ci, en insistant sur la conception de l’Andalousie comme une terre de journaliers, et en déclarant que l’objectif immédiat et central de son idéal était la redistribution de la terre andalouse aux journaliers andalous, essaya de sortir l’andalousisme du manque de socialisation dans lequel il évoluait jusque-là. Dans cette perspective, il élabora des mythes et une histoire tout à fait liés aux réalités socioéconomiques, politiques et idéologiques que traversait alors l’Andalousie. Car, l’unification entre projet culturel et projet politique qui sert de facteur de légitimation du projet nationaliste ne suffisait pas pour consolider le mouvement en construction, il fallait associer à cette dernière l’adhésion et l’appui généralisé du prolétariat dans la mesure où celui-ci constituait le socle, la base de légitimité du nouvel ordre politique en gestation.

Cette période au cours de laquelle Blas INFANTE initia sa réflexion sur la situation de l’Andalou dans l’histoire coïncidait en Europe avec l’éclosion des mouvements tels que le modernisme et l’esthétisme dont les représentants andalous étaient Salvador RUEDA [18] et José Maria IZQUIERDO [19]. Le premier, en 1913, déclara dans le premier numéro de Bética [20], revue à caractère régionaliste, que les différentes manifestations de l’esprit andalou avaient un caractère proche de l’âme de la Grèce. Cette affirmation pourrait s’expliquer par le poids énorme que la culture historique et concrètement la mythologie gréco-latine avait sur le modernisme. IZQUIERDO quant à lui, grand amoureux de la Grèce, dans son œuvre Divagando por la ciudad de la gracia [21], faisait presque l’éloge des figures mythologiques. Ami de Blas INFANTE, il pensait que celui-ci était l’incarnation de l’idéalisme sévillan au cours des premières années du XXe siècle. Fort de cette influence grecque, INFANTE proposa, quelques années après, durant l’Assemblée de Ronda la figure d’Hercules dominant deux lions entre deux colonnes comme blason de l’Andalousie :

La Asamblea de Ronda de 1918, para acordar el escudo de Andalucía, se inspiró en el de Cádiz, cabecera de nuestro pueblo, después de Tartessos, en los tiempos primitivos ; símbolo también adecuado para la expresada obra de restaurar un País, siempre cultural ; figurando un Hércules juvenil, expresión de la fuerza eternamente joven del Espíritu, dominando o coordinando la fuerza instintiva de los estímulos animales, representada por dos leones ; e inscribiendo al pie del escudo esta leyenda : ANDALUCIA, POR SI, PARA ESPAÑA Y LA HUMANIDAD [22]

En s’appuyant sur une civilisation ancienne aussi prestigieuse que celle de la Grèce dans le passé de l’Andalousie, les élites, dans le processus de création de la conscience nationale, augmentaient la capacité de séduction de leur histoire et lui conféraient la dimension d’un mythe. Cette identité andalouse endormie qui prendrait ses racines dans des temps immémoriaux et qui aurait traversé l’histoire avec de grandes difficultés jusqu’à retrouver sa conscience comme par enchantement n’était pas une vérité historique, mais un instrument utile et indispensable dans la mobilisation du peuple andalou pour soutenir le mouvement de différenciation identitaire.

L’histoire, dans bien des contextes, est une approximation de la connaissance de la réalité passée, construite par des personnes partageant une certaine idéologie. Moyen efficace de construction de la mémoire collective, elle se construit aussi de la mémoire vive et présente d’un être et lui permet de se reconnaître et de se repérer dans le temps. En considérant que la création et la récréation de la mémoire collective est un processus actif et que son dynamisme est toujours assujetti et affecté par les événements du présent [23], pour un groupe d’individus, éveiller la mémoire c’est exister, et la perdre est synonyme de disparition et d’oubli. Dans le cas de l’Andalousie, il était plus qu’impératif de sortir de cet oubli en construisant une histoire à même de combler le vide laissé par l’absence d’une histoire propre, une histoire qui différencierait le peuple andalou du reste de l’Espagne et qui alimenterait sa conscience collective. C’est dans cette optique qu’Enrique MORADIELLOS GARCIA affirme :

La conciencia del pasado comunitario del grupo humano constituye un componente inevitable de su presente, de su dinámica social, de sus instituciones, tradiciones, sistemas de valores, ceremonias y relaciones con el medio físico y otros grupos humanos circundantes [24].

Le processus de récupération de l’histoire de l’Andalousie était alors nécessaire pour la construction de sa conscience du passé qui elle, était une pièce essentielle dans la formation de la conscience identitaire de l’Andalousie du XIXe et XXe siècle. Car, comme à tout peuple, il était également difficile, sinon impossible au peuple andalou de savoir qui il était et où il allait s’il ne savait pas qui il avait été et d’où il venait. Jusqu’à la publication d’Historia de Andalucía en 1870 par Joaquín GUICHOT, l’histoire de l’Andalousie n’avait jamais été conçue comme une histoire particulière ou régionale de l’Espagne, mais toujours comme faisant partie de l’histoire globale, celle en relation avec le reste des peuples dont l’ensemble constituait l’histoire de l’Espagne.

Cette restauration de la conscience identitaire andalouse fut, en l’espèce, l’un des objectifs que voulait atteindre Blas INFANTE en publiant en 1915 El Ideal Andaluz [25]. En effet, dans cet ouvrage, il définit la mission de l’andalousisme qui consistait à reconstruire l’histoire de l’Andalousie, récupérer sa culture, définir son identité et développer des théories et des pratiques de l’andalousisme à même de permettre à cette région d’acquérir une autonomie politique, considérée ici comme le sésame de sa modernisation et de son développement. « Sus planteamientos –disait Juan Antonio LACOMBA- se sitúan en presupuestos regeneracionistas, que persiguen la recuperación de Andalucía, impulsándola hacia el futuro, y sacándola de su prostratión económica, injusticia social y agonía general [26] ».

Pour Blas INFANTE, la restauration de la conscience identitaire andalouse passait avant tout autre chose par la récupération de la mémoire historique d’Al-Andalus à travers la dialectique de l’étude du passé, de l’observation de la situation dans laquelle se trouvait l’Andalousie, et de la recherche d’un avenir brillant pour cette région. Par le vecteur d’Al-Andalus, INFANTE trouva une Andalousie islamique qu’il réécrivit selon ses propres objectifs et élabora une synthèse historique, économique et socioculturelle qui, à partir de cet instant, constituèrent le canevas à suivre dans le processus de récupération de la conscience collective du peuple andalou, et par conséquent, la modernisation de l’Andalousie. Dans son récit, malgré certaines critiques apportées à l’invasion arabe, il considérait Al-Andalus comme une étape de développement, d’épanouissement de la culture et de l’influence andalouse en Europe :

Las ciencias y artes de la antigüedad griega se ‘’difundieron, primeramente en Occidente, por los trabajos de la Universidad de Córdoba… El contacto de esta civilización, el conocimiento de las obras literarias y científicas de la arabia española, ejercieron la más saludable influencia en la civilización de Occidente [27]

Al-Andalus, selon INFANTE, était incontestablement la référence historique la plus attrayante, celle qui, dans une Andalousie éclipsée par la monarchie et le pouvoir central, permettait de mettre au grand jour la manifestation du génie andalou dans sa période la plus rayonnante. Et, dans sa vision régénérationniste, il avait pour intention de convertir ce glorieux passé en un objectif à atteindre, une aspiration qui galvaniserait les Andalous et les pousserait à se lever pour opérer des changements modernisateurs aussi bien pour leur région, que pour l’Espagne, un idéal qui les conduirait à leur propre régénération.

Outre la mise en relief de ce glorieux passé, l’ouvrage d’INFANTE évoquait également les difficiles conditions de vie et de travail du journalier et proposait une meilleure répartition des profits de la terre entre ceux qui la travaillaient et non entre ceux qui en étaient propriétaires. Par cette nouvelle dimension, INFANTE s’écartait des cercles élitistes intellectuels et cherchait à se rapprocher des paysans et des journaliers afin de les convaincre de la nécessité d’une prise conscience régionale dans la résolution des différents problèmes de l’Andalousie, et particulièrement celui relatif à l’agriculture.

Dans cette dynamique, le Centro de Sevilla publia deux documents qui articulaient respectivement l’idéologie économique et politique des andalousistes : le premier, en janvier 1916, présenta le programme économique basé sur la physiocratie georgiste [28] ; le second, dénommé Manifiesto del Centro Andaluz de Sevilla, fut publié en avril de la même année. Celui-ci mettait en avant la tendance anti centraliste du régionalisme andalou, son caractère fédéraliste, régénérationiste et l’expression de sa solidarité interrégionale.

En 1918, plus spécifiquement du 13 au 14 février, les andalousistes convoquèrent à Ronda une Assemblée Régionaliste durant laquelle le blason, le drapeau vert-blanc-vert, l’hymne de l’Andalousie furent adoptés, d’une part, et d’autre part, l’Assemblée élabora les bases d’un programme régionaliste inspirés de la Constitution d’Antequera de 1883 qui s’articula principalement en trois points :

1. Reivindicar ‘’Las facultades autonómicas que dicha Constitución proclama para Andalucía’’. 2. Reclamar ‘‘Las mismas facultades autonómicas (…) que dicha Constitución proclama para los municipios andaluces’’ ; 3. Asumir íntegramente la Constitución de Antequera [29]

Ainsi, cet andalousisme qui, au départ, émergea comme un mouvement intellectuel et culturaliste limité au développement de la conscience identitaire du peuple andalou, dériva postérieurement en dénonciation sociale et politique et en promotion du progrès socioéconomique. Il aspira dès lors à assumer la conscience de nation dominée qui chercha à lutter pour son indépendance à travers l’acquisition de certaines institutions d’autogouvernement dans l’articulation de l’Espagne des Autonomies. Cette clarification idéologique et programmatique le conduisit en novembre 1918, à adopter une position radicalement nationaliste et autonomiste. En effet, à travers la Moción del Centro Andaluz de Sevilla [30] présentée à la Députation provinciale dans laquelle ils demandèrent l’Autonomie de l’Andalousie, les andalousistes indiquèrent de manière très brève et très claire que « La hora de la liquidación de la vieja España ha sonado ya –au sein de cet- Estado sin esencia nacional que se llama Estado español ». Et, dans le Manifiesto de la Nacionalidad écrit par Blas INFANTE et ratifié par l’Asambla de Córdoba en mars 1919, les andalousistes déclarèrent très clairement aux Andalous le statut de leur région : « Andaluces : Andalucía es una nacionalidad, por razones de común necesidad de redención ».

L’identité nationale andalouse étant ainsi construite et revendiquée, le nationalisme andalou, dans ce contexte de construction de l’Etat-nation espagnol, devint alors un instrument utile et adaptable à la quasi-totalité des situations permettant aux andalousistes d’atteindre leurs objectifs. En effet, d’une part, elle fut utilisée pour appuyer les différentes candidatures de Blas INFANTE aux élections législatives de 1918, de 1919 et de 1931. Malheureusement, ces multiples tentatives se soldèrent par des échecs. D’autre part, après l’avènement de la Seconde République qui reconnut les singularités régionales et facilita leur intégration en créant l’Etat Intégral, cette identité andalouse fut utilisée pour rassembler les différentes volontés et forces politiques implantées en Andalousie en vue d’élaborer un Statut d’Autonomie, le faire approuver par les Cortes, et jouir enfin d’un gouvernement autonome qui prendrait à bras le corps le problème de la modernisation de la région.

Mais, avec le soulèvement militaire du groupe franquiste le 18 juillet 1936, soulèvement dont l’une des causes était justement la revendication des identités régionales, Blas INFANTE, leader incontestable de l’andalousisme, fut pourchassé et assassiné le 10 août 1936. Il subit ainsi le même sort que tous ceux qui, pour FRANCO, faisaient partie de l’ « Anti-Espagne ». Étant l’un des principaux acteurs du nationalisme andalou, son assassinat constitua alors la mise en hibernation forcée de la conscience nationale andalouse qui ne réapparut qu’au soir du régime franquiste et ne fut institutionnalisée que durant la transition démocratique.

C- Reconnaissance et institutionnalisation de l’identité andalouse

Après la mort du Général FRANCO en 1975, les forces politiques espagnoles amorcèrent une transition démocratique qui reposa sur un compromis constitutionnel sur la résolution de l’historique problème de la revendication nationale et autonomique des élites régionales. Ce compromis supposa l’acceptation de la transformation de l’Etat unitaire en un Etat plurinational et profondément décentralisé dont les Communautés Autonomes allaient être les nouveaux acteurs. L’expression la plus fidèle de ce compromis se trouve énoncée dans l’article 2 de la Constitution de 1978. Le Titre VIII de ce texte constitutionnel quant à lui préconfigure le mode de fonctionnement des Communautés Autonomes.

Ce fut donc dans ce climat favorable à la décentralisation et propice à l’épanouissement des identités régionales espagnoles que les anciens andalousistes et les nouvelles élites politiques andalouses constituèrent un gouvernement pré-autonomique le 2 juillet 1979 en vue de mieux canaliser leurs forces dans le processus d’acquisition de leur Statut d’Autonomie. En choisissant d’accéder à cette autonomie par la voie de l’article 151 de la Constitution, ils approuvèrent le 28 février 1981 leur Statut d’Autonomie qui, après avoir rendu hommage à Blas INFANTE en tant que père de la patrie andalouse, confirme dans le premier alinéa de son article premier la singularité nationale de l’Andalousie au sein de la nation espagnole :

Andalucía, como expresión de su identidad histórica y en el ejercicio del derecho al autogobierno que la Constitución reconoce a toda nacionalidad, se constituye en Comunidad Autónoma, en el marco de la unidad indisoluble de la nación española, patria común indivisible de todos los españoles [31]

Ce n’est qu’après la Transition Démocratique, au terme d’un long processus de construction que les éléments constitutifs de l’identité andalouse sont reconnus et institutionnalisés. En effet, cette reconnaissance identitaire est observable dans la Constitution de 1978 et dans le Statut d’Autonomie de l’Andalousie de 1981 qui constituent, sans aucun doute, les deux textes de référence par excellence dans le cadre de la juridiction espagnole. Cette création et cette revendication de l’identité andalouse dont la légitimé au sein de la pluralité nationale en Espagne ne souffre désormais d’aucun questionnement avait pour but d’améliorer les conditions de vie et de travail du prolétariat et d’instaurer l’égalité aussi bien entre toutes les classes sociales de l’Andalousie qu’entre le niveau de développement de l’Andalousie et celui de l’Espagne industrialisée.

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[1] Il existe une abondante documentation sur le conflit qui opposa l’État libéral espagnole aux nationalismes périphériques et qui dériva sur les différentes conceptions de la nation espagnole. Nous pouvons lire dans ce sens Francisco CAMPUZANO, Les nationalismes en Espagne. De l’État libéral à l’État des autonomies (1876 – 1978), Université Montpellier III, Montpellier, 2001, 390 p., Sebastian BALFOUR, Alejandro QUIROGA, España reinventada. Nación e identidad desde la Transición, Barcelona, Península, 2007, 415 p., Jordi BONELLS, Les nationalismes espagnols (1876-1978), Ed. du Temps, Paris, 2001, 221 p., TUSELL, Javier, España, una angustia nacional, Espasa Calpe, Madrid, 1999, 272 p., etc.

[2] La Constitution española, Madrid, Tecnos, 15a ed., p. 27

[3] Décret de la Nueva Planta promulgué par Philippe V le 29 juin 1707

[4] Manuel TUÑON de LARA dans la España del siglo XIX, Vol. I, Ed. Akal, Madrid, 2000, met en évidence quelques considérations sur les guerres civiles qui opposaient les constitutionalistes aux absolutistes. Il explique en outre comment au sortir de 1834, la vision de l’articulation administrative de l’Espagne opposa les modérés aux progressistes tout au long du XIXe siècle.

[5] Manuel COLMEIRO, « Derecho administrativo español » ? Revista de Administración Pública, [http://www.juridicas.unam.mx/public...], (page consulté le 05 février 2012)

[6] En parlant de néo-latifundisme, il convient d’abord de souligner que cette expression vient de latifundio (grande propriété agraire) détenu par un latifundiste (riche propriétaire foncier). Dans le cas de l’Andalousie, le néo-latifundisme signifie alors le retour de la période au cours de laquelle les terres étaient détenues par une poignée d’individus et l’ouvrier ou le travailleur, à la merci de la volonté du latifundiste.

[7] Anselmo LORENZO, El proletariado militante, México, 1943, p. 83 cité par Manuel TUÑON de LARA, la España del siglo XIX …, op.cit, p. 286

[8] Hroch MIROSLAV estime que le processus de construction national est lié à l’avènement du capitalisme. Cependant, il faut souligner qu’il n’est pas unilatéral dans son analyse et n’aborde pas la question nationale seulement sous l’angle économique. En effet, il met également en relief le rôle éminent des élites, des constructeurs, et des diffuseurs de la culture dans la création d’un espace social et politique national. L’une de ses analyses, plus précisément, Social preconditions of national revival in Europe, Cambridge University, Cambridge, 1985, 220 p. résultera indispensable pour notre analyse sur le développement de la dynamique nationaliste en Andalousie.

[9] Le concept de ‘’communauté imagée’’ vient de Benedict ANDERSON et plus précisement de son ouvrage Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism publié en 1983 et traduit en français en 1996 avec le titre L’imaginaire national. Reflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme. La meilleure chose sur L’imaginaire national, avait dit Ernst Bernard HAAS dans Qu’est-ce que le nationalisme et pourquoi aimerions-nous l’étudier ?, est que concernant les différentes théories sur la nation et le nationalisme, l’une (la nation) est généralement vue comme la force incarnée –avec l’appui d’un État- de l’autre (le nationalisme) considéré comme une idéologie.

[10] En Espagne, dès le XIXe siècle, le mécontentement manifesté par les élites périphériques basques, catalanes et galiciennes contre les projets de construction de l’État-nation espagnol fondés sur le centralisme et l’uniformisme amena plusieurs d’entre elles à s’interroger sur l’articulation, l’évolution et l’efficacité de la structure de l’État libéral et à construire des identités alternatives à celle proposée par les libéraux. Dans cette dynamique, après l’abolition de leurs institutions en 1876, les Basques, majoritairement séparatistes, considérèrent le reste du territoire espagnol comme un monde étranger contre lequel ils devaient se protéger afin de préserver leurs intérêts économiques et maintenir le pouvoir singulier dont jouissait leur région. Les Catalans et les Galiciens, par contre, revendiquèrent respectivement une intégration de leurs élites régionales au pouvoir central et une amélioration de leur situation socioéconomique dégradante.

[11] Manuel GONZALEZ DE MOLINA, Eduardo SEVILLA GUZMAN, « En los orígenes del nacionalismo andaluz. Reflexiones en tomo al proceso fallido de socialización del Andalucismo Histórico », Revista Española de Investigaciones Sociológicas, n°40, 1987, p. 79-80

[12] Réné RÉMOND, « Les intellectuels et la politique », dans Revue française de science politique, 1959, n°4, p. 861

[13] Anne-Marie THIESSE, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe sicle, Paris, Seuil, 1999, p. 11

[14] Isidoro MORENO NAVARRO, « Etnicidad, conciencia de etnicidad y movimientos nacionalistas : aproximación al caso andaluz », Revista de Estudios Andaluces, 1985, n°5, p. 19

[15] Les différentes plates formes d’expression culturelle et politique de la même nature que les Ateneos furent d’abord créées à Madrid lors de l’arrivée des libéraux au pouvoir en 1820. A Séville, vers la fin du XIXe et durant les premières décennies du XXe siècle, virent le jour l’Ateneo de la Clase Obrera (1873), l’Ateneo Médico (1877), l’Ateneo Hispalense (1879), l’Ateneo y Sociedad de Excursiones (1887), l’Ateneo Católico (1891), l’Ateneo Médico-Escolar (1915), l’Ateneo Popular (1922) et l’Ateneo Femenino (1930).

[16] José María de los SANTOS, Andalucía en la revolución nacionalista, Granada, Aljibe, 1979, p. 76-77

[17] En 1883, des agitations et des insurrections de type républicain eurent lieu dans la quasi-totalité du territoire espagnol. Les plus remarquables furent celles de Badajoz en Estrémadure, de Logoño dans la Rioja, de Barcelone et de Valence… En Andalousie, depuis 1882, les soulèvements continuels des paysans et les prolétaires pour revendiquer l’amélioration de leurs conditions de vie se soldèrent par de très mauvaises récoltes entre 1882 et 1883, et par des incendies qui ravagèrent des champs entiers. Selon Manuel TUÑON DE LARA : « en el campo andaluz se produjo entonces la primera huelga de trabajadores agrícolas. Y en la región de Jerez tuvo lugar el primer episodio de la ‘’Mano Negra’’, agrandado y deformado por los órganos estatales y por la prensa, cuyo resultado fue el encarcelamiento de centenares de campesinos y la ejecución de varios de ellos.  », La España del siglo XIX, Vol. II, Akal, Madrid, 2000, p. 48

[18] Poète moderniste espagnol dont le penchant pour la Grèce antique inonda bon nombre de ses écrits, Salvador RUEDA collabora avec des périodiques tels que Málaga, Andalucía ou en encore El Correo de Andalucía. Entre autres, Il publia en 1885 Poema Nacional. Costumbres populares et, en 1886 El Patio Andaluz. Cuadros de costumbres. Dans cette dernière, il met en évidence, une Andalousie essentiellement rurale, traditionnelle, une Andalousie qui reflète l’âme de son peuple.

[19] Pleins d’esthéticisme et chargés d’une vision baroque, les écrits de José Maria IZQUIERDO mettaient en évidence l’idéalisation de Séville comme « la ciudad de la gracia ». Par ailleurs, pour IZQUIERDO, l’idéal andalou était « un idéal humanista y humano, frente a los ideales paganos y ascéticos ».

[20] Bética fut une revue culturelle publiée à Séville entre 1913 et 1917. A caractère régional, elle fut un organe d’expression de l’Ateneo de Sevilla qu’alimentaient plusieurs intellectuels andalous et constitua une pièce fondamentale dans le développement de l’andalousisme. Bética faisait surtout la promotion de l’art, de la littérature, de la vie sociale, et des pensées sur l’Andalousie ainsi que de ses habitants.

[21] José Maria IZQUIERDO, Divagando por la cuidad de la gracia, Sevilla, Tip, Zarzuela, Alvarez Quintero, 1923, 199 p.

[22] Blas INFANTE, Ideal Andaluz, Fundación Pública Andaluza, Sevilla, 2010, p.18

[23] Maria Alexia SANZ HERNANDEZ, « Los recuerdos, la memoria colectiva y la historia, o cómo un pueblo construye su ayer », Anales de la Fundación Joaquín Costa, 1998, n°15, p. 229

[24] Enrique MORADIELLOS GARCIA, El oficio del historiador, Madrid, Siglo XXI de España Editores, 1998, p. 112

[25] Blas INFANTE, Ideal Andaluz. Sevilla. Arévalo, 1915 ; Reed. Sevilla. Junta de Andalucía, 2010, 272 p.

[26] Juan Antonio LACOMBA ABELLAN, Blas Infante y el despliegue del andalucismo, Sarriá, Málaga, 2000, p.16-17

[27] Blas INFANTE, Ideal Andaluz, op.cit., p. 67

[28] En 1913, et plus spécifiquement du 26 au 28 mai, se tint à Ronda le Premier Congrès International Georgiste durant lequel intervint Blas INFANTE et auquel assistèrent d’autres andalousistes. Ceux-ci acceptèrent les idées d’Henry GEORGE et firent d’elles la base du programme économique du régionalisme andalou. « El georgismo –disait Isidoro Moreno- se funda en el librecambismo, en la creación de un impuesto único sobre el valor neto de la tierra evaluada según su capacidad productiva, y en la eliminación de los impuestos sobre el trabajo y los rendimientos », Isidoro MORENO NAVARRO, Andalucía : Subdesarrollo, clases sociales y regionalismo, op. cit., p. 46. Mais malgré les bonnes intentions des théories georgistes, celles-ci furent rejetées par les paysans et les journaliers trop imprégnés des idées anarchistes et socialistes. Ces idées ne furent acceptées que par la petite bourgeoisie progressiste, groupe numériquement faible qui malheureusement n’avait aucune influence politique en Andalousie.

[29] Juan Antonio LACOMBA ABELLÁN, BLas Infante y el despliegue del andalucismo, op.cit. p. 28

[30] Le texte intégral de cette motion se trouve dans Manuel HIJANO del RIO, Manuel RUIZ ROMERO, Documentos para la historia de la autonomía andaluza (1882-1982), Sarriá, Málaga, 2001, p. 33-35

[31] Estatuto de Autonomía para Andalucía, Sevilla, Paralamento de Andalucía, 1982, p. 5

 

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